Iconoclaste

Il y a un an, j’assistais à ce que j’avais appelé un beau tripatouillage royal dans le cadre toujours enchanteur de l’Opéra royal de Versailles.

img_2356img_2376Encore un coup d’Hervé Niquet (ci-dessus), cette résurrection d’une version que les puristes se pincent le nez pour écouter, le Persée de Lully, à la mode 1770.

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Hervé Niquet ne plaît pas à tout le monde. Tant mieux. C’est pour ça qu’on l’aime. Mais c’est d’abord pour son insatiable curiosité, l’esprit permanent de découverte qui l’anime.

Les auditeurs du Festival Radio France (#FestivalRF17) l’été prochain auront deux occasions de mesurer le chemin parcouru par le chef et son ensemble Le Concert spirituel depuis 30 ans. Un véritable voyage en polyphonie le 10 juillet :

Et, bien à la manière d’Hervé Niquet, un Opéra imaginaire le 24 juillet avec trois des plus belles voix du moment, Katherine Watson, Karine Deshayes et Reinoud van Mechelen, qui nous a offert beaucoup mieux que ce qui ressemble à une compilation d’airs de Bach, un sublime voyage intérieur.

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Femmes en scène

Un jeudi assombri par la nouvelle qui s’affichait sur mon écran de smartphone tandis que j’étais à l’Opéra Bastille : une nouvelle attaque sur les Champs-Elysées. Tristesse, compassion pour les victimes, et plus tard consternation face à certaines réactions ou récupérations irresponsables…

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La journée avait pourtant bien commencé sous l’égide des femmes : l’annonce de la nouvelle cheffe de l’Opéra royal de Wallonie, dont le prénom est déjà tout un programme, Speranza Scappucci

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Puis déjeuner programmé de longue date avec une artiste que je connais, suis et admire depuis ses débuts, Nathalie Stutzmann, qui triomphait il y a quelques semaines dans la fosse de l’Opéra de Monte Carlo.

Nathalie me racontait les bonheurs (et les charges de travail) que lui procure son travail de chef d’orchestre – elle est invitée, et immédiatement réinvitée par les grandes phalanges (Sao Paulo, Londres, Rotterdam, Philadelphie…) qui ne se et ne lui posent pas la question stupide de sa « féminité ».  Et nous avons parlé (beaux) projets pour de prochaines éditions du Festival de Radio France…

Hier soir c’était la deuxième représentation de l’ouvrage de Rimski-Korsakov, Snegourotchka, sur le vaste plateau de l’Opéra Bastille. Un mot d’abord de la traduction française retenue par l’opéra de Paris : La fille de neige. Aussi peu poétique, à la limite du compréhensible. D’ailleurs dans la traduction qui défile au-dessus de la scène, l’héroïne est appelée Fleur de Neige, un nom autrement plus évocateur de ce personnage créé par le dramaturge Alexandre Ostrovski.

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Mais ne boudons pas notre plaisir, ce Conte de printemps – c’est le titre complet de l’oeuvre Снегу́рочка Весенняя сказка – fait une entrée remarquée au répertoire de l’Opéra de Paris.

Un paysan et sa femme se désolent de ne pas avoir d’enfants. Un jour d’hiver, pour se distraire, ils décident de fabriquer un enfant de neige. Celui-ci prend vie : c’est une belle petite fille, qui grandira rapidement, tout en gardant un teint pâle comme la neige : on l’appelle Snégourotchka. Lorsque le printemps arrive, la jeune fille manifeste des signes de langueur. Les autres jeunes filles du village l’invitent à jouer avec elles, et sa mère adoptive la laisse partir à regret. Elles s’amusent et dansent, Snégourotchka restant toujours en arrière, puis l’entraînent à sauter par-dessus un feu de joie : à ce moment, elles entendent un cri, et en se retournant, elles découvrent que leur compagne a disparu. Elles la cherchent partout sans succès : Snégourotchka a fondu, et il n’en est resté qu’un flocon de brume flottant dans l’air.

Ostrovski a conservé, magnifié l’esprit de ce conte, en y rajoutant évidemment des histoires d’amour croisées et contrariées. C’est Tchaikovski qui en avait écrit la musique de scène en 1873, avant que Rimski-Korsakov n’en fasse un opéra en un prologue et quatre actes, créé au Marinski de Saint-Pétersbourg en janvier 1882.

Que dire de ce qu’on a vu et entendu à l’Opéra Bastille ?

Le bonheur l’emporte largement sur les critiques. Certes on s’attendait à plus d’audace ou d’irrévérence de la part du metteur en scène Dmitri Tcherniakov, qui restitue à merveille l’esprit du conte originel (souvenirs d’enfance ?). Certes on eût aimé une direction moins routinière, atone (mais n’est pas Gergiev qui veut !). Certes on a été surpris du peu de projection de Thomas Johannes Mayer (l’amoureux Mizguir).

Mais on a été ébloui, de bout en bout, par la beauté de la voix, l’incarnation du personnage, de la jeune soprano russe Aida Garifullina.

Ses comparses n’étaient pas en reste : le berger Lel est chanté par un contre-ténor – Yuri Mynenko, look de pop star 80’s, la jalouse et hystérique Koupava est parfaitement campée par Martina Serafin, la Dame Printemps (la mère de Snegourotchka) après plusieurs défections revient au beau contralto d’Elena Manistina, le père Gel est confié au vétéran Vladimir Ognovenko, etc.. Un spectacle capté pour la télévision, à voir ou revoir bientôt donc !

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En attendant, on peut écouter cette nouveauté

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et (re)découvrir d’autres opéras de Rimski-Korsakov, dans les versions insurpassées de Valery Gergiev, en particulier la merveilleuse Légende de la ville invisible de Kitège.

L’Absente

C’est peu dire qu’elle est absente du débat présidentiel : la Culture n’est plus un sujet, ni un enjeu.

« Ils sont étonnants, nos candidats à la présidentielle, quand ils parlent de culture. On les imagine assis cinq minutes dans un coin, se gratter la tête et interroger deux conseillers : « Que peut-on inventer de neuf ? » Sans trop se soucier du vieux. Le vieux, c’est ce qui existe, c’est ennuyeux, c’est l’institution. Le système.

Pouah ! Ce sont nos musées, salles de concerts, monuments, opéras, théâtres, maisons de la culture, festivals… Personne ou presque n’interroge ces lieux qui absorbent pourtant les quatre cinquièmes des budgets avant même de lever le petit doigt. Un peu comme si nos candidats parlaient du social en oubliant le chômage, de la santé sans évoquer les hôpitaux, de l’islam sans un mot sur l’islamisme. » (Michel Guerrin, Le Monde 3 février 2017)

Le même Michel Guerrin récidive dans Le Monde d’aujourd’hui :

Quand tout le monde ou presque était au lit, en clôture du débat présidentiel à la télévision, le lundi 20 mars, Emmanuel Macron a lâché : « Le projet que je porte donne accès à la justice, au droit, à l’éducation, à la culture… » La culture ! Un mot banni depuis des lustres, absent des élections de 2007 et de 2012 et des primaires de 2017, était enfin prononcé par un candidat au trône. Bon, c’est juste un mot, pas de quoi grimper aux rideaux. Mais quand même. A une époque où personne ne parle de culture afin de ne pas donner l’impression de défendre une élite contre le peuple, ça fait du bien.
C’est navrant, affligeant et, pourtant, s’il y a un sujet à mettre en avant en France, un sujet surtout qui devrait cimenter l’Europe, c’est celui des valeurs culturelles, de la défense des créateurs et de la liberté d’expression – Macron est le seul à le dire dans son programme. Du reste, les Européens circulent bien en Europe, les marchandises aussi, et les œuvres culturelles encore plus. Pourquoi ne pas le dire haut et fort ?
(Tout l’article à lire : La Belle et la bête ou comment la culture pourrait souder l’Europe

Ne soyons pas injuste. Plusieurs candidats se sont exprimés, ont fait des propositions,  mais quelle ambition portent-ils pour la Culture, en ont-ils même une ? Certains silences sont éloquents…

Plus rien ne bouge

Depuis dix ans, ce n’est faire insulte à personne que de constater que rien n’a bougé, aucun projet ambitieux n’a été lancé par les présidents et les gouvernements qui se sont succédé.

J’écoutais lundi dernier Renzo Piano évoquer sur France Inter (à écouter ici : Boomerang) les 40 ans du Centre Pompidou et la personnalité, l’ambition de l’ancien président de la République. On célèbre dans le même temps la création de l’IRCAM et de l’Ensemble Intercontemporain… Giscard décida le Musée d’Orsay, Mitterrand le nouveau Louvre, la Grande Arche, la Bibliothèque de France, Chirac le musée du quai Branly et la Philharmonie de Paris.  Depuis plus rien d’aussi ambitieux.

1601593_10152652484972602_3864765384190557457_n(L’inauguration de la Philharmonie le 14 janvier 2015)

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On m’opposera – à juste titre – qu’une politique culturelle ne se résume pas à de grands projets présidentiels, comme des résurgences d’Ancien régime. Mais dans notre système de monarchie présidentielle, dénoncé par Jean-Luc Mélenchon, rien ne se décide ni ne s’entreprend sans l’impulsion du sommet de l’Etat.

Une architecture dépassée

Comme le rappelle Michel Guerrin (cf.supra)  « personne ou presque n’interroge ces lieux qui absorbent pourtant les quatre cinquièmes des budgets avant même de lever le petit doigt », personne ne fait, en effet, l’état des lieux de culture, d’une politique qui n’a guère changé dans ses fondamentaux depuis Malraux et ses Maisons de la Culture. De colloque en colloque, on s’est certes beaucoup interrogé sur les pratiques culturelles, les publics, sans que jamais on en tire d’autres conclusions que de pieuses promesses.

L’architecture institutionnelle de la Culture est aujourd’hui totalement inadaptée d’abord aux attentes et aux pratiques des citoyens, ensuite à l’organisation territoriale telle qu’elle se dessine depuis la loi NOTRe.

13445760_10153732374762602_7305182103276171635_n(Vue des fenêtres du Ministère de la Culture sur les colonnes de Buren)

Des perspectives, réforme ou révolution ?

Il est plus que temps de retracer des perspectives, de réformer (de révolutionner ?) les organisations et les structures, qui ne sont pas là pour préserver des droits acquis mais pour servir les pratiques et les attentes de nos concitoyens.

Il est plus que temps de redessiner une géographie des responsabilités : qui fait quoi ? et comment ? Entre l’Etat, les nouvelles régions, les départements, les métropoles, les communes.

Il est plus que temps de repenser l’usage de l’argent public, le nôtre, celui des contribuables, en matière de Culture. Est-ce la vocation de l’Etat et des collectivités publiques d’accompagner, voire de soutenir une industrie du loisir, du divertissement, dominée par les géants du Web ? Est-ce leur mission de surfer sur les modes, d’épouser les démagogies du temps ?

Il est plus que temps de reformuler l’idée généreuse de l’accès à la Culture partout et pour tous.

Je rencontrais ce jeudi des étudiants de l’institut des  Hautes Etudes de Journalisme de Montpellier, 20 ans de moyenne d’âge. Je leur ai posé plusieurs questions sur leurs pratiques culturelles et leurs réponses ne m’ont pas surpris.

A la question : Ecoutez-vous régulièrement de la musique ? Presque 100% de réponses affirmatives ! Pour cela, écoutez-vous régulièrement une chaîne de radio ? Réponse 0 %. C’est le régime unanime de la playlist sur les sites spécialisés.  Allez-vous au concert ? 80 % oui, une à deux fois par an lorsqu’il s’agit d’un événement, d’un chanteur, d’un groupe qu’on ne veut pas manquer. Mais jamais à un concert « classique ».

A la question : Allez-vous au cinéma ? Oui pour la quasi-totalité. Pourquoi allez-vous dans une salle alors que vous avez tout à disposition sur le Web ? Parce que ce sont des sorties entre amis, qu’on est bien ensemble avec les autres dans un lieu convivial.

Plus de culture virtuelle, plus de culture réelle

La réaction de ces jeunes dit à peu près tout des enjeux de l’époque : plus nous disposons de sources d’information, de divertissement, d’accès à toutes les dimensions de la science et de la culture – c’est le fabuleux avantage du Net – plus nous avons besoin, comme êtres humains, sociaux, de contact réel avec le savoir, les artistes, les interprètes, la culture qui se partage. Dans le domaine qui est le mien, j’en fais le constat tous les jours, le festival dont j’ai la charge fait le plein d’auditeurs, de spectateurs, qui se déplacent, parfois de loin, pour rencontrer, écouter, vibrer, apprendre, en vrai, en direct, alors qu’ils pourraient rester chez eux devant leur écran.

Il y a , dans toutes les couches de la population, dans toutes les classes d’âge, un besoin, un désir, une envie de Culture, qui peine parfois à s’exprimer, qui ne trouve pas toujours à s’assouvir dans l’offre qui est proposée (Le grand public).  

Mais pour répondre à ce besoin, il faut changer nos logiques de production et de diffusion de la culture.

Et commencer par le commencement : combien de lois sur l’éducation artistique, la culture à l’école  jamais suivies d’effet ? Une mesure simple, concrète, applicable partout et pour tous les écoliers de France : une heure de chant choral par semaine en CE 1 dans toutes les écoles. Tout y est : l’apprentissage de l’écoute, de la discipline, du respect du groupe, le partage d’une émotion musicale, un instrument que tout le monde possède et qui ne coûte rien – la voix -. De l’emploi pour des centaines, des milliers d’enseignants et de musiciens.

Autre idée simple, le principe de Lagardère (le chevalier !) : si tu ne viens pas à la Culture, c’est la Culture qui vient à toi. Les inégalités dans l’accès à la Culture restent criantes. Inégalités sociales, géographiques, même si, en matière muséale notamment, de vrais efforts ont été faits. J’avais, à Liège, usé d’une formule qui ne me semble pas périmée : porter la musique partout où elle peut aller, j’écrirais maintenant plutôt partout où elle est attendue.

En effet, s’il faut tout faire pour rendre les lieux de culture familiers au plus grand nombre,  il faut, dans le même mouvement, faire entrer la culture dans le cercle familier de ceux qui en sont les plus éloignés, les territoires ruraux, les petites villes. C’est très concrètement ce que fait depuis 2006 (à l’instigation de celui qui était alors le bouillonnant maire de Montpellier et président de la Région Languedoc-Roussillon Georges Frêche) le Festival Radio France Occitanie Montpellier : en juillet prochain, il se déploiera dans 56 communes et 65 lieux différents de la grande région Occitanie. En dix ans, on a pu mesurer combien la musique est désirée, attendue, aimée là où elle est trop rare parce que hors des circuits et des réseaux traditionnels de diffusion.

Un souhait, pas un voeu pieux : qu’on profite des quelques semaines qui restent avant l’élection présidentielle et les élections législatives pour remettre la Culture au coeur du débat ! Chiche.

 

 

 

 

 

 

 

 


Originaux

Vendredi soir j’étais à la Cité de la Musique pour une expérience originale, un projet comme toujours un peu fou de l’inclassable Hervé Niquet et de son Concert spirituel : la restitution d’un office à Saint Louis des Français de Rome

« Orazio Benevolo (1605-1672) fut d’abord enfant de choeur à l’église Saint-Louis des Français de Rome, avant d’en devenir le maître de chapelle. Il est l’auteur de nombreuses messes qui tantôt se situent dans l’héritage de Palestrina, tantôt s’aventurent sur des chemins plus novateurs. Pour ce concert, le chœur est réparti dans les balcons de la salle, autour du public, en référence à l’église romaine qui a connu la création de cette œuvre majestueuse. »

Expérience fascinante sur le plan sonore, puisqu’en effet nous, public, placé au centre de la salle, étions environnés par les musiciens et chanteurs répartis en huit groupes.

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Une expérience « polyphonique » que pourra revivre le public du Festival Radio France l’été prochain (les détails de l’édition 2017 sont annoncés le 10 mars prochain).

Samedi on apprenait la disparition d’un autre original : Jean-Christophe Averty. 

On a peine à imaginer que grâce à des talents aussi singuliers qu’Averty, un tel vent de liberté et  d’audace ait pu souffler sur la télévision et la radio publiques.

De la même génération qu’Averty, mais pas décidé à dételer, bien au contraire, Michel Legrand confirme qu’à 85 ans, il occupe une place originale dans la vie musicale. Et que, quand il décidé d’écrire de la musique « classique », il frappe fort et juste. Pour preuve, ce nouvel enregistrement (qui sort le 10 mars) écouté de bout en bout avec gourmandise :

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Le pianiste Legrand a encore de sacrés doigts, il connaît ses classiques – Messiaen, Ravel ne sont pas loin – et il confie au violoncelle d’Henri Demarquette une superbe élégie. Faut-il ajouter qu’ils bénéficient d’un accompagnement de grand luxe ?

Performance

Gainsbourg, Brassens, Brel, Barbara c’est la nostalgie d’un âge d’or de la chanson française, exploitée avec plus ou moins de bonheur par les interprètes d’aujourd’hui (au risque même de la trahison dans le cas de Patrick Bruel).

Quand Lambert Wilson a conçu l’idée d’un hommage à Yves Montand, certains ont dû penser qu’il s’y mettait à son tour. L’ambition était tout autre, comme l’exprime ce texte :

« Pourquoi Yves Montand? Pourquoi aujourd’hui? Vingt-cinq ans après sa disparition, que nous reste-t-il de lui?

Une silhouette longiligne et souple, vêtue de noir, les échos d’une voix reconnaissable entre mille, un vibrato particulier, un répertoire considérable, des rencontres avec les plus grands poètes et compositeurs de son temps, une longue carrière d’acteur de cinéma, un engagement politique, des femmes, Simone Signoret, Edith Piaf, Marilyn Monroe, une popularité immense.

J’ai demandé à Christian Schiaretti, le directeur du TNP de Villeurbanne de concevoir et de mettre en scène un spectacle en chansons autour de cette icône du XXème siècle. À partir des personnages qui l’auront accompagné, des rencontres qu’il aura faites pendant toute sa vie, nous tenterons d’esquisser, entre textes, poésies et musique, le portrait d’un homme qui, issu du monde ouvrier, et par la seule force de son ambition et de son talent, a su laisser derrière lui une réelle oeuvre : ce répertoire, précisément, dont il a été à l’origine.

Une trentaine de chansons arrangées par Bruno Fontaine, six musiciens sur scène, et un acteur qui chante évoquant, sans jamais vouloir l’imiter, un chanteur devenu acteur ». (Lambert Wilson, mars 2016)

J’étais dimanche soir à la première des trois soirées parisiennes de la tournée Wilson chante Montand. Dans la salle mythique du Trianon au pied de la butte Montmartre.

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Salle comble pour deux heures sans pause d’une performance époustouflante. Performance scénique d’un chanteur/acteur capable de tout, jouer, chanter, danser, dire (les beaux textes de Semprun sur Montand) à un rythme qui ne lui laisse aucun répit.

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Performance artistique, à aucun moment Wilson ne singe, n’imite Montand, il l’interprète, l’incarne, le fait vivre. La performance est aussi celle certes du metteur en scène Christian Schiaretti mais plus encore de l’homme-musique qu’est Bruno Fontaine (qui récidive après ses hommages à Barbara – Des histoires d’amour – et Bécaud – Nathalie et ses guides)

Chapeau bas les artistes ! Un spectacle à voir encore ce soir à Paris, puis en tournée.

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Fantastique Fantasio

On a rarement eu de mauvaises surprises dans la programmation de l’Opéra Comique du temps de Jérôme Deschamps (Du rire aux larmes). 

Olivier Mantei poursuit sur la même lancée victorieuse, il espérait inaugurer le théâtre rénové par ce Fantasio dont nous avions parlé il y a plus de deux ans. Raté pour la salle Favart – mais y a-t-il jamais eu, en France, un chantier terminé à temps ? – mais pari formidablement relevé pour cette nouvelle production qui a trouvé un beau refuge sur la scène du Châtelet (qui doit aussi fermer bientôt pour rénovation, vous suivez ?).

Les spectateurs du Festival de Radio France et les millions d’auditeurs qui, grâce à France Musique, ont pu entendre, dans le monde entier, le concert du 18 juillet 2015, avaient déjà admiré une partition du meilleur Offenbach, reconstituée par le grand spécialiste Jean-Christophe Keck, donnée dans une distribution éblouissante…

11219131_10153439694448194_6380105925159628429_n(Julie Depardieu en récitante, Marianne Crébassa en Fantasio, Omo Bello en Elsbeth le 18 juillet 2015 à Montpellier).

Sur la scène du Châtelet, on retrouve la révélation de cette version de concert, Marianne Crébassa, dans le rôle titre, ainsi que Jean-Sébastien Bou qui chantait déjà le prince de Mantoue, Loic Felix (Marinoni), Enguerrand de Hys (Facio) et toute une fine équipe de chanteurs, admirablement mis en scène par l’inventif et facétieux Thomas Jolly. Dans la fosse, Laurent Campellone tire des sortilèges de poésie de l’orchestre philharmonique de Radio France.

Mention spéciale pour le programme vendu au public. Un parfait exemple de pédagogie intelligente, comme on aimerait en lire plus souvent. D’abord toute l’aventure de la « fabrication » de ce Fantasio, le making of (Chroniques d’un opéra), des textes clairs, sans jargon pour spécialistes, très documentés sur le compositeur, l’ouvrage, Musset, l’Opéra comique, les interprètes… Exactement ce qu’il faut pour enrichir l’expérience du spectacle.

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Il faut donc courir voir ce Fantasio, ou le repérer sur CultureBox et sur France Musique !

Les soeurs aimées

Autant l’ouvrage consacré à Felicity Lott (voir Il nous faut de l’amour) m’avait laissé sur ma faim, autant celui que signe Renaud Machart relève le défi d’une biographie-interview documentée, qui évite l’anecdote futile.

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Le célèbre duo des soeurs pianistes Katia et Marielle Labèque fait pour la première fois l’objet d’une biographie… Il y a en effet beaucoup à dire sur ce singulier parcours double : les Labèque se produisent avec les plus grands orchestres internationaux, jouent des pianos anciens avec leurs amis baroqueux, Katia a un « band », fait des duos avec le chanteur Sting ou son compagnon David Chalmin (du groupe Red Velvet), Marielle s’en tient au duo avec sa grande soeur et à sa vie de couple avec son mari, le chef d’orchestre Semyon Bychkov.
Elles pourraient se contenter d’accumuler les cachets en jouant le Concerto de Poulenc et celui de Mozart, mais elles ne cessent, depuis leurs débuts, de commander des oeuvres. Leur coeur balance entre concertos avant-gardistes et oeuvres grand public. Mais l’essentiel est cette quête, cette envie farouche de nouveauté, ce constant renouvellement.
Illustré par des photographies rares, l’ouvrage de Renaud Machart nous fait entrer dans l’intimité de ce duo détonant (Présentation de l’éditeur)

Renaud Machart a l’honnêteté de reconnaître, dans sa préface, que sa relation avec les deux soeurs avait très mal commencé. Agacé par les extravagances du duo, il avait signé un papier méchant dans Le Monde, jusqu’à ce que, quelques années plus tard, il se ravise et leur découvre bien des talents cachés.

Bref, ce nouveau bouquin est passionnant, d’abord par la liberté de ton revendiquée par Katia et Marielle, la curiosité, l’appétit de découverte qui les caractérise depuis… si longtemps.

J’en ai encore eu deux magnifiques preuves ces dernières années. Lorsque j’avais interrogé le grand Philippe Boesmans dans la perspective du cinquantenaire de l’Orchestre philharmonique de Liège – la dernière commande faite par l’orchestre au compositeur belge remontait à…1980 ! – il m’avait spontanément dit vouloir écrire pour les soeurs Labèque. Et ce fut un petit bijou concertant qui fut créé le 5 mars 2011 !

Nous nous étions alors promis, Katia, Marielle et moi, de refaire très vite d’autres projets. Le 14 juillet 2015, les 30 ans du Festival de Radio France nous en offrirent l’occasion…

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Cette vidéo n’existe pas

Deutsche Grammophon publie un joli coffret constitué d’enregistrements récents, où les soeurs Labèque paraissent comme assagies, moins tentées par la pure virtuosité, d’autant plus émouvantes en particulier dans une Fantaisie de Schubert toute de retenue.

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L’imprononçable collection

En russe, il faut cinq lettres pour le nommer : Щукин, en français il en faut onze : Chtchoukine. Depuis l’inauguration de l’exposition-événement qui lui est consacrée à la Fondation Louis Vuitton, je n’ai entendu personne prononcer correctement le nom du collectionneur russe, même les journalistes spécialisés. Il est vrai que l’alphabet russe compte plusieurs lettres… qui n’ont pas d’équivalent dans notre alphabet latin, notamment les chuintantes  (ч = tch, ш = ch et Щ que faute de mieux on transcrit par chtch, alors qu’il suffit de redoubler d’intensité dans la prononciation de ch, comme on le ferait naturellement en incitant fortement quelqu’un à se taire : chchchut !).

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Je craignais l’affluence. En choisissant la fin d’après-midi (avant un concert) je l’ai évitée et j’ai pu tranquillement admirer une collection en effet incroyable, magnifiquement disposée dans le bâtiment de Frank Gehry que je découvrais par la même occasion.

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Le personnage et sa collection sont extraordinaires, à tous points de vue. On connaît la plupart des chefs-d’oeuvre que Chtchoukine a rassemblés, on les avait vus pour beaucoup dans les musées Pouchkine de Moscou et de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Mais l’émotion vous submerge de les voir ici superbement exposés, dans des salles (11) hautes et vastes, thématiques (Matisse, Gauguin, Monet, Picasso, les Russes…), où l’on surprend de jeunes guides parler en termes clairs et gourmands des peintres et de leurs toiles.

img_6629(Xan KROHN, Portrait de Sergei Chtchoukine, 1915)

img_6633Dans la deuxième salle, on est convié à un film-performance absolument remarquable de Peter Greenaway et Saskia Boddeke sur l’amitié qui lia Chtchoukine et Matisse.

img_6632(Van Gogh, Portrait du docteur Rey, 1889)img_6631(Cézanne, Le fumeur à la pipe, 1902)

Exceptionnelle cette exposition l’est non seulement par la quantité et la qualité des chefs-d’oeuvre de peintres connus et reconnus, mais aussi par quelques pièces d’artistes russes qui doivent leur formation, leur initiation à la modernité à la fréquentation du collectionneur et de son palais-musée de Moscou.

img_6648(Alexandre Rodtchenko, Composition, 1916)

img_6650(Lioubov Popova, Construction, 1920)

img_6652(Nadejda Oudaltsova, La cruche jaune, 1913)

img_6654(Kazimir Malevitch, La femme au rateau, 1932)

Une exposition à voir absolument ! Réservation en ligne conseillée, tarifs très abordables (de 5 à 10€ l’entrée), seul point négatif, difficile de se restaurer sur place – surtout lorsque, comme hier soir, le minuscule coin-restaurant est privatisé ! -.

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Comme un bonheur arrive rarement seul, le récital donné par Lukas Geniušas à l’auditorium de la Fondation a achevé de rendre la soirée inoubliable. Les deux cahiers d’Etudes de Chopin et quelques bis, pas moins. Une sacrée personnalité ! Un nouveau rendez-vous prévu à Montpellier l’été prochain…

Un vieux festival

Ils ne sont pas si nombreux les festivals qui peuvent se targuer d’en être à leur 69ème édition ! C’est le cas de celui de Besançon. Qui s’achève à la fin de cette semaine et qui accueillait hier et aujourd’hui un orchestre, un chef et un soliste qui me sont particulièrement chers, l’OPRL, Christian Arming et Tedi Papavrami.

14355798_10154007850158247_5277474715835804185_n(Photo OPRL/Facebook)

Pour les Liégeois, c’est un retour dans la capitale franc-comtoise, très exactement 14 ans après un concert Beethoven dirigé par Louis Langrée (le 14 septembre 2002) avec Ning Kam, Vitali Samochko et David Cohen dans le Triple concerto !

J’ai trois autres souvenirs personnels de Besançon, 1991, 1992, 1995, mais liés non pas directement au Festival mais au Concours international de jeunes chefs d’orchestre. 

Comme producteur « responsable de la musique symphonique » (sic) de la Radio suisse romande, j’étais évidemment directement intéressé par les activités de ce concours, qui avait jadis distingué des chefs comme Seiji Ozawa (et plus récemment Kazuki Yamada ou Lionel Bringuier). 

En 1991, j’étais venu de Genève assister à la finale, trois concurrents, mais un seul qui, dès son entrée sur scène, sans qu’il ait encore dirigé une seule note, montrait qu’il était chef, ce sentiment imperceptible, indéfinissable, mais que tous les musiciens d’orchestre connaissent bien. Ils savent immédiatement reconnaître celui qui est.. ou n’est pas le chef, à tous les sens du terme ! En l’occurrence ce fut bien lui, George Pehlivanian, qui remporta un 1er prix à l’unanimité. Le public liégeois se rappelle encore cette boule d’énergie au pupitre de l’OPRL, la dernière fois c’était pour le festival Rachmaninov de février 2013 (lire ce papier enthousiaste de Jean-Marc Onkelinx : Festival Rachmaninov).

L’année suivante, 1992, je reçus une invitation à faire partie du jury du Concours ! Quel honneur, quelle responsabilité aussi ! Et quelle expérience passionnante. Voir tous ces jeunes chefs répéter, prendre leurs marques (ou pas), captiver ou au contraire lasser le jury, et puis voir un talent se révéler, sortir de sa chrysalide, un très grand souvenir. De surcroît le jury était présidé par le très distingué et délicieux Alexander Gibson, lui-même ancien lauréat du Concours.

J’ai retrouvé par hasard le compte-rendu de l’Humanité de la finale de ce concours 1992 : Cela s’est joué entre un Belge, un Chinois, un Italien…

On ne sait pas trop ce qu’il est advenu du premier, en revanche le deuxième nommé a fait depuis un beau parcours, illustré encore cet automne par la parution de ce magnifique livre-disque, enregistré « sur le vif » le 24 juillet 2015 au Festival de Radio France Montpellier (CHOC de Classica)

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En 1995, je reçois une nouvelle invitation à siéger au Concours. Entre-temps je suis devenu directeur de France Musique (depuis l’été 1993), une absence d’une semaine de Paris n’est pas très bien vue par mes patrons de Radio France, mais le prestige du concours, etc… Cette année-là le jury est présidé par John Nelson. Personne parmi les candidats ne se détache vraiment, certains ne sont pas prêts – c’est le cas du fils d’un chef d’orchestre français, qui depuis a pris un bel envol, mais à qui John Nelson et d’autres membres du jury avaient dû expliquer amicalement qu’il devrait mûrir et s’aguerrir ). Un premier prix est attribué à un jeune Japonais, dont je n’ai plus jamais entendu parler depuis…

C’est finalement le lot de tous les concours, qui ne sont jamais une garantie de carrière pour les lauréats, mais qui, parfois, révèlent d’authentiques talents. Et pour qui a, comme moi, eu la chance de siéger dans plusieurs jurys, c’est sans doute l’expérience la plus enrichissante sur le plan artistique et humain. On ne voit plus jamais les artistes de la même manière, on mesure le courage, l’énergie, l’abnégation qu’il faut à un jeune musicien, au-delà de ses qualités musicales, d’abord pour affronter ces compétitions inhumaines, ensuite pour se lancer dans une carrière complètement aléatoire.

Le discours d’un roi

Une semaine après la France, nos amis belges célèbrent aujourd’hui leur fête nationale. Dans la douleur du terrible souvenir des attentats du 22 mars. Le roi Philippe a prononcé hier soir une allocution tout sauf convenue ou banale. Un grand discours, qu’on aurait aimé entendre de la part de nos responsables politiques français ces derniers jours. Un message de courage et d’espoir : Le discours du roi des Belges.

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Comme si l’histoire se jouait des agendas et des souvenirs, c’est ce même 22 mars 2016 que j’avais vu pour la dernière fois sur scène Natalie Dessay, dans un rôle étonnant sur la scène du Châtelet : Une tragédie, une Passion.

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Quatre mois plus tard, je retrouvais Natalie Dessay hier soir à Montpellier, venue chanter quelques Lieder de Mendelssohn avec son partenaire Philippe Cassard, au milieu d’un concert de l’Orchestre de chambre de Paris tout entier voué au compositeur du Songe d’une nuit d’été. 

13709822_10153801301112602_6805704933239361760_n(de gauche à droite, Douglas Boyd, Philippe Cassard, Natalie Dessay, Jean Pierre Rousseau)