Claude Samuel (1931-2020)

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Claude Samuel est mort ce matin, à quelques jours de ses 89 ans. Je le savais affaibli depuis plusieurs mois, mais jusqu’au bout alerte, s’informant de tout ce qui avait fait sa vie : la passion de la musique et des créateurs.

J’ai déjà raconté dans quelles circonstances j’ai été amené à travailler durant six ans avec lui et sous son autorité (L’aventure France Musique).

Le créateur de Présences

France Musique écrit ceci :

Diplômé de médecine en chirurgie-dentaire, Claude Samuel suit également des études musicales à la Schola Cantorum auprès de Daniel-Lesur. Très tôt, il rejoint le monde du journalisme et de la presse musicale mais aussi le monde de la radio, médium pour lequel il produira près de 1000 émissions au micro de France Culture et de France Musique.

Véritable titan du journalisme et de la radio musicale française, Claude Samuel est également une figure emblématique de l’histoire de Radio France en tant que producteur et Directeur de la Musique de Radio France (1989 à 1996).

Il était « l’homme de la musique contemporaine » selon Jean-Pierre Derrien, « l’oreille des musiciens » selon le Figaro, mais aussi un « bâtisseur d’institutions » selon le producteur Lionel Esparza. La carrière de Claude Samuel, qui occupe ces sept dernières décennies, est presque impossible à synthétiser. Journaliste de presse quotidienne, hebdomadaire et mensuelle, il prête également sa plume à la presse musicale, notamment aux publications Harmonie, Le Panorama de la Musique, Musiques, La Lettre du musicien, et Diapason. Il est aussi l’auteur du « blog-notes de Claude Samuel », un blog musical sur le site qobuz.com qu’il alimentera jusqu’en novembre 2018.

Passionné de musique contemporaine, Claude Samuel est à l’origine de nombreux concours et festivals qui lui permettront d’encourager et de promouvoir cette musique auprès d’un public toujours plus large. En 1967, dans le cadre du Festival international d’art contemporain de Royan (1965-1972), il lance le « concours Messiaen » pour le piano contemporain. Il poursuit son rôle de passeur avec le Festival des arts de Persépolis (1967-1970) et les Rencontres internationales d’art contemporain de La Rochelle (1973-1979), puis les Rencontres de musique contemporaine de Metz et le Festival des arts traditionnels de Rennes.

Il est également initiateur de plusieurs concours de la Ville de Paris, tels que le Concours de flûte Jean-Pierre Rampal, le Concours de trompette Maurice André, le Concours de piano-jazz Martial Solal et le Concours de lutherie et d’archèterie Étienne Vatelot.

D’abord nommé conseillé pour la programmation et la production à Radio France, Claude Samuel occupe le poste de Directeur de la Musique dès 1990. Il lance la même année la première édition du festival « Présences », un festival de musique contemporaine alors gratuit qui réussit à rassembler un public vaste et varié.

Homme de culture, il est également à l’origine du Prix des Muses, qui récompense des ouvrages consacrés à la musique classique, au jazz et aux musiques traditionnelles (études musicologiques, biographies, romans…) et publiés en français au cours de l’année qui précède, repris par France Musique en 2017 pour devenir le Prix France Musique des Muses.

Par ses efforts, Claude Samuel apporte tout au long de sa carrière une aide considérable à la musique contemporaine à une époque où ce genre ne profite pas d’un soutien majeur. Il recevra la Légion d’honneur (1985) avant d’être nommé Officier des Arts et des Lettres et Officier de l’ordre du Mérite (1993).

Six ans en commun

Comme toute collaboration d’une certaine durée, celle qui m’a liée à Claude Samuel de 1993 à 1999, a été contrastée, chahutée parfois, mais toujours fondée sur un très grand respect de ma part pour quelqu’un qu’aucun obstacle, aucune mesure technocratique, ne semblaient pouvoir arrêter (lire L’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette).

104091863_10218081421846330_5312588680199979226_o(Photo Michel Larigaudrie)

A cette époque, France Musique (et le programme musical de France Culture) faisaient partie de la direction de la musique de Radio France. J’ai longtemps pensé – et je le pense toujours – que c’était une chance pour les antennes comme pour les formations musicales de Radio France.

Claude Samuel aimait animer des réunions, parfois longues, partant dans tous les sens, mais elles permettaient d’échanger idées, projets, programmes, par exemple pour organiser les saisons musicales autour de thèmes et de fortes personnalités (Liszt, Szymanowski – quel souvenir que cette version de concert du Roi Roger, l’unique opéra de Szymanowski, au théâtre des Champs-Elysées en janvier 1996 !). J’eusse aimé que, parfois, il montrât plus d’autorité sur les chefs des orchestres « maison » – Charles Dutoit pour l’ONF, Marek Janowski pour l’OPRF -, mais j’avais vite compris – ce que je vérifierai lorsqu’à mon tour j’occuperai la fonction de directeur de la musique en 2014 ! – que ces messieurs ne voulaient en référer qu’au PDG de Radio France (et encore…).

Mais quand Claude Samuel croyait à une idée, il n’en démordait jamais, se heurtant souvent de front à la direction de la Maison ronde, y compris au PDG de l’époque qui l’avait nommé, Jean Maheu. Il s’est battu pour Présences, fort de l’expérience acquise à Royan, avec une opiniâtreté que je n’ai plus rencontrée chez personne d’autre.

Journaliste de l’écrit il avait été, il tenait comme à la prunelle de ses yeux au mensuel Mélomane qui donnait à voir l’impressionnante activité musicale de Radio France. Une revue qui disparut dès qu’il ne fut plus là pour la défendre…

Claude Samuel se mit à dos la moitié de Paris, en organisant des séries de récitals et de musique de chambre… gratuits, que, pour certains (le dimanche matin) il présentait lui-même. Concurrence déloyale avec les deniers publics, tonnaient ceux et surtout celles qui se reconnaîtront !

En revanche, il se méfiait des producteurs de France Musique (parce qu’il l’avait été lui-même ?), ce qui, paradoxalement, me laissa une grande latitude pour faire évoluer non seulement la grille de la chaîne, mais aussi les pratiques de certaines fortes têtes,

Départ et retour

Nos relations auraient pu tourner vinaigre, surtout lorsque la rumeur se mit à enfler, dans les derniers mois de 1995, d’un départ de Claude Samuel de la direction de la musique. Michel Boyon avait succédé à Jean Maheu à la présidence de Radio France, et la fin du mandat de Maheu avait été source de frictions de plus en plus fréquentes avec Claude Samuel (au point qu’il m’était arrivé, à quelques reprises, d’être convoqué par le PDG pour faire passer des messages, sur certains dossiers sensibles,… à mon directeur !).

De là à ce qu’on me prête l’intention de succéder à Claude Samuel et toutes les manigances et manoeuvres qui vont avec… Ce qui n’était pas le cas, mais on ne peut empêcher les bruits de couloir (surtout dans une maison ronde !) de se nourrir du moindre signe pour prospérer !

Mais notre collaboration allait prendre un tour assez inattendu. Claude Samuel avait fait valoir notamment auprès de Patrice Duhamel, alors directeur général de Radio France, une clause de son contrat qu’il entendait faire exécuter : au terme de son mandat de directeur de la musique, il était prévu que Radio France confie une ou des émissions à Claude Samuel ! Celui-ci insista pour se faire confier rien moins que la matinale de France Musique, et « on » me fit savoir que cette position n’était pas négociable. J’obtins seulement que C.S. n’ait pas un statut d’extra-territorialité, mais qu’il exerce son activité de producteur sous l’autorité… du directeur de la chaîne ! Situation inédite, que, malgré certains entourages, nous parvînmes, Claude Samuel et moi, à surmonter.

Je veux garder le souvenir d’un personnage incroyablement curieux, enthousiaste, volontaire, fourmillant d’idées, d’un fabuleux collectionneur de documents, d’articles, d’autographes – je sais qu’il travaillait ces derniers mois à permettre que cette somme lui survive et serve aux chercheurs et historiens de la radio et de la musique.

Parmi tant d’instants partagés, me revient en mémoire une visite que nous avions faite à Londres, pour rencontrer des responsables de la BBC, voir le compositeur George Benjamin répéter avec l’orchestre de la BBC. Entre deux rendez-vous, j’avais entraîné Claude chez Foyles, le Gibert londonien sur Charing Cross. Il ne connaissait pas cette fabuleuse librairie, et son très vaste rayon de partitions et d’ouvrages sur la musique. Quel ne fut pas son bonheur de découvrir, en bonne place, la version anglaise de « son » Prokofiev, la première biographie en français, parue en 1960, du compositeur russe disparu en 1953.

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Une Academy sexagénaire

#Confinement jour 24.

Il y a des joies plus précieuses encore en temps de confinement. Lorsque la poste vous délivre un paquet commandé bien avant la crise sanitaire, qu’on n’espérait plus recevoir,   on se retrouve comme un gamin au pied du sapin de Noël.

En ouvrant le carton, je me suis cru, quelques secondes, revenu à Londres chez Fortnum and Mason au milieu des rayons de thé qui occupent une grande partie du rez-de-chaussée de la célèbre enseigne.

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En réalité, c’est bien à Londres que me ramène le coffret que j’ai reçu, à quelques centaines de mètres de Piccadilly.

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Je ne sais pas qui a dessiné ce gros coffret – qui célèbre le soixantième anniversaire de l’Academy of Saint-Martin-in-the-Fields – mais il doit avoir ses habitudes chez Fortnum !

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Les touristes qui se pressent sur l’immense place qu’est Trafalgar Square prêtent en général peu attention à l’élégante église qui la jouxte, Saint Martin in the Fieldsdédiée à Saint Martin de Tours, construite en 1721.

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C’est dans cette église que le jeune chef d’attaque des seconds violons du London Symphony, Neville Marriner (1924-2016), forme un orchestre de chambre qui donne son premier concert le 13 novembre 1959. L’Academy of Saint Martin in the Fields était née.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer cet orchestre exceptionnel à plus d’un titre, qui sous la direction de ses chefs successifs, Neville Marriner bien sûr, et après lui Iona Brown(1941-2004), Murray Perahia, et aujourd’hui Joshua Bellest demeuré au sommet. Je l’ai fait notamment au moment du décès de son fondateur : Sir Neville.

Decca avait déjà publié plusieurs coffrets, à l’occasion des 90 ans du chef, pour le cinquantenaire de l’Academy. 

Ce nouveau coffret de 60 CD (!) est pourtant loin de récapituler l’extraordinaire discographie de l’une des formations qui n’est pas loin de détenir (avec son fondateur) un record d’enregistrements. Il dresse en tout cas un panorama assez fabuleux d’une histoire de l’interprétation musicale durant la seconde moitié du XXème siècle. Par bien des aspects, Neville Marriner et son Academy ont été pionniers dans la redécouverte de nombre de répertoires, de l’époque baroque en premier lieu, même si d’autres, après eux, sont allés plus loin en recourant à un instrumentarium « historiquement informé ».

Ainsi, la version des Quatre saisons de Vivaldi enregistrée en septembre 1969 avec le lumineux violon d’Alan Loveday, le subtil continuo au clavecin ou à l’orgue de Simon Preston, reste pour moi une référence qui n’a pas pris une ride.

Mille autres merveilles sont à découvrir dans ce coffret so british ! Les minutages sont de surcroît très généreux

Tous les détails ici : Bestofclassic : ASMIF 60

La musique pour rire (III) : Dudley Moore

#Confinement Jour 17.

Dans mon précédent billet La Musique pour rire : Beethoven, j’évoquais un personnage « multi-cartes » comme seule la Grande-Bretagne semble capable d’en produire : Dudley Moore

Peter_Cook_Dudley_Moore_Good_Evening_1974Peter Cook et Dudley Moore

Dudley Stuart John Moore naît le à Londres. Il n’a pas une enfance facile en raison de sa petite taille (1,58 m adulte) et d’une infirmité, un pied bot, qui l’oblige à des soins nombreux et répétés. Il trouve refuge très tôt dans la musique. Il apprend le piano et le violon dès six ans, et à quatorze ans, il accompagne cérémonies et mariages aux grandes orgues.

Il obtient alors une bourse pour poursuivre ses études musicales à Magdalen College (l’un des plus prestigieux collèges de l’université d’Oxford), où il remporte un premier prix d’orgue. C’est également à cette époque que débute sa carrière d’acteur. Alan Bennett qui jouait à ses côtés à l’occasion d’un spectacle de fin d’année le présenta au producteur de Beyond the Fringe. Cette comédie, où Moore, Peter Cook, Jonathan Miller et Alan Bennett se donnent la réplique, et dont le succès se répand jusqu’aux États-Unis, inaugure l’ère des émissions satiriques à la télévision.

Durant ses années d’université, Moore se prend également de passion pour le jazz et devient très vite un compositeur-interprète accompli. Dant les années 1960, il monte un trio  ‘The Dudley Moore Trio‘, avec Chris Karan aux percussions, Pete McGurk à la contrebasse, et plus tard Peter Morgan. Il s’inspire principalement d’Oscar Peterson et d’Errol Garner.

Le trio se produit régulièrement à la télévision britannique et devient la coqueluche du cabaret de Peter Cook, The Establishment.

Moore compose, entre autres, la musique des films Fantasmes (Bedazzled de Stanley Donen, sorti en 1967), L’escalier (Staircase) de Stanley Donen), et Six Weeks (de Tony Bill).

À la fin des années 1970, Moore est invité à Hollywood, où il joue en 1978 dans Drôle d’embrouille (Foul Play) avec Goldie Hawn et Chevy Chase puis dans Elle de Blake Edwards, dans Sacré Moïse ! (Wholly Moses!). Il enchaîne avec Arthur, aux côtés de Liza Minelli, John Gielgud et Geraldine Fitzgerald.

En 1981, Moore est nommé pour l’Oscar du meilleur acteur, mais Henry Fonda lui souffle la distinction pour le film La Maison du lac (On Golden Pond, de Mark Rydell). En revanche, il remporte le Golden Globe du meilleur acteur de comédie musicale. En 1984, Moore connaît encore un succès retentissant dans Micki et Maude de Blake Edwards, avec Amy Irving. Ce qui lui vaut encore le Golden Globe du meilleur acteur de comédie musicale.

Le pédagogue

En 1991, Moore collabore à des séries télévisées de vulgarisation de musique classique, d’abord avec Georg Solti, dans Orchestra, puis avec Michael Tilson Thomas dans Concerto!.

Il incarne également le rôle de Ko-Ko dans The Mikado de Gilbert et Sullivan, en . Il doit ensuite réduire son activité, atteint par une paralysie supra-nuéclaire progressiveIl meurt le 27 mars 2002 dans le New Jersey.

Beethoven et Britten

Acteur, compositeur, musicien de jazz, formidable pianiste, Dudley Moore avait ce talent singulier de pouvoir parodier avec génie ses illustres prédécesseurs (Beethoven) ou contemporains.

On ne se lasse pas de ses variations ô combien beethovéniennes sur la marche Colonel Bogey (reprise dans Le Pont de la rivière Kwai) :

Fauré et Schubert revus par Dudley Moore, ça donne ceci :

Mais sa réussite la plus extraordinaire reste pour moi l’imitation qu’il fait à la perfection non seulement de la musique de Benjamin Brittenmais aussi du style, du timbre même de la voix du compagnon de Britten, le ténor Peter Pears

Je ne résiste pas au plaisir de comparer le modèle – sublime – et la parodie.

Enfin, comment résister aux charmes de cette Shéhérazade si jazzy ?

La musique pour rire (I) : Hoffnung

#Confinement jour 10.

J’ai longtemps rêvé – et je rêve encore – de monter un concert comme les Britanniques adorent les organiser, y compris dans le cadre prestigieux des Prom’s : humour, dérision, grands classiques « revisités ».. comme ceci par exemple :

Une seule fois, il y a bien longtemps en Suisse, à Fribourg ou Lausanne, je me rappelle avoir assisté à un concert un peu fou, à l’initiative de l’organiste Guy Bovet.

Mais c’est grâce à un personnage singulier, un surdoué mort à 34 ans, dont le patronyme est tout un programme à l’heure du confinement, Gérard Hoffnung (Hoffnung = espoir) ,que j’ai découvert comment rire en musique.

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Un surdoué 

C’est à Berlin que Gerard Hoffnung naît le 25 septembre 1925,  il fuit l’Allemagne avec ses parents en 1939 pour Londres. Il y suit les cours de la Highgate School pendant que son père part s’occuper d’affaires bancaires en Palestine (cette séparation temporaire deviendra finalement définitive du fait de la Seconde Guerre mondiale). Non mobilisable en raison de ses origines germaniques, il est employé dans une laiterie avant de devenir professeur de dessin à la Stamford School en 1945. Il commence à publier des caricatures dans différents journaux et écrit des chroniques radiophoniques pour l’émission dominicale, One Minute Please. En 1952, il épouse Annetta Bennett, qui veillera à la promotion de l’œuvre de son époux après sa mort prématurée.

Hoffnung meurt en effet d’une hémorragie cérébrale en 1959 à 34 ans, après avoir occupé ses jeunes années à une quantité considérable d’activités, caricaturiste, tubiste, impresario, producteur de radio et conférencier, notamment pour les Oxford et Cambridge Union Societies.

 

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Il est l’auteur d’une série de recueils de dessins humoristiques se moquant gentiment des chefs d’orchestres et des instrumentistes. Certains d’entre eux ont été adaptés en 1965 par les studios Halas et Batchelor sous la forme d’un court métrage d’animation intitulé The Hoffnung Symphony Orchestra1.

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Les concerts Hoffnung

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Il organise au Royal Festival Hall  de Londres, en 1956 et 1958, des concerts vraiment décalés auxquels participent des musiciens éminemment « sérieux ».

Parmi les œuvres composées spécialement pour l’occasion, on trouve la Grande, Grande ouverture, op. 57, de Malcolm Arnold pour 3 aspirateurs, 1 machine à cirer, 4 fusils et orchestre, dédiée au président américain Herbert Hoover (Hoover étant aussi une célèbre marque d’aspirateurs !), le Concerto popolare (voir ci-dessus) du compositeur Franz Reizenstein (comme Hoffnung né en Allemagne en 1911, mort à Londres en 1968) « un concerto pour piano pour en finir avec tous les concertos pour piano » 

Il apprend à jouer du tuba, suffisamment bien pour jouer en concert le Concerto pour tuba de Vaughan Williams mais aussi pour devenir membre (et bouffon) de l’orchestre du Morley College, un ensemble amateur londonien fort respecté.

Depuis un demi-siècle, son concept de concert a été perpétué par sa veuve Annetta et ses collaborateurs.

J’avoue ne plus pouvoir écouter tranquillement le deuxième mouvement de la Symphonie n°94 de Haydn depuis que j’ai entendu le (mauvais) traitement qu’Hoffnung lui a réservé !

Conseil d’écoute : ce double CD

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Beethoven 250 (V) : Gilels Masur

Il y aurait beaucoup à dire sur le pianiste russe Emile Guilels (ou Emil Gilels, dans l’orthographe « internationale ») dans BeethovenUne intégrale inachevée des sonates pour piano chez Deutsche Grammophon

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mais au moins trois intégrales des concertos pour piano. Deux en studio, et une autre « live ».

Dans les années 50, Gilels grave les cinq concertos successivement avec André Cluytens (3), André Vandernoot (1,2) à Paris avec la Société des Concerts du Conservatoire, puis à Londres avec Leopold Ludwig (4,5) et le Philharmonia.

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Dix ans plus tard, il trouve en George Szell et son orchestre de Cleveland un partenaire aussi exigeant que lui, et livre une vision étonnamment corsetée, longtemps desservie par une prise de son sans aération (le remastering qui a précédé l’édition du coffret Icon a heureusement corrigé la perspective).

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Pour rappel, Melodia a édité un somptueux (et coûteux) coffret à l’occasion du centenaire du pianiste, où Beethoven a une place de choix. (Voir les détails du coffret ici : Gilels Centenaire / Bestofclassic)

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Mais c’est l’éditeur hollandais Brilliant Classics qui a publié, il y a quelques années, sous deux couvertures différentes, un coffret prodigieux, une intégrale des concertos donnée en public en 1976, captée par la radio soviétique, où toute l’électricité, la technique phénoménale de Gilels s’expriment comme jamais il ne l’a fait en studio, avec un partenaire, Kurt Masur, à l’unisson de cette vision enthousiasmante.

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Musikverein 150 (II) : Les variations de Solti

 

Comme je l’écrivais dans un précédent billet (voir Musikverein 150), j’ai assez souvent fréquenté la célèbre salle de concert viennoise et j’y ai des souvenirs très vivaces de grands moments de musique.

Ainsi, en avril 1996 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais eu la chance de rejoindre à Vienne l’Orchestre philharmonique de Radio France qui faisait une tournée en Europe centrale sous la houlette de son directeur musical, Marek Janowski.

C’était la première fois que j’entrais au Musikverein, que je pouvais assister à un concert « en vrai » dans la grande salle dorée, que je connaissais si bien par la télévision et les concerts du Nouvel an.

J’avais été frappé par l’étroitesse de la scène – qui, même en configuration « grand orchestre » laisse peu d’espace aux musiciens – et l’usure de son plancher (des centaines de marques de piques de violoncelle). Mais j’avais surtout été saisi par la fabuleuse acoustique du lieu, la plénitude, l’ampleur du son de l’orchestre – quel changement par rapport à l’ancien studio 104 de la Maison de la radio et surtout à la sécheresse du théâtre des Champs-Elysées de l’époque ! –

Je dois avouer que je n’ai gardé aucun souvenir ni du programme ni de l’interprétation de Janowski et du « Philhar »…

En revanche, je n’ai pas pu oublier l’un des derniers concerts de Georg Solti qui dirigeait, le lendemain, l’Orchestre philharmonique de Vienne, dans un programme étonnant, bien loin des habitudes si conservatrices des concerts d’abonnement des Philharmoniker :  trois cycles de Variations, et pas vraiment les plus courues au concert ! De Kodaly, les Variations sur un chant populaire hongrois Le paon s’est envolé (1939), de Boris Blacher les Variations sur le 24ème Caprice de Paganini (1947), et d’Elgar les Variations Enigma (1899).

 

J’étais placé en haut à gauche sur la tribune et pour la première fois j’entendais « à domicile » mon orchestre préféré, ces Wiener Philharmoniker, dont la personnalité sonore est si immédiatement identifiable. Et je voyais pour la dernière fois le chef anglais qui allait disparaître un an plus tard.

Il n’existe pas, à ma connaissance, de captation vidéo de ce concert. Mais ce programme a été gravé au disque.

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On trouve relativement peu de vidéos de Solti avec les Viennois, avec qui pourtant la relation a été si féconde et durable.

Blacher et Kodaly étaient des premières au disque pour Solti.

Mais il avait bien sûr déjà enregistré les Variations Enigma d’Elgar à deux reprises (à Londres et à Chicago). Cette ultime version viennoise est teintée d’une nostalgie, d’une tendresse, qui n’ont pas toujours été la marque du chef.

De l’Athénée au Grand Palais

 

Yes

Début d’année réjouissant au théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet

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IMG_8536(De précieux témoignages de la présence de Louis Jouvet dans ce théâtre qu’il dirigea de 1934 à 1951)

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Les infatigables animateurs du Palazzetto Bru Zane (lire Un joyeux anniversairey proposaient, depuis le 19 décembre, le délicieux Yes (1928) de l’un des rois français de l’opérette Maurice Yvain (1895-1974). J’avoue que jusqu’à mardi dernier, je ne connaissais de l’ouvrage que cet air savoureux :

Ne me demandez pas de choisir entre Susan Graham et Felicity Lott !

On s’amuse beaucoup de ce vaudeville qui a le rythme et la douce folie d’un Feydeau. Toute l’équipe du spectacle doit être citée et félicitée

Totte Clarisse Dalles
Loulou / Clémentine Caroline Binder
Marquita Negri Emmanuelle Goizé
Mme de Saint-Aiglefin Anne-Emmanuelle Davy
M. de Saint-Aiglefin Gilles Bugeaud
René Gavard, le roi du vermicelle Éric Boucher
Maxime Gavard, son fils Célian d’Auvigny
César Mathieu Dubroca
Roger Flannan Obé
Paul-Marie Barbier direction musicale, piano et vibraphone
Matthieu Bloch contrebasse
Thibault Perriard percussions et piano

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Il y a encore quelques dates sur leur agenda : Vichy, Charleroi, Niort, Haguenau.

Le Greco au Grand Palais

On a enfin trouvé le temps d’aller voir cette exposition annoncée comme la première grande exposition jamais consacrée en France à ce génie artistique.

82257987_10157854467463194_4281685375925092352_o(L’agonie du Christ au jardin des Oliviers, 1590)

82832377_10157854467328194_8417825408384237568_o(L’adoration des bergers, 1579)

J’ai eu la chance de voir les grandes oeuvres de ce maître si atypique, si étonnamment moderne, dans la plupart des musées que j’ai visités dans le monde, Tolède bien sûr (où Le Greco a vécu, travaillé et connu la gloire puis la ruine durant près de quarante ans, de son arrivée en Espagne à sa mort en 1614), Madrid, New York, Paris, Londres, Edimbourg récemment.

La rétrospective proposée par le Grand Palais à Paris ne manque pas d’intérêt, ni de pertinence pédagogique. D’où vient cette impression qu’il y manque une dimension, l’absence de certaines grandes toiles, comme L’enterrement du comte d’Orgaz ?

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Mais les chefs-d’oeuvre ne manquent pas, et on aurait tort de ne pas visiter l’exposition.

IMG_8564(Portrait du cardinal Nino de Guevara – vers 1600)

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Toulouse-Lautrec

On ne s’ennuie jamais à lire le jargon des commissaires d’expositions ! L’exposition Toulouse-Lautrec que présente le Grand Palais jusqu’au 27 janvier ne déroge pas à cette crispante habitude qu’ont les grands musées publics de tenir à distance les manants incultes que nous sommes, nous pauvres visiteurs en quête de beauté et d’un peu de culture, par l’emploi de ce langage de spécialistes pour spécialistes.

« Depuis 1992, date de la dernière rétrospective française de l’artiste, plusieurs expositions ont exploré les attaches de l’oeuvre de Toulouse-Lautrec avec la « culture de Montmartre ».

Cette approche a réduit la portée d’un artiste dont l’œuvre offre un panorama plus large.

L’exposition du Grand Palais – qui réunit environ 225 oeuvres – veut, à la fois, réinscrire l’artiste et dégager sa singularité (!!)

Si l’artiste a merveilleusement représenté l’électricité de la nuit parisienne et ses plaisirs, il ambitionne de traduire la réalité de la société contemporaine dans tous ses aspects, jusqu’aux moins convenables.

L’exposition montre enfin comment cet aristocrate du Languedoc, soucieux de réussir, a imposé son regard lucide, grave et drôle au Paris des années 1890 et pourquoi Toulouse-Lautrec s’inscrit comme un précurseur de mouvements d’avant-garde du 20e siècle, comme le futurisme »

Mieux vaut en sourire…

Quoi qu’en dise la présentation, cette expo donne à voir et revoir le Toulouse-Lautrec qu’on a déjà vu cent fois, l’affichiste, l’illustrateur, le peintre de Pigalle et Montmartre. On n’apprend rien de neuf, même si on a plaisir à découvrir quelques toiles moins connues en Europe.

IMG_8620(Portrait de Toulouse-Lautrec par Henri Rachou, 1893)

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IMG_8648(Jane Avril dansant, 1892)

IMG_8644(Le divan, 1893, musée de Sao Paulo)

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IMG_8640(Clownesse Cha-U-Kao, 1895)

IMG_8635(Au Moulin Rouge, 1892-95, Chicago Art Institute)

IMG_8632(Bal du Moulin de la Galette, 1889)

IMG_8630(Portrait du Docteur Bourges, 1891, Pittsburgh Carnegie Museum)

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IMG_8626(Carmen Gaudin, 1884, Williamstown)

 

L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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Sexisme

Si les chiffres – et les situations humaines qu’ils décrivent – n’étaient aussi tragiques, on aimerait en rester à l’humour pour dénoncer les violences faites aux femmes.

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« Les féministes dénoncent depuis fort longtemps le sexisme de notre langue et en particulier de la grammaire, mais c’est au vocabulaire qu’il convient d’abord de s’attaquer. Ce sont ces innombrables mots ouvertement ou traitreusement machistes qu’il est urgent de dénoncer.
Jean-Loup Chiflet, amoureux des mots, et Marie Deveaux, lexicographe, ont décidé de les débusquer, de les recenser et de les analyser pour faire prendre conscience aux hommes (et même parfois aux femmes) de l’extrême misogynie du français.
Avec humour et sérieux, ils démontrent que rien n’est plus facile que d’éliminer de notre vocabulaire des mots qui n’ont d’autre utilité que d’insulter, de mépriser, de rabaisser les femmes. Le  » politiquement correct  » s’est imposé, ils décident d’imposer le  » sexuellement correct « . (Présentation de l’éditeur).

Je ne compte plus les ouvrages de Jean-Loup Chiflet dans ma bibliothèque, amoureux fou de la langue française, doté d’un humour souvent ravageur. Ce dernier petit bouquin vient à point nommé. Autant je réfute la nouvelle mode de l’écriture inclusive (lire Le français est un combat), autant j’approuve la « dénonciation » façon Chiflet du machisme originel de notre langue. Quelques exemples suffisent : au masculin ces substantifs ou adjectifs sont honorables, au féminin ils deviennent péjoratifs voire insultants. Professionnel/professionnelle, entraîneur/entraîneuse, public/publique, léger/légère…

Sans vouloir relancer un autre débat – la place des femmes dans la musique  (Et pourtant elles dirigent), j’aimerais faire part d’une découverte que j’ai faite cet été : un nom, une oeuvre que j’ignorais complètement avant d’entendre ce disque.

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Ruth Gipps est une musicienne et compositrice anglaise née en 1921, morte il y a trente ans en 1989

Enfant prodige, elle remporte très jeune ses premiers concours, écrit sa première oeuvre à l’âge de huit ans !

En 1937, Ruth Gipps entre au Royal College of Music, où elle étudie le hautbois avec Léon Goossens, le piano avec Arthur Alexander et la composition, d’abord avec Gordon Jacob et plus tard avec Ralph Vaughan Williams. Plusieurs de ses œuvres y sont jouées. Elle poursuit ses études à l’université de Durham où elle rencontre son futur mari, le clarinettiste Robert Baker4.

Ruth Gipps est une compositrice accomplie et prolifique, mais également une instrumentiste soliste, jouant tout autant le hautbois que le piano. Son répertoire comprend des œuvres comme le concerto pour piano d’Arthur Bliss et Le Rio Grande de Constant Lambert. À l’âge de 33 ans, une blessure à la main abrège sa carrière de soliste. Elle décide de se focaliser sur la direction d’orchestre et la composition.

Son premier grand succès survient lorsque le chef d’orchestre Henry Wood, dirige son poème symphonique Le Chevalier en armure lors de la dernière nuit des Proms en 1942.

Le début de sa carrière est fortement touché par la discrimination à l’égard des femmes dans le domaine de la musique (et en particulier dans celui de la composition), par les professeurs et les jurys ainsi que le monde de la critique musicale. Elle n’a pas, par exemple, été prise en considération pour le poste de chef d’orchestre vacant de l’Orchestre symphonique de Birmingham, où elle a été associée de longue date avec George Weldon, jusqu’en 1950, parce que la pensée d’une femme chef d’orchestre était « indécent ». C’est pour cette raison qu’elle développe une personnalité difficile que beaucoup estiment rebutante, et surtout une farouche détermination à faire ses preuves grâce à son œuvre6.

En 1955, elle fonde à Londres le London Repertoire Orchestra7 comme une opportunité pour de jeunes musiciens professionnels à être exposés à un large éventail de musique, et le Chanticleer Orchestra en 19618, un ensemble professionnel qui produit une œuvre d’un compositeur contemporain dans chacun de ses programmes, souvent en création. Plus tard, elle est nommée à la faculté de Trinity College de Londres (de 1959 à 1966), au Royal College of Music (de 1967 à 1977), puis à Kingston Polytechnic à Gypsy Hill9.

Elle meurt en 1999, âgée de 78 ans, après avoir subi les effets du cancer et un accident vasculaire cérébral.

 

Les sans-grade (XI) : Anatole Fistoulari

Lorsque j’ai lu pour la première fois son nom sur une pochette de disque, j’ai pensé que c’était un pseudonyme à consonance médicale, ou un ami du professeur Tryphon Tournesol dans Tintin : Anatole Fistoulari, c’est bien son prénom, c’est bien son vrai nom, est un chef d’orchestre russe, né à Kiev en 1907, mort à Londres en 1995.

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Anatole Grigorievich Fistoulari fait sensation en dirigeant à l’âge de sept ans, de mémoire, la symphonie «Pathétique» de Tchaïkovski. A Odessa la critique salue  «une mémoire indescriptible, un sens rythmique extraordinaire et une volonté irrésistible, inconnue chez un enfant de son âge, qui en font un maître à part entière de l’orchestre et annoncent ‘un grand artiste ».

À 13 ans, en 1920, il dirige Samson et Dalila de Saint-Saëns à l’Opéra royal de Bucarest. En Allemagne il bénéficie des encouragements d’Arthur Nikisch. En 1933, il est engagé pour diriger une série de représentations d’opéra avec Chaliapine. À la première répétition de Boris Godunov, la célèbre basse russe déclare: «Je chante Boris Godunov depuis quarante et un ans, mais c’est la première fois que je dis bravo au chef dès la première répétition». On fait au jeune homme le compliment : «Si vous avez pu suivre Chaliapine, vous pourrez suivre n’importe qui».

L’association particulière de Fistoulari avec le ballet se manifeste avec les Ballets russes de Massine à Monte-Carlo. S’ensuivent des tournées à Londres (Drury Lane et Covent Garden), en Amérique (au Met de New York et dans soixante-cinq autres villes) et en Europe.

Au début de la guerre, Fistoulari s’enrôle dans l’armée française mais est reconnu invalide en 1940 et s’enfuit en Angleterre. Arrivé sans le sou, il vend sa montre pour faire le trajet de Southampton à Londres. Il y rencontre une autre réfugiée, Anna, la deuxième fille de Mahler. Ils se marient le 3 mars 1943 et leur fille Marina naît le 1er août suivant. Anna et Anatole se séparent au début des années 50 – en 1952, Anna vit en Californie – Le mariage ne sera dissous qu’en 1956..

En 1941, Fistoulari dirige une série de représentations très acclamées – plus de 200, dont une tournée en province – de la Foire de Sorotchintsi de Moussorgski. Il dirige son premier concert symphonique en Angleterre en mars 1942. Ida Haendel en est la soliste. Le 24 octobre 1943, il donna la première britannique de la Sixième symphonie de Chostakovitch. I

Cette même année, Fistoulari est nommé chef principal du London Philharmonic Orchestra avec un contrat qui prévoit qu’il dirige 120 concerts au cours de sa première saison. Perspective irréaliste ! Avec un répertoire principalement d’opéra et de ballet , le chef en est réduit à une étude superficielle des partitions. Son contrat n’est pas renouvelé. Le livret du 50e anniversaire de l’orchestre en 1982 omet son nom de la liste des chefs principaux. La seule référence à Fistoulari qu’indique le site du LPO est celle de la première de Chostakovitch.

En 1956, Adrian Boult devenu le patron du London Philharmonic invite son malheureux prédécesseur à partager la première tournée de l’orchestre en Union soviétique.

Malgré l’échec de son mandat de chef de la LPO, Fistoulari reste en Angleterre et devient citoyen britannique en 1948. Il forme un orchestre de cachetiers, le London International Orchestra (!)  avec lequel il effectue une tournée des provinces. En dehors de cela, il n’avait plus de poste permanent.

Il va ensuite fréquenter régulièrement les studios d’enregistrement : EMI,  Decca, Mercury, Everest, Vanguard, MGM, Remington. Les directeurs artistiques le cantonnent à ce qui a fait sa réputation : les ballets, la musique russe. C’est un fantastique accompagnateur : Kempff, Milstein, Ricci, Curzon, Elman, Earl Wild

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Rarement entendu un tel souffle, autant de détails orchestraux, dans le premier concerto de Tchaikovski…

Et que dire de cette exceptionnelle version du concerto de Brahms où l’archet de Nathan Milstein trouve un complice à sa hauteur !

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Trop peu d’enregistrements symphoniques ! On le regrette d’autant plus quand on écoute par exemple ce disque de Rhapsodies hongroises de Liszt magnifiquement captées à Vienne en 1958.

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Mais ce qu’on doit impérativement connaître de l’art d’Anatole Fistoulari, ce sont ses enregistrements des grands ballets, Giselle, Sylvia et surtout les Tchaikovski. Il y est impérial.

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Pour chacun des trois ballets de Tchaikovski, il y a plusieurs versions : au début des années 60 de très larges extraits, d’abord du Lac des cygnes, somptueusement enregistrés au Concertgebouw d’Amsterdam, et à peu près en même temps, de La Belle au bois dormant avec le London Symphony, naguère couplés à l’un des Casse-Noisette d’anthologie de Dorati.

Ont été récemment édités dans la collection Eloquence de Decca :

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Son dernier enregistrement – 1973- le Lac des cygnes (intégral) de Tchaikovski avec l’orchestre de la radio néerlandaise est disponible dans la série Phase 4 de Decca. A connaître absolument !

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