La véridique histoire du grand Nicholas

Longtemps après que le poète a disparu, on ne se remet toujours pas de son départ. Dans une semaine, cela fera quatre ans que Nicholas Angelich est mort au terme de mois de souffrance et de douleur. Il avait 52 ans et nous laisse inconsolables (lire Le piano était en noir et Sur les ailes du chant)

Lorsque j’ai appris, d’abord qu’elle préparait un ouvrage sur lui, puis que ce livre allait sortir ce printemps, j’ai été empli d’une infinie gratitude à l’égard de Nathalie Krafft, une amie de plus de trente ans. Elle présentait son ouvrage mercredi à la Philharmonie. Je n’ai malheureusement pas pu l’y rejoindre, en raison d’un « conflit d’agenda » comme on dit en Suisse, puisque je devais être au théâtre des Champs-Elysées pour un concert (dont je rendrai compte sur Bachtrack).

Je me suis donc précipité chez mon libraire.

L’ancienne rédactrice en chef du Monde de la Musique, auteure de plusieurs ouvrages remarqués (lire Aimer Sibelius) le reconnaît à demi-mot dans ses quelques mots d’introduction. Parviendrait-elle à écrire avec la bonne distance critique sur quelqu’un qu’elle a tant aimé, entouré, secouru, aidé ? Aucune inquiétude à avoir Nathalie ! Tu as écrit l’une des plus admirables biographies que j’aie jamais lues sur un musicien, l’une des plus sensibles et pudiques à la fois, parce que nous sommes quelques-uns à savoir combien avec quelques proches tu étais devenue la vraie famille de Nicholas.

Je n’ai pas encore terminé la lecture de ce livre. C’est parfois un trop plein d’émotion qui surgit au détour d’une page, l’envie d’écouter, de réécouter Nicholas. Alors on repose l’ouvrage, on se nourrit de tous ces détails magnifiques sur l’enfance du pianiste né à Cincinnati, qui a vécu le plus clair de sa vie à Paris et qui pourtant n’a jamais été naturalisé français, sur ses formidables parents, les racines d’un art unique.

Je reproduis ici ce qu’on appelle « la présentation de l’éditeur »

« Devant un piano, Nicholas Angelich avait tout. Héritier des traditions musicales serbe, russe, hongroise, slovaque, française, grâce à son père violoniste et à sa mère pianiste, il les avait assimilées jusqu’à les transmuer en un or qui n’était qu’à lui : un son irremplaçable, une puissance titanesque doublée d’une douceur confondante, une virtuosité combinée à l’inspiration d’un poète. Il fait ses premières gammes aux Etats-Unis où il est né, et donne son premier concert à sept ans. A treize, il part en France, à Paris, où de bonnes fées se penchent sur son destin : Aldo Ciccolini, Yvonne Loriod, Michel Béroff. De là, il mène une carrière de soliste brillante et réfléchie. Cette première biographie de Nathalie Krafft dresse le portrait en clair-obscur de cet artiste absolu, mort en 2022 à l’âge de cinquante et un ans.« 

Mais ce bouquin est indispensable, nous est indispensable, bien sûr par la qualité d’écriture et les souvenirs qu’il convoque sous la plume de Nathalie Krafft, mais surtout parce qu’il nous raconte ce grand Nicholas que nous avons de si près connu et tant aimé. Sans vouloir divulgâcher la fin de l’ouvrage, Nathalie a rassemblé une sorte de petit dictionnaire du parler « Angelich », à la fois désopilant et si touchant.

Elle cite l’un des souvenirs les plus forts que j’ai de la présence de Nicholas Angelich sur une scène. C’était en octobre 2010, quelques mois avant la disparition d’une autre inégalable amie, Brigitte Engerer. Je n’ai plus jamais entendu La Valse de Ravel jouée avec le feu qu’y mettaient ce jour-là Nicholas et Brigitte.

Brigitte Engerer et Nicholas Angelich jouent la Valse de Ravel (Salle Philharmonique de Liège, octobre 2010)

Je reproduis ici ce que j’écrivais le 19 avril 2022 (Le piano était en noir)

« Ce matin, je n’ai pas de mots, je ne veux pas mettre de mots, sur la disparition prématurée autant que redoutée de Nicholas Angelich. Tant de ses collègues, de journalistes, auront dit en quoi il était, il est, unique, immense, magnifique.

Je suis dévasté parce que, de tous les musiciens qu’il m’a été donné de croiser, de rencontrer, Nicholas était comme le frère que je n’ai pas eu, doté de toutes les qualités que j’admire chez un artiste et chez un être humain. Les larmes me viennent en même temps qu’affluent tant de souvenirs.

Nicholas est sans doute – je n’ai pas fait de comptabilité macabre – le pianiste que j’ai le plus invité lorsque j’étais à Liège, le plus écouté en concert. J’avais enfin trouvé une date en juillet 2021 pour l’inviter au Festival Radio France à Montpellier, et son agent avait dû annuler parce que Nicholas était malade. Je savais que, malheureusement, ce n’était pas une maladie « diplomatique »… 

En vrac, quelques images. 

Une première rencontre à la fin des années 90, au café en face de l’Hôtel d’Albret dans le Marais, alors siège de la direction des affaires culturelles de la Ville de Paris. France Musique avait investi la cour de ce lieu magique au coeur de Paris pour une émission estivale en direct chaque jour. Arièle Butaux avait convié deux jeunes pianistes dont on commençait à parler : Jérôme Ducros.. et Nicholas Angelich. Ils avaient même improvisé un quatre mains. Je les avais invités l’un et l’autre à se désaltérer et les avais interrogés sur leurs projets de l’été : Jérôme avait déroulé un beau calendrier de concerts, tandis que Nicholas, grillant cigarette sur cigarette, annonçait, de son air lunaire, une seule date…

Quelques mois plus tard, je retrouverais étonnamment les deux mêmes pianistes à Deauville, dans le cadre d’un festival pascal voué à faire éclore les jeunes talents. Jérôme Ducros et un quatuor formé pour la circonstance jouaient le quintette « La Truite » de Schubert, et Nicholas Angelich aux côtés – si ma mémoire ne me fait pas défaut – d’Augustin Dumay et du tout jeune Renaud Capuçon, jouait dans les profondeurs du clavier la plus dense des versions que j’aie jamais entendues en concert… du Concert de Chausson.

Je découvre, bouleversé, cet extrait d’un concert de janvier 2019 à la Philharmonie

Puis il y aura Liège, où dès 2001, je crois que j’aurai invité Nicholas Angelich chaque saison, en commençant par un 2ème concerto de Rachmaninov avec Alexandre Dmitriev, et puis surtout en chaque occasion importante, où il me semblait que la présence de ce musicien était aussi indispensable que l’est celle d’un frère, d’un cousin, lorsque la famille se rassemble.

Je ne puis, ce matin, reparler de toutes ces aventures, je vais tenter de rassembler mes souvenirs, pour les livrer par-delà le chagrin et le deuil.« 

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog (11.04.2026)

La guerre oubliée

Depuis des semaines, nous sommes rivés aux événements du Proche-Orient, accablés par les tragédies quotidiennes qui meurtrissent les peuples iranien, libanais, et autres victimes « collatérales » d’une guerre déclenchée par deux fous furieux, qu’on ne sait plus comment arrêter. Les pitreries, les divagations de Trump ne font plus rire personne…

Pendant ce temps, une autre guerre passe sous les radars de l’information, sauf quand le président Zelensky conclut des accords avec les pays du Golfe pour leur fournir expertise et armes défensives !

Cette guerre qui n’en finit pas d’exténuer les combattants sur le front, que la Russie est incapable de poursuivre, faute de moyens humains et financiers, mais qui n’avouera jamais sa défaite, je ne pouvais pas ne pas y penser jeudi soir à l’Auditorium de Radio France.

Radio France avait invité, pour y faire leurs débuts avec l’Orchestre national de France, deux artistes ukrainiens, la cheffe Oksana Lyniv (lire Maestra) et le violoniste Dmytro Udovychenko.

J’ai rendu compte de ce concert pour Bachtrack : La révélation Udovychenko à Radio France

Personne n’a oublié ce geste si fort du jeune violoniste lorsqu’il apprend qu’il gagne le Premier Prix du concours Reine Elisabeth de Belgique en 2024. Saluant le jury, il refuse la main que lui tend un autre grand lauréat du Concours, le Russe Vadim Repin. Il savait, ce faisant – alors qu’il n’a aucune hostilité personnelle envers son aîné – que le monde entier regarderait ce geste comme celui de la résistance de son pays à la guerre menée par Poutine, dont Repin ne s’est jamais désolidarisé publiquement.

En choisissant de reprendre, pour son premier concert parisien, le 1er concerto de Chostakovitch, Dmytro Udovychenko rappelle, s’il en était besoin, les tragédies du XXe siècle soviétique, où l’ensemble des peuples russe, ukrainien, baltes et d’Asie centrale subissaient indistinctement le joug de la terreur stalinienne. En 1947 c’est le sinistre Jdanov qui impose une doctrine – le réalisme socialiste – qui empêchera Chostakovitch de mener à bien la composition de son concerto. Il lui faudra attendre la mort de Staline, en 1953, et la date du 29 octobre 1955, pour que l’oeuvre soit créée par son dédicataire, le grand David Oistrakh, l’ami Evgueni Mravinski et l’orchestre philharmonique de Leningrad.

Parmi les versions de ce concerto que j’ai dans ma discothèque, il en est une à laquelle je suis particulièrement attaché, celle de mon cher ami Boris Belkin, accompagné par un de ses plus proches, Vladimir Ashkenazy.

Et je n’oublie évidemment pas l’éblouissante prestation du vainqueur du Concours Eurovision des jeunes musiciens que j’avais organisé à Montpellier en juillet 2022, Daniel Matejca

Le jeune violoniste tchèque vient d’ailleurs de publier sa version du concerto n°1 de Chostakovitch couplée au 1er de Prokofiev.

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog

Mendelssohn chez lui

J’ai passé quelques jours entre Leipzig et Dresde à la fin de l’année 2017 et j »avais intitulé un billet Leipzig ville musique.

Nul visiteur de la cité saxonne ne peut ignorer les deux figures de proue de la musique de cette ville : Bach et Mendelssohn, ni l’orchestre le plus ancien d’Europe, celui du Gewandhaus fondé en 1743.

C’est une nouvelle parution qui nous donne l’occasion d’évoquer à nouveau le lien si particulier de Félix Mendelssohn avec Leipzig.

Andris Nelsons, viré sans ménagement de la direction du Boston Symphony, n’a heureusement pas le même souci avec l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig dont il est le directeur musical depuis bientôt dix ans.

La critique a été partagée – mais c’est apparemment une mode – sur les intégrales Bruckner, Chostakovitch et Richard Strauss que Deutsche Grammophon a publiées avec Andris Nelsons, intégrales qui réunissent alternativement les deux orchestres – Boston et Leipzig – dont Nelsons est le chef.

Cette nouvelle proposition, les cinq symphonies de Mendelssohn, ses deux oratorios Paulus et Elias, enregistrés avec l’orchestre dont le compositeur fut le chef à partir de 1835, me semble particulièrement bienvenue. J’avoue ne pas comprendre le critique du Devoir (que je cite dans mon article Orchestres sans tête) qui dézingue ce coffret sans complexe, en le comparant à l’idéal que constituerait, selon lui, la récente intégrale réalisée par Yannick Nézet-Séguin. Le Nelsons bashing ça suffit ! Il suffit d’avoir des oreilles pour écouter, et ce que j’ai entendu jusqu’à présent de ce coffret est tout à l’avantage du chef letton.

Et si l’on veut comparer à d’autres versions antérieures, gravées elles aussi à Leipzig, on n’est pas sûr qu’elle soient toujours à l’avantage de ces dernières. Kurt Masur, l’inamovible patron du Gewandaus de 1970 à 1996, a laissé deux intégrales des symphonies, assez inégales.

Riccardo Chailly, le prédécesseur de Nelsons (de 2005 à 2016), n’a pas succombé à la mode des intégrales et a laissé quelques témoignages intéressants :

On pourra vraiment éviter cet enregistrement lourdissime d’un prédécesseur de Nelsons et Chailly, Franz Konwitschny qui en récompense sans doute de son engagement pour l’Allemagne hitlérienne, dirigera le Gewandhaus de 1949 à sa mort en 1962.

Pour ce qui est des deux oratorios, dans la droite filiation de ceux de Bach – que Mendelssohn contribuera grandement à remettre au jour – Andris Nelsons offre une référence moderne, d’autant mieux venue que les derniers enregistrements intéressants remontent à un demi-siècle.

C’est à Wolfgang Sawallisch qu’on doit, avec Leipzig, une référence inégalée d’Elias :

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog !

Orchestres sans tête et autres nouvelles

Nul ne sait en dehors de la Belgique francophone ce qu’est un oiseau sans tête, je garde de mes années liégeoises un excellent souvenir de cette spécialité culinaire. C’est ce à quoi m’a fait penser un excellent article d’un journaliste français installé depuis des lustres au Québec, Christophe Huss dans le journal Le Devoir

Orchestres sans tête

Christophe Huss évoque un « marché des chefs d’orchestre en ébullition aux Etats-Unis » dans un article très complet que j’invite à lire.

Il évoque quatre grands orchestres américains – Cleveland, Boston, San Francisco, Los Angeles – qui se retrouvent, à court terme, sans chef titulaire.

À Cleveland, c’est Franz Welser-Moest qui part après un « règne » de plus de vingt ans dont on a du mal à percevoir les lignes de force ni l’héritage qu’il laissera.

A San Francisco, Esa-Pekka Salonen part après un quinquennat trop bref, au motif que sa programmation était trop audacieuse pour complaire aux généreux mécènes de l’orchestre…

A Los Angeles, c’est Dudamel qui jette l’éponge après seize ans d’un mandat qui a fait pas mal d’étincelles.

Quant à Boston, j’ai déjà évoqué le conflit entre l’administration et Andris Nelsons.

Quand on change d’avis

Je n’avais pas du tout aimé la première parution d’une intégrale des symphonies de Beethoven enregistrées « live »à Vienne par Simon Rattle. Prise de son étriquée, son d’orchestre qui ne reflétait en rien l’opulence des Wiener Philharmoniker. Et puis Warner a réédité le coffret, avec semble-t-il une vraie « remasterisation » et le rendu est cette fois d’une toute autre ampleur.

Le pianiste révélé

Je l’avoue, je n’ai pas encore cédé à l’attrait que le tout jeune pianiste russe, Alexandre Malofieiev (oui c’est bien ainsi qu’on prononce son nom, n’en déplaise à cette affreuse habitude de la transcription internationale) exerce sur une critique qui semble conquise d’avance (Alexandre Malofeev stupéfie la salle Gaveau). A défaut de l’avoir entendu en concert – mais cela ne saurait tarder ! – j’ai acheté le double album qu’il vient de sortir.

Programme admirable, qui nous change si heureusement de tous les disques inutiles de certaines stars du piano (ou du violoncelle)

Et toujours humeurs et bonheurs dans mes brèves de blog ! (l’au-revoir à Philippe Provensal, la disparition d’Isabelle Mergault, le soutien à Sophia Aram)

Mon premier Barenboim

Erwan Gentric n’est pas très tendre, dans le dernier numéro de Diapason, avec le tout récent coffret Warner consacré à Daniel Barenboïm et à ses années parisiennes

Je n’ai pas les mêmes préventions que mon jeune confrère, pour des raisons très personnelles. A l’occasion du 80e anniversaire du pianiste/chef d’orchestre (Barenboim 80) j’écrivais ceci :

« Je renvoie aux deux articles que j’avais consacrés à Daniel Barenboim… il y a cinq ans : Barenboim 75 ou l’artiste prolifiqueBarenboim 75 première salve. Rien à changer dans mes choix de discophile, ni dans mes souvenirs de jeunesse. Les concertos et les sonates de Mozart, les concertos de Beethoven, les symphonies de Franck et Saint-Saëns, la 4ème symphonie de Bruckner, ce sont mes premiers disques… avec Barenboim.« 

Et précisément dans l’impressionnante collection de rééditions parues chez Sony, Deutsche Grammophon et chez Warner, il manquait ces disques enregistrés avec l’Orchestre de Paris pour EMI, du temps où Barenboim en était le directeur musical (lire ce que j’avais écrit il y a quelques mois pour ce qui fut à la fois un retour et un adieu : L’apothéose de Daniel Barenboïm).

Un très beau texte de Remy Louis documente remarquablement ces quinze ans passés (1975-1989) à la tête de l’Orchestre de Paris et ne cache rien des succès et des péripéties qui ont marqué ce mandat.

Je retrouve avec une émotion intacte mes premiers 33 tours de Bizet et Fauré…

CD 1 et 3 Bizet / Carmen, l’Arlésienne suites, Jeux d’enfants, La jolie fille de Perth, Symphonie, Patrie

CD 2 Fauré / Requiem

CD 4 Mozart / concertos flûte, hautbois (Michel Debost, Maurice Bourgue)

CD 5 Vieuxtemps / Concertos 4 et 5 (Perlman)

CD 6 Mozart / symphonie 41, petite musique de nuit

CD 7 Mozart / Requiem (Battle, Murray, Rendall, Salminen)

CD 8 Falla / Nuits dans les jardins d’Espagne (Argerich), Albeniz / Iberia

CD 9 Stravinsky / Le sacre du printemps, Scriabine / Poème de l’extase

CD 10 Dutilleux / Symphonies 1 et 2

CD 11 Stravinsky / Symphonie de psaumes, Scriabine / Symphonie n°3

CD 12 Mahler / Kindertotenlieder, Wagner / Wesendonck Lieder, Wolf / 3 Lieder (Waltraud Meier)

CD 13 Wolf / Penthesilea, Sérénade italienne, der Corregidor

CD 14 Denisov / Symphonie n°1

CD 15 Boulez / Rituel, Messagesquisse, Notations I-IV

Je n’oublierai jamais ce direct sur France Musique en juin 1980 au cours duquel j’entendis pour la première fois les Notations de Boulez, celles qui étaient alors orchestrées (lire Un certain Pierre Boulez)

Et toujours humeurs et bonheurs à suivre sur mes brèves de blog

Maestra

Je n’ai pas actualisé le billet que j’écrivais il y a cinq ans Atout cheffes. Il est plus que temps de le faire après la 4e édition du concours de cheffes d’orchestre La Maestra, lancé à l’initiative de Claire Gibault, la doyenne des cheffes françaises. Félicitations à la lauréate de cette 4e édition, la Slovène Mojca Lavrenčič.

J’assistais mercredi dernier à un concert de l’Orchestre de Paris dirigé par la présidente du jury du concours 2026, la cheffe ukrainienne Oksana Lyniv, comme j’en ai rendu compte pour Bachtrack (L’âme slave exaltée par Oksana Lyniv)

« Le public a longuement applaudi l’énergie conquérante d’une authentique maestra » . C’est ainsi que je conclus ma 150e critique sur Bachtrack !

Le chemin parcouru depuis la première édition de ce concours ne se mesure pas en chiffres, même si l’indicateur est important. Il s’apprécie par rapport à l’attitude du public d’abord – souvent beaucoup plus avancé que les organisateurs, voire les orchestres, à l’égard des cheffes d’orchestre. Et l’on parvient tout doucement mais sûrement à ce que prévoyait, en 1983, Françoise Giroud qui fut la première secrétaire d’Etat à la Condition féminine de Giscard (de 1974 à 1976) : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. » Appliquée à la direction d’orchestre, la formule reste provocante, mais je l’analyse comme une évidence : l’art – et le succès – d’un chef d’orchestre ne s’apprécie plus à l’aune de son sexe. Et s’il a fallu des quota, s’il en faut encore, on souhaite que ceux-ci n’aient plus d’utilité pour mettre au jour les talents des cheffes autant que des chefs.

Comme critique – mais d’abord comme auditeur – j’ai eu, ces dernières années, plusieurs occasions, que j’avais d’ailleurs saisies et choisies, de voir des cheffes d’orchestre à l’oeuvre, avec des bonheurs aussi divers que leurs talents.

Laurence Equilbey célèbre Mendelssohn

Première new-yorkaise de  Mirga Gražinytė-Tyla

Marina Rebeka, Karine Deshayes et Speranza Scappucci reines d’un soir

Nathalie Stutzmann et Sheku Kanneh-Mason à la Philharmonie

Un concert confus avec Marie Jacquot à Radio France

Les paysages pastoraux d’Emilia Hoving

La prodigieuse Voix humaine de Barbara Hannigan

Soir de fête pour Simone Young et l’Orchestre national de France

Humeurs et bonheurs du jour à suivre dans mes brèves de blog

Elsa est un prénom communiste

J’assume le titre un peu provocateur de mon article, mais je le justifie sans peine en évoquant deux grandes figures de la littérature et de la musique, et plus encore de l’histoire culturelle du XXe siècle, qui partagent ce prénom : Elsa Triolet et Elsa Barraine et qui toutes deux ont adhéré à l’idéal communiste à défaut d’en avoir été des militantes partisanes.

Les sons d’Elsa

Pour une fois, voilà un disque qui ne fait pas dans la redite d’un répertoire surexploité, et qui est donc particulièrement bienvenu. J’avais pour ma part découvert la 2e symphonie de cette compositrice française et j’écrivais pour Bachtrack ceci :

« Mais attardons-nous sur cette singulière symphonie d’Elsa Barraine (1910-1999), une compositrice très largement passée sous les radars du XXe siècle. Son parcours est étonnant, comme sa musique. Cette œuvre en trois brefs mouvements date de 1938. Elle s’inscrit dans un programme de commandes d’État et est créée par Désiré-Émile Inghelbrecht et l’Orchestre National. L’engagement résolu de la jeune femme, 28 ans à l’époque, en faveur du Parti communiste et de l’URSS lui fait sous-titrer sa création « Voïna » (« La guerre », en russe), et illustrer dans chaque mouvement les tourments de la guerre (Allegro vivace), la mort et le deuil (« Marche funèbre ») et l’espoir du retour à la vie (Finale »). L’ensemble fait beaucoup penser à nombre d’œuvres soviétiques de la même époque, une musique facile d’approche, très illustrative de sentiments positifs. Il y a du Prokofiev, du Kabalevski, mais aussi des couleurs françaises à la Roussel ou Dukas. Les idées sont parfois un peu courtes, mais la jeune compositrice sait manier le grand orchestre et témoigne d’une authentique personnalité. On attend avec impatience le disque que Cristian Măcelaru et l’Orchestre viennent d’enregistrer de ses œuvres » (Bachtrack, 13 septembre 2024)

Les yeux d’Elsa

Mes souvenirs de mes études de russe s’éloignent à mesure que je prends de l’âge, mais la passion qui m’animait alors pour l’extraordinaire période des années 20 d’une effervescence artistique véritablement révolutionnaire qui prendra tragiquement fin avec le suicide de Maiakovski, ne m’a jamais quitté. Et les destins des deux soeurs Lili et Ella, nées Kagan, la première devenue Lili Brik, la seconde devenue Elsa Triolet, du nom de son second mari, puis la muse et l’épouse d’Aragon, sont tout aussi extraordinaires.

D’Aragon je n’ai de loin pas tout aimé, notamment l’apparatchik qui n’a jamais renié les crimes commis sous Staline. Mais l’écrivain et surtout le poète ne peuvent être négligés. Et comme beaucoup le premier poème que j’ai appris d’Aragon est Les Yeux d’Elsa (comme les autres que Jean Ferrat a mis en musique dans un disque dont je connais par coeur toutes les chansons)

Les Yeux d’Elsa

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le cœur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

Humeurs et réactions toujours à suivre dans mes brèves de blog !

Affaires d’hiver

A intervalles réguliers, j’évoque ici les bonnes affaires que je fais, soit dans l’unique magasin classique encore un peu garni à Paris, soit par correspondance. Cette période de l’année s’y prête particulièrement entre soldes et déstockage.

Habilement, et utilement, le rayon classique de Gibert – qui a repris ses quartiers d’antan au rez-de-chaussée du magasin du 34 bd. St Michel, mêle disques neufs et occasions.

Entre Gibert et le site allemand jpc.de,, avec des prix bradés, j’ai eu l’embarras du choix

Chopin / Amir Katz

Je ne sais quasiment rien de ce pianiste israélien, Amir Katz, dont j’ai déjà entendu le beau piano dans les cycles de Lieder de Schubert qu’a enregistrés Pavol Breslik, et comme j’ai une passion singulière pour les Etudes de Chopin, je n’ai pas résisté.

Chostakovitch rime avec Rostropovitch

Encore un de ces clichés qui veut que le génial violoncelliste ait été un piètre chef d’orchestre… sans doute Mstislav Rostropovitch (1927-2007) n’était-il pas le technicien le plus sûr de la baguette, mais diable est-ce ce qu’on attend d’un interprète? Je réécoutais récemment les symphonies de Tchaikovski enregistrées par Rostro, quel souffle ! quelle ardeur ! et puis il chante tout de même dans son arbre généalogique. Dans cette intégrale Chostakovitch que j’avais négligée, ignorée, même – elle est proposée à 35 € sur jpc.de) on a tout de même affaire à l’ami du compositeur, à celui qui, jusqu’à son exil, a vécu la Russie tragique du XXe siècle. Je découvre, à petites doses, cette intégrale, et je m’en veux d’avoir tant tardé à le faire

Les invitations de Mireille Delunsch

Comment ai-je pu ignorer ce disque majeur, moi qui aime tant Duparc et son sublime corpus de mélodies ?

Le Bach de Tharaud

Je n’ai pas toujours été tendre avec Alexandre Tharaud mais je peux comprendre qu’Alain Lompech le défendre contre des contempteurs qui ne prennent pas toujours la peine même de l’écouter.

Ces concertos de Bach gravés il y a une quinzaine d’années ne manquent pas de séductions…

Gerstein transcendant

Toujours du piano – on en profite ! – avec Kirill Gerstein qu’on applaudissait la semaine dernière à la Philharmonie de Paris (lire sur Bachtrack : Les ascensions de Gerstein et Bychkov), et ce disque – encore un que je n’avais pas repéré ! – des Etudes d’exécution transcendante de Liszt

Hommage à Helmuth Rilling (1933-2026)

On a appris le décès d’un pilier de la vie musicale allemande, qui a été, bien malgré lui, victime de cette loi invisible des frontières, que je dénonçais ici il y a plus de dix ans. Qui, en France, connaît et/ou a entendu en concert le chef Helmuth Rilling qui vient de disparaître ?

Les discophiles ne peuvent l’ignorer, tant il a donné de son art et de son talent à servir Bach en tout premier lieu, avec cette monumentale édition

Tout cela est disponible en disques et/ou coffrets séparés à petits prix.

Je conseile à ceux qui connaîtraient mal ce chef, un coffret très intéressant qui est une sorte d’auto-portrait et qui en surprendra plus d’un par son contenu :

Ils ne sont pas si nombreux les grands chefs qui ont enregistré les Béatitudes de César Franck !

À suivre humeurs de la semaine sur mes brèves de blog !

Irritants

C’est l’un de ces mots à la mode pour évoquer une réaction, une colère, un énervement.. L’actualité ne manque pas d’irritants.

En finir avec Jack L.

La démission forcée de Jack Lang de la présidence de l’institut du Monde Arabe (lire La honte) nous vaut dans pratiquement tous les médias l’habituelle litanie sur le grand Ministre de la Culture, le seul après Malraux, qu’il fut et serait resté dans la mémoire collective. Sans qu’évidemment personne ne s’avise de creuser le sujet, de sortir des formules faciles et fallacieuses. Et surtout sans que personne ne s’étonne que ce monsieur n’ait jamais cessé d’être considéré comme un dignitaire d’Etat, attaché à tous les privilèges d’une réputation largement surfaite. A-t-il jamais payé un centime de sa poche pour assister à un spectacle, pour acquérir une oeuvre d’art (ses « amis » s’en occupaient pour lui).ou même pour payer ses notes d’hôtel (si l’on en croit Pierre Lescure) Tout Paris bruissait de ses interventions ou de celles de sa femme pour être de toutes les réceptions qui comptent. La manière dont il s’est accroché à son poste – rémunéré – de président de l’IMA, obtenant d’Emmanuel Macron d’être renommé en 2023 (alors que le poste avait été promis à Jean-Yves Le Drian, qui, lui, s’y connaissait en matière de relations avec les pays arabes et de diversité des cultures de cette région du monde). L’homme était mielleux avec les puissants, détestable avec les petits.

Il faut relire ce que Michel Schneider disait de Jack Lang et de sa « politique » culturelle dans un précieux essai : La comédie de la culture.

Banalité

Je ne peux pas ne pas regretter que l’un des festivals les plus originaux de France, et même d’Europe, soit tombé à un niveau de banalité qui efface quarante années d’audace et de succès public. Dommage ! Déjà l’an passé Christian Merlin le déplorait dans Le Figaro

Qu’il est loin le temps où l’on invitait le jeune Jonas Kaufmann dans un chef-d’oeuvre méconnu…

Finalement pas si mal

J’ai rarement pu écouter sans interruption ce que j’ai toujours – peut-être à tort – considéré comme un saucisson*, Une symphonie alpestre / Eine Alpensinfonie de Richard Strauss. Je redoutais un peu la seconde partie du concert que dirigeait Semyon Bychkov la semaine dernière à la tête de l’Orchestre de Paris (lire ma critique sur Bachtrack : Les ascensions de Kirill Gerstein et Semyon Bychkov)

J’ai été surpris de voir que, chez les jeunes chefs, c’est devenu un tube. Rien qu’à l’Orchestre de Paris, Andris Nelsons, Daniel Harding, et Klaus Mäkelä l’ont dirigée en moins de dix ans !

Belle réussite que celle de Semyon Bychkov, qui a réussi le petit exploit de me rendre cette Alpensinfonie moins indigeste !

Et toujours mes humeurs et bonheurs dans mes brèves de blog (ma « campagne », Lang et Santini, Radio France)

*saucisson : C’est un terme que j’entendais souvent en Suisse pour désigner une pièce musicale longue et indigeste. Ce n’est pas la définition qu’en donne Stéphane Gendron dans son ouvrage C’est du pipeau ! (lire Les mots et les notes)

Premières

Début de semaine chargé en premières (ou presque), lundi soir à l’Opéra Garnier, mardi au théâtre Marigny.

Bychkov et Onéguine

C’est un soir de première, avec tout ce que cela peut représenter d’excitant pour le mélo/lyricomane et de prétentieux pour un public bling bling où les élégances se font rares. On entend beaucoup parler russe, on repère quelques célébrités, à l’entrée Marielle Labèque accueille les invités de son mari (Semyon Bychkov), le metteur en scène Robert Carsen précède de quelques marches Claire Chazal dans le grand escalier, et au premier rang de la corbeille on apercevra, discrète et attentive, l’inoubliable partenaire de Ralph Fiennes dans Le Patient anglais, Juliette Binoche (ils ont fait trois films ensemble).

La dernière fois que j’ai vu l’opéra de Tchaikovski à Paris, c’était en novembre 2021 au théâtre des Champs-Elysées et je n’ai pas que de bonnes raisons de m’en souvenir : Des Champs-Elysées à l’hôpital.

Ma critique de ce nouvel Onéguine à lire sur Bachtrack.: L’Eugène Onéguine classique et respectueux de Ralph Fiennes au Palais Garnier

(@Gergana Diamanova / Opéra de Paris)

Amadeus 270 ans après

Le pur hasard des disponibilités a voulu que j’assiste à une autre première, plutôt une nouvelle production de la pièce de Peter Shaffer, Amadeus, 270 ans exactement après la naissance de Mozart, le 27 janvier 1756 !

Sans la promo très efficace qui a précédé ce spectacle – avec les frères Thomas et Olivier Solivérès – je n’aurais peut-être pas songé à prendre des places, pensant à tort que depuis le film de Milos Forman – inspiré de la pièce de Shaffer – tout avait été dit de la vraie-fausse légende de la rivalité Mozart-Salieri.

Je n’ai pas vu passer les 2 heures et quart d’un excellent spectacle de théâtre et de musique, qui n’a nul besoin d’être « revisité » ou de céder à quelque mode contemporaine. Jérôme Kircher qui incarne Salieri et Thomas Solivérès qui est littéralement Mozart sont parfaits, mais pour une fois je veux citer tous les acteurs/chanteurs/musiciens d’une distribution idéale : Lison Pennec (Constance), Eric Berger (formidable Joseph II), Laurent d’Olce (Orsini), Philippe Escudié (redoutable baron Van Swieten), Romain Pascal (chambellan roué à souhait), Laurent Arcaro (baryton), Artus Maël (basse), Flore Philis (la Reine de la nuit), Stella Siecinska (la cantatrice Caterina Corsini), Loïc Simonet (violon), Marjolaine Alziary et Jade Robinet (violoncelle).

Vivement recommandé !