C’est un exercice auquel je refuse de me livrer, même si j’y suis parfois contraint : comment décrire une voix humaine, a fortiori chantante ? On en est réduit à des images, à des adjectifs dont la banalité le dispute souvent à l’inexactitude.
Une centenaire solaire
Victoria de Los Angeles est née, il y a cent ans, le 1er novembre 1923 à Barcelone et morte le 15 janvier 2005 dans sa ville natale. Warner a eu la bonne idée de lui dédier un coffret copieux, qui ne contient à ma connaissance aucun inédit, mais qui résume bien la carrière exceptionnelle de cette voix sensuelle, gorgée de lumière, qui s’était confiée au micro de Jean-Michel Damian sur France Musique à l’occasion de ses 70 ans : Mémoire retrouvée, Victoria de Los Angeles. J’ai pour ma part le souvenir d’un récital donné à Cannes, à l’occasion du MIDEM, à l’automne 1993, récital capté par France Musique : les craintes de l’équipe technique, et la mienne, avaient été levées dès les premiers instants. La cantatrice savait parfaitement ce qu’elle pouvait encore chanter, à un âge où ses consoeurs avaient depuis longtemps renoncé, et ce fut un éblouissement constant.
J’évoquais l’été dernier les circonstances particulières de l’enregistrement de l’un des plus beaux disques de Carmen de Bizet – L’impossible Carmen –
Je ne vais pas me livrer au petit jeu des préférences : tout est admirable dans cette boîte. Quelques-uns des trésors qui font mon bonheur depuis des lustres :
Dans ce Ravel, on ne sait qu’admirer le plus : la diction, le timbre, la souplesse de la voix…
Jessye enfin
Bien plus que Victoria de Los Angeles, Jessye Norman (1945-2019) a été, dès mes premiers émois musicaux, la compagne de mon éducation à l’univers de la voix, de la mélodie, de l’opéra même, comme je l’ai raconté ici lorsqu’elle a disparu il y a quatre ans : Les chemins de l’amour .
Ce coffret récapitulatif de ses enregistrements de studio (à l’exception des intégrales d’opéra) avait été annoncé il y a plus de deux ans – lire Disques fantômes, et on avait fini par penser qu’il ne sortirait jamais. Finalement, commandé vendredi (sur un site italien), reçu samedi, je l’ai ouvert et découvert comme un enfant à qui on aurait fait le plus beau cadeau de Noël. Il n’y a là pourtant rien que je ne connaisse déjà, que j’ai précieusement collectionné au fil des ans, à part peut-être The Child of our time de Tippett, dirigé par Colin Davis, qui m’avait échappé. Il y a des doublons, mais on ne fait pas la fine bouche quand la 9e de Beethoven est dirigée par Levine ou Böhm, la 3e de Mahler par Abbado et Ozawa, ou encore quand se présentent deux versions du Chant de la Terre de Mahler (avec une préférence pour celle de James Levine et le trop rare et magnifique Siegfried Jerusalem)
Comme pour le coffret Los Angeles, une somme admirable qui rend justice à l’une des plus extraordinaires musiciennes de la fin du XXe siècle, voix de bronze et d’ambre d’une puissance inégalée.
Détails du coffret :
CD1 Schubert & Mahler Lieder CD2 Schumann: Frauenliebe und -leben Op. 42; Liederkreis, Op.39 CD3 Les Chemins de l’amour – Songs By Duparc, Ravel, Poulenc & Satie CD4 Brahms: 12 Lieder CD5 Brahms: 29 Lieder CD6 Brahms: 23 Lieder CD7 Schubert: 12 Lieder CD8 Richard Strauss: 20 Lieder CD9 Live at Hohenems CD10 Live in Europe CD11 Salzburg Recital CD12 Tippett: A Child Of Our Time CD13 Jessye Norman sings Wagner CD14 Mahler: Songs from « Das Knaben Wunderhorn » (dir. Bernard Haitink avec John Shirley-Quirk) CD15 Schoenberg: Gurrelieder CD16 Schoenberg: Gurrelieder (dir. Seiji Ozawa) CD17 Berlioz: Les Nuits d’été; Ravel: Shéhérazade CD18 Beethoven: Symphony No.9 in D minor, Op.125 – « Choral » (dir. Karl Böhm CD19 Mahler: Das Lied von der Erde (dir. Colin Davis avec Jon Vickers) CD20 Mahler: Symphony No.3 in D minor CD21 Mahler: Symphony No.3 in D minor (dir. Claudio Abbado) CD22 Richard Strauss: Four Last Songs CD23 Beethoven: Symphony No.9 in D minor, Op.125 – « Choral » (dir. James Levine) CD24 Wagner: Tristan und Isolde excerpts; Siegfried Idyll; Overture « Tannhäuser » CD25 Live at Notre Dame CD26 Beethoven: Missa Solemnis, Op.123 CD27 Beethoven: Missa Solemnis, Op.123 (dir. James Levine) CD28 Schoenberg: Erwartung; Cabaret Songs CD29 Mahler: Symphony No.3 in D minor CD30 Mahler: Symphony No.3 (dir. Seiji Ozawa) CD31 Mahler: Das Lied von der Erde (dir. James Levine avec Siegfried Jerusalem) CD32 Spirituals CD33 Sacred Songs CD34 A Great Day in the Morning CD35 Spirituals in Concert CD36 Christmastide CD37 In the Spirit – Sacred Music for Christmas CD38 With a Song in My Heart CD39 Lucky To Be Me CD40 I Was Born in Love with You CD41 Mahler: Kindertotenlieder; Lieder eines fahrenden gesellen; Wagner: Wesendonck Lieder CD42 Berlioz: La Mort de Cléopatre; Brahms: Alto Rhapsody; Bruckner: Te Deum
DVD1: Jessye Norman Recital DVD2: Jessye Norman at Christmas DVD3: Jessye Norman A Portrait
Petite série estivale pendant que ce blog prend quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque : épisode 6.
Je n’en ai jamais fini avec Pierre Boulez (1925-2016), notamment avec ses enregistrements « live » que je collectionne précieusement, tant ils révèlent une part de liberté, de sensualité qu’on ne soupçonne pas toujours chez un personnage a priori austère et rigoureux.
Dans le gros coffret que Deutsche Grammophon a publié à l’occasion du centenaire de la fondation du festival de Salzbourg – en 1920 – à l’initiative de Max Reinhardt et Hugo von Hofmannstahl (prononcer Hof-mann-s-tâl et non -chtal, se référer à un classique de ce blog : Comment prononcer les noms de musiciens ?)
il y a évidemment quantité de trésors, comme le concert que dirigeait, le 14 août 1997, Pierre Boulez à la tête du Gustav Mahler Jugendorchester, un orchestre de jeunes musiciens basé à Vienne, fondé par Claudio Abbado en 1986. Un programme « pur Boulez » avec une oeuvre de Bartok, que Boulez fut l’un des seuls à enregistrer et diriger souvent, les quatre Pièces op.12, les quatre Notations qu’il avait alors orchestrées et un Sacre du printemps sauvage et sensuel.
Ici Boulez parle de ses « Notations » et les dirige à Lucerne (où j’avais eu la chance de longuement le rencontrer avant un concert-fleuve, lire : Un certain Pierre Boulez)
Selon les sources, le violoniste israélien Ivry Gitlis, disparu le 24 décembre 2020 (lire mon hommage ici), est né le 22… ou le 25 août 1922, il y a cent ans donc, à Haifa.
Pourquoi le citer à propos de Vence ? Parce que les plus anciens d’entre nous – même si je n’y suis jamais allé – ont gardé le souvenir d’une sorte de Woodstock classique, très post 68 baba cool, le festival du Col de Vence fondé précisément en 1971 par Ivry Gitlis. Voici ce qu’il en disait dans Le Monde de la Musique en 2007 (source France Musique):
« Vence, c’était de l’amour. Même le public était artiste. Martha Argerich jouait tous les soirs. Charles Dutoit, Misha Maïsky, Alexandre Rabinovitch étaient là aussi. Leopold Stokowski, qui avait 95 ans, m’avait demandé s’il pouvait diriger ses arrangements de Bach et Haendel. Cziffra est venu deux fois, Igor Markevitch passait « en copain », Frédéric Lodéon aussi. Jean-Pierre Rampal était présent chaque année. Jessye Norman nous a apporté ses « Nuits d’été », le Quatuor Amadeus a joué vaillamment les derniers quatuors de Beethoven au pied du col de Vence devant 1200 personnes blotties dans des sacs de couchage jusqu’à une heure du matin. J’ai croisé l’archet dans le Double concerto de Brahms avec Pierre Fournier… »
Mythique évidemment. Peu ou pas de documents de cette époque, sauf un seul disque gravé par Ivry Gitlis et Martha Argerich, les sonates de Franck et Debussy.
Trouvé à l’occasion de ce billet le concert donné à la Philharmonie de Paris le 7 janvier 2019 en hommage à Ivry Gitlis, 96 ans à l’époque, surtout pour la présence magique de musiciens comme le si regretté Nicholas Angelich. Ne pas manquer le témoignage du quasi-contemporain de Gitlis, mon cher Menahem Pressler (voir La réponse de la musique).
Le village mythique
Saint-Paul-de-Vence, c’est aujourd’hui l’afflux de touristes, les boutiques d’artisanat plus ou moins authentique, les rues étroites. Vite infréquentable sauf à fuir la foule.
J’ai vu très peu de monde s’arrêter devant la Colombe d’Or, où Yves Montand et Simone Signoret se rencontrent en 1951, Ou même jeter un oeil sur les joueurs de pétanque juste en face.
J’ai un souvenir de mon précédent passage à Saint-Paul-de-Vence. Nous avions déjeuné à la Colombe d’Or (à l’intérieur, dans une déco restée dans son jus), déjeuner malheureusement pollué par le bruit et la goujaterie d’une immense tablée de russophones se croyant tout permis que le propriétaire dut finalement, et non sans mal, mettre à la porte. Au moment d’entrer dans le jardin, j’avais vu sortir d’une voiture une petite dame toute voûtée et peu ingambe, que personne ne reconnut, Françoise Giroud.
En écoutant Yves Montand évoquer Saint-Paul-de-Vence, on est évidemment pris de nostalgie, la nostalgie étant le regret mythifié de ce qu’on n’a pas connu…
La guerre en Ukraine s’enfonce dans la durée et dans l’horreur, même si la résistance héroïque du peuple et de l’armée ukrainiens a obligé l’envahisseur russe à se replier, laissant derrière lui mort et dévastation.
Il y a quelques semaines, on parlait souvent de la ville de Jytomyr, à l’ouest du pays (en orthographe internationale Zhitomyr, ce qui avait conduit nombre de journalistes occidentaux à déformer la prononciation du lieu !). Sauf pour l’excellent Lionel Esparza sur France Musique le 5 mars dernier, cette ville de Jytomyr n’évoquait rien de particulier.
C’est pourtant là qu’est né le 20 mars 1915 l’un des musiciens les plus illustres du XXème siècle, Sviatoslav Richter. Mais l’essentiel de son enfance et de son adolescence, le jeune pianiste les passe à Odessa, où son parcours est tout sauf académique. Celui que ses pairs et le public regarderont comme l’un plus grands musiciens du siècle ne reçoit pas de véritable formation. Ce n’est qu’à l’âge de 22 ans, à Moscou, que Sviatoslav prend des leçons auprès du grand pédagogue Heinrich Neuhaus. Le reste de l’incroyable vie et destinée de Richter est à lire ici : Sviatoslav Richter.
Le label Alto ressort deux enregistrements qui témoignent de la curiosité de Richter : celui-ci a enregistré au moins trois fois le concerto pour piano de Dvorak, qui ne compte pourtant pas parmi les oeuvres concertantes majeures du XIXème siècle (avec Kondrachine, avec Carlos Kleiber et celui-ci avec Vaclav Smetacek à Prague en 1966). Il a aussi donné plusieurs fois en concert les deux quintettes avec piano. Ici le second donné en concert à Moscou en 1983.
Le son du disque est de bien meilleure qualité que cette captation télévisée du concert du 2 juin 1966
Il en est de même avec cette émouvante captation moscovite : l’esprit même de la musique de chambre à son acmé
L’Orchestre national de France et son chef Cristian Măcelaru – ainsi que le Choeur de Radio France – ont bien fait les choses pour commémorer le centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns : ce soir à 20h à l’auditorium de Radio France, en direct sur France Musique, ils donnent du très connu – la Troisième symphonie avec orgue – Olivier Latry étant à la console des grandes orgues de l’auditorium – et de l’inconnu, le Requiem, composé en huit jours à Berne , dédié à un généreux donateur, Albert Libon, et créé le 22 mai 1878 à l’église Saint-Sulpice de Paris.
Pour notre part, nous allons clore ici une série commencée en septembre dernier (Saint-Saëns #100) avec quelques pépites discographiques (qui s’ajoutent à toutes celles qu’on a dénombrées dans les articles précédents !)
Avec ou sans S ?
Mais d’abord une interrogation musicologique et linguistique de la plus haute importance : faut-il ou non prononcer le « s » final du nom Saint-Saëns ? Aujourd’hui tout le monde prononce « sens », et pas « cent ». Pourtant le propre père de Camille tenait, semble-t-il, à ce qu’on ne prononçât point cette finale. À cause de l’histoire !
La très jolie petite ville normande deSaint-Saëns, aujourd’hui située en Seine-Maritime, doit son nom au moine irlandais Saen (en gaélique ancien, il correspond au prénom « Jean ») qui, vers l’an 675, fonda un monastère sur les rives de la Varenne, en lisière de la forêt d’Eawy, d’où naquit le bourg qui porte depuis son nom. Le « S » final est une adjonction récente apparue au XVIIème siècle. Et malgré ladite adjonction, jusqu’au XIXème siècle, on a continué de dire « cent », et non « sens ».
Le Carnaval de Karl B.
Pour être inattendue, cette version n’en est pas moins ma préférée, et Dieu sait s’il y a d’excellentes versions du Carnaval des animaux.
Oui Karl Böhm lui-même n’a pas craint d’enregistrer avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, la version de référence de cette plaisanterie musicale, de même qu’un fantastique Pierre et le Loup de Prokofiev.
Le récitant de la version française est Jean Richard.
Dans la monumentale réédition des enregistrements symphoniques de Karl Böhm chez Deutsche Grammophon, on a laissé deux versions, en anglais, et en allemand – c’est le fils du chef d’orchestre, l’acteur Karlheinz Böhm (1928-2014), qui en est le récitant. Mais pas de version française, ou, ce qui eût été infiniment préférable, SANS récitant !
Du violoncelle à la trompette
J’ai encore un souvenir merveilleux de ma rencontre avec le trompettiste russe prodige Sergei Nakariakov – 44 ans aujourd’hui ! -. J’avais ses disques, je savais qu’il était fabuleusement doué, mais je ne l’avais jamais entendu en concert jusqu’à ces jours d’août 2008 où il avait été pressenti par les organisateurs locaux de la tournée de l’Orchestre philharmonique royal de Liège en Amérique du Sud. Il devait jouer une fois à Rio de Janeiro, une autre fois à Rosario, la troisième ville d’Argentine au nord-ouest de Buenos Aires. Nous fîmes route ensemble de Buenos Aires à Rosario – où il devait jouer le concerto pour trompette de Hummel, un grand classique – mais Sergei ne me parla que musique contemporaine, création, nouveaux répertoires. C’est au cours de ce trajet qu’il me fit entendre un extrait d’une oeuvre nouvelle, à lui dédiée, Ad Absurdum de Jörg Widmann. Je décidai de la programmer dès que possible à Liège, j’en parlai à François-Xavier Roth qui devait prendre la direction musicale de l’orchestre à l’automne 2009, et Nakariakov offrit aux publics de Liège et Bruxelles une version… soufflante de ce petit chef-d’oeuvre du surdoué Jörg Widmann.
Mais Sergei me parla aussi beaucoup de ses transcriptions d’oeuvres, de concertos écrits pour d’autres instruments. Dans le coffret anthologie publié par Warner (lire L’indispensable anthologie), il y a une version aussi réussie qu’inattendue du 1er concerto pour violoncelle de Saint-Saëns, mais aussi joué à la trompette !
Transcriptions
Le grand pianiste américain Earl Wild (1915-2010), outre ses dons de virtuose, était un transcripteur forcené. C’est à lui qu’on doit par exemple cette version pour le piano du poème symphonique Le Rouet d’Omphale de Saint-Saëns
J’en profite pour signaler une version peu connue du très connu Deuxième concerto pour piano due à Earl Wild :
Valses
Etonnamment, le virtuose qu’était Saint-Saëns a relativement peu écrit pour le piano solo, et pas de pièces d’importance. Il est d’autant plus émouvant de le retrouver jouant sa Valse mignonne, filmé par Sacha Guitry en 1914 (Saint-Saëns avait encore de sacrés doigts sept ans avant sa mort !)
Bertrand Chamayou donne la référence moderne de la Valse nonchalante
Le 18 décembre on commémorera le centenaire de la disparition de Camille Saint-Saëns (1835-1921) : avec le Carnaval des animaux, l’oeuvre la plus célèbre du compositeur français est sans aucun doute sa Troisième symphonie « avec orgue ».
Cette symphonie est une commande de la Royal Philharmonic Society de Londres, elle fait appel à un orchestre « classique » auquel s’ajoutent un orgue et un piano (joué à quatre mains) qui n’ont jamais un rôle soliste. La symphonie est créée à Londres sous la direction du compositeur le 18 mai 1886, elle est dédiée à Franz Liszt (qui meurt le 31 juillet 1886). La création française a lieu en janvier 1887.
Ces années 1886-1887 sont fastes pour la symphonie française : créations de la 3ème symphonie de Saint-Saëns, de l’unique symphonie en sol mineur de Lalo et de la symphonie sur un chant montagnard de Vincent d’Indy. La symphonie de Franck suivra de peu (en 1889).
J’ai consacré le premier billet de cette petite série dédiée à Saint-Saëns au corpus des cinq symphonies : Saint-Saëns #100 les symphonies.
Une discographie sélective
Il y a pléthore de versions de la symphonie « avec orgue » de Saint-Saëns.
Ce qui suit est une sélection personnelle, qui ne suit pas nécessairement les habituelles recommandations, les fameuses « références » établies une fois pour toutes sans qu’on prenne la peine de les réécouter, et donc de les réévaluer. Détail technique important : la plupart des disques du commerce font appel à des organistes connus… et à des instruments qui ne sont pas situés dans la salle ou le studio d’enregistrement. D’où montage et parfois petits problèmes de justesse !
Barenboim à Chicago
Les réussites de Daniel Barenboim comme chef symphonique, surtout dans la musique française, sont très inégales. Mais son enregistrement de la 3ème symphonie réalisé à Chicago en 1975 (avec Gaston Litaize enregistré à Paris !) avait été loué par la critique à sa sortie, et reste une grande version.
Saint-Saëns à Berlin
Il n’y a pas pléthore de disques berlinois d’une symphonie qui ne ressortit pourtant pas à une esthétique vraiment française.
James Levine a gravé, en 1986, l’une des plus belles versions de la 3ème symphonie, avec un finale en Technicolor où il parvient à éviter les lourdeurs auxquelles succombent nombre de ses confrères.
L’horrible couverture du disque (quel génie du marketing a bien pu avoir une aussi piètre idée chez Deutsche Grammophon ? ), ce vieillard qui ressemble à un spectre caché dans les tuyaux d’un orgue infernal, ne doit pas nous dissuader d’écouter une version surprenante : Karajan y fait entendre toutes les subtilités de l’orchestre de Saint-Saëns, avec une précision rythmique hallucinante. C’est lui qui avait expressément demandé à ce que la partie d’orgue soit enregistrée par Pierre Cochereau à Notre-Dame de Paris.
Les grandes orgues de Liège
J’avais eu le bonheur d’inaugurer, en septembre 2000, après complète rénovation, ce que les Liégeois appelaient la salle du Conservatoire, ou tout simplement le Conservatoire, et que nous rebaptiserions Salle Philharmonique de Liège. Cinq ans plus tard, c’était au tour des grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique d’être inaugurées lors d’un festival qui avait mobilisé nombre d’organistes belges et français, l’Orchestre philharmonique royal de Liège bien sûr et Louis Langrée (lui-même fils de l’organiste Alain Langrée). Bien évidemment, la troisième symphonie de Saint-Saëns était au programme, et c’était Thierry Escaich qui était à la console.
C’est évidemment l’orgue de la Salle philharmonique qui a servi dans les deux enregistrements récents de la symphonie. Dans le dernier en date, Jean-Jacques Kantorow dirige l’OPRL, et Thierry Escaich fait sonner les tuyaux liégeois.
En 2006, c’était une autre star de l’orgue qui faisait entendre pour la première fois au disque l’instrument restauré de Liège, Olivier Latry, cette fois avec Pascal Rophé à la tête de l’orchestre philharmonique de Liège.
La référence Paray
Je pourrais citer plusieurs autres disques, dont certains plutôt « à éviter » – il y a quand même quelques ratages de cette symphonie, et des parfois célèbres -. Je préfère mettre en avant un disque qui n’a jamais perdu de son éternelle jeunesse, et qui reste un modèle de prise de son (ah les fameux Mercury Living presence !)
Les auditeurs de France Musique, et les Parisiens qui seront à l’Auditorium de Radio France mercredi ou jeudi prochain, pourront entendre en concert la Troisième symphonie : l’Orchestre national de France et Cristian Macelaru seront à l’oeuvre, au moment où sort leur intégrale des symphonies de Saint-Saëns
J’ai commencé cette série consacrée à Camille Saint-Saëns – dont on commémore le centenaire de la mort – par ses symphonies : Saint-Saëns #100 Les Symphonies, à l’occasion de la publication d’une formidable intégrale due à Jean-Jacques Kantorow et à l’Orchestre philharmonique royal de Liège.
Le grand violoniste et chef d’orchestre était jeudi soir à l’Auditorium de Radio France pour écouter un pianiste qu’il connaît bien, son propre fils, Alexandre, dans le 5ème concerto pour piano, dit « L’Egyptien », de Saint-Saëns.
L’Orchestre national de France était dirigé par Kazuki Yamada, qui remplaçait Cristian Macelaru empêché.
Je ne dirais pas mieux qu’Alain Lompech, présent quelques rangs derrière moi, qui écrit ceci sur Bachtrack : Et « L’Egyptien » de Saint-Saëns ? Alexandre Kantorow en aura été le patron. Son piano est d’une précision aussi hallucinante qu’elle est au service d’un propos plein d’esprit et pur de toute volonté de paraître. Son jeu est tout de grâce et d’élégance, d’une telle variété d’attaques et de nuances et d’une telle puissance de pensée que l’orchestre et le chef sont à son écoute. La façon virevoltante dont il joue les traits les plus véloces, tout comme sa façon de prendre un tempo un peu rapide dans le fameux thème andalou du deuxième mouvement sont irrésistibles au moins autant que sa virtuosité incandescente et joueuse dans la toccata conclusive. Triomphe. Il revient jouer la Première Ballade de Brahms avec le son transparent et timbré du jeune Horowitz ou mieux encore de Michelangeli en public dont le clavier donnait l’impression de faire 20 centimètres de profondeur, comme celui de Kantorow ce soir ! Triomphe encore. Tiens ? Il revient avec son iPad pour un second bis, ce qui est rare après un concerto. Et là – le traître ! –, joue la Cancion n° 6 de Mompou. Trois accords : les lunettes s’embuent. On est au-delà de l’exprimable, dans des sphères de la conscience de chacun auxquelles seuls quelques rares élus se connectent. Kantorow est l’un d’eux«
On peut (on doit !) réécouter Alexandre Kantorow sur francemusique.fr (à partir de 18’30 »)
Et bien sûr acquérir la nouvelle référence discographique des trois derniers concertos, enregistrée il ya deux ans, par le père et le fils :
Intégrales
Jadis rares, les intégrales des 5 concertos pour piano de Saint-Saëns se sont multipliées ces dernières années, intégrales inégales, pas toujours bien enregistrées (Ciccolini/Baudo, Entremont/Plasson). Trois me semblent sortir du lot :
Souvent citée la pianiste française Jeanne-Marie Darré (1904-1999) reste une référence avec cette intégrale réalisée avec Louis Fourestier et l’orchestre national entre 1955 et 1957. Ou quand chic et virtuosité font bon ménage !
Autre intégrale sortie vainqueur d’une écoute comparée (dans Disques en lice, la « tribune » de la Radio suisse romande), Jean-Philippe Collard et André Previn dirigeant le Royal Philharmonic de Londres
Moins connue peut-être, mais passionnante, la vision du pianiste anglais Stephen Hough accompagné par Sakari Oramo et l’orchestre de Birmingham (Hyperion)
L’esprit de Saint-Saëns
Je pourrais citer bien d’autres versions intéressantes. Quelques-uns de mes choix de coeur.
Pour le 2ème concerto
Artur Rubinstein avait tout compris de l’esprit du 2ème concerto. Ma version de chevet.
Peut-on trouver plus émouvant que cette ultime captation d’une oeuvre que le pianiste a jouée durant toute sa carrière, ici au soir de sa vie avec André Previn au pupitre de l’orchestre symphonique de Londres ?
Autre version sortie largement en tête d’une Table d’écoute sur Musiq3 (RTBF), le tout premier disque de concertos de Benjamin Grosvenor. Le tout jeune pianiste anglais y fait preuve d’une inventivité, d’un esprit ludique, qui nous fait redécouvrir littéralement une oeuvre qu’on croyait bien connaître.
Pour les 2 et 5
Je n’oublie pas l’excellent Bertrand Chamayou, plusieurs fois entendu au concert – l’Egyptien au Festival Radio France à Montpellier en 2016, en 2017 à Paris avec Emmanuel Krivine…
Rareté
On ne peut pas dire que le Quatrième concerto de Saint-Saëns soit souvent à l’affiche du concert. Je ne l’ai personnellement jamais entendu « live » ! C’est dire si la version qu’en ont laissée Robert Casadesus et Leonard Bernstein est précieuse
Je ne parviens pas à me rappeler la dernière fois que je suis venu à Orange, mais c’était il y a longtemps, plus de vingt ans sans doute.
J’étais heureux de retrouver ce lieu magique hier soir pour l’unique représentation de l’opéra de Saint-Saëns, Samson et Dalila.
Que dire qui n’ait déjà été écrit sur ce spectacle ? Des chanteurs tous francophones, dans les rôles titres, les meilleurs qu’on puisse entendre aujourd’hui, Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux. Une mise en scène astucieuse de mon ami Jean Louis Grinda, qui ne se croit pas obligé de « revisiter » une œuvre qui tient finalement plus de l’oratorio. Tendance qu’accentue la direction trop peu contrastée d’Yves Abel qui dispose pourtant d’une phalange – l’Orchestre philharmonique de Radio France – qu’on devinait prête à plus d’audace.
Sentiment de nostalgie – ce temps qui passe inexorablement – lorsque je me rappelle le même Roberto Alagna en 1995 dans Rigoletto. Quel magnifique parcours ! Et hier soir quel éloquent démenti à l’annonce faite par le ténor en 2015 qu’il ne reviendrait plus à Orange !
Et à peu près complètement occulté Menuhin le chef d’orchestre !
Mozart
Dans le numéro de juin de Diapason, c’est pourtant Yehudi Menuhin chef d’orchestre qu’Hugues Mousseau a retenu pour son papier très documenté sur l’interprétation et la discographie d’un tube du répertoire d’orchestre, la symphonie n°41 dite « Jupiter » de Mozart.
Hugues Mousseau écrit ceci : « Menuhin trouve dans le Sinfonia Varsovia (Virgin, 1989) un ensemble servant à merveille l’effervescence de son approche. À un Allegro vivace dont la virulence prend appui sur une imparable pureté de style, répond un Andante cantabile aux contours fuyants, exempt de cette componction dans laquelle l’engluent tant de chefs. Après un Menuetto qui captive par sa rumeur de plein air, le Molto allegro tient toutes les promesses du premier mouvement : il exulte, rayonne, Menuhin y exalte l’esprit des Lumières. »
On retrouve les mêmes qualités, le même esprit dans une série magnifique d’enregistrements (ouvertures, symphonies 35 à 41, concertos) réalisés par Yehudi Menuhin à la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne et du Sinfonia Varsovia. Dans un coffret heureusement disponible.
À 79 ans, Yehudi Menuhin n’avait rien perdu de cette vision lumineuse, juvénile, de Mozart comme en témoigne ce rare document de concert :
Schubert
J’ai déjà évoqué les deux intégrales des symphonies de Schubert, gravées à vingt d’ans d’intervalle, qui, j’en suis sûr à peu près certain, tiendraient les premières places lors d’une écoute comparée à l’aveugle (lire Schubert à Santorin)
« …d’autres pépites de ce coffret ravivent le souvenir d’un musicien – Yehudi Menuhin – qui m’a toujours plus convaincu comme chef.. que comme violoniste (en tous cas dans les trente dernières années de sa carrière). Notamment dans une intégrale des symphonies de Schubert, gravée dans les années 60 avec la crème des musiciens londoniens (réunis sous l’appellation de Menuhin Festival !). Je possède et connais nombre d’intégrales de ces symphonies (presque toutes ?). Je me demande si celle-ci (à ne pas confondre avec celle que Menuhin a faite, vingt ans plus tard, avec le Sinfonia Varsovia) n’est pas tout simplement idéale : juvénile, tendre, vraiment romantique dans les premières symphonies, et que tout cela chante, dans des tempi parfaitement équilibrés. Qu’on en juge :
Là où tant de chefs plombent la 4ème symphonie – impressionnés par son surnom de Tragique ? Menuhin, des années avant Harnoncourt et ses audaces, fait virevolter le troisième mouvement, un authentique scherzo
Dans la 9ème symphonie, elle aussi trop souvent longue, et si peu divine, sous maintes baguettes illustres (cf. les « divines longueurs » dont l’aurait gratifiée Schumann), on entend ici un 1er mouvement qui chante et vit dès la première phrase du cor et s’anime prodigieusement pour ne jamais laisser retomber l’intérêt.
Retour à la première symphonie, et à son 2ème mouvement, un authentique andante schubertien, qui avance d’un bon pas, danse et musarde dans l’insouciance
La seconde intégrale avec le Sinfonia Varsovia est du même niveau… elle est devenue introuvable !
Beethoven
Menuhin dirigeant Beethoven, c’est l’un de mes grands souvenirs du Festival Radio France à Montpellier en 1996. Pour les 80 ans du violoniste/chef, invitation lui avait été faite de diriger l’intégrale des 9 symphonies avec le Sinfonia Varsovia.
Intégrale splendide parue d’abord sous étiquette IMG, puis reprise dans la collection Apex. Devenue elle aussi introuvable !
Même pour le 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven (lire Beethoven 250) personne n’a songé à les rééditer
Nielsen, Vaughan-Williams, Wagner…
Mais Lord Menuhin ne s’est pas arrêté aux grands classiques.
Menuhin a laissé des versions – bien entendu jamais citées nulle part ! – éloquentes, creusées, chaleureuses, de deux monuments si difficiles à bien réussir, la Siegfried Idyll de Wagner et la Nuit transfigurée de Schoenberg.
Quand Yehudi Menuhin se met à Dvořák, il donne l’une des versions les plus inspirées – et Dieu sait si les références abondent ! – de la 8ème symphonie (la Sérénade pour cordes n’est pas mal non plus)
Pour celui qui peut se targuer d’avoir enregistré son concerto sous la baguette du compositeur,
Elgar n’a pas de secret. Il donne des deux symphonies des versions puissamment lyriques, mais évitant tout empois victorien.
Alors ? Menuhin chef négligeable, médiocre ?
Peut-on demander à Warner de nous redonner, dans un coffret complet, ces trésors qui, à quelques exceptions près, dorment dans les archives ou ne se trouvent qu’au compte-gouttes chez des vendeurs de seconde main ?
Le beau portrait discographique qui a été réalisé en 2016 pour le centenaire du violoniste serait enfin complété.. et justifié !
A l’occasion du centenaire de sa naissance, le 21 mars 1921, Decca a publié un beau coffret de l’intégrale des enregistrements réalisés pour Philips par le violoniste belge Arthur Grumiaux, de 1950 à 1985.
Arthur Grumiaux c’est une légende. En Belgique, c’est un intouchable. Comme son illustre aîné Eugène Ysaye. Ses enregistrements sont souvent cités comme des références comme son partenariat avec Clara Haskil dans les sonates pour violon et piano de Beethoven.
Moi-même, avant d’acquérir ce beau coffret, j’avais dans ma discothèque, une bonne partie de ces « références ». Je m’aperçois que je les avais peu écoutées, que, lorsque je voulais écouter du beau et grand violon, ce n’est pas Grumiaux que je choisissais spontanément (mais plutôt Ferras, Milstein ou Heifetz).
Depuis que j’ai reçu ce coffret, et que je réécoute… ou parfois découvre certains de ces enregistrements, j’éprouve des sensations mitigées.
C’est incontestablement du très beau violon – on sait que Grumiaux surveillait de très près le montage et demandait aux ingénieurs du son d’être toujours plus en avant ! -, élégant, « classique » dans la meilleure acception du terme.
Mais cette recherche du beau son se fait au détriment d’une prise de risque, d’un engagement interprétatif plus éloquent.
C’est particulièrement audible dans cette prise de concert du concerto de Beethoven (à Paris avec Antal Dorati !) ou le premier des deux enregistrements qu’Arthur Grumiaux a réalisés du concerto de Brahms, avec Eduard Van Beinum et le Concertgebouw (en 1958).
Je pense que l’on comprendra mieux mes réserves en comparant ces deux versions du concerto pour violon n°3 de Saint-Saëns
Le finale de ce concerto – écrit pour Sarasate ! – implique virtuosité, panache, élan. Ce qu’on entend dans la version Grumiaux, il faut le dire pas du tout aidé par la direction « plan plan » de Manuel Rosenthal, n’est pas exactement cela !
Nathan Milstein – depuis longtemps ma référence – prouve qu’on peut, qu’on doit oser dépasser la barre de mesure !
On doit aussi observer que le répertoire enregistré d’Arthur Grumiaux est à l’image de son jeu, pas très ouvert et peu aventureux : aucun concerto du 20ème siècle, à l’exception, certes notable, du néo-classique concerto de Stravinsky et d’un bien timide concerto de Berg (pourtant dirigé par le grand Igor Markevitch), mais ni Bartok, ni Prokofiev, ni Sibelius, pour ne pas parler de Chostakovitch ou Szymanowski… Voir le détail complet du coffret ci-dessous*
Restons-en donc à ce qu’on aime de l’artiste, comme son duo légendaire avec Clara Haskil.
Bach, J S: Sonatas & Partitas for solo violin, BWV1001-1006