Fidélité

Il y a huit ans, j’annonçais la nomination de Christian Arming comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège

Il y a cinq ans, avant de quitter la direction de l’OPRL, j’annonçais la prolongation du mandat de Christian Arming.

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Hier, je tenais à être à Liège pour le dernier concert d’abonnement du chef autrichien en sa qualité de directeur musical de la phalange liégeoise, qui entamera, à la rentrée, un nouveau chapitre de sa belle histoire avec l’arrivée de Gergely Madaras.

IMG_3313Un programme « signature » pour Christian Arming, qui faisait se côtoyer deux oeuvres contemporaines, mais d’esthétiques pour le moins opposées (!), la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók – créée à Bâle en janvier 1937 par son commanditaire, Paul Sacher – et les célébrissimes Carmina Burana de Carl Orff créées, elles, en juillet 1937 à Francfort.

Le Bartók était un choix courageux: la pièce est extraordinairement difficile, pas seulement parce qu’elle confronte deux orchestres à cordes, mais surtout parce qu’elle expose en pleine lumière le quatuor d’orchestre, singulièrement les altos. C’était d’ailleurs la première fois que cette Musique pour cordes, percussion et célesta était jouée depuis plus de vingt ans ! Le concert d’hier soir montrait que Christian Arming avait eu raison de faire confiance à « son » orchestre, même si l’interprétation est restée de bout en bout trop prudente, manquant de feu intérieur. C’est le type même de partition qu’il faut jouer et rejouer pour y atteindre la liberté et l’élan qu’elle requiert.

Et quand on a, comme moi, dans l’oreille, une version jadis découverte… aux Etats-Unis, une extraordinaire prise de concert réalisée au Conservatoire de Moscou en 1965, avec Evgueni Mravinski et son Philharmonique de Leningrad, difficile de faire des comparaisons…

Mais la seconde partie allait combler toutes les attentes d’une Salle philharmonique comble. Orchestre en grand apparat, formidable Choeur philharmonique tchèque de Brno, excellente Maîtrise de l’Opéra royal de Wallonie, un baryton un peu sous-dimensionné (et surtout peu investi dans le « rôle »), ténor et soprano parfaits.

Ces Carmina Burana sont redonnés ce dimanche après-midi.

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Mais une soirée à la Salle Philharmonique c’est toujours pour moi l’occasion de revoir nombre de visages connus dans le public, les musiciens, les collaborateurs de l’Orchestre, qui m’ont « supporté » pendant quinze ans (!), et puis des amis que je ne m’attendais pas à voir, comme Boris Belkinl’immense violoniste, sur qui les années ne semblent avoir aucune prise, devenu un ami cher et un compagnon de nombre d’aventures musicales. Boris habite à Liège depuis longtemps, il y a sa famille et ses attaches. Il enseigne au conservatoire de Maastricht, où il fait grandir quelques élèves talentueux, naguère Janine Jansen, et plus récemment le plus célèbre recalé de l’actuel Concours Reine ElisabethDaniel Kogan (lire mon billet : De l’utilité des concours (suite) ou la disparition de Daniel K.

Le disciple et le maître étaient au concert hier soir !

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J’ai déjà pris date avec le petit-fils de Leonid Kogan pour l’édition 2020 du Festival Radio France !

L’alcoolique (presque) anonyme

Faites le test : demandez au plus mélomane de vos amis de vous chantonner un air, une mélodie de ce compositeur. Je suis prêt à parier qu’il n’y arrivera pas…pas plus que moi qui, pourtant, m’intéresse à lui et pense bien connaître sa musique !

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Alexandre Glazounov n’est pourtant pas un inconnu. Son nom est toujours cité lorsqu’on évoque les grands compositeurs russes. Mais rien n’y fait, il n’a pas « imprimé » dans la mémoire collective. De la musique toujours bien troussée, un savoir-faire indéniable, un orchestrateur dans la veine de Rimski-Korsakov, mais jamais un éclair de génie qui transcende la bonne facture. Et puis, au hasard de notices sur les oeuvres ou de biographies d’autres compositeurs russes, on tombe régulièrement sur une particularité fâcheuse de Glazounov : son alcoolisme, un état d’ivresse qui semblait être permanent, surtout lorsqu’il dirigeait des créations !

Orfeo a eu la bonne idée de regrouper dans un coffret de 5 CD les gravures réalisées par Neeme Järvi des huit symphonies et de quelques autres oeuvres symphoniques (comme les deux Valses de concert) de Glazounov : c’est aujourd’hui l’intégrale la plus recommandable, par le souffle épique qu’y met le chef estonien, la beauté et la qualité de prise de son de ses orchestres.

Qui est donc ce personnage ?

Le petit Alexandre Konstantinovitch naît le 10 août 1865 à Saint-Pétersbourg. Son père est un riche éditeur. Il commence à étudier le piano à neuf ans et à composer à onze. Balakirev, l’animateurdu groupe des Cinq, montre ses premières compositions à Rimski-Korsakov : « Incidemment, Balakirev m’a un jour apporté la composition d’un étudiant de quatorze ou quinze ans, Alexandre Glazounov », se souvint Rimski-Korsakov. « C’était une partition d’orchestre écrite de façon enfantine. Le talent du garçon était indubitablement clair.» .

Rimski-Korsakov le prend sous son aile : «Son développement musical progressait non pas de jour en jour, mais littéralement d’heure en heure» 

Glazounov va vite profiter de la prodigalité d’un personnage extrêmement influent à Saint-Pétersbourg, Mitrofan Beliaiev (1836-1903), authentique mécène et protecteur de toute la jeune garde musicale russe. À 19 ans, Il fait son premier voyage en Europe, rencontre Liszt à Weimar où est jouée sa Première symphonie

Beliaiev crée en 1886 les Concerts symphoniques russes qui seront le tremplin de toute une génération de compositeurs. C’est dans ce cadre par exemple que sera créée en 1897… sous la direction de Glazounov, la Première symphonie de Rachmaninov

C’est un échec complet, Glazounov est ivre, le jeune Rachmaninov mettra du temps à s’en remettre : « Ce coup inattendu m’a amené à décider d’abandonner la composition. Je me suis laissé gagner par une apathie insurmontable. Je ne faisais plus rien, ne m’intéressais plus à rien. Je passais mes journées affalé sur le divan, avec de sombres pensées sur ma vie finie » (Rachmaninov, in Réflexions et souvenirs*, Buchet-Chastel).

Glazounov ne sera jamais un bon chef d’orchestre, même s’il sera régulièrement invité comme tel dans le monde entier jusqu’à la fin de sa vie !.En revanche, il laissera une trace durable comme professeur, puis directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Il succède en 1905 à Rimski-Korsakov et va user de ses bonnes relations avec le nouveau Commissaire du peuple à l’Education Anatoli Lounatcharski pour préserver une institution dont il a rehaussé le niveau d’exigence, la qualité des enseignements. Mais son conservatisme est contesté par les étudiants et les professeurs qui sont restés à Petrograd et qui adhèrent aux idéaux révolutionnaires. À la différence de Stravinsky, Rachmaninov, Milstein ou Horowitz qui fuient le nouveau régime soviétique, Glazounov ne prend pas explicitement le chemin de l’exil lorsqu’il se rend en 1928 à Vienne pour les célébrations du centenaire de Schubert. Maximilian Steinberg dirige le Conservatoire en son absence jusqu’à sa démission en 1930

Glazounov s’installe à Paris en 1929, et prétexte d’une santé défaillante et de trop nombreux engagaments pour ne pas rentrer en Union soviétique, ce qui lui évite d’être mis au ban d’infamie par le régime stalinien ! Il compose encore en 1934 un concerto pour saxophone, et meurt à Neuilly-sur-Seine le 21 mars 1936 ! Ses restes ne seront transférés qu’en 1972 à Leningrad.

Voilà pour l’essentiel de sa biographie ! Reste une oeuvre qui, pour manquer de génie, est loin d’être sans intérêt. Si on hésite à aborder les huit symphonies, la Cinquième (1895) est sinon la meilleure, du moins la préférée des chefs.

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Les intégrales des symphonies ne sont pas légion, Serebrier, Otaka qui manquent – pardon pour le cliché ! – de « russité », les trop neutres à mon goût Polianski et Fedosseievle seul qui se compare à Järvi

est Svetlanov avec les couleurs si spécifiques de son orchestre soviétique, et des prises de son très variables d’une symphonie à l’autre.

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Glazounov reste encore au répertoire des maisons d’opéra, avec deux ballets qui invoquent clairement leur filiation avec les chefs-d’oeuvre de Tchaikovski :  Raymonda que Marius Petipa s’était résolu, après la mort inopinée de Tchaikovski en 1893, à commander à Glazounov et Les Saisons  créés respectivement le 19 janvier 1898 et le 7 février 1900 au théâtre Marinski

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Svetlanov et Järvi refont le match pour ces deux ballets. On y ajoute Ansermetchez lui dans la musique russe !

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Pour une première approche de l’univers symphonique de Glazounov, un double CD excellemment composé, avec une rareté – le poème symphonique Stenka Razine dirigé par le trop méconnu Anatole Fistoulari °, et pour moi la version de référence du concerto pour violon, celle de Nathan Milstein.

Enfin une vraie rareté à tous points de vue. Le duc Constantin Romanov (1858-1915), petit-fils du tsar Nicolas Ier,  se piquait d’être poète, musicien, écrivain – Tchaikovski, Rachmaninov le mirent en musique – En 1912 K.R. – ainsi qu’il était connu et nommé dans les cercles littéraires de la capitale russe – ayant écrit un mystère intitulé Le Roi des Juifs, se tourne vers Glazounov pour qu’il compose la musique de ce mystère (oserait-on un parallèle avec le Martyre de Saint-Sébastien écrit en 1910 par Debussy sur un texte de D’Annunzio ?). 

Ce Roi des Juifs est créé en janvier 1914 au Palais de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg, puis souvent donné par Glazounov lors de ses tournées en Europe, avec un très grand succès… jusqu’à ce que l’oeuvre retombe dans un complet oubli ! C’est à Guennadi Rojdestvenski qu’on doit le premier enregistrement – en 1991 – de l’intégrale de cette musique de scène.

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À quelques jours des fêtes pascales, une alternative aux Passions et autres Messie ?

*On reparlera de ce petit livre de souvenirs et de textes de Rachmaninov

°Un futur épisode de la série des Sans-grade

Le parcours d’une vie

Le 13 septembre dernier avait lieu, à Londres, la cérémonie des Gramophone Classical Music Awards 2018, sans doute les récompenses les plus attendues dans le milieu de la musique classique, une quinzaine, cette année, qui ont honoré plusieurs artistes et labels français (voir le palmarès ici : Gramophone Awards 2018). 

C’est au grand chef estonien, Neeme Järvi, 81 ans, qu’a été décerné une sorte de Grammy d’honneur, a Lifetime Achievement Award.

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J’ai déjà raconté comment et quand j’ai rencontré Neeme Järvi et travaillé avec lui (lire : Dans la famille Järvi, le père)

Je pense qu’il détient le record absolu, sinon du nombre de disques, en tous cas de la variété des répertoires et des compositeurs enregistrés, pour trois labels qui l’ont suivi dans son insatiable appétit de découverte.

lifetimeachievement_specialawards2018_gramophone« Je me demande parfois si Neeme Järvi n’est pas plus intéressé par le studio d’enregistrement que par la salle de concert. Par curiosité, j’ai passé une heure à lister les compositeurs dont Järvi a enregistré la musique, un total de 111 ! Le décompte est extraordinaire, plus de 400 CD (Karajan ne doit pas être loin en nombre de disques, Svetlanov non plus en nombre de compositeurs russes et soviétiques) mais personne n’a jamais embrassé un répertoire aussi vaste.

Neeme Järvi est apparu sur la scène musicale à peu près en même temps que le CD. Avec BIS et Chandos, il trouvait des maisons de disques qui étaient prêtes à sortir des sentiers battus. Plutôt que d’imiter les Karajan et Solti dans le coeur du répertoire symphonique, ils ont choisi d’explorer des répertoires peu, voire pas du tout abordés par les majors. Ce furent donc les symphonies de Sibelius et de Prokofiev plutôt que Beethoven et Brahms, Stenhammar plutôt que Schumann. Et avec Järvi, ils avaient un chef d’orchestre qui s’épanouissait dans le studio d’enregistrement. Son modus operandi consistait à dire à ses musiciens, alors qu’ils affrontaient une musique inconnue, «Regardez-moi. Suivez-moi – et ils l’ont fait, jouant souvent mieux qu’ils ne le pensaient. Comme l’indique le fils de Neeme, Paavo, «ses musiciens lui font confiance parce qu’il est un chef d’orchestre fiable, jamais ennuyeux. S’il a besoin changer quelque chose dans la minute, il peut le faire plus rapidement que quiconque, car il a la technique. Une autre chose est que je ne connais pas un seul musicien qui veut simplement faire le travail aussi efficacement que possible. Ils veulent faire de la musique et se sentir au milieu d’un processus créatif.

Revenons à 1985 et à son enregistrement avec l’Orchestre National Écossais de la Sixième Symphonie de Prokofiev pour Chandos, et vous êtes confronté à la plus grande perfection musicale (emblématique des valeurs de production de Chandos). Les cordes ont de l’intensité et de la puissance, mais elles ont aussi une souplesse qui donne l’impression d’être sculptée dans l’instant par le chef d’orchestre. Comme Robert Layton l’a écrit lors de la distinction de l’Orchestral Award en 1985, «un orchestre de second rang jouant avec un engagement total peut souvent être plus passionnant qu’un pilote de luxe à bord d’une phalange en roue libre». Neeme Järvi deviendrait un acteur clé de ce Brave New World, défendant le rare et l’inconnu et livrant toujours d’excellentes performances (un jeune chef d’orchestre m’a récemment demandé s’il était vrai que Neeme Järvi pouvait ouvrir une partition et, plus ou moins à première vue, en donner une bonne lecture. Je pense que la réponse est «oui»!).

Que ce soit en Écosse, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis ou dans son pays natal, l’Estonie – tous des pays dans lesquels il a été directeur musical – Järvi a continué à explorer et à défendre les plus vastes répertoires.. Sa série de BIS consacrée aux 10 symphonies d’Eduard Tubin, a été une formidable découverte pour beaucoup d’entre nous, une des premières sources de l’extraordinaire richesse musicale de l’Estonie

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À 81 ans, Neeme Järvi reste une source d’inspiration. Les orchestres adorent travailler avec lui car il fait ressortir le meilleur de chaque joueur. Les jeunes musiciens l’aiment parce qu’il connaît parfaitement son métier; ce n’est pas pour rien qu’il a appris son métier à Leningrad, observant et absorbant le talent de chefs d’orchestre comme Sanderling et Mravinski. Pour ses deux fils chefs d’orchestre, Paavo et Kristjan, il est le père dont tout musicien en herbe doit rêver » (James Jolly, in Gramophone)

Chandos chez qui Järvi a constitué l’essentiel de sa considérable discographie publie un coffret de 25 CD, qui certes témoigne de l’incroyable variété des répertoires abordés par le chef estonien, mais ne donne qu’une image très partielle d’un corpus discographique unique au monde…

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Détails du coffret à voir sur Bestofclassic

(On trouve ce coffret à prix réduit sur : Presto Classical)

 

L’imprononçable géant

Ecrivant ces lignes, je pense très fort aux présentateurs/trices de France Musique (ou de Musiq3 ou de la Radio suisse romande) qui, depuis quelques heures et dans les jours qui viennent, sont confrontés au redoutable exercice d’énonciation (Comment prononcer les noms de musiciens ?du prénom et du nom du grand chef russe qui vient de disparaître : Guennadi Rojdestvenski (ou en orthographe internationale Gennady Rozhdestvensky), né le 4 mai 1931, décédé ce samedi 16 juin 2018.

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Les premiers commentaires sur les réseaux sociaux soulignent, à juste titre, que c’est le dernier représentant d’une génération de géants de la direction d’orchestre russe qui s’efface. Après Mravinski, Svetlanov, Kondrachine, Rojdestvenski était le lien encore vivant avec tout le XXème siècle russe, Glazounov, Prokofiev, Chostakovitch, Schnittke, Denisov.

Je n’ai pas le temps maintenant de décrire la singularité de l’art et de la personnalité de Rojdestvenski, j’y reviendrai demain à la lumière de la discographie considérable qu’il laisse et qui traduit bien l’incroyable versatilité de ses appétits et de ses curiosités. Le passionnant documentaire de Bruno Monsaingeon donne un subtil éclairage sur le chef disparu

Le dernier souvenir que j’ai de lui n’a rien de musical. C’était dans un grand magasin parisien – Rojdestvenski et sa femme, Viktoria Postnikova résidaient depuis plusieurs années à Paris -, Monsieur accompagnait Madame à une caisse évidemment embouteillée, personne ne les avait reconnus, et je dois dire qu’ils manifestaient plus de patience que moi…

 

Le Russe oublié (suite)

J’ai plusieurs fois râlé – en vain – sur le sort discographique fait à l’un des plus grands chefs du XXème siècle, je recommence aujourd’hui, avec guère plus d’espoir de voir la situation évoluer. Kirill Kondrachine (1914-1981) est le grand oublié des rééditions/anthologies qui ont fleuri ces dernières années

Pourtant, le label « officiel » de l’ex-URSS, Melodia, a plutôt bien fait les choses pour honorer ses artistes stars : Gilels, Richter, Svetlanov. Quatre somptueux coffrets avec nombre d’inédits hors de Russie.

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Evgueni Mravinski (1903-1988) n’a pas eu droit aux mêmes égards – pour le moment – mais sa discographie a été abondamment documentée par ailleurs.

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Pour Kirill Kondrachine, qui, de mon point de vue, est au moins au même niveau que ses deux illustres collègues, on doute que le label russe lui rende pareil hommage. Même si ses quasi-intégrales Chostakovitch ou Mahler ont été assez régulièrement rééditées et distribuées. Mais Kondrachine avait fui l’URSS en décembre 1978 – Bernard Haitink l’avait immédiatement accueilli au Concertgebouw d’Amsterdam. Ça fait toujours mauvais genre dans la Russie de Poutine…

Il faut donc continuer de pister les rééditions sous diverses étiquettes, et demander à Decca de republier en coffret les précieux « live » jadis édités par Philips dans une collection « Collector » / The Kondrashin Recordings (voir détails : Le Russe oublié)

Octobre en novembre, la Révolution

Les médias généralistes en ont brièvement parlé hier, sans expliquer pourquoi on commémore la Révolution d’octobre… en novembre !

La deuxième phase de la Révolution russe, la prise de pouvoir – le coup d’Etat – par Lenine et les bolcheviks, a lieu le 25 octobre 1917,  c’est-à-dire dans la nuit du 7 au 8 novembre 1917 ! La Russie, qui n’est pas encore l’URSS, vit encore sous le calendrier julien, qui était celui des églises orthodoxes, et n’adoptera le calendrier grégorien qu’en 1918.

Ce centenaire d’un événement qui a changé le cours d’une grande partie du monde, durant près d’un siècle, fait l’objet d’une étrange pudeur, en Russie d’abord. Comme si le passif – la dictature, le crime de masse – avait définitivement submergé l’élan novateur, idéaliste, des premiers révolutionnaires.

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Ainsi France 2 a-t-elle choisi de rediffuser la série documentaire – au demeurant excellente – Apocalypse Staline à l’occasion du centenaire de la Révolution d’octobre !

Lorsque j’ai choisi pour l’édition 2017 du Festival Radio France (#FestivalRF17le thème des Révolution(s), centré essentiellement sur la Révolution d’octobre, j’ai éprouvé un certain sentiment de solitude, voire d’incompréhension. Le public et les auditeurs de France Culture (Rencontres de Pétrarque) et de France Musique ont, quant à eux, approuvé largement ce choix, comme ils ont pu découvrir quantité d’oeuvres, d’interprètes qui leur ont révélé l’incroyable foisonnement créatif issu de la Révolution (Octobre Prokofiev)

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Les oeuvres commémoratives ne sont pas toujours les meilleures de leurs auteurs. Celles que Prokofiev et Chostakovitch ont consacrées à la commémoration de la Révolution d’octobre n’échappent pas à cette règle, mais à bien les écouter, on entend, on perçoit la désillusion, l’ironie, le poids d’une histoire et d’un système qui a dénaturé l’élan initial.

Chostakovitch, plus encore que Prokofiev, illustre cette terrible ambiguïté. D’abord avec sa 2ème symphonie, dédiée « à Octobre« , expérimentale, brève, avec une intervention chorale, écrite en 1927 (Chostakovitch n’a que 21 ans !)

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Il remet cela beaucoup plus tard, en 1961, avec sa 12ème symphonie, sous-titrée L’année 1917 (donnée le 17 juillet dernier à Montpellier par Andris Poga et l’orchestre national du Capitole de Toulouse)

Enfin, en 1967, pour le cinquantenaire de la Révolution, il écrit ce poème symphonique  Octobre plus sombre que triomphal

 

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Quant à la « cantate » que Prokofiev écrit en vue de la célébration du 20ème anniversaire d’Octobre, au plus noir des purges staliniennes, en 1937, on sait ce qu’il en advint : elle ne fut créée qu’en mai 1966, treize ans après la mort – le même jour ! – du compositeur et de Staline !

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On ne peut manquer d’évoquer aussi le chef-d’oeuvre d’Eisenstein, Octobre, qu’il faut voir et revoir, tant le génie de l’un des plus grands cinéastes du XXème siècle y éclate à chaque plan.

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Histoires juives

Un vieux monsieur, un Russe né en Sibérie mort aux Etats-Unis, au nom imprononçable, tout juste une brève sur les sites d’info. Et pourtant l’un des plus grands poètes du XXème siècle, Evgueni Evtouchenkoné le 18 juillet 1932 mort ce 1er avril.

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En 1961, il publie un long poème qui évoque le massacre de Babi Yar vingt ans plus tôt (lire l’excellente analyse historique Babi Yar)

Non, Babi Yar n’a pas de monument.

Le bord du ravin, en dalle grossière.

L’effroi me prend.

J’ai l’âge en ce moment

Du peuple juif.

Oui, je suis millénaire.

Il me semble soudain-

l’Hébreu, c’est moi,

Et le soleil d’Egypte cuit ma peau mate ;

Jusqu’à ce jour, je porte les stigmates

Du jour où j’agonisais sur la croix.

Et il me semble que je suis Dreyfus,

La populace
me juge et s’offusque ;

Je suis embastillé et condamné,

Couvert de crachats
et de calomnies,

Les dames en dentelles me renient,

Me dardant leurs ombrelles sous le nez.

Et je suis ce gamin de Bialystok ;
le sang ruisselle partout.

Le pogrom.

Les ivrognes se déchaînent et se moquent,

Ils puent la mauvaise vodka et l’oignon.

D’un coup de botte on me jette à terre,

Et je supplie les bourreaux en vain-

Hurlant ’’Sauve la Russie, tue les Youpins !’’

Un boutiquier sous mes yeux viole ma mère.

Mon peuple russe ! Je t’aime, je t’estime,

Mon peuple fraternel et amical,

Mais trop souvent des hommes aux mains sales firent de ton nom le bouclier du crime !

Mon peuple bon !

Puisses-tu vivre en paix,

Mais cela fut, sans que tu le récuses :

Les antisémites purent usurper

Ce nom pompeux :’’Union du Peuple Russe’’…

Et il me semble :

Anne Franck, c’est moi ;

Transparente comme en avril les arbres,

J’aime.

Qu’importent les mots à mon émoi :

J’ai seulement besoin qu’on se regarde.

Nous pouvons voir et sentir peu de choses-

Les ciels, les arbres, nous sont interdits :

Mais nous pouvons beaucoup, beaucoup- et j’ose

T’embrasser là, dans cet obsccur réduit.

On vient, dis-tu ?

N’aie crainte, c’est seulement

Le printemps qui arrive à notre aide…

Viens, viens ici.

Embrasse-moi doucement.

On brise la porte ?

Non, c’est la glace qui cède…

Au Babi Yar bruissent les arbres chenus ;

Ces arbres nous sont juges et témoins.

Le silence ici hurle.

Tête nue
mes cheveux grisonnent soudain.

Je suis moi-même
silencieux hurlement

Pour les milliers tués à Babi Yar ;

Je sens

Je suis moi-même

Je suis moi-même

chacun de ces enfants,

chacun de ces vieillards.

Je n’oublierai rien de ma vie entière ;

Je veux que l’Internationale gronde

Lorsqu’on aura enfin porté en terre

Le dernier antisémite du monde !

Dans mon sang, il n’y a pas de goutte juive,

Mais les antisémites, d’une haîne obtuse comme si j’étais un Juif, me poursuivent-

Et je suis donc un véritable Russe ! (Traduit du russe par Jacques Burko)

Chostakovitch  va donner à ce poème un retentissement auquel ni le poète ni le compositeur ne s’attendaient avec sa 13ème symphonie. Les circonstances de la création de la symphonie, le 18 décembre 1962, n’y sont pas pour rien : alors que Mravinski avait créé plusieurs des symphonies de Chostakovitch, notamment la 12ème, en 1961, il refuse la 13ème (un sujet trop explosif ?), c’est Kondrachine qui prend le relais à Moscou, mais la censure khrouchtchevienne veille et Evtouchenko devra retoucher son texte pour qu’il reste conforme à la doctrine officielle : Babi Yar est le massacre par les nazis de milliers de civils russes et ukrainiens anti-fascites. Surtout pas l’extermination des populations juives de Kiev et des environs, à laquelle les Soviétiques ont prêté main forte !

Cette 13ème symphonie est l’une des oeuvres les plus fortes de Chostakovitch. Je me rappelle – ce devait être en 1992 – que je l’avais programmée avec l’Orchestre de la Suisse romande, sous la direction de Neeme Järvi, avec le choeur d’hommes de la radio bulgare. Assis au milieu du Victoria Hall de Genève, j’entendais autour de moi de fidèles – et pas très jeunes – abonnées de l’OSR se demander si elles supporteraient cette symphonie « contemporaine » chantée en russe de surcroît. A la fin, elles étaient en larmes, bouleversées comme une bonne partie du public,

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Dans le film de Nicolas Bedos, Monsieur et Madame Adelman, que je suis allé voir hier, la question juive n’est pas accessoire dans les ressorts de ce qui reste foncièrement une comédie douce-amère. La « découverte » par le jeune écrivain de la judéité de sa petite amie – formidable Doria Tillier – et l’empathie immédiate qu’il éprouve pour la famille de celle-ci – quelques scènes d’anthologie ! – le fait qu’il renonce à son patronyme à  particule (et par là-même à l’effrayant conformisme rance de son paternel – excellent Pierre Arditi à contre-emploi – ) pour un nom d’emprunt à consonance juive sont autant de marqueurs du propos d’un film qui, sous le masque d’une fantaisie virtuose, invite à une profondeur qu’on n’attendait pas forcément de Nicolas Bedos. Premier film, belle réussite ! À voir

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