Régime de fête (VI) : aimer, boire et chanter

Un bouquet de voeux ? le titre français de la valse de StraussWein, Weib und Gesang (1869) me va mieux que l’original allemand, il n’impose ni le choix de l’être aimé, ni celui de la boisson !

Cette valse est un marqueur de l’interprétation de ce répertoire, d’abord parce qu’elle comporte une très longue introduction – près de la moitié de la durée de l’oeuvre ! – dont beaucoup de chefs ne savent pas quoi faire, et qu’ils raccourcissent ou suppriment carrément, le plus souvent, ensuite parce que la tendance de nombre de baguettes est à wagnériser, noyer le flot orchestral.

Le seul qui évite tous les pièges de la partition et qui en donne un modèle interprétatif est Willi Boskovsky. Ecoutez comme il avance, accélère même insensiblement, et fait tournoyer les valseurs, à partir de 5′

Le parfait contre-exemple est cet enregistrement de Karajan, tout le début tronqué, et des valses engluées, sans ressort ni rebond. La comparaison est cruelle…

Barenboim 2022

J’ai regardé hier le concert de Nouvel an de Vienne, j’étais plutôt réticent, après l’expérience plutôt désastreuse de l’an passé, et surtout le souvenir très mitigé des précédentes éditions dirigées par le même Daniel Barenboim

J’ai trouvé le chef, pas encore octogénaire, dans une forme physique fragile et – conséquence de cela ? – moins impérieux, moins dans le contrôle permanent. Autre élément surprenant pour les habitués du. chef : la présence des partitions au pupitre, alors qu’il les connaît et dirige toujours par coeur. Comme s’il faisait confiance à ses musiciens, leur lâchait la bride. Et ce fut finalement un concert de Nouvel an beaucoup plus intéressant, vivant, « viennois » que ce que à quoi Barenboim nous avait habitués.

Le contraste est saisissant avec le concert de 2014 – et cette ouverture de Waldmeister maniérée, empesée.

Le concert idéal

J’ai une marotte, je crois l’avoir maintes fois décrite ici (Capitale de la nostalgie), je collectionne les Concerts de Nouvel an, j’ai parfois du mérite ! Aucun, même Carlos Kleiber en 1989 et 1992, n’est parfait de bout en bout.

Je me suis donc amusé, en guise d’étrennes et de voeux de bonne année, à dresser une sorte de concert idéal de Nouvel an, en reprenant le programme d’hier

Journaux du matin (Morgenblätter)

Zubin Mehta en 1995 donne de l’allure et de l’allant à cette valse, où, en 2001 Harnoncourt et plus encore Georges Prêtre en 2010, minaudent, « rubatisent », à en être insupportables.

La Chauve-souris (Die Fledermaus) ouverture

L’ouverture de La Chauve-souris, aussi populaire soit-elle, n’est pas à la portée de toutes les baguettes, et les ratages, même de la part de très grands, sont plus nombreux que les réussites. J’ai été plutôt séduit par ce qu’en a fait Daniel Barenboim hier. Mais de tous les titulaires du podium du Nouvel an viennois, c’est définitivement Carlos Kleiber qui, en 1989, tient la référence.

Ziehrer : Les noctambules / Nachtschwärmer

Pour beaucoup, cette valse chantée… et sifflée de Carl-Michael Ziehrer aura été une découverte. J’ai éprouvé en voyant et en entendant les Wiener Philharmoniker, et surtout en regardant Barenboim comme lointain, hagard, parfois absent, un intense sentiment de nostalgie.

Peu de versions au disque, mais celle-ci qui me permet de signaler ce formidable coffret de l’un des plus grands maîtres de la musique viennoise, Robert Stolz (1880-1975).

Mille et une nuits

Une valse assez souvent programmée le 1er janvier. Evidemment Carlos Kleiber reste le maître, Gustavo Duhamel, en 2017, a encore un peu de chemin à faire pour épouser les sortilèges de cette valse. Mais dans ma discothèque, je reviens finalement assez souvent à un chef, Eugene Ormandy (1899-1985), né Blau-Ormándy Jenő à Budapest.

Musique des sphères

Benoît Duteurtre l’a redit hier, je l’ai souvent écrit ici, Johann Strauss considérait son cadet Josef né en 1827 et mort à 42 ans en 1870, comme « le plus doué » de la famille. La production de Josef Strauß est, par la force des choses, moins abondante que celle de son frère aîné, mais plus riche d’authentiques chefs-d’oeuvre notamment ses valses.

La Musique des sphères, entendue hier, en est un, et particulièrement difficile pour un chef qui voudrait tout contrôler (le meilleur contre-exemple est Christian Thielemann en 2019 !).

Ici, c’est un Karajan malade, au même âge que Barenboim hier (79 ans), qui, un peu à l’instar de son cadet, avait décidé, lors de l’unique concert de Nouvel an qu’il dirigea le 1er janvier 1987, de se laisser porter, d’aimer tout simplement des musiciens qu’il dirigeait depuis si longtemps, et cela donne, comme hier avec Barenboim, la quintessence de la valse viennoise.

Le Danube d’Abbado

Faire un choix dans les centaines de versions du Beau Danube bleu relève de l’impossible. On s’en tiendra donc à une version maintes fois célébrée hier, puisque sortie largement en tête d’un Disques en lice (la défunte tribune de critique de disques de la Radio suisse romande). Sans doute la plus attendue : Claudio Abbado lors du concert du Nouvel an 1988, l’un des deux qu’il dirigea dans les années 80. On ne s’en lasse pas !

Quant à la marche de Radetzky, qu’on finit par ne plus supporter… certains ont critiqué la lenteur du tempo de Barenboim. En l’occurrence, c’est lui qui a raison. Ce n’est pas « cavalerie légère », c’est une marche militaire qu’il faut imaginer à cheval (lire La marche de Radetzky). Harnoncourt en 2001 proposait une « version originale » et marquait les auditeurs justement par la modération de son tempo :

Régime de fête (I): un duo à Vienne

Chaque année, je crois, j’écris ici que je n’aime pas cette période de l’année, où la fête devient obligatoire, sans que plus personne ne sache ce que sont, ce qu’étaient, l’Avent, la Saint-Nicolas, Noël, la Saint-Sylvestre, a fortiori la légende du père Noël. Même dans la matinale de France 2, on ouvre chaque jour un volet d’un calendrier de l’Avent : qui, parmi les téléspectateurs, en connaît l’origine ?

Pas plus cette année que les précédentes, je n’aurai à me forcer pour adopter un régime alimentaire raisonnable, même si de récentes circonstances (Une expérience singulière) m’obligent à une prudence plus grande encore.

Des cadeaux

Puisque cadeaux il doit y avoir, je vais proposer, dans les jours qui viennent, quelques idées, peut-être originales, inattendues.

Il y a des dizaines de compilations, de best of, d’airs d’opéras, d’opérettes, de crooners, parmi lesquelles on est bien embarrassé de choisir, ou qui parfois échappent à la vigilance du collectionneur.

En revisitant ma discothèque, je suis tombé sur ce CD qui n’avait pas spécialement retenu mon attention. Un chef, Anton Paulik, deux chanteurs, Werner Krenn, Renate Holm, qui ne font pas partie des stars multi-rééditées, et pourtant un modèle absolu ce que peuvent être le charme, le raffinement, le bon goût de l’opérette viennoise.

La couverture du double CD est muette sur les chanteurs – inhabituel oubli dans cette collection d’excellence – et pourtant leurs noms ne sont pas inconnus des discophiles.

Renate Holm, 90 ans, a commencé sa carrière comme actrice chanteuse, il faut reconnaître qu’elle en avait tous les atouts. Sa célébrité, sa notoriété, n’ont jamais vraiment franchi les limites de la sphère germanique. Sa discographie n’est pas pléthorique, à la différence d’autres de ses contemporaines, comme Anneliese Rothenberger (1924-2010) qui a littéralement phagocyté la branche allemande d’EMI, Electrola.

Ce qu’on aime chez Renate Holm, c’est qu’elle n’est pas simplement un rossignol virtuose, une de ces petites voix pointues et agiles, qui foisonnent dans les enregistrements viennois de l’époque. Elle a du corps, de la chair, et par dessus tout une classe, une élégance, qui la distinguent de ses concurrentes. Ainsi dans le rôle d’Adèle de La Chauve-Souris de Johann Strauss, elle ne surjoue pas la soubrette nunuche, elle pourrait presque tenir la dragée haute à la Rosalinde de Gundula Janowitz, surtout quand la troupe est tenue par Karl Böhm.

Werner Krenn est né en 1943 à Vienne. Il a commencé sa carrière de musicien comme basson solo de l’Orchestre symphonique de Vienne de 1962 à 1966, mais il a reçu son éducation musicale comme membre des Petits Chanteurs de Vienne (Wiener Sängerknaben). De nouveau, comme pour sa partenaire sur ce double album, Werner Krenn est resté dans l’ombre d’autres stars de l’époque, comme Fritz Wunderlich, repéré toutefois par les grands chefs des années 60 et 70. C’est d’ailleurs à lui que Karajan fit appel pour « compléter » son premier enregistrement de la Création de Haydn, Fritz Wunderlich étant mort (accidentellement) au cours de la période d’enregistrement !

On retrouve Werner Krenn dans pas mal de disques, mais on cherchera en vain un disque portrait ou monographique. Pas assez star pour y avoir droit ?

Quant au chef, Anton Paulik (1901-1975) on cherchera en vain une notice biographique, sauf une fiche Wikipedia en néerlandais ! On dira, faute de mieux, que c’était un honnête spécialiste de l’opérette et de la valse viennoise. Et on dira beaucoup mieux de son art lorsqu’on aura entendu ce double album où le chic, la classe le disputent à l’élégance. Une bonne dose de Paulik semble bien nécessaire avant d’affronter le concert viennois du Nouvel an 2022 qui ne promet rien de bon sous la baguette octogénaire d’un chef qui n’a jamais compris l’essence ni le sens de cette musique.

Nouvel an letton

J’ai pu finalement regarder/écouter avec quelques jours de décalage le concert de Nouvel an de Vienne. Un rituel auquel, jadis, je ne me serais dérobé sous aucun prétexte. Je suis moins assidu depuis quelques années, soit parce que je suis loin, en voyage (comme cette année sur le continent africain – La beauté du monde – soit par lassitude.

J’avais, il y a six ans, établi mon Top 10  des Concerts de Nouvel anJe n’ai rien à retoucher à ce classement. Sur ce blog, j’ai souvent évoqué cette tradition et ses chemins de traverse, comme en 2018.

Alors cette édition 2020 ?

Remy Louis – dont je partage le plus souvent les avis – écrivait sur Facebook : Un concert du Nouvel An qui renoue avec le charme, le principe de plaisir, la joie, avec un chef qui sait se lover avec spontanéité dans ce qui fait les Wiener Philharmoniker uniques dans ce répertoire… Voilà qui n’était pas arrivé depuis… longtemps !

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Après une première écoute, je suis moins enthousiaste que l’ami Remy Louis sur Andris Nelsonsqui certes ne cache pas son plaisir – manifestement partagé par les Wiener Philharmoniker – de diriger ce répertoire. Dans une toute autre perspective que le très guindé Christian Thielemann l’an dernier, le chef letton semble intimidé, prudent – quelle sagesse dans l’ouverture de Cavalerie légère de Suppé ! – ou, à l’inverse, trop plein d’intentions – la Dynamiden Walzer de Josef Strauss qui n’en finit pas de démarrer sans jamais vraiment décoller -. Les quelques trop rares moments où il sort du bois, et du cocon dans lequel il aime « se lover », pour reprendre l’expression de Remy Louis, donnent une idée de ce qu’Andris Nelsons pourrait donner s’il se débridait, s’il osait s’affirmer, ou tout simplement laisser couler cette musique qui n’est jamais aussi géniale que lorsqu’elle paraît « naturelle ».

Une fois qu’on a redit que Carlos Kleiber, en 1989 et 1992, est insurpassable, que Boskovsky est idiomatique, on réécoute avec un bonheur chaque fois renouvelé les deux concerts que Claudio Abbado dirigeait à Vienne en 1988 et 1991.

Qu’on écoute simplement Le beau Danube pour avoir une idée de ce « naturel », de cet idéal de simplicité et de fluidité, que j’attends, et que j’entends dans cette musique.

Pour ceux qui voudraient sortir des habituelles compilations ou concerts de Nouvel an, ces quelques galettes que je conserve précieusement, et auxquelles je reviens souvent lorsque je veux entendre la musique des Strauss, délivrée de l’empois d’une fausse tradition.

Jascha Horenstein file droit et joyeux avec ses Viennois

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Josef Krips illustre à la perfection l’idéal de l’esprit viennois, dans un CD qui paraît ces jours-ci dans la collection Eloquence

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Au début des années 60, l’immense Carl Schuricht grave, toujours à Vienne, quelques valses et polkas qui sont des modèles de style et de goût.

913rWiw2gdL._SL1500_Des enregistrements qui ne sont plus disponibles que dans le coffret – indispensable – publié par Scribendum

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Même évidente simplicité dans les précieuses gravures du chef suédois, d’origine hongroise, Carl von Garagulyavec la somptueuse Staatskapelle de Dresde.

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Je pourrais citer encore Rudolf Kempe ou  Manfred Honeck (ce dernier étant devenu un brillant chef d’orchestre après avoir joué, comme son frère, au sein du philharmonique de Vienne)…

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Concerts de Nouvel an

Si on y inclut la soirée de la Saint-Sylvestre à Dresdeon aura célébré à quatre reprises l’arrivée de l’an neuf. De quoi frôler l’indigestion !

Retour sur le concert de Nouvel an du 1er janvier à Vienne. Petit cru malgré l’affiche. On avait pourtant bien aimé Riccardo Muti dirigeant les Wiener Philharmoniker en 1993, 1997 ou 2004.  Qu’est-il arrivé au fringant chef napolitain de naguère ? Que cette édition 2018 semblait corsetée, laborieuse, à cent lieues de l’élégance et du charme auxquels Muti nous avait accoutumés…

Et ce cérémonial compassé, ces images kitschissimes des châteaux et jardins de Vienne, et ces couples de danseurs filmés en extérieur, l’été dernier ?

Samedi dernier en revanche, c’était une toute autre proposition, au Zénith de Pau. Trois ans après la reprise de Broadway symphoniqueIsabelle Georges, Frederik Steenbrink, retrouvaient l’Orchestre de Pau Pays de Béarn et Fayçal Karoui, avec des comparses de luxe, Jeff Cohen au piano et Roland Romanelli à l’accordéon, pour un Nouvel an de chanson française, où se mêlaient joie et nostalgie, tendres souvenirs et messages d’espérance.

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Quelle merveille, cet accordéon si poétique du légendaire accompagnateur de Barbaradans une chanson qu’on ne présente plus !

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Hier soir – ce soir en direct sur France-Musique ! – beaucoup mieux qu’une réplique parisienne du concert viennois avec l’Orchestre National de France et Emmanuel KrivineUn menu de fête choisi tout exprès par un chef qui n’a pas son pareil pour composer un programme, et un test imparable pour mesurer le niveau de cohésion, de Zusammenmusizieren, d’une phalange vraiment peu familière de ce répertoire et de son directeur musical. Ceux qui écouteront le concert ce soir en direct ou en podcast sur francemusique.fr partageront l’enthousiasme qui a été le mien et celui d’un Auditorium de Radio France comble hier soir.

Rien n’est plus difficile que ces musiques « légères », les Strauss bien sûr, mais aussi les danses de Dvorak, Brahms, les valses des ballets de Tchaikovski. Emmanuel Krivine et l’ONF nous les ont servies leichtfüssig – d’un pied léger (pour reprendre le titre d’une polka de Joseph Hellmesberger junior)

Emmanuel Krivine qui adore s’adresser au public – il faudrait songer à lui mettre un micro-cravate, une grande partie de la salle ne l’entendant pas ou mal ! – confiait le souvenir qui l’avait marqué du Grand Echiquier de Jacques Chancel : Karajan et le Philharmonique de Berlin en direct toute une soirée à la télévision française en 1980 !

J’ai exactement le même souvenir qu’E.Krivine, en particulier quand Karajan explique, avant de la diriger, comment est construite la Valse des délires de Josef Strauss (le frère de Johann qui disait de lui : « Je suis le plus connu, mais lui est le plus doué« ). On entre dans la valse, et dans ce rythme caractéristique à 3/4, sans même s’en apercevoir. Le public d’hier, et de ce soir, a donc eu droit à cette valse qui était si chère à Karajan.

On était de belle humeur hier soir en sortant de la maison de la radio…

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Prosit Neujahr !

À la fin du concert de Nouvel an tout à l’heure, comme chaque 1er janvier, les Wiener Philharmoniker et leur chef du jour, Riccardo Muti adresseront leurs voeux au public de la salle dorée du Musikverein et aux millions de téléspectateurs du monde entier par un sonore : Prosit Neujahr !

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À Dresde, le directeur musical de la Staatskapelle, Christian Thielemann a relancé la tradition des concerts de la Saint-Sylvestre, télévisés (par la ZDF), captés pour le disque et le DVD.

Cette année, chef et orchestre avaient choisi de célébrer le centenaire des célèbres studios de cinéma UFAun choix qui n’a pas manqué de susciter la polémique : France Musique : polémique à Dresde.

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Orchestrations un peu surchargées, même si l’on goûte toujours avec autant de plaisir les timbres de la Staatskapelle, orchestre de salon en fond de scène, trois stars du chant classique à vrai dire peu à l’aise dans les chansons de genre, quelque chose de raide, de guindé dans le maintien. Un peu cruel lorsque Angela Denoke et Elisabeth Kulman reprirent trois chansons du répertoire de Marlene Dietrich

Voir à 14’40 » ce que cela donnait hier…

Je profite de ce premier jour de l’année pour souhaiter un joyeux centième anniversaire à Suzy Delair, née le 31 décembre 1917 et vous proposer de danser avec elle…

 

Universal France avait eu la très bonne idée d’éditer en 2003 un très joli disque qui nous fait entendre une des plus ravissantes voix du cinéma français.

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Barenboim 75 : première salve

Le discophile ne peut pas ignorer que l’un des artistes les plus prolifiques au disque va fêter le 15 novembre prochain ses 75 ans. Daniel Barenboim détient sans doute le record de disques enregistrés en sa double qualité de pianiste et de chef d’orchestre.

Et comme il a été généreusement servi par à peu près tous les grands labels classiques (à l’exception de Philips), les pavés s’annoncent, imposants, parfois surprenants. Comme cette première salve proposée par Sony.

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Un coffret particulièrement intéressant, parce qu’il contient des enregistrements qui avaient pratiquement disparu de la circulation, ou qui n’avaient, à ma connaissance, jamais été réédités en CD, comme la période Orchestre de Paris – dont Barenboim fut le chef  de 1975 à 1989 –

Tout n’est pas d’égal intérêt, même si rien de ce que joue ou fait Daniel Barenboim ne peut laisser indifférent. Certaines prises de son, typiques de CBS/Sony des années 70, cotonneuses, mal définies, sonnent toujours aussi médiocrement, comme celles captées à Londres avec l’English Chamber Orchestra ou le London Philharmonic.

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Quelques pépites dans ce coffret: un enregistrement tardif – que je ne connaissais pas – de deux cycles mahlériens avec un Dietrich Fischer-Dieskau vocalement fatigué mais diablement émouvant, les Escales de Jacques Ibert ou le Pelléas de Schoenberg avec l’Orchestre de Paris, un très beau 3ème concerto pour violon de Saint-Saëns avec Isaac Stern – j’ignorais qu’il l’eût enregistré – de sublimes Sea Pictures d’Elgar avec Yvonne Minton,

une première 4ème de Tchaikovski avec New York, une juvénile intégrale des concertos pour violon de Mozart avec Pinchas Zukerman, gâchée par la prise de son…

Moins indispensables, une intégrale souvent rééditée mais pas passionnante des symphonies de Schubert avec Berlin, les concertos de Brahms avec Mehta (on continue de préférer la version avec Barbirolli), l’intégrale tardive (trop ?) des concertos de Beethoven avec Rubinstein, et un concert de Nouvel an 2014 oubliable.

Deutsche Grammophon annonce un coffret de même importance dans quelques semaines – tout le piano enregistré par Barenboim pour la marque jaune – Warner a déjà commencé à regrouper une discographie considérable répartie entre les ex-labels EMI, Teldec et Erato. Ainsi ce coffret Beethoven qui vaut surtout pour la musique de chambre – légendaires trios avec la si regrettée Jacqueline Du Pré et Pinchas Zukerman.

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L’inconnu de la baguette (suite)

Au fur et à mesure que le Südwestrundfunk (la radio publique allemande qui regroupe les antennes historiques de Baden BadenSüdwestfunk – et Stuttgart – Süddeutscher Rundfunkpublie les archives de celui qui a été le directeur musical de l’orchestre du SWF de Baden Baden de 1986 à 1999, l’enthousiasme va croissant.

Après les  Beethoven, Mahler, Bruckner de Michael Gielen (lire L’inconnu de la baguette), ce sont des coffrets composites, mais extraordinairement passionnants, qui nous sont proposés.

D’abord parce qu’ils illustrent l’étendue du répertoire de ce contemporain de Pierre Boulezà qui il a souvent été comparé et dont il partageait plus d’un trait commun. Mais à la différence du Français, Gielen l’Autrichien n’a jamais oublié les racines de la musique qui l’a nourri, et a toujours dirigé le répertoire classique, en même temps qu’il défendait et promouvait la création contemporaine. Et, sans qu’il ait eu besoin de le dire et de l’afficher, dans le même état d’esprit qu’Harconcourt ou Gardiner : le respect du texte, de l’Urtext. Ses Haydn manquent un peu de la fantaisie qu’y mettait un JochumMais tout le reste paraît simplement évident, justesse des tempi, des phrasés, sens de la ligne (cf. les vidéos ci-dessous).

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Le 4ème volume de cette Michael Gielen Edition est peut-être encore plus exceptionnel : le Requiem de Berlioz, les Scènes de Faust de Schumann– qui rappellent combien Gielen était un maître des grandes architectures (sa Huitième de Mahler, les Gurre-Lieder, la Missa solemnis, etc.), mais, plus inattendus, Weber, Suk, Tchaikovski ou Dvorak – et un magnifique témoignage de l’art du grand violoncelliste Heinrich Schiff disparu le 23 décembre dernier.

Et cerise sur le gâteau, une prodigieuse Kaiserwalzer – un bis – qui nous fait regretter que Gielen n’ait jamais été invité à diriger le concert de Nouvel an à Vienne. Pas assez médiatique, un look trop austère sans doute. Et pourtant quelle leçon de style, d’élégance, tout simplement du respect du texte…

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On espère encore plusieurs volumes qui devraient rendre justice à ce grand chef… et à l’orchestre qu’il a dirigé et qui a maintenant fusionné avec Stuttgart !

 

Vingt fois sur le métier

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, 
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, 
Polissez-le sans cesse, et le repolissez, 
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.  (BoileauL’Art poétique)

La citation, même tronquée ou déformée (« cent fois.. »), est connue et s’applique idéalement aux apprentis musiciens, aux créateurs en général.

Dans mon métier, j’ai souvent regretté de ne pas disposer de plus de temps pour assister aux répétitions d’une formation de musique de chambre, d’un orchestre, d’un opéra. Parce que tout naît de cet inlassable travail, la réussite comme parfois le ratage.

Youtube donne désormais accès à quantité de documents jusqu’alors cachés dans des archives ou parcimonieusement diffusés en « bonus » de certains DVD. Si on passe sur la qualité parfois médiocre du son et de l’image, on découvre des témoignages passionnants sur le travail des grands chefs, sur la « fabrication » d’une interprétation, d’un son d’ensemble, sur le rapport aussi entre musiciens et chef (certains visages sont éloquents !). En voici quelques-uns et pas des moindres, sur KarajanBöhm et Carlos Kleiber.

(Préparation du concert de Nouvel an 1992)

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Autre document célèbre, filmé par Clouzot, cette répétition de la Quatrième symphonie de Schumann avec les Wiener SymphonikerOù l’on voit comment un grand chef donne corps à la vision qu’il a de l’oeuvre, modèle et transforme le son de l’orchestre. Autorité et persuasion.

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Karl Böhm ne passait pas pour être un monument de gentillesse, mais à la fin de sa vie, il préférait privilégier la qualité de sa belle et longue relation avec les Wiener Philharmoniker

Deutsche Grammophon avait déjà sorti un beau coffret sur les dernières années du chef autrichien, et en annonce un nouveau sur la période 1953-1972

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(Détails de ce coffret : Karl Böhm Late recordings)

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Contre-exemple, le grand âge rend parfois impatient, comme le montre cette vidéo avec le vénérable Leopold Stokowski (à 1’13 ») !

 

Viennoiseries

Pour ceux qui, comme moi, ont manqué la diffusion en direct le 1er janvier, on trouve sur Youtube l’intégralité du concert de Nouvel an dirigé par Gustavo Dudamel

Une bonne manière de refermer la discussion sur les mérites comparés des chefs invités à cette célébration annuelle, comme le défunt Georges Prêtre.

J’assistais hier soir à un autre concert très viennois… à Montpellier. L’Orchestre national de Montpellier donnait, sous la direction de son chef Michael Schønwandt, un copieux programme composé de Schelomo d’Ernest Bloch (sous l’archet éloquent de Cyrille Tricoire) et la Cinquième symphonie de MahlerJe n’avais pas été aussi passionné de bout en bout par une interprétation depuis la version qu’en avait donnée Andris Nelsons à la Philharmonie de Paris en novembre 2015. Michael Schønwandt privilégie la modernité de l’écriture de Mahler, ne surjoue pas, comme Bernstein, les langueurs viennoises, et démontre surtout la formidable qualité d’ensemble de la phalange qu’il dirige depuis septembre 2015 et à laquelle il a redonné confiance et ambition. Mention spéciale pour le nouveau cor solo Sylvain Carboni, 28 ans, impérial dans le périlleux 3ème mouvement.

c1hmhwgxcaakorp-jpg-largeEt pour finir en beauté cette séquence viennoise, ce coffret commandé pendant mon séjour suédois et trouvé dans ma boîte aux lettres, qui a toutes les chances de passer inaperçu dans le flot des nouveautés. Une intégrale de plus des concertos de Beethoven, un petit label allemand, un pianiste/chef peu connu en France, mais authentique Viennois, Stefan VladarUn artiste qui avait fait le bonheur de plusieurs soirées liégeoises – Festival Mozart de janvier 2006, Festival Brahms en mai 2008, les deux fois sous la baguette de Louis LangréeEn tout cas, ce coffret a conquis l’un des critiques les plus exigeants du magazine Gramophone (« an exceptional set »). La très bonne affaire de ce début d’année !

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En marches

J’étais dans l’avion  quand a retenti la traditionnelle (sempiternelle !) Marche de Radetzky à la fin du concert du Nouvel an dirigé cette année par Gustavo Dudamel.

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Mais Youtube rattrape le temps perdu…(merci à la télévision publique espagnole !)

Tempo parfaitement juste pour ce genre de marche de caractère, qui n’a rien de militaire ni de guerrier. Juste parce que c’est le rythme des chevaux qui défilent, ni trot ni galop. Et puis la marche viennoise doit conserver cette Gemütlichkeit indissociable des grands rassemblements festifs.

J’ai depuis longtemps dans ma discothèque un double album que, même sous la torture, je n’aurais jamais osé avouer posséder. Il y a des plaisirs interdits… Des marches prussiennes et autrichiennes dirigées par un ex-membre du NSDAP. Impensable.

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Et pourtant lors d’un festival de mi-saison de l’Orchestre philharmonique de Liège, en janvier 2010, François-Xavier Roth n’avait pas résisté au plaisir de diriger trois harmonies spectaculairement réunies sur la scène de la Salle Philharmonique, et de faire scander par le public l’une de ces marches prussiennes, devenue un tube dans le monde entier :Alte Kameraden (ou Old Comrades)

Et chaque programme de Nouvel An comporte son lot de marches, certes souvent conçues pour célébrer un événement, un anniversaire, très rarement une victoire militaire ou un appel patriotique. Gustavo Dudamel n’y a pas coupé avec cette marche extraite de l’opérette de Franz LeharWiener Frauen. Prise trop rapidement à mon goût (ci-dessous à 2’20)

Les deux fils du père Strauss ont écrit, à leur tour, une marche « patriotique » (Vaterländischer Marsch)  qui emprunte beaucoup à la Radetzky ! Hommage au fondateur de la dynastie ?

Parfois le compositeur et avisé homme d’affaires qu’était Johann Strauss fils cherchait à s’attirer les bonnes grâces des puissants (qui l’invitaient à prix d’or avec son orchestre), ainsi cette Napoleon Marsch dédiée à Napoléon III (et pas à Napoléon 1er comme le suggère l’illustration de la vidéo ci-dessous)

De nouveau il y a certains codes à respecter, une tradition aristocratique viennoise : Boskovsky sait y faire, et pour cause ! Tandis que le fougueux octogénaire Georges Prêtre lance une attaque de cavalerie…hors sujet !

Zubin Mehta, un habitué des concerts de Nouvel An, a révélé nombre de ces marches de célébration. Comme cet hommage inattendu à la Révolution française, tiré de la dernière opérette de Johann Strauss Die Göttin der Vernunft (La Déesse de la Raison)

Parfois la marche prend une tournure plus martiale, mais ne perd jamais en élégance, comme cette marche de la garde fédérale impériale Auf’s Korn surtout dans sa version chantée.

Si l’on sort de Vienne, il n’est que de penser aux Prom’s à Londres, à nombre de fêtes populaires américaines, ou encore à l’immense concert de la Waldbühne à Berlin. Tous se concluent par des marches reprises par des foules multicolores et de tous âges…