Les raretés de l’été (X) : Chostakovitch 50 ans après

Dmitri Chostakovitch est mort le 9 août 1975, épuisé, usé par 69 années d’une vie qui se sera faufilée comme elle pouvait parmi toutes les horreurs de son pays natal, la Russie devenue Union Soviétique.

C’est sans doute l’un des compositeurs qui comptent le plus d’occurrences dans ce blog (cf. les deux articles les plus récents Encore Chostakovitch et La vérité Chostakovitch). Je ne vais donc pas répéter ce que j’ai écrit à de multiples reprises, sauf peut-être que « Chosta » est un compositeur qui, pour moi, supporte mal le studio, le disque même, et nécessite le concert, le « live ». C’est particulièrement vrai pour ses opéras, mais ça l’est plus encore dans ses grandes symphonies, où l’impact purement physique du son sur l’auditeur/spectateur est une donnée indispensable pour la bonne perception de l’oeuvre. 

J’ai tant de souvenirs de ces concerts qui m’ont laissé anéanti, interdit, sans voix. La fin de la 11e symphonie et le glas des cloches dans la magnifique salle de Saragosse (Espagne), dirigée par Louis Langrée à la tête de l’Orchestre philharmonique de Liège, lorsque tout l’auditoire attend près d’une minute avant d’applaudir. La 13e symphonie dirigée par Neeme Järvi avec le choeur de la radio bulgare, l’Orchestre de la Suisse romande, lorsque de vieilles abonnées du Victoria Hall – qui craignaient cette oeuvre trop moderne.. chantée en russe – étaient en larmes à la fin. Plus récemment, le finale du 1er concerto pour violon à Montpellier, qui n’a pas été pour rien dans le choix du jury de décerner le Grand Prix de l’Eurovision jeunes musiciens au jeune Daniel Matejca;

Alors, puisque le sujet de cette série est de faire entendre quelques secrets de ma discothèque, je ne propose évidemment ici que des « live ».

Concertino pour 2 pianos

L’oeuvre est courte (8 minutes), date de 1953 et est dédiée au fils de Chostakovitch, Maxime, comme le sera le 2e concerto pour piano en 1957

Martha Argerich a eu, au moins deux fois, Lilia Zylberstein comme partenaire pour ce Concertino pour 2 pianos

Concerto pour piano n°1 et trompette

Martha Argerich, toujours elle, a laissé plusieurs aérions « live » du 1er concerto qui date de 1933, créé par le compositeur lui-même au piano. Son complice à la trompette est le toujours étonnant Sergei Nakariakov, jadis enfant prodige.

J’avais noté pour Bachtrack la prestation grand style de Cédric Tiberghien (le 19 juin dernier avec le National).

Pour les symphonies, il faut évidemment repérer les concerts d’ Evgueni Mravinski, dédicatoire et créateur de plusieurs des symphonies de Chostakovitch..

Symphonie n°5

Symphonie n°15

Kurt Sanderling, peut-être mieux que d’autres, a trouvé la clé de cette ultime 15e symphonie de Chostakovitch, qui peut dérouter autant les auditeurs que les chefs d’orchestre… Ici un précieux enregeistrement de concert avec l’orchestre de Cleveland

Symphonie n°10

La 10e symphonie qui suit de quelques mois la mort de Staline en 1953 est certainement l’oeuvre emblématique de Chostakovitch, et au concert celle qui produit l’effet le plus déterminant sur l’auditoire. Il peut y avoir des exceptions, comme en octobre 2024 (lire ma critique pour Bachtrack du concert de Daniele Gatti avec les Wiener Philharmoniker )

Karajan a enregistré deux fois la 10e symphonie. C’est peut-être à Moscou, lorsqu’il y est invité avec l’orchestre philharmonique de Berlin, en 1969, que le choc, l’étincelle, sont les plus forts

L’humour qui sauve

Chez Chostakovitch, il y a toute une production de musiques de film, de ballet (l’exemple le plus célèbre étant la valse tirée d’une pseudo « suite de jazz » n°2), de divertissement pur, qui permettait aussi bien au compositeur qu’aux interprètes et aux auditeurs d’échapper à la tragédie des temps.

J’éprouve toujours autant de plaisir à écouter « les aventures de Korzinkine« 

ou une suite comme « Le boulon » si exemplative d’une période où tout semblait permis : » Le Boulon » (en russe : Болт, Bolt) est un ballet en trois actes de Dmitri Chostakovitch, créé en 1931 à Léningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg). Il s’agit d’une œuvre satirique qui dépeint la vie dans une usine soviétique, avec une intrigue centrée sur un sabotage et ses conséquences. Le ballet est connu pour son humour corrosif, sa musique entraînante et son exploration des relations complexes entre les ouvriers et le pouvoir soviétique. 

Bach concertant et déconcertant

Comme souvent, ça commence par une discussion sur Facebook et ça devient un article de blog. Jean-Charles Hoffelé fait un portrait laudatif du dernier disque de Beatrice Rana, tout entier consacré à des concertos de Bach joués au piano. J’ai réagi à son papier en disant : « On n’a pas dû entendre la même chose », et la discussion a commencé…

Dès que cet enregistrement a été disponible sur IDAGIO, je me suis précipité pour l’écouter… et j’ai été pour le moins déconcerté.

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Je ne comprends pas le parti pris par une pianiste que j’ai admirée dès que je l’ai entendue en concert (en 2012), que j’ai invitée à ouvrir le Festival Radio France 2016 à Montpellier avec les Variations Goldberg de Bach qu’elle a enregistrées dans la foulée.

En réalité, cette approche – que je n’aime pas – révèle combien Bach est à la fois solide et fragile. C’est une musique qui tient bon, quelque traitement qu’on lui fasse subir, mais c’est une musique qui ne se révèle que lorsqu’on trouve le point d’équilibre entre toutes ses composantes : tempo, rythme, articulation, mélodie, contrepoint, etc… Dans ce concerto en ré mineur pour le clavier – mais cela vaut pour les autres – il y a les interprètes qui trouvent ce point d’équilibre… et beaucoup d’autres qui ne le trouvent pas.

Je me suis amusé à revoir d’abord ma discothèque personnelle, qui offre une variété de versions finalement assez vaste.

Glenn Gould

En écoutant Beatrice Rana et sa mécanique toute droite, j’ai pensé à Glenn Gould… que je n’avais pas écouté depuis des lustres. A tort ! Le pianiste canadien est aux antipodes, c’est le moins qu’on puisse dire de sa jeune consoeur et cela nous paraît aujourd’hui insupportable, tout autant que « l’accompagnement » de Bernstein. Mais cette vidéo est émouvante en ce qu’elle rappelle la formidable série des Young People Concerts animés par le génial Leonard Bernstein.

Tatiana Nikolaieva

La grande pianiste russe (lire La grand-mère du piano) que j’ai entendue jouer ce concerto à Evian au début des années 90 continue de me fasciner. Elle est un peu plombée par un accompagnement trop plan-plan, mais que j’aime ce Bach à la fois dense et joyeux !

Vasso Devetzi

J’ai une affection particulière pour cette version captée à Moscou au mitan des années 60 et qui a plutôt bien vieilli. Rudolf Barchai et son orchestre de chambre de Moscou sont nettement plus alertes que les Lituaniens, et la pianiste grecque, aujourd’hui bien oubliée, Vasso Devetzi (1927-1987) joue un Bach qui chante et vibre.

Pletnev et Richter

Pour continuer avec les Russes, deux visions/versions vraiment caricaturales. Celles de Mikhail Pletnev et de Sviatoslav Richter. Pourtant Dieu si on admire l’un et l’autre dans les autres répertoires !

A l’exact opposé, le pianiste allemand Martin Stadtfeld dame le pion à Beatrice Rana question vitesse et précipitation dans le vide…

La version de David Fray est étrange, elle fait dresser l’oreille au début. Le tempo est giusto, mais outre qu’on n’entend quasiment pas l’orchestre, le pianiste français fait quantité de choses qui ne sont pas vraiment écrites, le discours en devient artificiel.

Murray Perahia

C’est peut-être Murray Perahia qui trouve le mieux ce point d’équilibre entre toutes les composantes de l’oeuvre, et qui donne tout son sens à l’allegro initial

Konstantin Lifschitz

J’ai découvert récemment ces disques enregistrés par le pianiste d’origine ukrainienne, Konstantin Lifschitz, installé à Lucerne depuis 2008. Les tempi sont vifs, mais on ne perd absolument rien de la richesse de la partition et de la variété du jeu du pianiste.

To avoid

Dans les magazines anglais (Gramophone ou BBC Music Magazine) quand ils font des discographies sélectives, il y a toujours une version « to avoid » (à éviter). Ici cette étonnante captation (on trouve vraiment tout sur YouTube) d’un pianiste qui, dans les années 80, enregistra une série de concertos de Bach avec Neville Marriner – non indispensables, et qui n’est manifestement plus tout à fait en possession de ses moyens, Andrei Gavrilov.

Et toujours pour les impressions du jour : brevesdeblog

Disparues

Elles ont quasiment disparu des concerts classiques, et sont devenues d’absolues raretés au disque. Je veux parler des ouvertures, ces pièces d’orchestre spectaculaires d’abord conçues par les compositeurs d’opéra comme des préludes exposant les principaux thèmes de l’ouvrage, mais de plus en plus souvent comme des morceaux autonomes dans la période romantique.

Tous les grands chefs, tous les grands orchestres se devaient d’enregistrer des disques d’ouvertures, et tout programme traditionnel de concert en comportait généralement une en guise d’apéritif, jusqu’à ce que la mode passe complètement. Depuis quand n’ai-je pas entendu une ouverture de Rossini, Beethoven ou Mozart à un concert parisien ? Trop ringard ?

Heureusement il reste quelques précieux trésors dans une discographie qui ne s’est guère renouvelée.

Au sommet de la pile, l’austère Fritz Reiner et son disque hallucinant (et halluciné) d’ouvertures de Rossini. Personne n’a jamais atteint ce degré de folie, et de perfection orchestrale : écoutez seulement l’accélération finale de cette ouverture de Cenerentola

Avec d’autres moyens, une évidente élégance peut-être plus « italienne » que Reiner, Giulini a lui aussi peu de concurrents.

Avec Weber, on est toujours dans le registre des ouvertures d’opéra. Celle du Freischütz est l’une des plus achevées qui soient, mais les chefs ne réussissent pas toujours à traduire les frémissements de ce premier romantisme. J’ai gardé une admiration intacte pour ce disque de Karajan acheté en 1973.

Plus difficiles encore à réussir, certaines ouvertures de Beethoven, comme celle de la musique de scène d’Egmont, qui sous nombre de baguettes même illustres restent bien placides. Ici, faisons abstraction de cette manière de filmer, et faisons comme le chef, fermons les yeux, en écoutant le torrent de passion qui emporte tout sur son passage

Du « poème dramatique » de Schumann, Manfred, on ne joue plus guère que l’ouverture. Nul, à mes oreilles, n’atteint la fougue, la passion d’un Charles Munch, dès les premiers accords jetés à la face de l’auditeur :

Johannes Brahms compose deux « ouvertures » qui ne sont plus des préludes à un opéra ou une musique de scène, mais des sortes de poèmes symphoniques. Elles datent toutes deux de 1880, et le titre de « tragique » de l’une ne se conçoit que par opposition d’humeur à l’autre (voir ci-après). De nouveau Charles Munch à Boston y est exceptionnel !

Un mot de cette ouverture « académique » qui n’a rien d’académique, dans l’acception péjorative du terme, mais a tout à voir avec un événement universitaire, donc académique, puisque écrite par Brahms en 1880 à l’occasion de sa nomination comme Docteur honoris causa de l’université de Breslau (aujourd’hui Wroclaw en Pologne). Brahms y cite quelques chansons estudiantines et conclut l’ouverture par l’hymne des étudiants Gaudeamus igitur

J’ai fait jouer une fois à Liège, à l’occasion d’une présentation au public de la saison, une autre ouverture, beaucoup moins connue – le bibliothécaire de l’orchestre avait eu bien du mal à trouver la partition ! – d’une opérette de Franz von Suppé, Flotte Bursche (littéralement « Des jeunes gens bien« ) qui reprend le même thème (à 3’15)

Les plus attentifs remarqueront à 4’18 » une citation d’une pièce virtuose de Beethoven, le rondo a capriccio « pour un sou perdu »

Les seules exceptions à cette disparition des ouvertures en concert ou au disque sont peut-être les ouvertures de Berlioz (en général Le Carnaval romain ou Le Corsaire)

Avec Tchaikovski, le terme « ouverture » prend plus la forme d’un poème symphonique, qu’il l’assortisse ou non d’un complément comme pour l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette. Même si on l’entend peu au concert, elle reste assez présente au disque (comme dans la récente publication de l’orchestre philharmonique de Strasbourg et de son chef Aziz Shokhakimov)

Kirill Kondrachine mieux qu’aucun autre dit tout ce que cette musique révèle et recèle :

Humeurs d’automne

Cet octobre commence dans des couleurs plutôt sombres. Le dernier week-end avait plutôt bien commencé sous le frais soleil de Paris.

J’avais pratiquement toujours connu la Fontaine des Innocents en travaux ou à l’arrêt. Enfin la voici restaurée et remise en eau. Quel contraste avec la si laide canopée des Halles toute proche !

Autre fontaine qui a fait l’objet de deux ans de travaux de rénovation et que je n’avais pas revue depuis son inauguration il y a quelques mois, celle qui est installée sur la place Stravinsky, devant l’IRCAM et à côté du Centre Pompidou, dont les sculptures sont dues à Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely :

Je n’avais pas non plus aperçu jusque là ce « mural » sur un immeuble tout proche.

C’est l’oeuvre d’un jeune artiste ukrainien, Nikita Kravtsov, qui rappelle éloquemment une guerre qui s’éternise à nos portes (lire La Grande porte de Kiev).

Déception

Au terme de ce samedi ensoleillé, j’avais rendez-vous dans une salle que j’affectionne particulièrement – le Théâtre des Champs-Élysées – pour un concert que j’attendais avec impatience : l’Orchestre philharmonique de Vienne c’est toujours une promesse.

D’autant plus que je découvrais la nouvelle conque acoustique.

Je ne vais pas épiloguer sur la déception (le mot est faible) éprouvée. Lire mon compte-rendu sur Bachtrack : Daniele Gatti et les Wiener Philharmoniker au Théâtre des Champs-Élysées.

Le programme était pourtant très alléchant : Apollon musagète de Stravinsky et la 10e symphonie de Chostakovitch.

Pour me remettre de ma déception, j’ai réécouté les versions de mon coeur des deux oeuvres :

Pour la 10e de Chostakovitch, on a l’embarras du choix, mais on revient toujours à la source, au créateur de l’oeuvre, l’immense Evgueni Mravinski

Peut-on écouter « allegro » plus terrifiant que celui-ci ?

Le dernier mouvement dirigé par Kondrachine me met toujours au bord des larmes.

Deux Ozon pour un dimanche

Le soleil ayant déclaré forfait au-dessus de Paris ce dimanche, on s’est engouffré dans l’un des rares cinémas indépendants de la capitale pour voir le dernier Ozon… d’actualité : Quand vient l’automne

Ce n’est pas un grand cru, mais c’est un film bien ficelé qui se laisse regarder, surtout pour l’extraordinaire Hélène Vincent, qui en a le rôle principal. Josiane Balasko est remarquable, mais son personnage est secondaire par rapport à l’intrigue. Mention spéciale pour Pierre Lottin qui fait totalement oublier son rôle dans Les Tuche et l’inspectrice de police jouée par Sophie Guillemin. Pas indispensable, mais à voir un jour de pluie !

Ce même dimanche soir, France 2 programmait un autre film de François Ozon, sorti en 2021 : Tout s’est bien passé. André Dussollier y est magistral dans sa composition d’un vieux capitaine d’industrie après un AVC qui demande à mourir. Sophie Marceau endosse difficilement les aspects dramatiques de son rôle, mais elle y est crédible. L’apparition la plus surprenante et lumineuse est celle d’Hannah Schygulla, qui porte si bien son âge.

La femme de Tchaikovski

J’ai su, dès les premières images, que j’allais plonger sans réserve dans le flot somptueux de ce film : La Femme de Tchaikovski est un grand, très grand film de Kirill Serebrennikov.

Le réalisateur russe, aujourd’hui temporairement réfugié à Berlin, s’exprime dans Le Monde d’aujourd’hui :

A la question « Pourquoi un projet envisagé dès 2013 n’a-t-il pas abouti plus tôt? » K.S. répond

« Parce que le projet endommageait le monument du musicien tel que le désire aujourd’hui le gouvernement russe. On préfère les monuments aux êtres humains dans mon pays. En vérité, le personnage – et le statut – de Tchaïkovski en Russie est tellement complexe, il a tellement évolué avec le temps, qu’il peut nourrir non pas un mais dix films. Le mien n’offre qu’un angle de vision, celui de ses rapports tourmentés avec sa femme en raison de son homosexualité. Mais il faut comprendre qu’à l’époque sa musique, alors même qu’il était le premier musicien russe à devenir célèbre à l’Ouest, n’était pas considérée comme russe en Russie/…/honnêtement, je n’ai jamais pensé, en écrivant le film, à la femme de Tchaïkovski comme à une incarnation du peuple russe. Je l’ai plutôt vue, alors qu’elle était jusqu’à présent considérée comme une petite-bourgeoise idiote, comme une sorte de personnage tragique. La faute en incombe au musicien, qui aura estimé utile pour l’avancement de sa carrière de se marier, et l’affaire a tout simplement tourné au cauchemar.« 

Tout sauf un biopic

Ce n’est pas un film sur Tchaikovski, ni un biopic romancé comme l’était le film de Ken Russell, La Symphonie pathétique/Music Lovers (1971). Mais bien un portrait de femme, devenue littéralement folle d’amour pour un homme qui n’aimait pas les femmes, mais qui, en 1877, donne le change en épousant Antonina.

Ce sont deux heures et demie de grand cinéma, qui a fait à peu près l’unanimité de la critique, et qui, pour moi, revêtait une dimension particulière, parce qu’elle me renvoyait à mes années universitaires à Poitiers, dans le département des langues slaves, dirigé alors par l’incroyable personnalité qu’était Jacqueline de Proyart, l’amie et la traductrice de Boris Pasternak (désolé, cette grande dame bien française n’a qu’une fiche Wikipedia en allemand ! on va essayer de corriger le tir…). En février je crois, se déroulait dans un cinéma du centre de Poitiers une sorte de semaine du cinéma consacrée, chaque année, à un pays différent. En 1973 ou 1974, l’Union soviétique était à ‘(honneur. J’avais demandé si notre groupe – peu nombreux – d’étudiants en russe pouvait assister à ces séances, en lieu et place des cours académiques, demande acceptée! Et je fis alors le plein de films, d’images, de paysages, de sensibilités. Comme ce Premier maître d’ Andrei Kontchalovski, le frère de Nikita Mikhalkov-Kontchalovski qui m’a durablement marqué.

Pendant huit jours, nous étions baignés de langue russe.

J’ai revécu cela hier, m’efforçant de ne pas suivre le sous-titrage en français. Constatant, une nouvelle fois, qu’une langue apprise, qu’on croit avoir oubliée parce qu’on n’a pas l’occasion de la pratiquer, revient presque instantanément…

Certains de mes amis qui sont allés voir La Femme de Tchaikovski ont regretté qu’on y entende peu de musique, et pas beaucoup de Tchaikovski. On pourrait ajouter à cela qu’on voit finalement assez peu le compositeur, pourtant remarquablement incarné par Odin Lund Biron, alors que Alyona Mikhailova est quasiment de tous les plans.

Pourtant il y a de la musique dans ce film. Elle est du pianiste russe Daniil Orlov, elle épouse discrètement la dévastation intérieure d’Antonina (tapis de cordes graves), et parfois cite le Tchaikovski du cycle pour piano Les Saisons, comme la première pièce Janvier

Vers la fin du film, on entend quelques extraits du poème symphonique Francesca da Rimini, qu’on imagine dirigé par le compositeur lui-même, même si on ne voit rien d’une salle de concert, a fortiori d’un orchestre.

Je n’ai pas bien compris ni la nécessité ni le sens des scènes finales, où pour illustrer l’inexorable descente vers la folie d’Antonina, on la voit danser à se perdre, sur une musique devenue sauvage et très moderne, entourée d’hommes nus…

Allez voir cette Femme de Tchaikovski !

Le Louxor

Un mot encore de la salle où je suis allé voir le film, le mythique Louxor, près de Barbès à Paris. Une découverte pour moi. Le cinéma comme on peut encore le rêver, même s’il n’y a plus d’entracte ni de chocolats glacés…

La grande porte de Kiev (IX): Sviatoslav Richter

La guerre en Ukraine s’enfonce dans la durée et dans l’horreur, même si la résistance héroïque du peuple et de l’armée ukrainiens a obligé l’envahisseur russe à se replier, laissant derrière lui mort et dévastation.

Il y a quelques semaines, on parlait souvent de la ville de Jytomyr, à l’ouest du pays (en orthographe internationale Zhitomyr, ce qui avait conduit nombre de journalistes occidentaux à déformer la prononciation du lieu !). Sauf pour l’excellent Lionel Esparza sur France Musique le 5 mars dernier, cette ville de Jytomyr n’évoquait rien de particulier.

C’est pourtant là qu’est né le 20 mars 1915 l’un des musiciens les plus illustres du XXème siècle, Sviatoslav Richter. Mais l’essentiel de son enfance et de son adolescence, le jeune pianiste les passe à Odessa, où son parcours est tout sauf académique. Celui que ses pairs et le public regarderont comme l’un plus grands musiciens du siècle ne reçoit pas de véritable formation. Ce n’est qu’à l’âge de 22 ans, à Moscou, que Sviatoslav prend des leçons auprès du grand pédagogue Heinrich Neuhaus. Le reste de l’incroyable vie et destinée de Richter est à lire ici : Sviatoslav Richter.

Impossible de faire le tour d’une discographie aussi prolifique que le répertoire extraordinairement vaste que le pianiste russe a abordé jusqu’à ses derniers jours. Voir : Edition limitée, Sviatoslav Richter l’extrême, Richter centenaire.

Le label Alto ressort deux enregistrements qui témoignent de la curiosité de Richter : celui-ci a enregistré au moins trois fois le concerto pour piano de Dvorak, qui ne compte pourtant pas parmi les oeuvres concertantes majeures du XIXème siècle (avec Kondrachine, avec Carlos Kleiber et celui-ci avec Vaclav Smetacek à Prague en 1966). Il a aussi donné plusieurs fois en concert les deux quintettes avec piano. Ici le second donné en concert à Moscou en 1983.

Le son du disque est de bien meilleure qualité que cette captation télévisée du concert du 2 juin 1966

Il en est de même avec cette émouvante captation moscovite : l’esprit même de la musique de chambre à son acmé

Un chef russe Mikhail Jurowski (1945-2022)

Un grand chef russe est mort le 19 mars dernier, mais on en a peu parlé, puisque tout ce qui, de près ou de (très)loin rappelle la guerre menée par la Russie en Ukraine, est sujet à caution. Il est vrai aussi que Mikhail JurowskiМихаил Владимирович Юровский -(prononcer You-rov-ski) n’a jamais occupé le devant de la scène. Et pourtant c’est un nom que les mélomanes, les discophiles curieux, ont souvent vu à l’affiche d’enregistrements qui révèlent l’originalité et l’importance du répertoire que le chef russo-allemand a abordé tout au long de sa carrière.

C’est peu de dire que la famille Jurowski est musicienne. Commençons par le père de Mikhaïl, le compositeur…ukrainien Vladimir Mikhailovitch Jurowski (1915-1972), surtout connu comme compositeur de musiques de film, mais pas que… comme en témoigne ce disque :

Mais la descendance du chef récemment décédé est aussi spectaculaire : deux fils, Vladimir (né en 1972), à la carrière éblouissante, patron du London Philharmonic de 2007 à 2020, aujourd’hui directeur de l’Opéra de Bavière, et Dmitri (né en 1979), que j’ai invité naguère à Liège et qui a été, entre autres, directeur musical de l’opéra des Flandres en Belgique.

Mikhaïl Jurowski étudie au Conservatoire de Moscou, travaille ensuite au théâtre Stanislavski et au Bolchoi, il est notamment l’assistant de Guennadi Rojdestvenski. Son père est un proche de Chostakovitch, le jeune Mikhaïl va ainsi côtoyer un compositeur qu’il ne cessera de servir. Créant notamment l’opéra inachevé Les Joueurs d’après Gogol, complété par Krzysztof Meyer en 1981.

Mikhail Jurowski et sa famille quittent l’URSS en 1989 pour s’installer en Allemagne orientale, où le chef qui sera naturalisé allemand, fera l’essentiel de sa carrière, occupant des fonctions de direction musicale pour de brèves périodes, mais laissant une discographie et de nombreux témoignages de concert qui méritent une écoute attentive.

Pour ceux qui comprennent le russe et lisent l’anglais, une interview passionnante de Mikhail Jurowski, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse :

On a l’embarras du choix dans une discographie très vaste et ouverte, où les Russes ne sont pas en reste.

La grande porte de Kiev (VII) : nés à Odessa

J’évoquais dans mon précédent billet (La grande porte de Kiev VI) les figures de quelques grands pianistes nés à Odessa. Je n’ai pas épuisé la liste, j’y reviendrai donc.

Aujourd’hui trois immenses violonistes, nés, eux aussi, dans la ville portuaire, fondée par Catherine II sur les bords de la Mer Noire : les Oïstrakh père (David) et fils (Igor) et Nathan Milstein.

David Oïstrakh (1908-1974) et Nathan Milstein (1903-1992) ont en commun d’avoir eu à Odessa le même pédagogue, Piotr Stoliarski, fondateur d’une école réputée dans toute la Russie, qui a survécu à son créateur mort en 1944. Lire à ce sujet l’excellent article publié sur le site de France Musique – l’histoire de cette école et de ce pédagogue génial.

Nathan Milstein

J’ai consacré à Nathan Milstein plusieurs billets, tant ce musicien, ce violoniste génial, incarne pour moi une sorte d’idéal musical, pas seulement violonistique : Nathan Milstein ou le violon de mon coeur.

Pour retrouver la discographie de Milstein, c’est ici.

Pour illustrer mon propos aujourd’hui, j’ai choisi le concerto pour violon de Tchaikovski, dont j’ai déjà dit ici combien il s’était inspiré de thèmes populaires ukrainiens dans nombre de ses oeuvres, et pas seulement dans sa Deuxième symphonie. Nathan Milstein et Claudio Abbado en ont gravé une version magnifique. En écoutant la cantilène du deuxième mouvement, on a le coeur qui saigne en pensant à ces milliers de victimes de la guerre en Ukraine, à ces familles séparées, exilées…

David Oistrakh

J’admire comme il se doit l’art de David Oistrakh, même si je me suis toujours senti comme à distance du musicien, qui m’est moins familier qu’un Milstein ou un Ferras. Affaire d’affinités, rien de plus.

Le talent de son fils Igor, né lui aussi à Odessa en 1931 (et disparu l’an dernier à Moscou), a sans doute été éclipsé par l’ombre du père, même s’ils ont souvent joué ensemble. On redécouvre peu à peu la discographie d’Igor Oistrakh à la faveur de rééditions bienvenues.

Pour apprécier l’art du père et du fils, on n’a que l’embarras du choix.

Témoin cette prise de concert, surprenante pour ceux qui ne connaissaient pas les liens d’amitié entre David Oistrakh et Yehudi Menuhin qui, ici, dirige, le père et le fils dans la Symphonie concertante de Mozart

Je reviendrai une autre fois sur le talent, moins connu et moins documenté, du chef d’orchestre… David Oistrakh !

La grande porte de Kiev (VI) : nés à Odessa

Chaque jour apporte son lot d’informations tragiques sur l’Ukraine, au point de risquer de nous y « habituer »… Une ville, parmi d’autres (toutes les autres ?) visées par l’armée russe, est souvent citée, à raison de son histoire, de sa situation stratégique, de l’importance de sa population : Odessa, fondée sur la Mer Noire par Catherine II en 1794.

Nous avons tous vu cette séquence, où des musiciens et choristes de l’opéra d’Odessa chantent le choeur des esclaves de Nabucco de Verdi « Va pensiero » pour dire leur refus de la guerre :

Ce qu’on découvre en feuilletant dictionnaires et livres d’histoire culturelle, c’est l’incroyable nombre et la qualité des grands musiciens qui sont nés à Odessa. Plusieurs billets ne seront pas de trop pour évoquer ces hautes figures de la musique, et rappeler le rôle exceptionnel que la cité portuaire, si riche de son histoire, a joué dans l’éducation et le foisonnement de ces talents.

Des pianistes illustres

Commençons par les pianistes, et quels pianistes !

Shura Cherkassky (1909-1995)

Alexandre Isaacovitch Cherkassky naît en 1909 à Odessa, mais il ne restera pas russe très longtemps, puisque sa famille fuit la Révolution de 1917 pour s’établir aux Etats-Unis. Cherkassky étudie au Curtis Institute de Philadelphie auprès de Josef Hofmann, lui-même Polonais d’origine qui a fui l’Europe au début de la Première Guerre mondiale.

On peut mesurer au nombre de citations du pianiste dans ce blog l’admiration éperdue que je porte à ce pianiste … américain, dont j’attends désespérément qu’un jour un éditeur (mais lequel ?) s’avise de rassembler en un coffret un héritage discographique hors normes. Je découvre presque tous les jours un enregistrement, une perle, que je ne connaissais pas, comme par exemple dans ce coffret un peu fourre-tout, une splendide version du concerto de Grieg, dirigé par un autre grand que j’admire, le chef britannique Adrian Boult

Emile Guilels (1916-1985)

Faut-il faire l’éloge du plus grand pianiste russe du XXème siècle (avec son collègue et ami, né lui aussi en Ukraine, à Jytomir*, Sviatoslav Richter), Emile Guilels ? A la différence de son aîné Cherkassky, Guilels étudie d’abord dans sa ville natale, Odessa, auprès d’un célèbre pédagogue, Yakov Tkach, puis à partir de 1935 au Conservatoire Tchaikovski de Moscou, avant d’entamer une fabuleuse carrière de soliste, concertiste, et d’enseigner à son tour dans le même conservatoire.

Sur la discographie d’Emile Guilels voir Un centenaire

Comme je l’évoquais dans un précédent billet – Beethoven 250 : Gilels/Masur – si l’on veut percevoir ce que Guilels pouvait donner en concert, il faut écouter cette intégrale « live » des concertos de Beethoven donnée à Moscou au mitan des années 70 :

Les noms qui suivent sont peut-être moins connus du public des mélomanes, mais les amateurs de grand piano et de personnalités singulières chérissent depuis longtemps leurs enregistrements… lorsqu’ils sont disponibles.

Simon Barere (1896-1951)

Simon Barere naît le 20 août 1896 dans le ghetto d’Odessa, onzième d’une famille de treize enfants. Il perd son père à 12 ans, joue dans des cinémas ou des restaurants, puis, à la mort de sa mère quatre ans plus tard, il auditionne devant Glazounov et entre au conservatoire de Saint-Pétersbourg. En 1919 il achève ses études, obtient le prix Rubinstein (du nom du célèbre pianiste et compositeur Anton Rubinstein) et s’attire ce compliment de la part de Glazounov : « Barere est Franz Liszt dans une main, Anton Rubinstein dans l’autre ». Barere va ensuite enseigner à Kiev, puis à Riga. Il quitte l’URSS en 1932 pour Berlin, mais fuit rapidement devant la montée du nazisme, d’abord vers la Suède, puis fait ses débuts à Londres, enfin aux Etats-Unis où il se fixe en 1936. Le 2 avril 1951, il joue le concerto de Grieg avec Eugene Ormandy au Carnegie Hall de New York et s’effondre, victime d’une hémorragie cérébrale fatale.

C’est dans ce même Carnegie Hall qu’est enregistrée, en concert, le 11 novembre 1947, une version justement légendaire de la Sonate de Liszt

Samuil Feinberg (1890-1962)

Contemporain de Simon Barere, Samuil Feinberg naît lui aussi à Odessa en 1890, mais va demeurer toute sa vie en Russie puis en Union soviétique, où il va occuper une position singulière. Comme compositeur, il est invité dans les festivals occidentaux, où il fait forte impression, jusqu’à ce que la terreur stalinienne lui interdise ces sorties à l’étranger. Feinberg va se consacrer essentiellement à l’enseignement : durant quarante ans, de 1922 à sa mort il sera l’un des professeurs les plus admirés du Conservatoire de Moscou. Très jeune pianiste, il aura marqué le public en interprétant en concert, pour la première fois en Russie, le Clavier bien tempéré de Bach, les 32 sonates de Beethoven et les 10 sonates de Scriabine. Il laisse un grand nombre de transcriptions, notamment de Bach.

Maria Grinberg (1908-1978)

J’ai déjà consacré à la fabuleuse Maria Grinberg, native elle aussi d’Odessa, tout un article que j’invite à relire : Du piano de toutes les couleurs

Oleg Maisenberg (1945-)

D’une génération plus récente, Oleg Maisenberg, Odessien lui aussi, s’est fait connaître comme un interprète d’élection de Schubert, comme un partenaire régulier du violoniste Gidon Kremer, et, ce qui me touche particulièrement, de la pianiste Brigitte Engerer, disparue il y a bientôt dix ans.

D’autres pianistes nés à Odessa mériteraient d’être cités. Ce sera pour un prochain billet.

Avec l’espoir que, d’ici là, la fière cité fondée par Catherine II ne soit pas, en tout ou partie, détruite par les bombes de Poutine

*Si on pouvait éviter d’écorcher les noms ukrainiens, ce serait le moindre des respects à l’égard de ce peuple. Malheureusement tous les journalistes français ne connaissent pas l’orthographe internationale (anglaise donc !) qui fait qu’on écrit Zhitomir pour la ville ukrainienne de Jytomyr : donc Ji-to-mir (comme jeu) et pas Zi-to-mir. Lire un article déjà ancien de ce blog : Comment prononcer les noms de musiciens ?. Mais on n’en voudra à personne de ne pas prononcer « à la russe » le nom de la ville martyre de Kharkiv (le « kh » étant une lettre – X dans l’alphabet cyrillique – que seuls les germanophones pratiquent comme dans Bach).

La grande porte de Kiev (V) : les artistes et la guerre

La guerre en Ukraine a fait logiquement ressurgir la question de la place, du rôle, des artistes.

L’un des premiers à réagir à l’invasion de l’Ukraine a été le grand pianiste russe Evgueni Kissin, aujourd’hui citoyen britannique et israélien. Il n’a pas oublié les années où le régime soviétique puis russe le brandissait comme un héros.

Et puis on a attendu d’autres prises de position emblématiques… qui ne sont pas venues. Le comble du ridicule étant atteint par Anna Netrebko, très présente sur les réseaux sociaux, qui avait écrit sur Facebook ou Instagram : »Je dois réfléchir avant de prendre position« .

Tout le monde a vu, lu, entendu, ce que, successivement, les responsables de l’Orchestre philharmonique de Vienne, de la Scala de Milan, du Metropolitan Opera de New York, et finalement de l’Orchestre philharmonique de Munich, ont dit au chef ossète Valery Gergiev, ami et soutien de Poutine : « Si vous ne vous désolidarisez pas de Poutine, vous serez interdit de diriger »

Jusque là on peut comprendre le boycott de ces stars trop identifiées au régime et au président russe.

Mais la solidarité avec l’Ukraine, le soutien au peuple ukrainien, qui se manifestent unanimement et dans le monde entier, doivent-ils servir de prétexte à bannir les artistes, les musiciens, les intellectuels russes, comme nous en avons vu de tristes et ridicules exemples un peu partout ?

Ecoutons le billet de Christian Merlin vendredi sur France Musique ici : Boycott de la musique russe, une ligne rouge à ne pas franchir.

Je reproduis également l’excellent texte publié sur sa page Facebook par mon ami Michel Stockhem, actuel directeur du Conservatoire de Mons (Belgique)

« Dans mes publications consacrées à l’histoire du Concours Musical International Reine Elisabeth – CMIREB pour les intimes – parues à l’occasion du 50e anniversaire du concours en 2001, j’avais mis en évidence les aspects géopolitiques des concours à la lumière de la guerre froide. Cela n’avait pas fait plaisir à tout le monde, mais c’était essentiel à la compréhension de ce concours en particulier (tout comme du Concours Tchaïkovski à Moscou). Contrairement à ce qui se passait avant-guerre, les concurrents (comme dans certains sports, du reste) comme les membres de jury ne représentaient plus une nation, dans ce rêve incarné par l’Olympisme et par la Société des Nations, mais eux-mêmes. Au concours Ysaÿe de 1937 (l’ancêtre du Reine Elisabeth), le jury comportait un membre soviétique (Abram Jampolski, juif né en Ukraine), de même d’ailleurs qu’un membre allemand (Georg Kulenkampff, qui sans être nazi était un porte-drapeau « validé » de la culture allemande). Le merveilleux David Oistrakh, juif ukrainien lui aussi, survola le concours. En 1938, Samouïl Feinberg, juif ukrainien encore, représentait l’URSS dans le jury (ce fut, je crois, la dernière sortie que lui autorisa Staline jusqu’à sa mort) et l’Allemagne avait délégué Siegfried Grundeis (membre du parti nazi). Emil Gilels, juif d’Odessa, gagna haut la main. Ces deux victoires soviétiques firent naturellement grand bruit. À l’époque, les Etats-Unis n’accordaient pas trop d’attention à ces concours ; cela changerait radicalement après la guerre. En 1951, le concours Reine Elisabeth naquit sur ces cendres, et, bien entendu, les candidats ne représentaient plus officiellement une nation. Dans les faits, cela ne changea évidemment rien : une vraie bataille de prestige s’engagea entre l’URSS et les Etats-Unis. Leonid Kohan (Kogan), disciple de Jampolski et juif d’Ukraine lui aussi, gagna haut la main, et ne fut pas tendre pour la Belgique bourgeoise et capitaliste à son retour à Moscou. Avec une petite pincée de guerre de Corée en plus, les candidats russes ne furent plus les bienvenus en 1952 et les Etats-Unis en profitèrent avec le succès de Leon Fleisher. En 1955, Staline est mort, les relations s’apaisent un peu les Russes sont de retour mais Sitkovetski devra laisser la 1er place à Berl Senofski… fils d’un musicien russe émigré aux Etats-Unis. En 1956, le piano offre une revanche à l’URSS avec le tout jeune Vladimir Ashkenazy. En 1959, Jaime Laredo (études aux Etats-Unis) gagne, en 1960 Malcolm Frager. Ensuite, la domination de la Russie sera écrasante jusqu’en 1976, à l’exception de la victoire retentissante de Miriam Fried en 1971. Le problème est que pratiquement tous les lauréats russes (et pas que les premiers classés) s’installent tôt ou tard à l’Ouest, malgré la surveillance constante d’agents du KGB… Brejnev n’apprécie pas ; le concours se passera désormais de concurrents soviétiques jusqu’à 1989, quand un tout jeune Sibérien, Vadim Repin apparaît et survole le concours. Entre-temps, le regretté Andrei Nikolski, mort à 36 ans d’un accident de voiture, s’était présenté comme « apatride » lors de sa victoire en 1987. Entre-temps aussi, l’Amérique de Reagan s’éloigne de l’Europe et les candidats américains se font bien plus rares qu’avant, et c’est resté ainsi depuis.

Depuis lors, on ne parlait plus beaucoup de politique internationale dans les concours, où se côtoyaient pacifiquement Américains, Russes, Ukrainiens, Coréens, Chinois, Japonais, etc.. Je ne croyais pas devoir me réintéresser un jour à cette question.

Aujourd’hui, des concours internationaux bannissent aveuglément toutes les candidatures de citoyens russes, y compris de candidats russes ayant étudié aux Etats-Unis. Il va bien falloir se réoccuper activement de ces conneries humaines. Bon dieu, que c’est lassant.« 

Michel Stockhem fait allusion au Concours de Dublin qui a désinscrit de ses épreuves des candidats au seul motif qu’ils sont russes : Le concours de Dublin boycotte les candidats russes.

Ne jamais oublier ce que les Russes ont enduré, subi, pendant le glacis soviétique, et subissent encore aujourd’hui sous la dictature de leur président. Quand Chostakovitch écrit sa Cinquième symphonie en 1937, en pleine terreur stalinienne, c’est officiellement « la réponse d’un artiste soviétique à de justes critiques » (sa Quatrième symphonie a été interdite et ne sera créée qu’en 1961 !). Plus tard, le compositeur écrira : « La plupart de mes symphonies sont des monuments funéraires. Trop de gens, chez nous, ont péri on ne sait où. Et nul ne sait où ils sont enterrés. Même leurs proches ne le savent pas. Où peut-on leur ériger un monument ? Seule la musique peut le faire. Je leur dédie donc toute ma musique ».

Quant à moi, je dédie le bouleversant mouvement lent de cette Cinquième symphonie, cri de révolte et de douleur, d’abord aux Ukrainiens martyrs mais aussi à tous les Russes qui souffrent de la tyrannie qui les opprime et qui, courageusement, expriment leur refus de la guerre.