L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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Mariss Jansons : la grande tradition

On a appris la disparition la nuit dernière de Mariss Jansons, à l’âge de 76 ans. Sa santé lui avait plusieurs fois joué des tours et l’avait contraint, dès la cinquantaine, à parfois restreindre son activité.

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Il était encore à Paris il y a un mois avec son orchestre de la Radio bavaroise, affaibli, après quatre mois d’interruption complète (lire Pour Chostakovitch). Je n’avais pas pu assister aux concerts que le chef avait donnés ces derniers mois à Paris.  Mon dernier souvenir remonte à mars 2018 au Théâtre des Champs Elysées (Grand écart) : 

« Programme finalement moins conventionnel que d’ordinaire surtout pour un orchestre en tournée : 1ère symphonie « Le printemps » de Schumann en première partie, Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, et l’une des dernières oeuvres – pas la plus essentielle, de Leonard Bernstein – centenaire oblige – son Divertimento pour orchestre.

C’est une pure jouissance que d’écouter un orchestre à la sonorité si fondue, chaleureuse,   méridionale si on ose le cliché – mais Munich et la Bavière ont toujours été le « sud » des terres germaniques. Surtout quand Mariss Jansons  gomme les aspérités de partitions qu’il dirige comme de vastes paysages élégiaques, un traitement qui convient à Schumann, nettement moins à Bernstein qui prend un coup de sérieux que l’auteur de West Side Story n’imaginait sans doute pas (l’ouverture de Candide en bis confinait au contre-sens). »

Mariss Jansons est un chef que j’ai découvert et aimé tôt dans sa carrière. D’abord par le disque, son intégrale des symphonies de Tchaikovski avec l’orchestre philharmonique d’Oslo (dont il fut le directeur musical de 1979 à 2002) chez Chandos, vite devenue une référence.

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Mais dès 1988 en concert à la Chapelle Corneille de Rouen, avec Oslo, et en soliste, une Marilyn Horne qui m’avait bouleversé dans les Kindertotenlieder de Mahler. Jansons dirigeait la Symphonie fantastique de Berlioz. Plus tard il l’enregistrera à Amsterdam et ce sera la version qui triomphera de l’écoute anonyme de l’émission Disques en Lice (sur Espace 2).

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Je me rappelle encore un concert exceptionnel, au début des années 90, à Genève, au Victoria Hall, avec l’orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg, en très grand apparat (20 premiers violons !). Et un bis fétiche du chef letton, le modeste menuet du quintette opus 11 n°5 de Boccherini, joué à plein orchestre !

Une autre fois, ce fut à Lucerne, en 2008 je crois, dans la grande salle du KKL (Kongress- und Kulturhalle Luzern), la 3ème symphonie de Bruckner avec le Concertgebouw d’Amsterdam, et un sentiment – partagé par plusieurs amis dans la salle – d’une belle machine tournant un peu à vide, comme si le chef ne savait quel parti prendre.

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On sera indulgent pour les trois concerts de Nouvel an qui lui furent confiés par les Wiener Philharmoniker en 2006, 2012 et 2016. Rien de déshonorant, mais comme une évidence de deux univers peu compatibles.

Pourtant avec les Viennois, il donnera l’une des plus belles 5ème symphonie de Chostakovitch,

première étape d’une intégrale qui compte parmi les références.

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Et puis l’intégrale Rachmaninov la plus chère à mon coeur (même si, isolément, Kondrachine ou Svetlanov me marquent plus encore). Et avec le philharmonique de Saint-Pétersbourg, où il a tout appris auprès de son propre père et de l’intimidant Mravinski.

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Dans le répertoire germanique, Mariss Jansons a quelques belles réussites à son actif. Des Brahms généreux, élégiaques chez Simax

et une intégrale des symphonies de Beethoven captée en concert (chaque symphonie étant précédée d’une création)

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Dans ses postes successifs au Concertgebouw d’Amsterdam et à l’orchestre de la Radio bavaroise, Mariss Jansons a beaucoup réenregistré, redonné en concert, des oeuvres qu’il a servies dès le début de sa carrière. Effet de l’âge ou de la maladie, les remake, malgré la somptuosité des orchestres, sont souvent moins passionnants que les premiers jets, les tempi alentis, les accents gommés.

Mais ce que les musiciens qui ont travaillé avec lui, le public qui l’a suivi tout au long de ces belles années, retiennent de Mariss Jansons, c’est la bonté, la bienveillance, la modestie d’un chef qui ne s’est jamais vécu ni posé en star des podiums. Mais comme l’humble héritier d’une longue tradition de grands serviteurs de la Musique.

 

Journal 22/09/19 : Wayenberg, Rouse

Christopher Rouse (1949-2019)

Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Cincinnati et Louis Langrée ont dû apprendre la nouvelle avec une particulière émotion. Le compositeur américain Christopher Rouse, dont ils ont commandé et vont créer la 6ème symphonie le 19 octobre 2019, est décédé le 21 septembre.

Je trouve cette interview récente du compositeur, et ses réponses ne manquent pas d’intérêt :

J’ai découvert la musique de Rouse il y a déjà une vingtaine d’années par le disque.

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Sans vouloir offenser la mémoire du récent disparu, je dois tout de même confesser qu’à l’instar de nombre de ses confrères américains, Rouse écrit une musique bien ficelée, pas désagréable à entendre, mais bien peu originale.

 

Le Hollandais de Paris

Il est né à Paris le 11 octobre 1929, il y est mort à moins d’un mois de son 90ème anniversaire, le 17 septembre. Le pianiste Daniel Wayenberg était pourtant néerlandais, et bien oublié du public parisien.Yves R

Je ne l’ai jamais entendu sur scène (Yves Riesel l’avait, je crois, invité dans sa première saison des Concerts de Monsieur Croche, mais Wayenberg n’avait pu assurer cet engagement), mais c’est un pianiste dont j’ai thésaurisé les disques à chaque fois que j’en trouvais, souvent dans les magasins de seconde main, ou sous des étiquettes plus ou moins fantaisistes. Je me souviens avoir demandé jadis à un vendeur de la FNAC ce qu’il avait de Daniel Wayenberg, il m’avait répondu en me prenant de haut : «  Vous parlez bien sûr de Weissenberg ? Wayenberg, ça n’existe pas »…

On ne trouve plus guère ces disques, sauf au sein de coffrets imposants.

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Mais sur Youtube on tombe sur de véritables pépites, comme ce 3ème concerto de Prokofiev capté en 1957, Rafael Kubelik dirigeant l’Orchestre National.

ou cette Rhapsodie Paganini de Rachmaninov donnée au Concertgebouw d’Amsterdam en 1971 sous la direction de Karel Ancerl (disponible dans le superbe coffret édité à l’occasion des 125 ans de l’orchestre hollandais, voir détails ici : CONCERTGEBOUW 125)

De Rachmaninov encore cette étonnante version du 2ème concerto à deux pianos donnée il y a un an…tout comme Islamey de Balakirev. 

Peut-on rêver ? Que Warner réédite le fonds EMI de la discographie de Daniel Wayenberg !

Les sans-grade (XI) : Anatole Fistoulari

Lorsque j’ai lu pour la première fois son nom sur une pochette de disque, j’ai pensé que c’était un pseudonyme à consonance médicale, ou un ami du professeur Tryphon Tournesol dans Tintin : Anatole Fistoulari, c’est bien son prénom, c’est bien son vrai nom, est un chef d’orchestre russe, né à Kiev en 1907, mort à Londres en 1995.

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Anatole Grigorievich Fistoulari fait sensation en dirigeant à l’âge de sept ans, de mémoire, la symphonie «Pathétique» de Tchaïkovski. A Odessa la critique salue  «une mémoire indescriptible, un sens rythmique extraordinaire et une volonté irrésistible, inconnue chez un enfant de son âge, qui en font un maître à part entière de l’orchestre et annoncent ‘un grand artiste ».

À 13 ans, en 1920, il dirige Samson et Dalila de Saint-Saëns à l’Opéra royal de Bucarest. En Allemagne il bénéficie des encouragements d’Arthur Nikisch. En 1933, il est engagé pour diriger une série de représentations d’opéra avec Chaliapine. À la première répétition de Boris Godunov, la célèbre basse russe déclare: «Je chante Boris Godunov depuis quarante et un ans, mais c’est la première fois que je dis bravo au chef dès la première répétition». On fait au jeune homme le compliment : «Si vous avez pu suivre Chaliapine, vous pourrez suivre n’importe qui».

L’association particulière de Fistoulari avec le ballet se manifeste avec les Ballets russes de Massine à Monte-Carlo. S’ensuivent des tournées à Londres (Drury Lane et Covent Garden), en Amérique (au Met de New York et dans soixante-cinq autres villes) et en Europe.

Au début de la guerre, Fistoulari s’enrôle dans l’armée française mais est reconnu invalide en 1940 et s’enfuit en Angleterre. Arrivé sans le sou, il vend sa montre pour faire le trajet de Southampton à Londres. Il y rencontre une autre réfugiée, Anna, la deuxième fille de Mahler. Ils se marient le 3 mars 1943 et leur fille Marina naît le 1er août suivant. Anna et Anatole se séparent au début des années 50 – en 1952, Anna vit en Californie – Le mariage ne sera dissous qu’en 1956..

En 1941, Fistoulari dirige une série de représentations très acclamées – plus de 200, dont une tournée en province – de la Foire de Sorotchintsi de Moussorgski. Il dirige son premier concert symphonique en Angleterre en mars 1942. Ida Haendel en est la soliste. Le 24 octobre 1943, il donna la première britannique de la Sixième symphonie de Chostakovitch. I

Cette même année, Fistoulari est nommé chef principal du London Philharmonic Orchestra avec un contrat qui prévoit qu’il dirige 120 concerts au cours de sa première saison. Perspective irréaliste ! Avec un répertoire principalement d’opéra et de ballet , le chef en est réduit à une étude superficielle des partitions. Son contrat n’est pas renouvelé. Le livret du 50e anniversaire de l’orchestre en 1982 omet son nom de la liste des chefs principaux. La seule référence à Fistoulari qu’indique le site du LPO est celle de la première de Chostakovitch.

En 1956, Adrian Boult devenu le patron du London Philharmonic invite son malheureux prédécesseur à partager la première tournée de l’orchestre en Union soviétique.

Malgré l’échec de son mandat de chef de la LPO, Fistoulari reste en Angleterre et devient citoyen britannique en 1948. Il forme un orchestre de cachetiers, le London International Orchestra (!)  avec lequel il effectue une tournée des provinces. En dehors de cela, il n’avait plus de poste permanent.

Il va ensuite fréquenter régulièrement les studios d’enregistrement : EMI,  Decca, Mercury, Everest, Vanguard, MGM, Remington. Les directeurs artistiques le cantonnent à ce qui a fait sa réputation : les ballets, la musique russe. C’est un fantastique accompagnateur : Kempff, Milstein, Ricci, Curzon, Elman, Earl Wild

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Rarement entendu un tel souffle, autant de détails orchestraux, dans le premier concerto de Tchaikovski…

Et que dire de cette exceptionnelle version du concerto de Brahms où l’archet de Nathan Milstein trouve un complice à sa hauteur !

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Trop peu d’enregistrements symphoniques ! On le regrette d’autant plus quand on écoute par exemple ce disque de Rhapsodies hongroises de Liszt magnifiquement captées à Vienne en 1958.

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Mais ce qu’on doit impérativement connaître de l’art d’Anatole Fistoulari, ce sont ses enregistrements des grands ballets, Giselle, Sylvia et surtout les Tchaikovski. Il y est impérial.

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Pour chacun des trois ballets de Tchaikovski, il y a plusieurs versions : au début des années 60 de très larges extraits, d’abord du Lac des cygnes, somptueusement enregistrés au Concertgebouw d’Amsterdam, et à peu près en même temps, de La Belle au bois dormant avec le London Symphony, naguère couplés à l’un des Casse-Noisette d’anthologie de Dorati.

Ont été récemment édités dans la collection Eloquence de Decca :

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Son dernier enregistrement – 1973- le Lac des cygnes (intégral) de Tchaikovski avec l’orchestre de la radio néerlandaise est disponible dans la série Phase 4 de Decca. A connaître absolument !

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Neeme le Russe

C’était un programme immanquable, de ceux qui font honneur à ceux qui les décident comme à ceux qui les interprètent. Deux symphonies russes, pas inconnues certes, mais peu fréquentes au concert, et encore moins assemblées : la Première symphonie de Rachmaninov et la Sixième symphonie de Chostakovitch. 

Et c’était le concert annuel de Neeme Järvi à la tête de l’Orchestre National de France, à l’Auditorium de la maison de la radio, hier soir.

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L’homme accuse la fatigue de l’âge, mais le chef fait remonter à ma mémoire les prodigieux souvenirs que j’ai déjà racontés ici (Dans la famille Järvi le père). Les critiques pourront ergoter, quelques baisses de tension, quelques imprécisions dans l’orchestre, mais ce sont broutilles en regard du souffle, de l’inspiration, du sens du récit qui caractérisent l’art du grand chef estonien.

Et quel son ce diable d’homme obtient du National, alors qu’on sait que les répétitions ont été chiches ! quelle rondeur, quelle chaleur, quelle virtuosité des cordes, quel équilibre entre les pupitres ! A la fin du concert, ce sentiment si bienfaisant d’avoir partagé un moment exceptionnel de musique (concert à réécouter sur Francemusique.fr)

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Je me réjouis d’accueillir Neeme Järvi et son orchestre national d’Estonie en juillet prochain au Festival Radio France.

Neeme Järvi, ce sont des souvenirs liés à l’Orchestre de la Suisse romande, comme je l’ai raconté.

Les deux oeuvres au programme d’hier soir sont aussi liées à la formation genevoise (qui célèbre son centenaire), à deux souvenirs personnels.

J’ai raconté ici (Wiener Walterdans quelles circonstances j’avais demandé au chef viennois Walter Weller (1939-2015) de diriger la 1ère symphonie de Rachmaninov à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, vingt ans après l’avoir enregistrée pour Decca. Un enregistrement méconnu, qui reste pour moi une référence :

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Etrangement, Neeme Jârvi qui est à la tête d’une discographie considérable, exceptionnelle (lire L’aventure d’une vie)  n’a jamais (ou pas encore !) enregistré cette 1ère symphonie.

Quant à la 6ème symphonie de Chostakovitch, c’est encore avec l’OSR que j’ai pu la programmer et l’entendre pour la première fois en concert ! Je me rappelle encore cette séance du comité de programmation de l’orchestre, présidé par Armin Jordan, lors duquel j’avais suggéré un programme qui me semblait original et cohérent, avec Les Fresques de Piero della Francesca de Martinu, les Chants et danses de la mort de Moussorgski (interprétés par Paata Burchuladze), et cette 6ème de Chostakovitch. Plusieurs membres dudit comité de se récrier, pas assez « grand public », deux oeuvres du XXème siècle ô horreur, même avec un soliste vedette ! Armin Jordan, qui devait diriger ce programme, trancha : « Je ne connais pas ni le Martinu, ni le Chostakovitch, mais si Jean-Pierre le propose, je suis son idée et je dirigerai ce programme ».  Point final ! Et le jour venu, devant un Victoria Hall comble (preuve que le public est toujours plus intelligent que les programmateurs frileux !), Armin Jordan dirigea l’un de ses plus beaux concerts !

Nombreuses belles versions de cette « petite » symphonie de 1939, coincée entre la célèbre 5ème et la monumentale 7ème, première « symphonie de guerre » de Chostakovitch.

Une rareté, malheureusement pas rééditée, mais qu’on peut encore trouver avec un peu de chance, un « live » de Kondrachine (Le Russe oublié) avec le Concertgebouw

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Evidemment l’intégrale de Kondrachine reste la référence :

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Et dans ce DVD Leonard Bernstein capté en concert avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, fait un parallèle lumineux entre cette 6ème de Chostakovitch et la 6ème de Tchaikovski. Il voit dans Chostakovitch un miroir inversé de la « Pathétique » : la dernière symphonie de Tchaikovski s’achève sur un long adagio lamentoso, la 6ème symphonie de Chostakovitch s’ouvre sur un poignant largo, se poursuit par un allegro sarcastique et se termine dans une atmosphère de fête foraine par un presto irrésistible

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Chefs en boîtes

Ils n’ont en commun que leur proximité sur les rayons des disquaires en cette fin d’année. Deux chefs, deux générations, et des visions aussi éloignées que possible des répertoires qu’ils ont l’un et l’autre abordés.

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J’ai eu la chance de voir une fois Sergiu Celibidache (1912-1996 / prononcer : Tché-li-bi-da-ké) en répétition et en concert à Lucerne en 1974 (La découverte de la musique). Impressionnant.

A l’époque où Karajan, Bernstein, Maazel enregistraient à tour de bras, Celibidache faisait figure d’exception, en refusant le studio. C’est dire si lorsque, au mitan des années 2000, EMI commença à éditer, avec l’accord du fils du chef d’orchestre, les bandes radio des concerts captés avec l’orchestre philharmonique de Munich, ce fut vécu comme un événement. Puis cet héritage fut regroupé en plusieurs coffrets, et voici que Warner propose la totalité de ces publications en un seul boîtier élégant et bon marché.

Je suis personnellement beaucoup revenu de l’excitation éprouvée à découvrir ces enregistrements à leur publication. Certes le travail d’orchestre est admirable – c’est peu dire que Celibidache se montrait tout aussi passionnant qu’intraitable en répétition, comme on peut le voir ci-dessous -, certes l’invraisemblable étirement des tempi peut séduire dans Bruckner ou Les Tableaux d’une exposition. Mais c’est souvent insupportable dans des oeuvres qui devraient pétiller, bouger, avancer (les classiques Haydn, Beethoven, les ouvertures de Rossini, Mendelssohn, etc.)

Détails du coffret à voir sur bestofclassic : Celibidache à Munich.

Autre chef à l’honneur en cette veille de Noël, Riccardo Chailly, 65 ans cette année.

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Un copieux coffret de 55 CD qui reprend la quasi-totalité des enregistrements symphoniques faits pour Decca par le chef italien. A ce prix (moins de 100 €) c’est une aubaine ! Détails à voir ici : Chailly symphonique

Comment exprimer un point de vue sur ce chef ? En concert, comme au disque, je n’ai jamais éprouvé le grand frisson, celui qui vous saisit lorsqu’on a le sentiment d’être en présence d’une interprétation, d’un interprète d’exception, unique, incomparable. Je connais les Beethoven, les Brahms (la 2ème version avec Leipzig), les Mendelssohn, je n’ai jusqu’alors prêté qu’une oreille et un intérêt distraits à ses cycles Mahler ou Bruckner. Je n’ai pas non plus le souvenir que la critique ait été, sauf exceptions, beaucoup plus enthousiaste que moi.

Fille de l’Elysée

On me taxera (le mot est à la mode !) d’incorrigible optimisme, de douce rêverie, si, à la veille d’une journée qu’on ne cesse de nous présenter comme celle de tous les dangers, j’ose en appeler à la fraternité, me mettant dans les pas, les vers et les notes de Schiller et Beethoven.

Souvenez-vous, c’était aux accents de la 9ème symphonie de Beethovenque le président de la République tout juste élu était venu saluer la foule qui se pressait dans la cour du Louvre. Les accents seulement, les paroles manquaient. Elles n’en prennent que plus de relief dix-huit mois après : Ô joie…. Fille de l’Elysée

Freude, schöner Götterfunken
Tochter aus Elysium,
Wir betreten feuertrunken,
Himmlische, dein Heiligtum!
Deine Zauber binden wieder
Was die Mode streng geteilt;
Alle Menschen werden Brüder,
Wo dein sanfter Flügel weilt.

Wem der große Wurf gelungen,
Eines Freundes Freund zu sein;
Wer ein holdes Weib errungen,
Mische seinen Jubel ein!
Ja, wer auch nur eine Seele
Sein nennt auf dem Erdenrund!
Und wer’s nie gekonnt, der stehle
Weinend sich aus diesem Bund!

Freude trinken alle Wesen
An den Brüsten der Natur;
Alle Guten, alle Bösen
Folgen ihrer Rosenspur.
Küsse gab sie uns und Reben,
Einen Freund, geprüft im Tod;
Wollust ward dem Wurm gegeben,
und der Cherub steht vor Gott.

Froh,
wie seine Sonnen fliegen
Durch des Himmels prächt’gen Plan,
Laufet, Brüder, eure Bahn,
Freudig, wie ein Held zum Siegen.

Seid umschlungen, Millionen!
Diesen Kuß der ganzen Welt!
Brüder, über’m Sternenzelt
Muß ein lieber Vater wohnen.
Ihr stürzt nieder, Millionen?
Ahnest du den Schöpfer, Welt?
Such’ ihn über’m Sternenzelt!
Über Sternen muß er wohnen.

Joie ! Joie ! Belle étincelle divine,
Fille de l’Elysée,
Nous entrons l’âme enivrée
Dans ton temple glorieux.
Ton magique attrait resserre
Ce que la mode en vain détruit ;
Tous les hommes deviennent frères
Où ton aile nous conduit.

Si le sort comblant ton âme,
D’un ami t’a fait l’ami,
Si tu as conquis l’amour d’une noble femme,
Mêle ton exultation à la nôtre!
Viens, même si tu n’aimas qu’une heure
Qu’un seul être sous les cieux !
Mais vous que nul amour n’effleure,
En pleurant, quittez ce choeur !

Tous les êtres boivent la joie,
En pressant le sein de la nature
Tous, bons et méchants,
Suivent les roses sur ses traces,
Elle nous donne baisers et vendanges,
Et nous offre l’ami à l’épreuve de la mort,
L’ivresse s’empare du vermisseau,
Et le chérubin apparaît devant Dieu.

Heureux,
tels les soleils qui volent
Dans le plan resplendissant des cieux,
Parcourez, frères, votre course,
Joyeux comme un héros volant à la victoire!

Qu’ils s’enlacent tous les êtres !
Ce baiser au monde entier !
Frères, au-dessus de la tente céleste
Doit régner un tendre père.
Vous prosternez-vous millions d’êtres ?
Pressens-tu ce créateur, Monde ?
Cherche-le au-dessus de la tente céleste,
Au-delà des étoiles il demeure nécessairement.

Une 9ème de Beethoven historique, dirigée par Leonard Bernsteinaprès la chute du mur de Berlin. Le mot Freude (joie) avait été remplacé par Freiheit (liberté). Il commence comme le beau mot français de Fraternité.

Le mensuel Classica n’a pas hésité à relever le défi de comparer à l’aveugle des dizaines de versions du chef-d’oeuvre de Beethoven.

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Yannick Millon, Jean-Charles Hoffelé et le compositeur Patrick Burgan, nous livrent d’abord une passionnante analyse de la discographie pléthorique de l’oeuvre, en ne retenant que les versions en stéréo. Et le résultat de leur écoute comparée est pour le moins inattendu, tant il s’éloigne des « références » toujours avancées. Ce classement me plaît beaucoup, notamment la première place : un chef – Hans Schmidt-Isserstedt – auquel je consacrerai bientôt un portrait discographique, un orchestre qui « respire » naturellement Beethoven. Mais la suite est tout aussi captivante.

 

71dBai-6wuL._SL1411_(Decca 1965, Hans Schmidt-Isserstedt, Orch.phil.Vienne, Joan Sutherland, Marilyn Horne, James King, Martti Talvela)

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(Bis 2006, Osmo Vänskä, orchestre du Minnesota, Helena Juntunnen, Katarina Karneus, Daniel Norman, Neal Davies)

81MGY2iBPuL._SL1420_

(Decca 1969, Eugen Jochum, Concertgebouw Amsterdam, Liselotte Rebmann, Anna Reynolds, Karl Ridder, Gerd Feldhoff)

812Brw+ZYOL._SL1395_(Deutsche Grammophon 1962, Herbert von Karajan, orch.phil.Berlin, Gundula Janowitz, Hilde Rössel-Majdan, Waldemar Kmentt, Walter Berry)

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(Deutsche Grammophon 1957, Ferenc Fricsay, orch.phil.Berlin, Irmgard Seefried, Maureen Forrester, Ernst Haefliger, Dietrich Fischer-Dieskau)

71PHDuz6qiL._SL1417_

(Warner 1991, Nikolaus Harnoncourt, orchestre de chambre d’Europe, Charlotte Margiono, Birgit Remmert, Rudolf Schasching, Robert Holl)

71Uh-f6-RoL._SL1500_

(Sony 1961, George Szell, orch. Cleveland, Adele Addison, Jane Hobson, Richard Lewis, Donald Bell)

71PECzzfAiL._SL1400_(Archiv/DGG 1992, John Eliot Gardiner, orchestre Révolutionnaire et Romantique, Luba Orgonasova, Anne Sofie von Otter, Anthony Rolfe-Johnson, Gilles Cachemaille)