Dans L’exception, je me remémorais l’extraordinaire ouverture de l’édition 2019 du festival de Radio France avec Neeme Järvi et l’orchestre national d’Estonie.
Je n’ai pas besoin d’aller chercher très loin dans la surabondante discographie du chef estonien pour trouver des musiques évocatrices de fraicheur, voire de froidures, sentimentales comme météorologiques. Neeme Järvi a particulièrement bien servi la musique de Prokofiev (Chandos aurait été bien inspiré de regrouper tous ces enregistrements en un seul coffret, et pas seulement les sept symphonies)
La Dame de pique
En 1936, Prokofiev écrit une musique pour un film de Mikhaïl Romm, qui ne sera jamais réalisé, sur la célèbre nouvelle de Pouchkine, La Dame de pique
Guennadi Rojdestvenski – comme il l’a fait pour Chostakovitch – en tirera une suite « Pushkiniana«
Suite de valses
Dix ans plus tard, désoeuvré après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Prokofiev réalise une suite de valses, son opus 110, à partir de trois de ses partitions, son opéra Guerre et Paix, la musique de Lermontov, un film soviétique de 1943, et son ballet Cendrillon.
Au hasard d’un disque au titre un peu banal, mais dont le contenu ne l’est pas, comme toujours avec Neeme Järvi, on découvre cette charmante valse du compositeur letton Emīls Dārziņš (1875-1910).
Et toujours humeurs et rumeurs du moment dans mes brèves de blog !
J’ai eu la chance d’entendre ce lundi soir à Colmar une magnifique version de concert du chef-d’oeuvre de Grieg, Peer Gynt, dirigée par Alain Altinoglu à la tête de son formidable orchestre de la Monnaie (lire sur Bachtrack : Les promesses tenues d’Alain Atinoglu à Colmar).
Ce n’est pas la première fois, loin de là, que j’évoque dans ce blog, la discographie de Peer Gynt.
Il y a un tropisme particulier des chefs britanniques pour Grieg.
à commencer par le plus jeune, Edward Gardner, qui a été dix ans aux commandes de l’orchestre de Bergen, chez Edvard Grieg donc, Ed Gardner que j’ai été si heureux d’inviter à Liège dans ses premières années
Et puis il y a celui qui m’a révélé cette partition dans sa presque totalité, l’admirable Thomas Beecham
Et encore John Barbirolli et sa version presque « authentique » (Hardanger compris)
Et puis il y a cette découverte récente, un chef que je trouvais de second rang, Jeffrey Tate, à qui on avait confié rien moins que l’orchestre philharmonique de Berlin pour une version qui, de bout en bout, captive et surprend
Et toujours à suivre mes brèves de blog(abonnez-vous pour n’en manquer aucune, c’est gratuit !)
Faut-il prendre prétexte du cinquantenaire de sa mort, le 4 décembre 1976, pour célébrer Benjamin Britten ? Une fois qu’on a répété que c’est « le plus grand compositeur anglais » du XXe siècle, qu’on a cité les deux opéras qu’on représente régulièrement (Billy Budd, Peter Grimes), que sait-on vraiment, en France, de celui qui fut aussi un formidable pianiste, chef d’orchestre, et même altiste ?
C’est pourquoi j’ouvre une série d’articles consacrée à une personnalité, qui me rappelle une conversation d’il y a quelques années avec ma mère. J’essayais de lui faire raconter ses années à Londres, ses études à l’école d’infirmières du Kensington Hospital, et en même temps son rôle de nurse pour les enfants d’une famille aisée. C’est là qu’elle me dit que les B. recevaient régulièrement des amis le dimanche, et que parmi eux il y avait un couple d’hommes musiciens ou « quelque chose comme ça ». Je lui citai les noms de Benjamin Britten et Peter Pears, elle me confirma que ces visiteurs étaient bien le compositeur et son partenaire. Je n’en saurai pas plus et n’aurai jamais moi-même l’occasion de les approcher.
Le concert de jeudi dernier à Radio France (compte-rendu à lire sur Bachtrack) mettait à l’honneur deux des oeuvres les mieux connues de Britten.
Contrairement aux autres cycles vocaux de Britten expressément dédiés à Peter Pears, les Illuminations sont dédiées à la cantatrice suisse Sophie Wyss et créées par elle en 1940 à Londres. Ce qui nous vaut au disque des versions avec soprano… et avec ténor. Comme celles qui figurent dans ma discothèque :
Felicity Lott / Bryden Thomson / Chandos
Pour moi la référence, surtout depuis que j’ai eu la chance d’inviter Felicity Lott et de l’entendre en concert chanter l’oeuvre en Suisse sous la direction d’Armin Jordan
Dame Felicity a aussi enregistré l’oeuvre avec le chef anglais Steuart Bedford (1939-2021) qui fut un proche du compositeur et qui reprit la direction du festival d’Aldeburgh de 1974 à 1998.
Heather Harper / Neville Marriner /EMI Warner
Comme la version de Heather Harper, j’ai découvert celle de Sylvia McNair dans un gros coffret des enregistrements de Seiji Ozawa pour Philips (voir Ozawa #80)
Quatre versions pour ténor aussi dans ma discothèque, avec évidemment l’incontournable Peter Pears
Peter Pears / Benjamin Britten / Decca
John Mark Ainsley / Nicholas Cleobury / EMI
Robert Tear / Carlo Maria Giulini / DG
Un classique indémodable surtout pour la Sérénade pour cor, ténor et orchestre (on y reviendra plus tard)
On ne m’en voudra pas d’évoquer ici à nouveau la figure de Dudley Moore (1935-2002) qui, outre qu’il était lui-même un merveilleux musicien, imite comme personne et la musique de Britten et le chanteur Peter Pears !
Le tube des oeuvres prétendument destinées aux enfants (avec Pierre et le Loup et Le Carnaval des animaux) n’a pas en Europe continentale la notoriété incroyable qu’il a au Royaume-Uni. On est donc heureux de l’entendre dans le cadre d’un programme « normal », où il apparaît pour ce qu’il est, une sorte de mini-concerto pour orchestre.
On aurait pu, jeudi soir, faire entendre au moins le rondeau de la suite Abdelazer ou la vengeance du Maure qui a fourni à Britten matière à variations
Sachant que Britten était un chef d’orchestre hors pair et que, dans pratiquement toute son oeuvre, il est le meilleur interprète de lui-même, c’est sa version qu’on recommande avant toute autre.
Pas moins de 21 versions différentes dans ma discothèque, rappelées ici dans l’ordre alphabétique : Bernstein, Boult, Britten, Andrew Davis, Dorati, Fiedler, Groves Haitink, Jansons, Paavo Järvi, Karajan, Maazel, Markevitch, Marriner, Ormandy Ozawa, Rattle, Sargent, Felix Slatkin, Stokowski, Temirkanov !
Et toujours humeurs et réactions dans mes brèves de blog
J’aime beaucoup Melanie Diener, une belle artiste que j’ai eu le bonheur d’accueillir à Liège.
Une fois de plus, le dernier article du blog de Joseph Zemp est une mine d’informations : Richard Strauss en Suisse, notamment sur les circonstances, les lieux et les dates de composition de ces quatre dernières mélodies, écrites en 1948 entre Montreux et l’Engadine. Avec bien entendu partition et poèmes de Hermann Hesse (1877-1962) et Josef von Eichendorff (1788-1857). Je ne peux jamais écouter ces quatre Lieder, surtout le dernier (Im Abendrot) sans être saisi d’un bouleversement intérieur, qui fait sans doute écho à des souvenirs, à ce que seul le mot allemand Erlebnis – qu’on traduit imparfaitement par « expérience personnelle » – exprime.
Une fois que j’ai redit ma faveur de toujours pour deux versions immortelles,
je propose quelques raretés de ma discothèque, sans aucun ordre de préférence(*)
Souvenir très particulier de l’une des chanteuses préférées de Nikolaus Harnoncourt, Charlotte Margiono, que j’avais invitée pour la Neuvième symphonie de Beethoven qui marquait la fin du mandat de Louis Langrée à Liège en juin 2006.
Nina Stemme / Antonio Pappano (2007)
Lisa della Casa / Karl Böhm (1953)
Teresa Stich-Randall / Laszlo Somogyi (1964)
L’inoubliable Sophie du légendaire Rosenkavalier de Karajan (1956) avec Schwarzkopf, Ludwig et Edelmann, Teresa Stich-Randall (1927-2007) a gravé ces Vier letzte Lieder en 1964.
Felicity Lott/Neeme Järvi (1987)
Ai-je besoin de rappeler l’admiration que j’ai pour elle, l’amitié qui nous lie depuis 1988. On cite rarement Felicity Lott comme interprète de ce cycle, alors qu’elle est chez elle dans Richard Strauss (une Maréchale d’anthologie !). Et j’aime la manière fluide, presque allégée, de Neeme Järvi qui ne surcharge pas le sublime écrin orchestral de ces Lieder.
Kanawa/Solti (1991)
C’était de notoriété publique la chanteuse préférée de Georg Solti. La voix de miel de Kiri Te Kanawa séduit toujours, même si on peut préférer des interprètes plus engagées.
Trois ans après ses débuts au Carnegie Hall de New York (lire Varady 80 ) Julia Varady donnait ces Vier letzte Lieder en 1992 à Leipzig. Incroyable que personne n’ait jamais songé à les lui faire enregistrer…
(*) Voici la liste des 33 versions que j’ai dans ma discothèque :
A chaque fois que j’évoque le compositeur né en 1732 à Rohrau, mort à Vienne en 1809, le père du quatuor et de la symphonie, Joseph Haydn, je m’amuse au souvenir de certains hommes (et femmes) de radio s’escrimant à écorcher ce nom. Dans un article – souvent consulté – Comment prononcer les noms de musiciens ?, j’expliquais : le grand Josef Haydn n’a pas non plus été mieux servi des décennies durant. Il est si simple de dire : Haille-deunn, mais plus fun sans doute d’ânonner un improbable : Aïn-d !.
Toujours revenir à Haydn, père nourricier. Comme je le fais dans ma discothèque, et m’apercevant qu’ici j’ai été plutôt discret sur des parutions que j’admire et j’écoute souvent.
Ainsi je suis passé un peu vite sur une intégrale dont je découvre chaque jour les pépites, l’inspiration, la qualité de la réalisation : Thomas Fey, Johannes Klumpp et les Heidelberger Sinfoniker sont peut-être de parfaits inconnus de ce côté-ci du Rhin. Leurs symphonies de Haydn méritent beaucoup plus qu’un coup d’oreille distrait :
Il faudra qu’un jour je me fasse ma propre tribune d’écoute comparée de cette prodigieuse Symphonie n°39 en sol mineur (la même tonalité que les 25 et 40 de Mozart) que j’avais découverte au concert grâce à Armin Jordan dirigeant l’Orchestre de la Suisse romande, puis réentendue le 13 mars 2008 avec le chef le moins attendu dans ce répertoire, avec un orchestre tout aussi inattendu : Riccardo Muti et l’orchestre national de France ! Une version qui fait partie des trésors rassemblés dans un coffret exceptionnel – célébrant les 80 ans de l’Orchestre – que j’avais eu le bonheur de publier il y a exactement dix ans… et qui est toujours disponible !
Les sonates de Bavouzet
J’avais entendu le merveilleux Jean-Efflam Bavouzet en décembre 2021 au Théâtre des Champs-Élysées jouer un concerto pour clavier de Haydn, j’avais alors rappelé l’un de ses tout premiers disques consacrés au compositeur viennois, tandis qu’il continuait d’enregistrer l’intégrale de ses sonates.
En 2022, le pianiste français était l’avocat le plus convaincant du piano de Haydn
Revenir aux quatuors de Haydn est toujours une hygiène de l’esprit, quelque chose comme une source vive, à laquelle il y a nécessité de s’abreuver régulièrement. Dans ce répertoire, le quatuor Amadeus est le maître.
Et pour finir, la cerise sur le gâteau : Martha Argerich inégalable dans le concerto en ré Majeur et dans son finale all’ungarese, en deux versions, l’une où elle dirige du clavier le London sinfonietta, l’autre où le vénérable Jörg Faerber la laisse cavaler en liberté.
J’ai relaté mon bref périple dans le Grand Est (Vents d’Est), et promis de revenir sur les concerts que j’ai suivis à Colmar et chroniqués pour Bachtrack.
Le quartier de la Petite Venise à Colmar
Richard, Gustav et César en ouverture
D’habitude il fait une chaleur étouffante dans l’église Saint-Mathieu de Colmar où se déroulent les concerts symphoniques. Ce n’était pas le cas vendredi dernier… et c’était bien !
Avec un soliste que je ne m’attendais pas à retrouver dans ce programme, le ténor anglais Ed Lyon que j’avais vu dans My Fair Lady au Châtelet en 2012 dans le rôle de Freddy.
En conversation avec Ed Lyon
La sérénade pour ténor, cor et cordes de Britten est avec les Illuminations du même Britten l’une de ces oeuvres qu’on ne peut écouter distraitement et qui vous touchent profondément. Les deux oeuvres sont sur un disque de référence absolu :
Je crains que je ne doive poursuivre encore quelque temps ces chroniques amoureuses de l’Ukraine martyre, ouvertes le 25 février dernier (La grande porte de Kiev.)
Les abeilles grises
Il y a dix jours, chez l’unique libraire d’Auvers-sur-Oise, j’ai découvert un auteur et acheté son dernier roman : Les Abeilles grises. Sans alors imaginer qu’ils revêtiraient si vite une tragique réalité.
Andrei Kourkov est peut-être l’écrivain ukrainien de langue russe le plus lu. Né en 1961 en Russie, il vit depuis son enfance à Kiev, et en partie à Londres, il préside l’Union des écrivains ukrainiens.
Ce roman, paru en 2019, qui vient de sortir en français, prend pour cadre cette fameuse « zone grise », qui a servi de prétexte à Poutine pour déclencher l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe :
« Dans un petit village abandonné de la «zone grise», coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte : Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s’ajoute la monotonie des journées d’hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs. Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d’«apithérapie». Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l’aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l’Ukraine de l’ouest et du silence des montagnes de Crimée, l’oeil de Moscou reste grand ouvert… « (Présentation de l’éditeur)
Ou quand l’affliction submerge la réalité !
L’Ukraine sacrée
Pour prolonger notre évocation des artistes, compositeurs, musiciens ukrainiens, deux figures me viennent à l’esprit. La première est celle de Dmitri Bortnianski, né à Gloukhov (Hloukhiv en ukrainien) en 1751 et mort en 1825 à Saint-Pétersbourg où il a étudié puis exercé son activité de musicien et de compositeur. Compositeur d’opéras à la mode italienne en vogue à l’époque. Mais surtout compositeur d’un répertoire admirable de « concertos sacrés ».
Répertoire qui rappelle – ô combien – ce que cette guerre a d’absurde entre deux peuples nourris aux mêmes sources de l’histoire, de la langue et de la religion.
Prière pour l’Ukraine
Valentin Silvestrov (né en 1937) est l’un des rares compositeurs ukrainiens à avoir acquis une renommée internationale, à être joué régulièrement non seulement dans le cadre de festivals spécialisés, mais aussi par des interprètes comme Hélène Grimaud. Tenant, promoteur, d’une avant-garde radicale, Silvestrov a suivi une évolution comparable à celle d’un Penderecki. En 1970, son oeuvre Drama marque une charnière : « J’ai essayé ici de sortir du ghetto de l’avant-garde, comme d’autres le faisaient aussi à l’époque. ».
En 2014, au début de la guerre du Donbass, Silvestrov écrit cette Prière pour l’Ukraine, qui a malheureusement gardé toute son actualité.
Thomas Pesquet décolle aujourd’hui de Cap Canaveral pour une nouvelle mission de six mois dans la station spatiale internationale et le monde entier va rêver avec lui.
La fascination pour l’immensité de l’univers, pour les étoiles, les planètes, la vie céleste, est vieille comme le monde. Et chez les musiciens une source d’inspiration inépuisable.
Quelques exemples :
Les Pléiades
L’édition 2021 du Festival Radio France Occitanie Montpellier a placé deux journées de concerts, les 24 et 25 juillet, sous l’égide De la terre aux étoiles (voir le programme ici), et sous le ciel étoilé de Montpellier, les Percussions de l’Orchestre National de France donneront la fascinante partition de Iannis Xenakis (1922-2001), Pléiades, une oeuvre de 1978 créée par les Percussions de Strasbourg, dont le titre fait explicitement référence aux Pléiades de la mythologie et, bien entendu, à la constellation des Pléiades
Les Planètes
Le vaste poème symphonique de Gustav Holst (1874-1934) – The Planets – est l’oeuvre qui a assuré la célébrité internationale, et la postérité, du compositeur anglais, et celle qui a occulté le reste de son oeuvre.
À la suite de l’échec de The Cloud Messenger en 1913, Holst est invité en villégiature chez son ami Balfour Gardiner. La même année, son ami, le compositeur Arnold Bax et son frère Clifford les rejoignent afin d’apporter leurs lumières sur la composition et l’orchestration. Les frères Bax vont lui parler d’astrologie mais surtout lui inspirer l’idée de « personnifier » chaque planète du système solaire. D’où les 7 mouvements correspondant aux 7 planètes connues à l’époque de la composition (ainsi Pluton – découverte en 1930 et déclassifiée en 2006 – est absente du cycle de Holst, et fera l’objet d’un « ajout » de Colin Matthews en 1999 à la demande de Kent Nagano pour sa dernière saison à la tête du Hallé Orchestra)
Le premier mouvement Mars est composé juste avant le début de la Première Guerre mondiale (1914). Il s’agit, pour Holst, d’exprimer plus son sentiment d’une fin du monde, qu’une réaction face à la tragédie de la guerre. Le troisième mouvement Mercure, composé en dernier, sera achevé en 1916. Holst rangera ses partitions après les avoir terminées, croyant que personne ne pourrait monter en temps de guerre une œuvre demandant un aussi grand orchestre.
En septembre 1918, Balfour Gardiner loue le Queen’s Hall pour une représentation semi-privée. Le chef Adrian Boult n’aura que deux heures pour répéter cette pièce très complexe, ce qui fera dire plus tard à Imogen Holst, la fille du compositeur :
« Ils [les deux à trois cents amis et musiciens qui étaient venus écouter] trouvèrent les clameurs de Mars presque insupportables après quatre années d’une guerre qui se poursuivait. […] Mais c’est la fin de Neptune qui fut inoubliable, avec son chœur de voix féminines s’évanouissant au loin, jusqu’à ce que l’imagination ne pût faire la différence entre le son et le silence. »
Mars, celui qui apporte la guerre (Mars, the Bringer of War)
Vénus, celle qui apporte la paix (Venus, the Bringer of Peace)
Mercure, le messager ailé (Mercury, the Winged Messenger)
Jupiter, celui qui apporte la gaieté (Jupiter, the Bringer of Jollity)
Saturne, celui qui apporte la vieillesse (Saturn, the Bringer of Old Age)
Le premier « mouvement » Mars a inspiré nombre de groupes de rock, été utilisé abondamment au cinéma et dans la publicité, notamment John Williams pour la musique de Stars Wars
Il existe d’innombrables versions des Planètes de Holst, à commencer par celles du créateur de l’oeuvre, Adrian Boult
Tous les grands chefs du XXème siècle ont enregistré leurs Planètes, souvent pour faire une démonstration de virtuosité orchestrale… et de prise de son spectaculaire !
Quelques années avant Holst, Stravinsky conçoit, à Paris, en 1911, Le roi des étoiles (звездолики/zvezdoliki), une cantate pour grand orchestre et choeur d’hommes sur un texte du grand poète symboliste russe Constantin Balmont (dont Rachmaninov s’inspirera aussi pour ses Cloches)… d’une durée d’un peu plus de 5 minutes ! On ne s’étonnera pas que l’oeuvre soit rarement donnée, compte-tenu des effectifs qu’elle requiert. Il faudra d’ailleurs attendre 1939 pour que ce Roi des étoiles soit créé à Bruxelles sous la direction de Franz André.
L’oeuvre est dédiée à Debussy, qui ne l’entendit jamais, mais qui en reçut la partition de Stravinsky et qui en écrivit ceci : « La musique pour le Roi des étoiles reste extraordinaire… C’est probablement l’« harmonie des sphères éternelles » dont parle Platon (ne me demandez pas à quelle page !). Et je ne vois que dans Sirius ou Aldébaran une exécution possible de cette cantate pour « mondes » ! Quant à notre plus modeste planète, j’ose dire qu’elle restera telle une gaufre, à l’audition de cette œuvre.
Debussy qui écrit, en 1880, sa première mélodie, Nuit d’étoiles
Nuit d’étoiles Sous tes voiles Sous ta brise et tes parfums Triste lyre Qui soupire Je rêve aux amours défunts Je rêve aux amours défuntsLa sereine mélancolie Vient éclore au fond de mon cœur Et j’entends l’âme de ma mie Tressallir dans le bois rêveurNuit d’étoiles Sous tes voiles Sous ta brise et tes parfums Triste lyre Qui soupire Je rêve aux amours défunts Je rêve aux amours défuntsJe revois à notre fontaine Tes regards bleus comme les cieux Cette rose, c’est ton haleine Et ces étoiles sont tes yeuxNuit d’étoiles Sous tes voiles Sous ta brise et tes parfums Triste lyre Qui soupire Je rêve aux amours défunts Je rêve aux amours défunts
(Théodore de Banville)
(Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône, 1888 / Musée d’Orsay)
Musique des sphères
Sur la théorie pythagoricienne de Musique des sphères ou d’Harmonie des sphères, on renvoie à l’article très documenté de Wikipedia.
Deux oeuvres au moins portent ce nom.
C’est d’abord l’une des grandes valses de Josef Strauss (1827-1870), Sphärenklänge, composée en 1868. Ici sublimée par Carlos Kleiber et les Wiener Philharmoniker lors du concert de Nouvel an 1992.
Mais c’est aussi une oeuvre beaucoup plus énigmatique d’un compositeur complètement atypique, le Danois Ruud Langgaard (1893-1952), contemporaine des Planètes de Holst, qui requiert un effectif monstrueux – soprano, choeur et deux orchestres !
Liste à compléter évidemment…
En attendant, on souhaite bon vol et belle mission à Thomas Pesquet, dont on est impatient de retrouver les magnifiques photos qu’il nous enverra de là-haut !
Il est né le 2 septembre 1862 à Amsterdam, et mort dans la même ville il y a cent ans très exactement, le 5 avril 1921.
Il n’est pas le seul dont on va, cette année, commémorer le centenaire de la mort (Saint-Saëns, Humperdinck) ou de la naissance (Piazzolla), mais il est à coup sûr, l’oublié de la liste, en dehors de son pays d’origine !
J’ai découvert l’existence d’Alphons Diepenbrock il y a quelques années, grâce à un disque de Riccardo Chailly, enregistré avec l’orchestre du Concertgebouw – dont le chef italien est alors le directeur musical – dans le cadre d’une intégrale des symphonies de Mahler. A la 7ème symphonie de ce dernier, était couplé Im grossen Schweigen (1905), une sorte de grand poème symphonique avec voix, sur un texte de Nietzche, dudit Diepenbrock.
La fascination pour une écriture orchestrale qui a des parentés évidentes avec Mahler ou Zemlinsky est immédiate, pour la forme, le format et la longueur, inédits, de ces mélodies avec orchestre.
Je ne cesserai plus d’explorer l’oeuvre de ce compositeur, grâce à d’autres disques trouvés en Hollande, où je m’approvisionnais régulièrement, venant de Liège (il n’y a qu’une toute petite trentaine de kilomètres entre Liège et Maastricht !).
Brilliant Classics rééditant, à tout petit prix, des enregistrements produits et publiés par Chandos.
En 2012, un autre label hollandais, Etcetera, consacre, à l’occasion du sesquicentenaire* de Diepenbrock, un coffret de 8 CD et un DVD, regroupant sinon la totalité de l’oeuvre, au moins tout ce qui a été enregistré du compositeur amstellodamois. Un coffret exemplaire à tous points de vue. Un livret richement documenté, comportant l’ensemble des textes et poèmes mis en musique, les témoignages de ses contemporains et interprètes, bilingue anglais-néerlandais.
Et tout récemment, extrait de ce coffret, Brilliant Classics édite les mélodies avec piano.
Une oeuvre atypique pour un compositeur contemporain de Mahler, Reger ou Debussy ! Rien pour le piano ou la musique de chambre, pas d’opéra, très peu pour l’orchestre symphonique – mais d’une grande qualité et toujours lié à des sujets littéraires – et pratiquement 90% d’une production vouée à la musique vocale et chorale.
(Die Nacht (1911) chantée par Janet Baker accompagnée par Bernard Haitink et le Concertgebouw)
Diepenbrock, né dans une famille qui ne connaît pas les fins de mois difficiles, se tourne plutôt vers l’Université que vers le Conservatoire. C’est un littéraire, épris de Baudelaire, Verlaine, Goethe, Hölderlin, Novalis, qui se lancera plutôt tardivement, et en autodidacte, dans la composition.
Pour son 50ème anniversaire, le 2 septembre 1912, c’est Willem Mengelberg lui-même qui lui dédie tout un concert de ses oeuvres à la tête de l’orchestre du Concertgebouw, comme Marsyas ou le printemps enchanté (1906) – une musique de scène pour la comédie de Baltasar Verhagen –
L’influence de Debussy dans le traitement de l’orchestre est évidente.
Mais Diepenbrock fera toujours un complexe par rapport à ses illustres contemporains, qui seront aussi ses amis, Mahler ou Richard Strauss par exemple. Il ne se sent pas capable d’oeuvres de l’envergure des symphonies de Mahler, encore moins des opéras de R. Strauss.
Mengelberg dit de lui, en 1909 : « Diepenbrock est un génie, mais sa musique est sacrément difficile« . Difficile à mémoriser, donc à apprendre, balançant constamment entre influences wagnériennes et raffinements debussystes. Difficile aussi parce que sa compréhension repose sur une connaissance approfondie du contexte littéraire.
Plus confidentielle encore – on veut dire par là complètement ignorée hors des Pays-Bas- son oeuvre chorale, liturgique ou profane, n’a jamais cessé d’être au programme des formations néerlandaises (le coffret Etcetera comprend plusieurs enregistrements avec Eduard Van Beinum, Bernard Haitink, Ed Spanjaard)
Le corpus de mélodies avec piano, quant à lui, se partage entre trois tiers presque égaux : 13 Lieder en majorité composés sur des poèmes de Goethe, 11 sur des textes latins, italiens ou néerlandais, et 11 sur des poèmes français, Verlaine, Baudelaire pour l’essentiel, mais aussi Gide (Incantation) ou Charles van Lerberghe (Berceuse).
On est évidemment surpris lorsqu’on a dans la tête l’Invitation au voyage avec les notes de Duparc
et qu’on découvre ce qu’en a fait Diepenbrock ! Ici dans une merveilleuse interprétation, celle deAafje Heynis (1924-2015) – qui n’est pas celle qu’on trouve dans les coffrets Brilliant/Etcetera, gâchée par la diction chewing-gum de Jard Van Nes.
Si le centenaire de sa mort peut contribuer à le faire mieux connaître, à faire aimer un compositeur singulier, qui n’est pas un simple épigone, alors célébrons celui d’Alphons Diepenbrock !
J’apprends coup sur coup deux disparitions qui me touchent, celle du chef d’orchestre Gabriel Chmura, celle d’un personnage connu du seul milieu professionnel de la musique, un impresario – comme on ne dit plus aujourd’hui – aimé et reconnu, Pedro Kranz.
Gabriel Chmura (1946-2020)
Le chef d’orchestre d’origine polonaise Gabriel Chmura est mort hier à l’âge de 74 ans. Quand je le rencontre pour la première fois, je ne connais de lui qu’un disque que la critique avait vivement recommandé, d’ouvertures de Mendelssohn.
C’est lui qui a été choisi par l’agence Weinstadt de Bruxelles pour diriger la tournée de l’Orchestre philharmonique de Liège en Espagne en octobre 1999. Pierre Bartholomée avait claqué la porte de la direction de l’orchestre au printemps et je venais d’en être nommé directeur général.
J’ai retrouvé Gabriel en Espagne, je l’ai invité à dîner un soir dans l’une des meilleures tables ibériques et j’ai le souvenir d’un homme charmant, cultivé, qui pouvait éventuellement être un candidat à la direction musicale de l’orchestre, même s’il était bien trop tôt pour l’envisager. En revanche, dès que j’évoquai avec lui l’idée de donner la Deuxième symphonie « Résurrection » de Mahler pour la réouverture de la salle de concerts du Conservatoire de Liège*, en septembre 2000, après deux ans de travaux de rénovation – il me supplia de l’inviter à la diriger. Me disant ses affinités électives avec la personnalité et la musique de Mahler. Ainsi Gabriel Chmura dirigea-t-il cette « Résurrection », comme en témoigne une mauvaise copie vidéo de la captation réalisée par la RTBF
L’émotion est grande de retrouver, vingt ans après, tant de visages familiers, dont beaucoup sont aujourd’hui retraités ou malheureusement disparus.
Nous réinviterons Gabriel Chmura à plusieurs reprises : en janvier 2002 pour des concerts de Nouvel an avec Felicity Lott, les années suivantes pour des symphonies de Prokofiev et Weinberg, ou pour remplacer Louis Langrée, malade, dans un programme Richard Strauss. Toutes ces dernières années, Chmura s’était voué à ce qu’il considérait comme la mission de sa vie: faire redécouvrir le contemporain de Chostakovitch, le compositeur russe d’origine polonaise Mieczysław Weinberg (1919-1996).
Hommage à ce grand musicien et pensées pour sa famille.
Pedro Kranz
Je n’ai jamais su l’âge réel de celui qui fut, dès 1964, le co-directeur de l’agence Caecilia de Genève.
Je pleure aujourd’hui quelqu’un que j’ai toujours infiniment respecté et avec qui j’avais fini par nouer une relation d’amitié plus que d’affaires. Je n’ai jamais considéré Pedro Kranz comme un « agent » – malgré le succès de la série Dix pour cent, je continue de trouver ce mot horrible surtout dans le domaine de la musique. Je lui préfère mille fois celui d’impresario, parce que ces personnages de l’ombre ne sont pas – ne devraient pas être – seulement ceux qui « gèrent » la carrière d’un artiste (et empochent en effet dix, quinze ou vingt pour cent de leurs cachets !) mais d’abord des organisateurs, des conseillers, des visionnaires même. Ce que fut si bien Pedro Kranz.
Ainsi c’est grâce à lui, je peux le dire maintenant, que j’ai engagé de jeunes chefs comme Christian Arming ou Domingo Hindoyan. Mais Pedro Kranz ne m’imposait jamais rien, quand il me disait du bien d’un jeune artiste, je savais que je ne serais pas déçu. Il représentait les plus grands, et les plus grands étaient ses amis, mais jusqu’au bout il a toujours eu la curiosité du découvreur, du dénicheur de talents, et il accompagnait aussi longtemps que possible ceux qu’il avait décidé de soutenir.
Pedro Kranz ce fut aussi celui qui organisa, à ma demande, certaines des plus belles aventures de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, les invitations en 2005, 2011 et 2014 au Musikverein de Vienne, les tournées en Suisse et en Europe centrale, et peut-être la plus mémorable d’entre elles, la tournée en Amérique du Sud à l’été 2008 (lire Un début en catastrophe)
Je pense ici en particulier à son fils Pierre-André Kranz qui y avait contribué, je pense évidemment aussi à sa radieuse épouse, disparue il y a près de trois ans, après un combat acharné contre la maladie. Il l’a désormais rejointe. Je conserve un souvenir lumineux de cet homme et de ce couple, qui avaient l’amour de la musique et des musiciens chevillé au coeur.
*La salle des concerts du Conservatoire a été rebaptisée Salle Philharmonique de Liège après sa réouverture en septembre 2000.