C’est l’instrument qui a toujours suscité le plus d’ironie et de blagues dans l’orchestre, c’est l’instrument presque toujours dans l’ombre, dans l’entre-deux, et pourtant sans lui le quatuor – le coeur vibrant de l’orchestre – n’existe pas : l’alto.
On trouve même plusieurs sites recensant tout ce que cet instrument a nourri comme petites et grandes histoires, comme cette Grande anthologie des blagues d’altiste.
C’est la première fois (!), sauf erreur de ma part, que tout un coffret est consacré à cet instrument et à l’un de ses serviteurs les plus emblématiques, le magnifique Gérard Caussé
Le titre du coffret pourrait tromper sur la nature de ce musicien. Gérard Caussé c’est le contraire d’une star – à la différence par exemple du flamboyant Yuri Bashmet, c’est le parfait collègue, complice, ami, c’est la générosité faite musique. J’ai eu la chance de l’accueillir plusieurs fois à Liège, pour des concerts ou pour des enregistrements auxquels il venait prêter la voix si sensuelle et profonde de son alto.
Ce coffret Warner/Erato est d’autant mieux venu, qu’il nous permet de redécouvrir des versions et des artistes qu’on avait perdus de vue, je pense au pianiste François-René Duchâble ou au violoniste Pierre Amoyal. Quelle émotion aussi de retrouver ce beau disque, paru chez Mirare, de sonates russes avec la si regrettée Brigitte Engerer(lire Pour Brigitte) !
Ce coffret-anthologie, pour généreux qu’il soit, est évidemment loin d’embrasser la carrière discographique de Gérard Caussé, mais il en donne un bel aperçu.
Je n’ai pas recensé les chroniques de ce blog, où j’évoque le français, la langue française, mon amour des langues, et de cette langue en particulier. Et même si je peste contre cette mode contemporaine des « journées », je dois reconnaître que la Journée internationale de la Francophoniece 20 mars, couplée à une Semaine de la langue française, a été illustrée de belle manière, en particulier par le président de la République sous la coupole de l’Académie française.
Je n’ai pas pu suivre l’allocution présidentielle. J’étais au même moment retenu au cimetière du Père-Lachaise par les obsèques d’une belle personne, la grand-mère maternelle de mes petits-enfants, née au Cambodge, victime avec sa famille des persécutions de Pol Pot, atterrie un jour de 1976 à Roissy alors qu’elle pensait rejoindre les Etats-Unis. La France devient sa nouvelle patrie, le français la langue qu’elle partagera exclusivement avec son mari et ses trois enfants, puis ses petits-enfants, la langue de l’amour familial.
Parmi quantité de concerts où le chanté français sera mis à l’honneur, une soirée qui promet d’aussi belles émotions que ce disque, avec Marianne Crebassa et Fazil Say :
Mais pour illustrer le propos présidentiel, faut-il rappeler que le « bien chanter » français n’est pas l’apanage des seuls artistes francophones ? Nous en avons eu encore la preuve lors de la Table d’écoutede Musiq3 du 25 février dernier consacrée aux Quatre poèmes hindous de Maurice Delage. Les deux chanteuses « vainqueuses » de l’écoute anonyme sont… Felicity Lott et Anne-Sofie von Otter !
J’ai encore un souvenir très lumineux de la tournée qu’avait faite il y a dix ans, en août 2008, l’Orchestre philharmonique royal de Liège en Amérique du Sud, sous la direction de Pascal Rophé, avec une soliste magnifique, dans un répertoire qui n’allait pas de soi même devant les publics cultivés de Sao Paolo, Montevideo ou Buenos Aires : Susan Grahamchantait les Nuits d’été de Berlioz. À la perfection, et si j’osais, mieux quant à la précision du texte, de la diction, que nombre de ses consoeurs francophones ! Car, en dehors de la scène, Susan Graham ne parlait pas un mot de français…
Dans une riche discographie, où tout est à écouter, je retiens, pour les conseiller vivement, ces deux albums
Autre preuve de la qualité du français chanté par une non-francophone, ce célèbre air de Louise de Charpentier – le plus érotique de la littérature lyrique française – chanté par celle qui fit les beaux soirs mozartiens d’Aix-en-Provence, l’inoubliable Sophie du Rosenkavalier de Karajan, l’Américaine Teresa Stich-Randall. A-t-on jamais mieux évoqué l’émoi amoureux ? Et comme pour ne pas faire oublier que le français n’était pas sa langue native, l’auditeur attentif relèvera juste une coquetterie de prononciation « l’âme encore – prononcée comme Angkor – grisée »… mais combien d’illustrissimes chanteurs ont trébuchéé sur ces diphtongues qui sont l’un des charmes et des difficultés du français, les on, en, in, an…
Deux concerts contrastés, pour le moins, ces derniers jours à Paris. Des programmes « exigeants » comme on dit quand on veut s’excuser de ne pas a priori complaire au « grand public » (lire Le grand public). Et des programmes qui ont conquis, enthousiasmé les publics réunis pour ces concerts.
D’abord jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le pianiste Christian Zacharias.
Je connais Christian depuis presque trente ans, lorsqu’il avait accepté de remplacer un jeune pianiste souffrant comme soliste d’un concert dirigé par Armin Jordan à Genève ! C’était, je crois, en 1990. Même au faîte de sa carrière de pianiste, il n’avait encore jamais joué en Suisse ! Et ce fut, pour lui, le début d’une aventure musicale qui allait notamment le conduire à diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne de 2000 à 2013 (à la suite du regretté Jesus Lopez Cobos), et pour moi le commencement d’une amitié qui ne cesserait plus.
Ainsi, en 1997 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais été mis dans la confidence de la préparation d’un concert monté par les Amis de l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande) pour fêter les 65 ans d’Armin Jordan, en même temps que la fin de son mandat à la tête de la phalange genevoise. J’avais trouvé un studio à la maison de la radio à Paris pour que Christian Zacharias et Felicity Lott puissent répéter, dans le plus grand secret, une séquence dont ils feraient la surprise au chef suisse.
En 2010, j’invitai Christian Zacharias à jouer dans la nouvelle série Piano 5 étoiles à la Salle Philharmonique de Liège. Un an plus tard, il dirigeait les forces de l’Opéra royal de Wallonie pour de subtiles Noces de Figaro de Mozart mises en scène par Philippe Sireuil.
Ce jeudi soir, faisant le pari de la confiance du public, il avait choisi un programme très classique, et plutôt rare en récital : Bach et Haydn. Rien pour l’épate, rien pour la virtuosité transcendante ou le romantisme échevelé. Austère presque… Mais quel bonheur d’entendre un piano sonner clair et dense, qui jamais ne cherche à singer ou imiter le clavecin ou le pianoforte. C’est la première fois que j’entendais Zacharias chez ces deux compositeurs, mais je vis depuis longtemps avec ses Scarlatti…sans parler de l’autre grand classique dont il est un interprète de prédilection, Mozart !
L’autre moment fort de rencontre entre un musicien hors norme et un public aventurier, ce fut vendredi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio. L’Orchestre philharmonique de Radio France avait convié la jeune cheffe polonaise Marzena Diakun(qu’on reverra à Montpellier le 13 juillet prochain – Made in France)à diriger un programme extrêmement (trop ?) copieux. Rien moins que Taras Bulba de Janáček d’entrée de jeu, suivi d’un long (trop ?) concerto pour percussions du Finlandais Kalevi Aho, et en seconde partie la 9ème symphonie de Dvořák.
Le public n’aura peut-être retenu de cette soirée que la prestation exceptionnelle, étourdissante, ébouriffante, de Martin Grubinger, la star de la percussion. Déjà en novembre 2014, quelques jours après l’inauguration de l’Auditorium de Radio France, il avait donné un aperçu de son fantastique talent en interprétant Speaking drums de Peter Eötvössous la direction du compositeur.
Vendredi il a fait une nouvelle démonstration d’un art incomparable, sa seule prestation sauvant de l’ennui une oeuvre vraiment longuette et répétitive qui n’est pas la plus inspirée de son auteur. En bis, Martin Grubinger a proposé un numéro plus sportif que musical, comme il l’a annoncé lui-même pour le plus grand bonheur d’un public aux anges. Court extrait :
Une oeuvre atypique, qui ne recourt pas à une sorte d’exotisme de pacotille, d’une extrême concision (moins de dix minutes pour le cycle !), un authentique petit chef-d’oeuvre.
Quatre poèmes, qui pourraient presque ressortir au genre du haikujaponais :
Une belle à la taille svelte se promène sous les arbres de la forêt, en se reposant de temps en temps. Ayant relevé de la main les trois voiles d’or qui lui couvre les seins, elle renvoie à la lune les rayons dont elle était baignée.
Un sapin isolé se dresse sur une montagne Aride du Nord. Il sommeille. La glace et la neige l’environne D’un manteau blanc.
Il rêve d’un palmier qui là-bas Dans l’Orient lointain se désole, Solitaire et taciturne, Sur la pente de son rocher brûlant.
Bénarès : Naissance de Bouddha
En ce temps-là fut annoncé la venue de Bouddha sur la terre. Il se fit dans le ciel un grand bruit de nuages. Les Dieux, agitant leurs éventails et leurs vêtements, répandirent d’innombrables fleurs merveilleuses. Des parfums mystérieux et doux se croisèrent comme des lianes dans le souffle tiède de cette nuit de printemps. La perle divine de la pleine lune s’arrêta sur le palais de marbre, gardé par vingt mille éléphants, pareils à des collines grises de la couleur de nuages.
Si vous pensez à elle, vous éprouvez un douloureux tourment. Si vous la voyez, votre esprit se trouble. Si vous la touchez, Vous perdez la raison. Comment peut-on l’appeler bien-aimée?
Au fil de l’écoute, et pour des raisons explicitées dans notre débat, nous avons éliminé
Marcel Quillévéré , qui l’avait d’emblée reconnue, a manifesté jusqu’au bout son enthousiasme pour Martha Angelicicaptée dans les années 50 – diction et ligne de chant évidemment impeccables ! – une version qu’on retrouve dans le gros coffret d’hommage à André Cluytens
Enfin émerveillement partagé à l’écoute de deux grandes chanteuses, non francophones, mais tellement amoureuses du français, si « bien diseuses », une version que je ne connaissais pas, celle d’Anne Sofie von Otter(tellement admirée récemment dans les Dialogues des Carmélitesdonnés au Théâtre des Champs-Elysées)
Et puis un disque qui m’accompagne depuis sa sortie, une vraie rareté à l’époque, heureusement rééditée doublement en CD isolé et dans le coffret-hommage au chef suisse : Felicity Lott et Armin Jordan
Oiseau migrateur (de l’ordre des Passereaux) dont l’espèce commune est caractérisée par un plumage brun roux et gris brunâtre, par un fin bec brun, et par la pureté, la variété du chant aux sonorités éclatantes et harmonieuses
Personne qui se distingue par une voix bien modulée, qui chante admirablement.
Aujourd’hui, c’est tout le contraire du personnage outré et caricatural de la Castafiore qu’on célèbre, l’une des plus jolies voix de soprano du XXème siècle, une personnalité modeste mais rayonnante, qui n’a jamais cherché les lumières de la gloire : Edith Mathis, née le 11 février 1938 dans la ville suisse de Lucerne, berceau de ma famille maternelle.
Un joli coffret de 7 CD publié par Deutsche Grammophon propose une très belle compilation des enregistrements auxquels la soprano suisse a prêté une voix immédiatement reconnaissable : une pureté qui n’était pas celle, séraphique, de Gundula Janowitz, ou, senza vibrato, de Teresa Stich Randall, mais soyeuse, légère, fruitée.
Extraits de la légendaire version des Noces de Figaro dirigée par Karl Böhm)
Edith Mathis a beaucoup donné à Bach, notamment avec Karl Richter.
Elle est, mieux que quiconque, le personnage d’Annette (Ännchen) dans le Freischützdans la légendaire version de Carlos Kleiber, où elle retrouve Gundula Janowitz.
Plus rare cet air de Haydn enregistré avec Armin Jordan et l’orchestre de chambre de Lausanne.
Détails de ce coffret-hommage :
Bach: Cantate BWV 51 « Jauchzet Gott in allen Landen« ; extr. cantates BWV 10, 21, 68, 180, 199; 3 extr. Passion selon St Matthieu BWV 244 (Karl Richter)
Haendel / Mozart: 3 airs du Messie (Charles Mackerras)
Haydn: airs extr. des Saisons & La Création (Karl Böhm)
Mozart: extr.Requiem KV 626 (Karl Böhm) Airs d’Ascanio in Alba, Lucio Silla, Zaide (Leopold Hager) Le Nozze di Figaro, Don Giovanni, La Clemenza di Tito (Karl Böhm) Airs de concert KV 505, 578, 583; Das Veilchen KV 476; Als Luise die Briefe ihresungetreuen Liebhabers verbrannte KV 520; An die Einsamkeit KV 391; Die kleine Spinnerin KV 531; Die Alte KV 517
Dvorak: extr. Stabat Mater op. 58 (Rafael Kubelik)
Brahms: extr. Ein Deutsches Requiem op. 45 (Daniel Barenboim) Volkslieder WoO 33 Nr. 15, 23, 34, 43; Jägerlied op. 66 Nr. 4; Hüt du dich op. 66 Nr. 5; 4 Duette op. 61; Liebeslieder-Walzer op. 52; Neue Liebeslieder-Walzer op. 65; Wechsellied zum Tanze op. 31 Nr. 1
Mahler: extr. symphonies 2 et 8 (Rafael Kubelik)
Beethoven: extr. Fidelio op. 72 (Karl Böhm)
Weber: extr. Der Freischütz (Carlos Kleiber)
Mendelssohn: Bunte Schlangen extr. Ein Sommernachtstraum op. 61 (Rafael Kubelik)
Berlioz: extr. La Damnation de Faust op. 24 (Seiji Ozawa)
Richard Strauss: extr. Der Rosenkavalier op. 59 (Karl Böhm)
Henze : Diese Benommenheit extr. Der junge Lord
Schumann: Myrthen op. 25 Nr. 4, 9-12, 14, 20, 23; Die Kartenlegerin op. 31 Nr. 2; O ihr Herren op. 37 Nr. 3; Frauenliebe und Leben op. 42; Die Nonne op. 49 Nr. 3; Volksliedchen op. 51 Nr. 2; Liebeslied op. 51 Nr. 5; Die Soldatenbraut op. 64 Nr. 1; Das verlassne Mägdelein op. 64 Nr. 2; Mein Garten op. 77 Nr. 2; Stiller Vorwurf op. 77 Nr. 4; Liederalbum für die Jugend op. 79 Nr. 1-6, 8, 10-14; 19, 21; Die Blume der Ergebung op. 83 Nr. 2; Röselein, Röselein op. 89 Nr. 6; An den Mond op. 95 Nr. 2; Himmel und Erde op. 96 Nr. 5; Lieder und Gesänge aus Wilhelm Meister op. 98a Nr. 1, 3, 5, 7, 9; Liebster, deine Worte stehlen op. 101 Nr .2; Lieder op. 104 Nr. 1-6; Die Fensterscheibe op. 107 Nr. 2; Die Spinnerin op. 107 Nr. 4; Frühlingslied op. 125 Nr. 4; Frühlingslust op. 125 Nr. 5; Tief im Herzen trag ich Pein op. 138 Nr. 2; Mädchen-Schwermut op. 142 Nr. 3
Les anniversaires sont les meilleurs palliatifs au manque d’imagination des organisateurs…et des éditeurs (cf. tout ce qu’ont suscité les…40 ans de la disparition de Maria Callas !)
Dès lors que l’anniversaire est plus qu’un prétexte à une opération de recyclage, mais l’occasion d’approfondir notre connaissance de l’oeuvre et de l’interprétation d’un compositeur, d’un artiste en général, on l’accueille plus volontiers.
Le coffret de 33 CD que Warner vient de publier – Claude Debussy, The Complete Works – mérite, de ce point de vue, tous les éloges. En tous points, de la très belle ouvrage.
Depuis que je l’ai acheté jeudi dernier, je vais de découverte en émerveillement.
Une édition extrêmement soignée, ce qui n’est plus si fréquent : les pochettes des 33 galettes illustrées, comme la couverture du coffret, de superbes estampes d’Hokusai
Un livret trilingue (français, anglais, allemand) érudit, mais fuyant le jargon, de Denis Herlin :
Une iconographie de même niveau, un luxe de détails sur les oeuvres, les artistes, les lieux et dates d’enregistrements.
On imagine l’embarras de ceux qui se sont attelés à la confection de ce coffret : comment choisir dans les fonds considérables des labels désormais regroupés sous l’étiquette Warner (EMI, Teldec, pour l’essentiel), les interprétations « de référence » ? S’en tenir à des versions « légendaires », qui, à force d’être tenues pour des références, finissent par ne plus susciter qu’un intérêt poli, et ne représentent plus grand chose pour l’auditeur novice ou le mélomane d’aujourd’hui ?
Je trouve que les partis qui ont été pris témoignent d’abord d’une authentique connaissance et d’une recherche très fine dans les catalogues existants, même si on pourra toujours préférer tel interprète à tel autre. Ensuite beaucoup d’enregistrements récents, empruntés à d’autres labels (Actes Sud, Palazzetto Bru Zane…), ou réalisés pour précisément compléter le catalogue des oeuvres à 4 mains ou 2 pianos, comme les transcriptions que Debussy avait faites de Schumann… ou Saint-Saëns (sa 2ème symphonie, les airs de ballet d’Etienne Marcel !). Il y a donc plusieurs premières mondiales dans ce coffret !
Pour Pelléas et Mélisande, c’est le choix de la version d’Armin Jordanqui a été fait, et c’est justice ! Pour l’oeuvre symphonique, on ne s’est pas arrêté à Martinon ou Cluytens, mais on nous restitue les magnifiques lectures de La Mer et des Nocturnes par Giulini avec le Philharmonia des grandes années, ou les Images vues par Rattle à Birmingham.
Un coffret qui doit figurer dans toute discothèque, assurément !
Et puisqu’on marquait, le 5 janvier, les deux ans de la disparition de Pierre Boulez, j’ai retrouvé un document qui m’avait échappé, enregistré quelques mois avant sa mort : Pierre Boulez s’exprime sur l’édition critique de Debussy, et de manière plus générale, sur les partitions, le « matériel » des compositeurs. Très émouvant.
Le hasard des publications a fait que j’ai acheté en même temps deux coffrets qui, l’un de manière avouée, l’autre dans une discrétion regrettable, honorent deux grandes chanteuses françaises.
Voyant annoncé le coffret Warner « Régine Crespin, a Tribute », on se disait qu’on aurait peut-être enfin rassemblée une discographie très dispersée, hors intégrales d’opéras, de la cantatrice française disparue il y a dix ans, Régine Crespin, dont je n’ai jamais été un admirateur inconditionnel. Raté !
Pourquoi les concepteurs de ce coffret qui y ont intelligemment placé des récitals parus sous étiquette Decca (comme les incontournables Shéhérazade et Nuits d’été avec Ansermet), se sont-ils arrêtés en chemin, privant l’acheteur d’autres enregistrements Decca, airs d’opérettes avec Lombard et Sebastian – de très loin le meilleur disque de Crespin ! – extraits de Wertherde Massenet, d’Ascanio de Saint-Saëns ?
En remplissant mieux les galettes, un ou deux CD de plus auraient fait l’affaire, et on aurait eu un portrait complet d’une artiste, dont la discographie reste finalement modeste.
Je n’ai jamais osé dire ni écrire, n’étant pas un spécialiste de la chose lyrique, que la voix de Régine Crespin m’a plus souvent irrité que comblé, même si je lui ai toujours reconnu une supériorité incontestable dans l’art de dire, de chanter le français. J’ai un peu moins de complexes à l’avouer depuis que j’ai lu le texte d’André Tubeuf dans le nouveau coffret : « en ce début d’années 60 qui étaient celles de sa splendide jeune trentaine… la voix encore dans sa première splendeur soyeuse et lumineuse, capable de liquidités » et, plus loin « jusqu’au moment où ce surmenage lié au fait de n’être chez soi nulle part… altéra sensiblement la beauté purement physique de sa voix, et son aigu, lui, irrémédiablement. »
La vraie révélation vient d’un autre coffret de 10 CD qui pourrait passer inaperçu à cause de la banalité et de l’ambiguïté de son titre : Jacques Mercier conducts French Masterworks.
Jacques Mercier, pour nos amis belges, c’est une sorte de Bernard Pivot, la star du Jeu des dictionnairesde la RTBF. C’est l’un de ses homonymes, le chef d’orchestre français Jacques Mercier, qui est ici à l’oeuvre, et ce n’est pas lui faire injure que de constater qu’il n’a pas la notoriété de plus illustres confrères, français ou étrangers. Ensuite le concept de « French masterworks » ? Inadapté pour le moins, s’agissant d’oeuvres rares, trop rares, dont ce sont, pour la plupart, les seuls enregistrements. On va y revenir, pour recommander très chaleureusement l’achat de ce coffret à tout petit prix.
Mais, quand j’évoquais dans mon incipit une « discrétion regrettable », c’est de celle qui est l’héroïne de cinq des dix CD de ce coffret, qu’on a souvent présentée comme l’héritière, à défaut d’en être l’élève ou la disciple, de Régine Crespin, la soprano française Françoise Pollet.
Pas plus que de Régine Crespin, je n’ai jamais été un inconditionnel de Françoise Pollet, mais elle ne mérite en rien l’oubli d’une carrière, d’une personnalité, d’une voix singulières, même si elle partage sans doute avec son aînée des traits de caractère qui ne l’ont pas toujours servie. Il faut lire ce bel entretien en toute liberté donné à Camille de Rijck sur Forumopera : J’ai souvent dit tout haut ce que les autres pensaient tout bas
J’ai quant à moi un souvenir très fort de l’ouverture du trop bref mandat de LouisLangrée à l’Opéra national de Lyon, en octobre 1998, Ariane et Barbe-Bleue de Dukas: Françoise Pollet y était impériale dans le rôle-titre.
Ce coffret Sony redonne ainsi à entendre la cantatrice dans un récital d’airs sacrés très original (CD 1, 1996), le Requiem et le Psaume XVIII de Saint-Saëns(CD 2, 1989), le Requiem d’Alfred Bruneau (CD 7, 1994), La Lyre et la harpe, Le Déluge, La Nuit de Saint-Saëns (où elle partage l’affiche avec une toute jeune Natalie Dessay – CD 8 & 9, 1993).
Mais, outre l’intérêt de retrouver Françoise Pollet dans ce répertoire français qu’elle a magnifiquement servi, il faut re…mercier (!) Jacques Mercier d’avoir défriché des répertoires oubliés, même d’un Michel Plasson qui a tant fait (et tant enregistré !) pour la musique française. C’est une aubaine de voir reparaître des enregistrements depuis longtemps disparus, dans des versions sans concurrence, où se déploient la fine fleur du chant français des années 90 et un Orchestre national d’Ile-de-France qui a fait oeuvre de pionnier sous la direction de son infatigable animateur durant vingt ans, de 1982 à 2002.
Un jeudi d’une intensité particulière, un concentré d’émotions singulières, ce 5 octobre a été une journée rare.
Beaucoup de rendez-vous professionnels, en plusieurs lieux familiers de la capitale : projets, souvenirs, marques d’amitié. A l’heure du déjeuner, j’avais choisi Le Balzar. Il n’est pas rare d’y côtoyer des habitués, intellectuels, écrivains – on est à côté de la Sorbonne ! –
Hier mes voisins de table avaient nom Roland Dumas portant encore beau malgré ses 95 ans (lire Roland Dumas, l’amoraliste), à ses côtés l’incontournable spécialiste de Napoléon et… du cinéma Jean Tulard, et contre la fenêtre Costa Gavras. Pas vraiment un rassemblement de la jeunesse branchée !
Rappel enfin de trois livres qui ont parcouru mon été et qui, pour le dernier, a pour cadre les lieux mêmes où Barthes officiait et a trouvé la mort, la rue des Ecoles, le Collège deFrance, la brasserie Balzar, la Sorbonne… Qualité d’écriture, finesse du récit, évocation tendre et aimante du mitan des années 60 et des figures de Robert Bresson, Jean-LucGodard, du grand-père François Mauriac, Mai 68. Anne Wiazemsky sait écrire !
Le soir j’avais rendez-vous avec une légende. Une légende bien vivante. Il y a très exactement trente ans, à l’automne 1987, j’avais eu la chance incroyable de pouvoir la suivre dans une tournée de cinq semaines au Japon et en Californie, de l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Armin Jordan.
(En décembre 2001, comme un lointain écho de leur tournée japonaise de 1987, j’avais réuni à Liège Martha Argerich et Armin Jordan. Louis Langrée était venu assister à l’un des concerts et partager un déjeuner mémorable)
Martha Argerich(lire La reine dans ses oeuvres) comme il y a trente ans, jouait le Concerto en sol de Ravel avec l’Orchestre National de France dirigé par Emmanuel Krivine. Et ce fut un pur moment de musique, de grâce absolue, comme si celle qu’on a affectueusement surnommée ‘la lionne » n’avait plus besoin de montrer ses griffes. Ce concerto dont la pianiste argentine connaît tous les coins et recoins, sonnait, hier soir dans le grand auditorium de Radio France, comme du Mozart. L’extrême virtuosité, l’aisance stupéfiante du jeu de Martha Argerich s’abandonnant à la tendresse émue – sublime mouvement lent – se fondant dans les timbres de l’orchestre ravélien – un Orchestre National en osmose avec son chef et la soliste – .
En bis, la pianiste se faisait d’abord accompagnatrice de la merveilleuse Sarah Nemtanu dans Schön Rosmarin de Kreisler, et finissait par céder à la frénésie d’une salle archi-comble en lui donnant « sa » sonate de Scarlatti fétiche, la K.141
et, à la différence de cette version de 2008, tout dans la douceur, presque le murmure, dans la continuité de son Ravel. Un rêve…
Mais il serait très injuste de réduire la soirée d’hier à ces retrouvailles avec Martha et Ravel. Emmanuel Krivine démontre concert après concert avec l’Orchestre National de France (La fête de l’orchestre) qu’une ère nouvelle s’est ouverte à Radio France. Quelque chose a changé, et cela s’entend. Dans les variations Paganini virtuoses, un rien datées, de Boris Blacherdonnées en ouverture – Krivine semble affectionner ces entrées de concert qui mettent les musiciens en état maximal de concentration – et surtout dans une somptueuse Shéhérazadede Rimski-Korsakov, incroyablement libre, chorégraphique et poétique. L’alchimie des timbres de l’orchestre, la souplesse des phrasés, sont à mille lieues d’un exotisme de pacotille ou d’une rutilance bruyante.
C’est l’histoire d’un texte écrit trop vite, publié hier matin et retiré. Et maintenant corrigé, ou plutôt remanié.
D’abord parce que, sans le savoir, le titre de ce billet plagie celui de l’éditorial de Franz-Olivier Giesbert dans Le Point de cette semaine, qui lui-même évoque un petit bouquin coup de gueule de Michel Serres
« Dix Grands Papas Ronchons ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire qui paiera longtemps pour ces retraités : « C’était mieux avant ». Or, cela tombe bien, avant, justement, j y étais. Je peux dresser un bilan d’expert. Qui commence ainsi : avant, nous gouvernaient Franco, Hitler, Mussolini, Staline, Mao… rien que des braves gens ; avant, guerres et crimes d’Etat laissèrent derrière eux des dizaines de millions de morts. Longue, la suite de ces réjouissances vous édifiera. » Michel Serres
Je me référais, beaucoup plus modestement, aux discussions souvent passionnées, parfois passionnantes, que je vois sur Facebook – il m’arrive d’y participer ! – entre critiques éminents, discophiles invétérés, collectionneurs incollables, à propos du disque classique ou de témoignages audio ou vidéo de l’art de grands musiciens. La tonalité générale témoigne d’une nostalgie d’un âge d’or révolu, et, en effet, sans que ce soit péjoratif, d’un « C’était mieux avant » !
Sur ce blog, je ne suis pas le dernier à céder à cette tentation (lire Le génie de Genia)
En même temps, que de découvertes ou redécouvertes grâce à ces débats, notamment sur des pages dédiées (comme Conductors Orchestra Historical)ou grâce à des photos et documents exceptionnels (merci Remy Louis, Jean-Charles Hoffelé et bien d’autres que je devrais citer).
Dans ce même papier, je citais, maladroitement sans doute puisque d’aucuns y ont vu une critique, voire une attaque, les coffrets publiés par Diapason dans une collection intitulée La Discothèque idéale de Diapason.
« Vous en rêviez… nous l’avons fait. Quoi donc ? La Discothèque idéale de Diapason. De quoi s’agit-il ? D’une forme nouvelle d’encyclopédie sonore, à la fois histoire de la musique et de l’interprétation, qui vous permettra, en collectionnant ses coffrets d’une dizaine de CD, d’avoir accès aux chefs-d’œuvre des grands compositeurs dans leurs plus incontestables versions de référence.
A l’origine de cette initiative, une tête pensante : Gaëtan Naulleau qui assume la direction artistique du projet. Et un double constat. D’abord, la quasi-disparition des disquaires qualifiés capables de vous guider dans vos choix. A cela nous remédions, en sélectionnant pour vous la crème de la crème avec la caution de notre expertise critique – et les mêmes scrupules que nous mettons à séparer le bon grain de l’ivraie dans le flot de nouveautés qui nous arrivent chaque mois. »
Je relevais, ce que ne dit pas ce texte de présentation, que, pour des raisons juridiques qui échappent aux non-initiés, ces très beaux coffrets, magnifiquement composés, font l’impasse – à quelques rares exceptions près – sur la production discographique des 50 dernières années. Et que présenter cet ensemble comme une discothèque de référence peut induire en erreur un jeune mélomane désireux de se constituer sa propre discothèque. D’autant plus que les guides Fayard ou Laffont dus à J.C.Hoffelé et PiotrKaminski et Ivan Alexandre (pour le baroque) qui nous guidaient et nous éclairaient il y a vingt ou trente ans ont disparu de la circulation et n’ont jamais été remplacés.
Certes, le lecteur assidu de Diapason a, chaque mois, nombre de rubriques, en plus de la critique des nouveautés et rééditions, qui le guident, l’informent, l’éclairent. Mais je ne suis pas le seul à être en manque d’ouvrages récapitulatifs, qui sont aujourd’hui trop coûteux à réaliser (même Gramophone et Penguin ont abandonné la partie).
Précision me concernant : Je me suis essayé, durant deux saisons, à un exercice que je n’avais jusqu’alors pas pratiqué, celui de la critique écrite de disques – qui ne ressortit pas du tout au même genre que la critique radiophonique, j’en atteste (lire Le difficile art de la critique). Je reste très reconnaissant aux responsables de Diapason, en particulier Gaëtan Naulleau, de m’avoir ouvert leurs colonnes, de m’avoir supporté – parfois dans les deux acceptions du terme -, et in fine de m’avoir fait prendre conscience de la difficulté de l’exercice. Difficulté accrue par l’ambiguïté de ma position : on ne peut définitivement pas être juge et partie, et si j’ai eu la grande joie de pouvoir chroniquer le très beau coffret d’hommage à Armin Jordan, j’ai été plus d’une fois très mal à l’aise lorsque je devais écrire, avec ma franchise habituelle, sur des artistes, des chefs bien vivants, que je suis amené à fréquenter, voire à engager, dans mon activité professionnelle…
Il faut bien qu’au moins une fois par an le calendrier me rappelle que je suis aussi citoyen helvète. C’est en effet le 1er août qu’est célébrée la Fête nationale de la Confédération helvétique, ce tout petit pays qu’est la Suisse, qui résulte d’une construction démocratique exemplaire. Salut à mes nombreux cousins, cousines, membres de ma famille maternelle, avec qui le lien est maintenu grâce à ce blog !
Hasard ou choix ? C’est en tout cas à la veille de cette fête nationale qu’a été annoncée la grande nouvelle de la nomination à Vienne du plus célèbre chef suisse du moment, Philippe Jordan
« Pianiste de formation, Philippe Jordan fait ses armes en tant que répétiteur à l’opéra de la petite ville d’Ulm, en Allemagne. Dans l’ombre, le jeune musicien apprend à diriger. En 1998, le chef d’orchestre de nationalités argentine et israélienne, Daniel Barenboïm, cherche un assistant à Berlin et lui confie la direction de son spectacle.
Le jeune apprenti devient un maître. S’offrent à lui des postes de prestige. De 2001 à 2004, il est directeur musical de l’Opéra de Graz et de l’orchestre Philharmonique de Graz, puis de 2006 à 2010, il est le principal chef invité à la Staatsoper Unter den Linden Berlin. Entre-temps, la consécration: en 2009, Philippe Jordan prend en charge la direction musicale de l’Opéra national de Paris. Cinq ans plus tard, il est nommé chef de l’Orchestre symphonique de Vienne en 2014. À nouveau, l’Autriche lui tend les bras.
Le musicien tient la baguette dans les plus grands opéras et festivals du monde. Pour ne nommer que les plus prestigieux: le Metropolitan Opera de New York, la Scala de Milan, le Royal Opera House de Londres, le Festival de Salzbourg, celui d’Aix-en-Provence. »
Heureusement, Philippe reste à l’Opéra de Paris jusqu’à la fin de son contrat en 2021.
Je ne suis pas objectif, évoquant le fils d’Armin Jordan(Emmanuel Pahud me rappelait, l’autre soir, que c’est à Liège, en mai 2006, qu’il avait joué pour la dernière fois avec le grand chef suisse quelques semaines avant sa disparition).
Tant de souvenirs personnels et musicaux me rattachent à Philippe Jordan. La première fois que je l’ai vu, c’était encore un à peine adolescent, au Victoria Hall à Genève, où il assistait à un concert de son père. Pourtant, les activités du père laissaient peu de place à la vie de famille, et Philippe a fait seul son chemin de musicien, sans renier l’influence, mais sans rester dans l’ombre paternelle. Je tiens d’Armin ce souvenir : Quelques semaines avant de rejoindre Aix, où il dirigeait pratiquement chaque année (comme je l’ai raconté après la disparition de Jeffrey Tate), il s’enquiert auprès de Philippe, qui vient de fêter ses 19 ans, de ce qu’il a prévu pour l’été à venir… Philippe lui répond : Je serai aussi à Aix-en-Provence, j’ai été engagé comme assistant de Jeffrey Tate » !
Depuis lors, le parcours du jeune homme n’a cessé d’être exemplaire. Un parcours « à l’ancienne », comme ses illustres aînés, comme son père, il a fait ses classes, sans brûler les étapes. Souvenir des pelouses de Glyndebourne en 2002, où je m’étais rendu pour un Don Giovanni décapant dirigé par Louis Langrée, d’un pic-nic partagé avec le chef suisse qui, lui, dirigeait sa première Carmen.
L’année suivante, Philippe Jordan vient diriger à Liège et à St Vith un programme original, une sérénade pour vents de Mozart (la K.388), la sérénade pour cor et ténor de Britten avec le ténor Patrick Raftery et le cor solo de l’OPRL Nico de Marchi, et la 3ème symphonie « Rhénane » de Schumann. Je n’aurai plus d’autre occasion de le réinviter à Liège, tant l’agenda du nouveau directeur de l’opéra de Graz se remplit, et les engagements internationaux du jeune chef explosent.
En 2009, à 35 ans, il est nommé directeur musical de l’Opéra de Paris. On sait ce qu’il est advenu de cette aventure artistique à haut risque, une relation d’une intensité, d’une exigence et d’une confiance exemplaires entre un chef qui sait ce qu’il veut et où il va et un orchestre composé de brillantes individualités qui n’était pas toujours réputé pour sa discipline.
Lorsque Philippe Jordan achèvera son mandat, en 2021, à la tête de l’opéra de Paris, on pourra sans risque inscrire son « règne » en lettres d’or dans l’histoire du vaisseau amiral de l’art lyrique français. Et lui dire notre infinie gratitude. Pour tant de soirées d’exception (comme ces Gurre-Lieder de Schoenberg à la Philharmonie), d’ouvrages lyriques où il nous a fait redécouvrir un orchestre débarrassé de l’empois d’une certaine tradition (que n’a-t-on lu sous la plume de certains spécialistes auto-proclamés : Philippe Jordan « manquait d‘italianita » dans Verdi ou Puccini, ou « dirigeait Wagner comme du Debussy » et inversement !).