Des nuances de noir et blanc

#Confinement Jour 45

Le flou continue

Rien de neuf depuis mon dernier billet Déconfinementle flou, l’incertitude, l’absence comme seules perspectives…

Dans Le Monde du week-end, un appel – peu de musiciens parmi les signataires – : Monsieur le Président, cet oubli de l’art et de la culture, réparez-le !Je le signe. Sans illusion.

Le violoncelle en deuil

Je ne les connaissais ni l’un ni l’autre autrement que par le disque. Mais la pluie d’hommages de leurs collègues, disciples, partenaires, dit assez la place que Lynn Harrell et Martin Lovett tenaient dans nos coeurs de mélomanes.

Le dernier survivant, le pilier du légendaire quatuor Amadeus, Martin Lovett, est mort hier à 93 ans.

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Mais nous n’aurons jamais fini d’écouter et réécouter Martin Lovett et ses compagnons.

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Ses amis en ont dit tellement de bien, sa figure est si sympathique, qu’on regrettera longtemps de ne pas avoir connu personnellement le violoncelliste américain Lynn Harrell disparu lundi dernier.

Deux témoignages émouvants de ce bel artiste : le premier lorsqu’à 16 ans, il est invité par Leonard Bernstein dans cette fantastique série de concerts – les Young People’s concerts – du New York Philharmonic, un extrait trop court du concerto pour violoncelle de Dvorak…

Et en 2012, à Santa Fe, une rencontre qui a durablement marqué la pianiste chinoise Yuja Wang, 25 ans à l’époque, et une leçon de style dans la sonate pour violoncelle et piano de Rachmaninov.

 

Embarras du choix dans l’abondante discographie de Lynn Harrell. Une tendresse pour ce double album des trios à cordes de Beethoven, et quels partenaires !

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Deux coffrets de piano

Le confinement laisse du temps pour redécouvrir les rayons d’une discothèque où sont rangés des disques qu’on a écoutés trop vite, ou parfois pas eu le temps d’approfondir. Alpha a eu la bonne idée de mettre en deux coffrets des enregistrements pourtant récents de son catalogue.

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Beaucoup de merveilles dans ce boîtier sorti il y a quelques mois ! On n’avait pas tout de suite compris ce que Schumann, Liszt, Chopin et même Schubert et Beethoven venaient faire dans une compilation intitulée Early Piano. Le titre s’applique évidemment aux instruments utilisés ici, superbement captés.

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Un autre coffret, tout récent, au titre plus banal, Les Maîtres du piano, nous propose un contenu qui, une fois n’est pas toujours coutume, correspond à l’annonce. 71iK3YxTdaL._SL1200_

Qu’on est heureux de retrouver François-Frédéric Guy dans Beethoven et Liszt, Eric Le Sage dans des Schumann plutôt rares, Edna Stern dans Bach, Nelson Goerner impérial dans Chopin et Debussy – des disques justement primés à leur parution – et ma chère Anna Vinnitskaia dans Brahms et surtout Chostakovitch et Rachmaninov. Et de découvrir une magnifique ultime sonate de Schubert sous les doigts d’Alexander Lonquich. Une aubaine.

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Un peu de douceur, de romantisme même, à la veille d’une fête du travail.. confinée :

La musique pour rire (VI) : plaisantes plaisanteries

#Confinement jour 33

A l’approche d’un nouveau week-end confiné, quelques plaisants exemples de… plaisanteries musicales de la part des compositeurs eux-mêmes (pour les interprètes je renvoie à mes chroniques précédentes : La musique pour rire IIIIIIIVV).

Mozart

La plus connue n’est pas – et de loin – la plus simple à comprendre : Ein musikalischer Spaß (Une plaisanterie musicale) est un divertimento que Mozart achève le 14 juin 1787, qui est aussitôt créé à Vienne.

Mozart concentre dans cette partition, d’une écoute a priori agréable (sauf les accords conclusifs !), à peu près tous les défauts qu’un compositeur doit éviter, et parodie certainement nombre de ses contemporains. C’est ainsi en tout cas que fut reçue cette « plaisanterie » par le public et la critique viennois.

Pas sûr qu’aujourd’hui l’auditeur non musicien soit capable de repérer les éléments parodiques et comiques de la composition.

  • L’utilisation de dominantes passagères à la place des accords de sous-dominante.
  • Des dissonances entre les deux parties de cors.
  • Une montée de gamme par tons dans la cadence de violon.
  • Une orchestration maladroite, par exemple une ligne mélodique ténue absorbée dans un accompagnement lourd et monotone (quatrième mouvement).
  • Des modulations erronées pour la forme sonate (par exemple, dans le premier mouvement, les modulations progressives échouent toujours à atteindre la dominante, jusqu’à ce que la composition y saute sans préparation).
  • Le démarrage du mouvement lent se fait dans la mauvaise tonalité (sol majeur au lieu de do majeur)
  • Un minable passage en fugato dans le dernier mouvement qui enfreint toutes les règles de la composition fugale.

Ce morceau est également l’un des premiers à faire usage de polytonalité dans une composition classique. En effet, à la fin du morceau, chaque instrument joue l’accord final dans une tonalité différente, peut-être pour se moquer des instruments à cordes désaccordés (puisque seuls les cors demeurent dans la tonalité du morceau, Fa majeur). Les basses concluent le morceau en si bémol majeur, les altos en mi bémol majeur et les deux parties de violons en la majeur et sol majeur !!

Il est un autre morceau de Mozart, le plus célèbre peut-être, la sérénade Köchel 525, plus connue comme la Petite musique de nuit que le chef Armin Jordan, grand mozartien s’il en fut, trouvait indigne du génie de Mozart. Il trouvait les thèmes d’une banalité insigne, il refusait d’ailleurs de la diriger et ne comprenait pas la célébrité qu’elle avait acquise.

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Haydn

Chez l’aîné de Mozart, Joseph Haydn (1732-1809) l’humour, la surprise, sont des éléments inhérents à son mode de composition. Les pianistes savent ce que je veux dire, dans quasiment toutes les sonates. Dans les symphonies, c’est patent.

Le finale de la symphonie n°45 (1772) est peut-être la première expression du syndicalisme en musique ! Pour faire comprendre au prince Nicolas Esterhazy qui l’emploie et qui semble prolonger plus que de mesure son séjour estival dans son palais de Fertödque les musiciens de la Cour (et Haydn lui-même) aimeraient bien regagner leurs foyers à Eisenstadtle compositeur, dans le dernier mouvement de sa symphonie, met en scène le départ des musiciens l’un après l’autre, jusqu’à ce que restent plus que deux violons… Daniel Barenboim s’était bien amusé, lors du concert de Nouvel an du 1er janvier 2009, à reproduire la scène…

Deux autres symphonies célèbres de Haydn comportent des éléments de surprise… qui ont atteint leur but si l’on en croit les critiques de l’époque.

J’ai déjà évoqué la symphonie n°94 – intitulée « la Surprise » – et son mouvement lent dans mon billet consacré à Hoffnung. Haydn introduit, quelques minutes après l’énoncé du thème calme et tranquille de ce mouvement, un coup de timbales qui ne peut que réveiller l’auditoire.

Version Hoffnung

version « normale » avec le regretté Mariss Jansons dirigeant l’orchestre philharmonique de Berlin le 1er mai 2001 à Istanbul.

La symphonie n°103 s’ouvre de manière totalement inédite.. par un roulement de timbales.

Harnoncourt va jusqu’à laisser libre cours au timbalier de l’orchestre phiharmonique de Vienne pour improviser un long solo en ouverture.

Dans la moins connue symphonie n°60 (1775), qui reprend la musique de scène que Haydn avait écrite pour la pièce Le Distrait de Jean-François Regnard, le dernier mouvement prestissimo est brusquement interrompu par le grincement de violons désaccordés.

J’ai consacré tout un billet à Beethoven (La musique pour rire : Beethoven).

Leroy Anderson

J’ai déjà évoqué ce compositeur américain, Leroy Anderson (1908-1975), le maître d’une spécialité qui compte de nombreux et talentueux adeptes outre-Atlantique (lire Carmen à Hollywoodla musique orchestrale dite « légère ». En particulier à l’occasion du décès de l’acteur Jerry Lewis il y a bientôt trois ans : Leroy & Jerry

Cette scène est sans doute la seule qui est restée dans les mémoires d’un film de 1963 (Who’s minding the store / Un chef de rayon explosif) dont le scénario n’est pas inoubliable !

Avec un savoir-faire exceptionnel, Leroy Anderson met en valeur la virtuosité de ses interprètes, pastiche aimablement ses aînés. Il fera longtemps le bonheur des Boston Pops… et le nôtre !

La meilleure compilation Leroy Anderson / Boston Pops / Arthur Fiedler :

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La musique pour rire (V) : Happy Birthday

C’est sans doute la mélodie, la chanson, la plus célèbre au monde.

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Elle vient de Good Morning to All, une chanson enfantine écrite et composée en 1893 par deux sœurs américaines, Patty et Mildred Hill, à l’époque institutrices dans une école de Louisville (Kentucky). La première attestation écrite de l’association entre la mélodie et les paroles de Happy birthday to you date de 1912, mais ne crédite pas les auteures. Une division de Warner/Chappell Music Inc. dépose une demande de protection juridique de la chanson en 1935 au nom de Preston Were Orem et Ron Forman, histoire de générer de fructueux droits d’auteur (jusqu’à atteindre 2 millions de dollars par an !). Jusqu’à ce qu’un juge fédéral (dans l’affaire Rupa Marya/Warner Chappell Music), le 22 septembre 2015, décide que la chanson faisait partie du domaine public… depuis 1921 !

Ce qui n’a pas empêché maints arrangements (et maints arrangeurs !), le plus célèbre étant celui de Stevie Wonder en 1981.

Ci-dessous quelques exemples, réussis, de variations sur le célébrissime thème.

J’ignore à quelle occasion Rostropovitch dirigea cet « arrangement » dû à John Williams, mais à voir Seiji Ozawa assis sur le tabouret du violoncelliste, on peut supposer que ce fut en 1995, à Tanglewood (l’académie d’été du Boston Symphony), pour célébrer les anniversaires de Seiji Ozawa (1935) , Itzhak Perlman (1950), Leon Fleisher et Yo Yo Ma, tous des habitués du lieu et du festival !

L’arrangement du chef russe Misha Rachlevsky est tout aussi surprenant.

J’ai trouvé quelques sympathiques manifestations de « joyeux anniversaire », les plus émouvantes étant celles qui nous permettent de retrouver le très regretté Mariss Jansons

On admire le travail de l’arrangeur de ce Happy Birthday qui surprend Roger Norrington au moment où celui qui en fut le directeur musical de 1998 à 2011 commence à répéter l’Héroique de Beethoven avec l’orchestre du Südwestrundfunk de Stuttgart

Ici David Robertson surpris par les musiciens du New York Philharmonic (avec la complicité du violoniste Gil Shaham)

Lorsque Simon Rattle fête ses 50 ans (en 2005), il ne peut s’empêcher d’aller tâter de la grosse caisse à la fin du concert estival de la Waldbühnelorsque l’orchestre philharmonique de Berlin entame le bis que les milliers de spectateurs berlinois attendent : Berliner Luft du compositeur Paul Lincke

Lorsque Gustavo Dudamel commence à répéter la Cinquième symphonie de Mahler, c’est l’orchestre qui fait une ovation à son cor solo

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On admirera autant la prestation, la virtuosité que la tenue du pianiste français Cyprien Katsaris qui nous régale d’extraordinaires variations sur « Happy Birthday » à l’intention de Yehudi Menuhin (pour ses 80 ans ?)

On ne sera pas surpris de retrouver Victor Borge (lire La musique pour rire : Victor Borgedans une improvisation assez délirante

La pianiste américaine Nicole Pesce ne manque pas non plus d’imagination…

Enfin Happy birthday to… Stevie Wonder (70 ans le 13 mai prochain !)

Et puis comment oublier la torride apparition de Marilyn Monroe au gala d’anniversaire du président Kennedy le 19 mai 1962 ?

La musique pour rire (IV) : Victor Borge

Je l’évoquais dans un précédent billet (La musique pour rire : Beethoven: Victor Borge (1909-2000).

Børge Rosenbaum naît le 3 janvier 1909 à Copenhague, son père est altiste dans l’orchestre royal du Danemark, sa mère est pianiste. Le petit Børge donne son premier récital de piano à 8 ans, il se forme notamment auprès de Frederic Lamond, un élève de Liszt, et d’Egon Petri. 

Sorti de l’Académie royale de musique du Danemark, il entame dès 1926 une carrière de pianiste virtuose, il épouse en 1933 une Américaine, Elsie Chilton, et inaugure la même année un type de stand up musical qui fera sa célébrité d’abord aux Etats-Unis, où il est contraint d’émigrer, après s’être réfugié en Finlande. Le 9 avril 1940, lorsque la Wehrmacht envahit le Danemark, il est en tournée de concerts en Suède, il s’échappe en Finlande, parvient à embarquer sur l’American Legion et débarque à New York le 28 août avec 20 dollars en poche.

Il prend le nom de Victor Borge, apprend l’anglais en quelques mois, adapte ses sketches pour la radio où son humour dévastateur, ses exagérations lexicales, l’auto-dérision dont il fait preuve dans l’exécution (dans la double acception du mot) des « tubes » du répertoire pianistique, deviennent très vite un must. Il s’amuse de tout, jouissant d’une popularité qui ne faiblira pas jusqu’à son grand âge.

(Un extrait du gala que le Danemark offrit à l’enfant du pays pour ses 80 ans)

Passionnant documentaire que celui-ci, qui retrace une carrière qui n’a pas eu d’équivalent en Europe.

 

La musique pour rire (III) : Dudley Moore

#Confinement Jour 17.

Dans mon précédent billet La Musique pour rire : Beethoven, j’évoquais un personnage « multi-cartes » comme seule la Grande-Bretagne semble capable d’en produire : Dudley Moore

Peter_Cook_Dudley_Moore_Good_Evening_1974Peter Cook et Dudley Moore

Dudley Stuart John Moore naît le à Londres. Il n’a pas une enfance facile en raison de sa petite taille (1,58 m adulte) et d’une infirmité, un pied bot, qui l’oblige à des soins nombreux et répétés. Il trouve refuge très tôt dans la musique. Il apprend le piano et le violon dès six ans, et à quatorze ans, il accompagne cérémonies et mariages aux grandes orgues.

Il obtient alors une bourse pour poursuivre ses études musicales à Magdalen College (l’un des plus prestigieux collèges de l’université d’Oxford), où il remporte un premier prix d’orgue. C’est également à cette époque que débute sa carrière d’acteur. Alan Bennett qui jouait à ses côtés à l’occasion d’un spectacle de fin d’année le présenta au producteur de Beyond the Fringe. Cette comédie, où Moore, Peter Cook, Jonathan Miller et Alan Bennett se donnent la réplique, et dont le succès se répand jusqu’aux États-Unis, inaugure l’ère des émissions satiriques à la télévision.

Durant ses années d’université, Moore se prend également de passion pour le jazz et devient très vite un compositeur-interprète accompli. Dant les années 1960, il monte un trio  ‘The Dudley Moore Trio‘, avec Chris Karan aux percussions, Pete McGurk à la contrebasse, et plus tard Peter Morgan. Il s’inspire principalement d’Oscar Peterson et d’Errol Garner.

Le trio se produit régulièrement à la télévision britannique et devient la coqueluche du cabaret de Peter Cook, The Establishment.

Moore compose, entre autres, la musique des films Fantasmes (Bedazzled de Stanley Donen, sorti en 1967), L’escalier (Staircase) de Stanley Donen), et Six Weeks (de Tony Bill).

À la fin des années 1970, Moore est invité à Hollywood, où il joue en 1978 dans Drôle d’embrouille (Foul Play) avec Goldie Hawn et Chevy Chase puis dans Elle de Blake Edwards, dans Sacré Moïse ! (Wholly Moses!). Il enchaîne avec Arthur, aux côtés de Liza Minelli, John Gielgud et Geraldine Fitzgerald.

En 1981, Moore est nommé pour l’Oscar du meilleur acteur, mais Henry Fonda lui souffle la distinction pour le film La Maison du lac (On Golden Pond, de Mark Rydell). En revanche, il remporte le Golden Globe du meilleur acteur de comédie musicale. En 1984, Moore connaît encore un succès retentissant dans Micki et Maude de Blake Edwards, avec Amy Irving. Ce qui lui vaut encore le Golden Globe du meilleur acteur de comédie musicale.

Le pédagogue

En 1991, Moore collabore à des séries télévisées de vulgarisation de musique classique, d’abord avec Georg Solti, dans Orchestra, puis avec Michael Tilson Thomas dans Concerto!.

Il incarne également le rôle de Ko-Ko dans The Mikado de Gilbert et Sullivan, en . Il doit ensuite réduire son activité, atteint par une paralysie supra-nuéclaire progressiveIl meurt le 27 mars 2002 dans le New Jersey.

Beethoven et Britten

Acteur, compositeur, musicien de jazz, formidable pianiste, Dudley Moore avait ce talent singulier de pouvoir parodier avec génie ses illustres prédécesseurs (Beethoven) ou contemporains.

On ne se lasse pas de ses variations ô combien beethovéniennes sur la marche Colonel Bogey (reprise dans Le Pont de la rivière Kwai) :

Fauré et Schubert revus par Dudley Moore, ça donne ceci :

Mais sa réussite la plus extraordinaire reste pour moi l’imitation qu’il fait à la perfection non seulement de la musique de Benjamin Brittenmais aussi du style, du timbre même de la voix du compagnon de Britten, le ténor Peter Pears

Je ne résiste pas au plaisir de comparer le modèle – sublime – et la parodie.

Enfin, comment résister aux charmes de cette Shéhérazade si jazzy ?

La musique pour rire (II) : Beethoven

#Confinement jour 14.

Comme promis (La musique pour rire (I) : Hoffnung), deuxième épisode d’une série dédiée à l’humour en musique. En héros le célébré de l’année, Beethoven.

Précisément, pour les premiers concerts Hoffnungle compositeur britannique Malcolm Arnold avait écrit une ouverture Leonore 4, qui fait évidemment allusion aux versions successives de l’unique opéra de Beethoven, Fidelio. Un ouvrage qui a donné du fil à retordre au compositeur !

Beethoven s’inspire d’une pièce du Révolutionnaire français Jean-Nicolas Bouilly Leonore ou l’amour conjugal qui part d’un épisode de la Terreur : une femme travestie en homme s’était fait engager comme geôlier pour libérer son mari emprisonné à la prison de Tours. La première version de Leonore est créée le 20 novembre 1805 au Theater an der Wien, après un piètre accueil Beethoven remanie son opéra, une deuxième version en est donnée le 23 mars 1806, mais après la deuxième représentation, le compositeur se brouille avec le directeur du théâtre et retire   son ouvrage de l’affiche ! Ce n’est qu’en 1814 que l’opéra revient dans sa version définitive sous son nouveau titre Fidelio, avec un livret remanié par Friedrich Treitschke.

Pour ces trois versions de son opéra, Beethoven aura écrit… quatre ouvertures. Le premier essai, Leonore I, ne sera publié qu’en 1807, le deuxième, Leonore II, est joué lors de la création en 1805, le troisième, Leonore III, lors de la reprise de 1806, et enfin en 1814 l’ouverture de Fidelio.

L’ouverture Leonore 4 de Malcolm Arnold caricature très habilement le grand Beethoven !

J’aimais beaucoup l’acteur et humoriste Bernard Haller (1933-2009). Il est resté dans beaucoup de mémoires par cet inénarrable sketch du pianiste qui joue le premier mouvement de la célèbre sonate n°14 dite « au clair de lune » de Beethoven.

Mais c’est de nouveau du côté des Anglo-Saxons qu’on trouve les parodistes les plus inspirés, comme le formidable Dudley Moore (1935-2002). On reviendra sur ce personnage surdoué..

Autre personnalité qui fit l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis, Børge Rosenbaum né à Copenhague en 1909, devenu Victor Borge après son émigration du Danemark en 1940. Comme Dudley Moore, il mérite un billet à lui seul.

Autre phénoménal touche-à-tout, le natif de New York Danny Kaye (1911-1987), qui est souvent apparu notamment dans les Young People Concerts de Leonard Bernstein, dirige ici, très sérieusement, le New York Philharmonic dans la 8ème symphonie de Beethoven.

Comment oublier cette délicieuse Pince à Linge – texte de Pierre Dac et Francis Blanche – musique de Beethoven (!) – chantée par les Quatre Barbus un quatuor vocal aujourd’hui oublié, mais qui a connu ses heures de gloire dans les années 50/60.

L’humour sur le dos de Beethoven n’est pas l’apanage des artistes du passé. On ne compte pas les arrangements auxquels se sont livrés tant de musiciens, d’ensembles d’aujourd’hui….

Conclusion (provisoire) sur Beethoven et l’humour, cette pièce de Beethoven lui-même, ce Rondo capriccio titré Colère pour un sou perduoù le compositeur semble s’auto-caricaturer.

Beethoven 250 (IX) : quatuor princier

Pour mémoire, confinement jour 5. Où l’on est content de ne pas avoir numérisé sa discothèque, et de pouvoir rouvrir certains  coffrets…

Après le trio l’Archiduc, sujet de mon dernier billet (Beethoven 250 (VIII) : l’Archiducles quatuors de Beethoven, et tout particulièrement le premier des trois quatuors de l’opus 59 dédiés au prince André Razoumovski

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Une oeuvre qui date de 1806, comme les deux autres quatuors de l’opus 59, une année particulièrement féconde pour Beethoven : le Quatrième concerto pour piano, le Concerto pour violon, la Quatrième symphonie

Quatre mouvements ordonnés comme le trio op.97 : un allegro initial en fa Majeur, puis, au lieu du mouvement lent, un allegro vivace e sempre scherzando, en troisième position seulement un adagio molto e mesto en fa mineur, et un allegro final en fa Majeur.

Une structure a priori classique mais des dimensions exceptionnelles : près de 40 minutes de musique, plus de quatre cents mesures pour le seul deuxième mouvement ! Beethoven met à rude épreuve les instruments du quatuor: une écriture serrée, dense, parfois acrobatique. La partie de premier violon hésite entre la sonate et le concerto, le second violon et l’alto n’ont  rien à lui envier. Mais le coup de maître c’est que le quatrième instrument, le violoncelle, jusque là cantonné au rôle de basse harmonique, se fait soudain soliste : les thèmes des quatre mouvements sont confiés au violoncelle !

Le thème du premier mouvement, confié précisément au violoncelle coûte des mois d’effort au compositeur. On en a retrouvé plus de cent esquisses. L’effet de ce thème ascendant, énoncé à la dominante (fa majeur n’arrive qu’à la vingtième mesure !), repris au premier violon est électrisant. Il est suivi par l’énoncé du deuxième thème chantant et rêveur aux deux violons d’abord puis aux deux autres instruments. L’exposition se poursuit sans heurts ; et soudain l’explosion : un vigoureux arpège du violoncelle donne le signal d’un développement foudroyant à l’écriture virtuose et éblouissante.

Après avoir exploré les tonalités les plus extravagantes, Beethoven ramène le thème initial. Au lieu de conclure rapidement, il développe la coda et en retarde l’aboutissement 

Le deuxième mouvement a tout d’un scherzo sauf la taille! De même que Beethoven a usé de multiples tonalités dans le premier mouvement, il explore ici les rythmes les plus débridés.

Rupture de ton dans le troisième mouvement, l’un des plus poignants de Beethoven. La lente mélodie du premier violon s’élève avant d’être reprise dans l’aigu au violoncelle. Un second thème, pathétique, serein lui succède. Dans le développement, sous la plainte mélancolique des trois autres instruments, les pizzicati du violoncelle colorent d’une façon obsédante cette marche funèbre. qui s’interrompt par une série de  trille enjoué qui annonce le quatrième mouvement. Un thème russe* bon enfant, confié au violoncelle, repris au premier violon va déclencher une cataracte de de variations mélodiques et de rythmes contrastés qui se brisent soudain en un adagio pensif et timide, avant les quelques mesures d’un presto final sur l’accord de Fa majeur.

* La seule demande du prince André Razoumovski était que Beethoven emploie des mélodies russes « authentiques ou imitées » dans ses trois quatuors.

J’ai du mal à faire une hiérarchie dans mes versions favorites.

C’est avec le Quartetto Italiano que j’ai découvert l’oeuvre au disque, c’est vers le Quartetto Italiano que je reviens régulièrement, comme on vient retrouver des amis.

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Tout à l’opposé, le brillant et la fougue, parfois fatigants, des Américains du quatuor Emerson

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Leçon de style, d’idéal viennois, chez le quatuor Alban Berg.

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Bien sûr, il faudrait citer les Amadeus, Juilliard, Takacs, Prazak, ou plus près de nous les Ebène et Artemis.

Et puis on craque à l’écoute de cette merveille, datant de 1952, qui fait partie de la première intégrale gravée par le Quatuor Vegh.

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Prétention

Le service des abonnements de Diapason s’avérant incapable de servir ses abonnés (ce qui fut mon cas) j’ai dû attendre deux semaines pour consulter le numéro de mars à mon bureau.

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La couverture de ce numéro ne laisse pas d’interpeller – c’était bien l’objectif recherché !

Alors, bien sûr, on se précipite sur l’interview – excellente – de ce chef « qui casse les codes ».

Je précise, par honnêteté, que je n’ai jamais entendu Teodor Currentzis en concert ou à l’opéra. Je voulais me rattraper en assistant au concert prévu lundi dernier à la Philharmonie de Paris, où le nouveau chef de l’orchestre de la radio de Stuttgart devait diriger Richard Strauss et Mahler. Loupé ! annulé pour cause de coronavirus ! Mais grâce à Youtube on peut entendre le même programme joué à Stuttgart il y a quelques jours :

Aux questions pertinentes, parfois impertinentes, de Vincent Agrech, Currentzis fait des réponses pour le moins surprenantes.

Eloge de Poutine : « La Russie est devenue plus autoritaire en réaction aux attaques venues de l’Ouest/…./ L’obsession de faire de la Russie un mauvais voisin, voilà le fait historique. Ce temps où elle était le pays le plus libre d’Europe me manque terriblement. Je déplore le tournant autoritaire, mais il se produit à chaque fois que nous devons défendre notre sécurité. Tout dirigeant refusant de vendre son pays à l’étranger adorerait la même attitude que Poutine/…./ Je ne trouve pas la vie plus contrainte en Russie qu’en Allemagne, qui reste un pays anti-démocratique.

Voilà qui est clair : les employeurs actuels de M. Currentzis, la radio publique allemande (le Südwestrundfunk) apprécieront ! On ignorait que la Russie fût à ce point menacée par ses voisins, on avait plutôt le souvenir, encore tout récent, de l’annexion de la Crimée, de la guerre du Donbass, d’interventions musclées en Tchétchénie, sans parler de la Syrie !

Saint-Pétersbourg et Gergiev : Teodor Currentzis a quitté Perm l’an dernier, au terme d’un clash avec les autorités de la ville (Vincent Agrech relate l’aventure artistique et musicale exceptionnelle du chef gréco-russe de 2011 à 2019). Il s’est installé, avec son ensemble MusicAeterna, à Saint-Pétersbourg.

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« Vous surestimez beaucoup Saint-Pétersbourg, à bien des égards plus provinciale que Perm aujourd’hui. Des institutions de répertoire exceptionnelles assurément. Mais la musique ancienne ? la création ? la rencontre entre les disciplines ? l’invention d’un nouveau rapport au public ? Le sommeil de cette cité merveilleuse mais incapable d’innovation sociale semble inscrit dans son ADN/…./Valery Gergiev et moi ne faisons pas le même métier. Il est l’un des plus grands patrons de maison que l’histoire musicale ait connus, un héritier de Karajan. Moi, je suis un chef de troupe, j’entraîne les interprètes et le public, dans ma passion pour les compositeurs vivants ou morts, l’expérimentation, l’underground. »

Et voilà donc Gergiev et l’ancienne capitale des tsars habillés pour l’hiver !

Je ne vais pas citer toute l’interview, notamment les développements autour du projet de festival Diaghilev au théâtre du Châtelet à partir de la saison 20-21.

Beethoven réinventé ?

Dans sa dernière question, Vincent Agrech interroge Teodor Currentzis sur l’intégrale des symphonies de Beethoven en cours de parution chez Sony.

V.A. « Abordez-vous la Cinquième de Beethoven avec la confiance donnée par votre parcours musical… ou l’angoisse d’ajouter votre nom à une discographie monumentale ?

T.C. Discographie riche de grandes personnalités qui avaient souvent davantage de respect envers elles-mêmes qu’à l’égard du compositeur/…./ Mon ambition est de construire cet édifice selon les proportions exactes voulues par Beethoven. Dès cette 5ème, j’espère faire entendre certains éléments pour la première fois – certains croiront que nous avons réorchestré ! Je serai satisfait qui l’on considère qu’il ne s’agit pas de détails, mais d’une vision renouvelée de la structure qui en magnifie la beauté! »

Harnoncourt, Gardiner, Norrington, aux oubliettes ! Beethoven a son nouveau héraut, qu’on se le dise !

J’avoue être passablement agacé par ce discours et cette posture. Je ne doute pas du talent, évident, réel, de ce chef d’orchestre, mais pour quelqu’un qui fait la leçon à ses collègues et à ses illustres aînés, qui se targue de respecter les compositeurs qu’il interprète, je trouve, dans ses enregistrements, au contraire, une recherche permanente de l’effet, du choc, qui font dresser l’oreille, plus que suivre la partition. Ainsi sa 1ère de Mahler (cf. vidéo ci-dessus) se révèle-t-elle un festival de trucs et de tics, qui vont jusqu’à dénaturer le propos du compositeur, or s’il y a un compositeur qui était extrêmement rigoureux, précis et disert dans ses annotations, c’est bien Mahler !

 

Beethoven 250 (VII) : Langrée, Liège, Cincinnati

Hier et aujourd’hui, à Cincinnati, Louis Langrée a réédité l’exploit qui l’avait conduit, en mars 2004, à reconstituer à Liège la soirée historique du 22 décembre 1808 à Vienne.

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Que s’est-il passé ce soir de décembre 1808 à Vienne ? Un concert-fleuve, une « académie » voulue et dirigée par Beethovenau Theater an der Wien où le compositeur a ses habitudes : c’est dans cette salle, dirigée par Emanuel Schikaneder, le librettiste de la Flûte enchantée, qu’ont déjà été créées les Deuxième et Troisième symphonies, le 3ème concerto pour piano, le concerto pour violon, Fidelio..

Ce 22 décembre, le programme est à la démesure de son auteur. Qu’on en juge :

Première partie

Symphonie n°6 « Pastorale »

Ah ! perfido, air de concert pour soprano et orchestre

Gloria de la Messe en do Majeur op.86

Concerto pour piano n°4

Pause

Seconde partie

Symphonie n°5

Sanctus de la Messe en do Majeur

Une fantaisie improvisée au piano (qui donnera la Fantaisie op.77 )

Fantaisie chorale pour piano, choeur et orchestre

Le dimanche 14 mars 2004, à la Salle Philharmonique de Liège, prenait fin une semaine de festival que l’Orchestre philharmonique de Liège et Louis Langrée avaient dédié à Beethoven. Avec l’exacte reconstitution de l’académie du 22 décembre 1808. Claire-Marie Le Guay était au piano, Alexia Cousin chantait Ah! perfido, et le Choeur symphonique de Namur rejoignait l’orchestre dans les extraits de la Messe en do et la Fantaisie chorale.

Le concert avait commencé à 14h et pris fin vers 20 h. Le public ne voulait plus laisser partir les musiciens. Il y avait tellement de bonheur sur la scène, malgré la fatigue, et dans la salle…

L’Association Beethoven France en avait fait un compte-rendu aussi exhaustif que laudateur.

« La direction de Louis Langrée des œuvres de Beethoven est vigoureuse et juste, délicate et franche à la fois. Aucun doute pour l’auditeur : le chef d’orchestre vit cette musique et il comprend Beethoven avec le cœur. De plus, sa capacité à échanger avec l’auditoire et sa manière de partager son plaisir, par ce sourire dont il n’est guère avare, nous ont conquis plus encore que nous nous apprêtions à l’être. C’est un très grand chef qui se confirme sous nos yeux. »

 

Avant les concerts de ce week-end à Cincinnati, Louis Langrée avait déjà dirigé plusieurs fois la Cinquième symphonie, notamment à l’occasion de la fête des Lumières – Lumenocity – qui avait enchanté la ville de l’Ohio en 2013.

 

 

La grande Eileen

Sacré caractère, sacrée voix, la chanteuse américaine Eileen Farrell (1920-2002) ne lâche plus celui qui l’a écoutée une fois.

C’est un disque, un cadeau, qui me l’a fait connaître non pas comme la grande cantatrice qui a fait les beaux soirs du Met, mais comme une chanteuse de jazz.

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Depuis lors, je n’ai plus cessé de collectionner les disques d’Eileen Farrell.

Sony nous restitue – enfin – un inestimable capital, trop longtemps indisponible ou mal distribué, dans un coffret de 16 CD, dont chaque galette est une pépite. L’art unique de cette voix immense qui n’a cessé de se partager entre les grands rôles lyriques et le jazz ou la comédie musicale, jusque dans ses dernières années comme elle en témoigne ici :

71TGOmGZv3L._SL1500_(détails complets du coffret iciEileen Farrell)

CD 1-2 BERG Wozzeck / Mack Harrell (Wozzeck), New York Phil. dir. Dmitri Mitropoulos (live 1951)

CD 3 CHERUBINI Medea extr. (1958)

CD 4 Airs de Beethoven (Fidelio, Ah perfido), Weber (Freischütz), Gluck (Alceste)

CD 5 Airs d’opéras de Puccini

CD 6 I gotta right to sing the blues 

CD 7 Lieder de Schubert, Schumann, Debussy, Poulenc

CD 8 Carols for Christmas / Handel Messie, extr. dir. Eugene Ormandy

CD 9 Airs d’opéras de Verdi

CD 10 Here I go again

CD 11 BEETHOVEN Missa solemnis, dir. Leonard Bernstein

CD 12  Duos d’opéras de Verdi, avec Richard Tucker, ténor

CD 13 The Fling called Love 

CD 14 WAGNER Immolation de Brünnhilde, Wesendonck Lieder / VAUGHAN WILLIAMS Serenade to Music, dir. Leonard Bernstein

CD 15 Together with Love, Andre Previn dir. et piano

CD 16 Mélodies de Respighi, Castelnuovo-Tedesco, Debussy, Fauré

Un indispensable de toute discothèque !