Je me demandais ce qui avait conduit les responsables de Warner à publier cet excellent coffret :
Un anniversaire ? Bien vu ! Le sesquicentenaire de la naissance à Tourcoing – le 5 avril 1869 – d’Albert Roussel, un compositeur français qu’on a souvent évoqué ici, grâce notamment aux souvenirs du violoniste Robert Soëtens(lire Evocations de Roussel). Touchante, cette lettre adressée par Roussel à celui qui fut son interprète lors du Festival Albert Roussel organisé à la Salle Gaveau à Paris, il y a 90 ans, le 18 avril 1929, pour le soixantième anniversaire du compositeur :
Roussel aimait la mer, au point d’y commencer sa vie – Ecole Navale puis sept ans de Marine – et de choisir sa dernière demeure à Varengeville(lire L’inconnu de Varengeville) : « C’est en face de la mer que nous finirons nos existences et que nous irons dormir pour entendre encore au loin son éternel murmure »
Le coffret qui vient de sortir n’est pas au sens strict une intégrale, mais constitue, à petit prix, un panorama remarquable et complet de l’oeuvre de Roussel :
Qui connaît (et joue encore) les pièces pour piano, la musique de chambre, les mélodies ? On cherche en vain dans les programmes de concert…
Quant à l’oeuvre symphonique et chorale, il suffit de regarder les versions choisies pour ce coffret, toutes gravées il y a plus de trente ans, pour mesurer combien Roussel est complètement passé de mode, sauf exceptions notables comme l’excellente intégrale symphonique gravée par Stéphane Denèveen Ecosse !
La France officielle aurait-elle ses protégés et ses oubliés ? On peut s’interroger lorsqu’on compare le sort réservé à Berlioz, mort il y a 150 ans, et à Offenbachné il y a 200 ans.
Berlioz a bénéficié déjà, pour le bicentenaire de sa naissance en 2003, d’une sorte de célébration nationale- sans aucun doute justifiée ! – associant un grand nombre de maisons d’opéra, d’orchestres symphoniques, d’institutions culturelles, certains avaient ardemment milité pour qu’il entre au Panthéon ! L’an dernier, la ministre de la Culture avait confié à Bruno Messina« la mission de préparer le cent cinquantième anniversaire de la mort d’Hector Berlioz ».
Et le sieur Offenbach, né Jacob à Cologne le 20 juin 1819, devenu Jacques dès son arrivée à Paris en 1833 et mort dans la capitale française en 1880 ? Pas de comité du bicentenaire ? Pas de commémoration officielle ? Il faut croire qu’un compositeur de musique « légère », un roi de l’opérette, ne mérite pas l’hommage réservé à son aîné « sérieux ».
Sans doute est-il plus compliqué d’envisager une édition discographique des oeuvres complètes d’Offenbach – comme on vient de le faire pour Berlioz – n’est-ce pas Jean-Christophe Keck ? Parce que l’oeuvre d’Offenbach est encore largement à (re)découvrir, que le colossal travail d’édition est un work in progress qui ne paraît pas près de s’achever.
Espérons que, même en l’absence de caution officielle, le bicentenaire de sa naissance permettra à un large public de mieux connaître la personnalité, au moins aussi originale que celle de Berlioz, la diversité du génie d’Offenbach. De le sortir aussi de l’étiquette réductrice d’amuseur franco-français du Second Empire : sait-on que c’est le succès considérable de ses opérettes, chantées en allemand à Vienne (Orphée aux enfers, La belle Hélène,La vie parisienne) qui a poussé Johann Strauss fils (1825-1899) à se mettre à l’opérette et à essuyer ses premiers échecs ?
Espérons que Warner fera un peu plus que ce coffret bienvenu, regroupant les trois versions de référence récentes dirigées par Marc Minkowski.
Par exemple en regroupant les ouvrages dirigés par Michel Plasson, Manuel Rosenthal, John Eliot Gardiner… le fonds EMI Offenbach étant sans doute l’un des plus riches.
En attendant l’ouvrage de référence (qui viendra peut-être ?), on peut aborder le personnage avec ces trois petits bouquins :
Dans les raretés discographiques à rééditer, un joli bouquet d’ouvertures dirigées par… Hermann Scherchen. Offenbach enregistré à Vienne sous une baguette qu’on n’attend pas dans ce répertoire, un modèle !
Après Charles Munch, Fritz Reiner, Pierre Monteux, qui avaient fait l’objet de copieuses rééditions, sans parler de Leonard Bernstein, c’est – enfin ! – au tour d’un autre grand chef qui a fait les heures de gloire de CBS devenu Sony, George Szell(1897-1970) de bénéficier d’une réédition à sa mesure.
Il y a quelques années, La Boite à musique à Bruxelles avait proposé un coffret remarquable, édité en Corée, comportant tous les enregistrements symphoniques de Szell, y compris des concerts « live » au Japon.
Le coffret proposé par Sony, reprend tous les enregistrements réalisés pour Columbia, les premiers en mono, et les concertos où Szell accompagne Isaac Stern, Zino Francescatti, Robert Casadesus, Rudolf Serkin, Leon Fleisher ou Gary Graffman. Dans les pochettes originales, ce qui nous vaut souvent des minutages très chiches. Beau livre, belle iconographie.
Et – comment dire ? – à l’arrivée comme une sorte de déception. Le remastering est très inégalement apprécié, parfois il assèche une acoustique déjà très rêche, parfois il redonne, au contraire, un peu d’air à des prises qu’on trouvait étriquées, mais sans éliminer un bruit de fond gênant, comme dans les concertos de Mozart avec Casadesus. Mais surtout, la légendaire rigueur de George Szell confine souvent à la raideur, dans Haydn ou Mozart – L’oreille, la mienne, s’est habituée, au fil des ans, à tellement plus de souplesse, d’inventivité, de rebond – merci Nikolaus Harnoncourt ! – que, pour ne prendre qu’un exemple, la Posthorn Serenadede Mozart m’est devenue inécoutable sous la baguette si sévère du patron de Cleveland.
Je ne vais cependant pas me priver de réécouter les Beethoven, Brahms, Schumann, tout un répertoire romantique où précisément la baguette de Szell contrastait avec ses voisins Munch, Bernstein et même Reiner.
C’est un peu l’exact contraire du chef d’origine hongroise qui a disparu le 6 septembre dernier, l’Italien Claudio Scimone, la fantaisie faite musique !
Sous la pression de toute une jeune génération de violonistes et chefs italiens, les Biondi, Alessandrini et autres, on a un peu oublié le rôle pionnier de Scimone dans l’interprétation de Vivaldi, et, dans le domaine lyrique, de Rossini. Avec ses Solisti Veneti, il avait poursuivi le travail de redécouverte vivaldienne d’Ephrikian ou des Musici, mais surtout ouvert de nouvelles perpectives à l’interprétation du Prete Rosso. Je me rappelle, il y a dix ou quinze ans, sur Musiq3, avoir entendu Scimone pester contre des interprètes de Vivaldi qui voulaient, à toute force, se rendre originaux, en adoptant des tempi infernaux, en hachant le discours au point de le défigurer, Scimone rappelant une évidence : tout ce que Vivaldi écrivait pour un ensemble instrumental devait pouvoir être chanté par la voix humaine.
C’est vrai qu’en réécoutant la somme assez prodigieuse qu’Erato avait captée, on est parfois surpris par le legato, une articulation qui fait passer la ligne de chant avant les contrastes rythmiques, et on continue d’admirer, même si d’autres visions, d’autres éclairages plus récents ont enrichi notre connaissance de ces répertoires.
On reviendra plus longuement sur la carrière et la discographie de Claudio Scimone. Hommage !
Mais pour le reste, à côté de deux opéras souvent réédités – pour moi l’une des plus belles versions de Traviata avec la jeune Montserrat Caballé, et uneLucia di Lammermoor vénéneuse avec Anna Moffo – d’authentiques découvertes.
J’ignorais que Georges Prêtre eût enregistré des symphonies de Sibelius – le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est très à l’aise et convaincant dans un univers sonore très éloigné de son coeur de répertoire, aussi bien dans la 2ème que la 5ème symphonie et dans un poème symphonique qui a résisté à plus d’une baguette Chevauchée nocturne et Lever de soleil.
A écouter Also sprach Zarathustra, on regrette que Prêtre – qui a dirigé la création française de Capriccio à l’Opéra de Paris en 1964 avec Elisabeth Schwarzkopf – n’ait pas enregistré plus de Richard Strauss. Relever aussi un magnifique 3ème concerto de Rachmaninov par un Alexis Weissenberg à son meilleur – en 1967 – bien préférable à la version ultérieure avec Bernstein et l’Orchestre national. Et un récital plus anecdotique de la grande Shirley Verrett. L’occasion aussi de retrouver un grand violoniste italien un peu négligé chez nous, Uto Ughi, dans Bruch et Mendelssohn.
Un coffret qui rend mieux justice à l’art polymorphe du chef décédé au début de cette année, et qui complète celui, plus fourre-tout, que Warner lui avait consacré: Georges Prêtre 1924-2017
RCA/SONY avait déjà publié deux gros pavés de 60 CD chacun reprenant les glorieux débuts de la stéréo « à l’américaine ».
On y retrouve tous les grands artistes « maison, Fritz Reiner, Charles Munch, Artur Rubinstein, Jascha Heifetz, Van Cliburn, qui ont tous bénéficié d’éditions intégrales ou en boîtiers séparés. Pas vraiment nécessaires au discophile collectionneur donc !
Et on pensait qu’avec ces 120 CD le tour de l’aventure Living Stereo avait été bouclé.
Quand on a vu annoncé un troisième coffret, et qu’on a lu rapidement ce qu’il allait contenir, on a pensé qu’il s’agissait de fonds de tiroir de moindre importance. Et voici qu’on découvre tout un pan de l’histoire de l’enregistrement américaine… qui nous était inconnue, d’ailleurs 48 des galettes (qui reproduisent les pochettes, les programmes et les minutages des LP d’origine) de ce nouveau pavé n’ont jamais été éditées en CD !
D’abord un format plus pratique que les deux précédents (en longueur et non plus carré). Un livret trilingue extrêmement bien fait et documenté. Et une quantité vraiment impressionnante d’inédits, et pour beaucoup d’artistes une forme de résurrection.
Des moments magiques comme cette musique de chambre jouée par un improbable Festival Quartet composé tout simplement de… Szymon Goldberg, William Primrose, Nikolai Graudanet Victor Babin (!), quatre magnifiques artistes qui se réunissaient l’été au festival d’Aspendans le Colorado. Le coffret s’ouvre par une Truitede Schubert d’une infinie délicatesse, qui vous saisit dès un début chuchoté, sur la pointe de l’archet. Les trois quatuors avec piano de Brahms sont dans le même esprit et ne le cèdent en rien aux enregistrements plus célèbres des compères du festival de Marlboro.
Quelques curiosités du côté de Bach, Vivaldi ou Handel, et compte-tenu de l’époque (la fin des années 50), rien d’inécoutable, au contraire : les Quatre saisons de la Societa Corelli, si elles ne constituent pas le choc de la première version des Musici, ne font pas leur âge.
Quelques galettes typiquement américaines avec les Boston PopsouMorton Gould, de l’orgue plus spectaculaire que philologique, complètent un coffret vraiment indispensable.
Et déjà, au tout début des années 60, certains devaient s’excuser d’aimer la musique classique…
Conseil aux amateurs : ledit coffret est en vente dans les magasins et sites FNAC, Gibert et autres entre 110 et 130 €, sauf sur Amazon.frqui le propose à…70 € !
Pourtant on a bien aimé la dernière des Mousquetaires au Couvent à l’Opéra-Comique, la dernière pour l’insubmersible Jérôme Deschamps, formidable rénovateur de la Salle Favart, dernière pour l’établissement lui-même avant travaux (et une réouverture prévue au printemps 2017). Dans le public, la bande reconstituée des Deschiens, on a reconnu François Morel, Yolande Moreau, une ribambelle d’anciens ministres et même le Président de la République qui s’est invité discrètement au dernier acte.
Mercredi fin de saison pour l’Orchestre de Paris à la Philharmonie, dans un programme d’apparence facile, qui a désarçonné une partie du très nombreux public présent. On the waterfront de Bernstein n’a pas la célébrité de West Side Story et les facéties de Heinz-Karl (dit HK) Gruber, même défendues avec talent par Hakan Hardenberger, semblent curieusement datées (https://en.wikipedia.org/wiki/Heinz_Karl_Gruber).
Deuxième partie beaucoup plus dans la tonalité des Prom’s : Fazil Say dans Rhapsody in Blue et une compilation des suites dites « de jazz » de Chostakovitch. Succès garanti.
(Le parterre de la Philharmonie transformé en « promenade » comme au Royal Albert Hall de Londres)
Hier soir, nettement moins de monde pour un programme a priori plus austère, dans le cadre toujours aussi impressionnant de Saint-Louis des Invalides.
Dans le cadre de l’exposition du musée de l’Armée De Gaulle-Churchill, l’orchestre symphonique de la Garde républicaine proposait la 2e symphonie (1941) d’Arthur Honegger et l’interminable « saucisson » qu’est le Concerto pour violon (1910) d’Edward Elgar, que l’archet inspiré et virtuose de Daniel Hope a brillamment sauvé de ses longueurs pas vraiment divines.
Pur hasard, trois concertos pour violon, et pas des moindres, Beethoven, Saint-Saëns (le 3ème) et Elgar portent le même numéro d’opus : 61.
Un conseil : réécouter le chef-d’oeuvre d’Honegger dans les versions de référence de Karajan et Munch.
Triste semaine aussi pour nos amours de jeunesse, Laura Antonelli, Magali Noël et Patrick McNee
Mais c’est sans doute la mort accidentelle de James Horner, le compositeur de Titanic, qui aura le plus marqué le grand public…