Et Offenbach ?

 

La France officielle aurait-elle ses protégés et ses oubliés ? On peut s’interroger lorsqu’on compare le sort réservé à Berliozmort il y a 150 ans, et à Offenbach né il y a 200 ans.

Berlioz a bénéficié déjà, pour le bicentenaire de sa naissance en 2003, d’une sorte de célébration nationale- sans aucun doute justifiée ! – associant un grand nombre de maisons d’opéra, d’orchestres symphoniques, d’institutions culturelles, certains avaient ardemment milité pour qu’il entre au Panthéon ! L’an dernier, la ministre de la Culture avait confié à Bruno Messina « la mission de préparer le cent cinquantième anniversaire de la mort d’Hector Berlioz ».

Berlioz est honoré par le disque : le coffret Warner (Berlioz Complete works), et d’autres encore, d’inégal intérêt (j’y reviendrai sur bestofclassic)

 

 

Et le sieur Offenbachné Jacob à Cologne le 20 juin 1819, devenu Jacques dès son arrivée à Paris en 1833 et mort dans la capitale française en 1880 ? Pas de comité du bicentenaire ? Pas de commémoration officielle ? Il faut croire qu’un compositeur de musique « légère », un roi de l’opérette, ne mérite pas l’hommage réservé à son aîné « sérieux ».

Sans doute est-il plus compliqué d’envisager une édition discographique des oeuvres complètes d’Offenbach – comme on vient de le faire pour Berlioz – n’est-ce pas Jean-Christophe Keck ? Parce que l’oeuvre d’Offenbach est encore largement à (re)découvrir, que le colossal travail d’édition est un work in progress qui ne paraît pas près de s’achever.

Espérons que, même en l’absence de caution officielle, le bicentenaire de sa naissance permettra à un large public de mieux connaître la personnalité, au moins aussi originale que celle de Berlioz, la diversité du génie d’Offenbach. De le sortir aussi de l’étiquette réductrice d’amuseur franco-français du Second Empire : sait-on que c’est le succès considérable de ses opérettes, chantées en allemand à Vienne (Orphée aux enfers, La belle Hélène, La vie parisienne) qui a poussé Johann Strauss fils (1825-1899) à se mettre à l’opérette et à essuyer ses premiers échecs ?

Espérons que Warner fera un peu plus que ce coffret bienvenu, regroupant les trois versions de référence récentes dirigées par Marc Minkowski.

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Par exemple en regroupant les ouvrages dirigés par Michel Plasson, Manuel Rosenthal, John Eliot Gardiner… le fonds EMI Offenbach étant sans doute l’un des plus riches.

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En attendant l’ouvrage de référence (qui viendra peut-être ?), on peut aborder le personnage avec ces trois petits bouquins :

 

Dans les raretés discographiques à rééditer, un joli bouquet d’ouvertures dirigées par… Hermann ScherchenOffenbach enregistré à Vienne sous une baguette qu’on n’attend pas dans ce répertoire, un modèle !

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Le père Berlioz

Il n’a pu échapper à personne d’un tant soit peu impliqué dans la vie musicale que 2019 marque le sesquicentenaire* de la mort d’Hector Berliozné le 11 décembre 1803 à La Côte Saint André mort à Paris le 8 mars 1869.

Warner publie un coffret de 27 CD annoncé comme l’intégrale de l’oeuvre de Berlioz

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Tous détails à voir ici : Berlioz complete works

Bruno Messina, l’infatigable animateur du Festival Berlioz de La Côte Saint-André a publié « son » Berlioz :

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Quant à moi, j’ai retrouvé un précieux document, qui m’avait été offert lors de mon départ de la direction de l’Orchestre philharmonique de Liège (Merci), une lettre d’Hector Berlioz à son fils Louis.

On n’imagine pas a priori Berlioz en père de famille, soucieux du devenir de son fils Louis (1834-1867) !IMG_1223IMG_1224

Dresde, 14 avril 1854

Hôtel de L’ange d’Or

Mon bien cher Louis,

Je reçois ta lettre et j’y réponds à l’instant. Tu m’annonces à la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d’aller dans la Baltique… mais quoi faire donc ? puisque tu me dis que vous ne vous trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin j’espère que hors du théâtre de la guerre tu pourras continuer de t’y être utile et à mériter l’estime de ton nouveau commandant. Je t’autorise à faire toucher chez M. Rety au Conservatoire les cent francs qu’il devait te remettre pour le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras le billet ci-joint, et tu m’écriras ensuite pour m’accuser réception de la somme quand Alexis° te l’aura fait parvenir.

Mais prends garde, il me semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t’en ai envoyé deux fois le mois dernier. Achète une montre de peu de prix, mais excellente.

Je n’ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait m’envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la croix que le Roi m’avait fait annoncer, je n’ai rien, ni croix ni argent. J’ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m’a répondu. Cela me fait partir la tête d’impatience. Je trouve tout le monde ici parfaitement disposé; on espère faire un grand riche concert. C’est une ville splendide, immense, et animée comme Paris. Tous mes anciens amis s’y trouvent encore.

Adieu cher enfant, écris moi toujours le plus souvent possible surtout quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner de tes nouvelles en m’indiquant bien où je devrai t’envoyer mes lettres.

Je t’embrasse de tout mon coeur,

H. Berlioz

 

Cette lettre est datée de Dresde, Louis a juste vingt ans, il s’est engagé dans la Marine à 16 ans, il s’apprête à rejoindre un bâtiment sur la mer baltique. Il mourra jeune, à 33 ans, deux ans avant son père, de la fièvre jaune à La Havane. Ses relations avec son compositeur de père n’ont pas été un long fleuve tranquille, on s’en serait douté :

J’ai en­fin compris ceci ; tu m’aimes, mais d’une façon étrange. Je suis certain que tu souffrirais atrocement si demain on t’annonce ma mort ; mais je suis aus­si certain que si tu as à diriger un festival après-demain, après-demain je se­rai ou­blié. Je sens que tes enfants se nomment Roméo et Juliette, Faust … etc. Je com­prends que tes chefs d’œuvre, représentant des années de jouissance et devant faire ta gloire plus tard, doivent passer bien avant moi qui ne repré­sente qu’une ou deux secondes d’abandon ou d’oubli, et 27 années de charge.
Tu es un homme de génie ; tu aimes, tu souffres, tu vis comme un homme de génie peut aimer, souffrir et vivre. (dans une lettre de 1861)

Mais aussi ceci, plus tardivement : Tu es mon Dieu, tu es tout ce qu’il est possible à l’homme de cœur et d’in­telligence d’aimer.
Il me semble que notre nos existences sont liées, elles sont les torons d’une corde, si l’un se brise l’autre se brisera ; ils ne peuvent exister l’un sans l’autre, ils forment un tout.

Le grand berliozien que fut Colin Davis a laissé quelques beaux enregistrements avec la Staatskapelle de Dresde, qu’il dirigea régulièrement de 1981 à 2012, et dont il avait été nommé « chef honoraire » à vie en 1991.

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° Alexis Berchtold, un ami proche de Louis

*sesquicentenaire = 150ème anniversaire

Le lièvre au pays des malices

Ne cherchez plus le cadeau à faire à vos amis, à vos proches. Un petit bijou de malice, d’intelligence et de jeu avec les mots et la musique.

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L’anagramme est une porte dérobée. Qui aime les perspectives inattendues, les correspondances insoupçonnées, goûtera les plaisirs de ce jeu consistant à mélanger les lettres d’un mot, d’une expression, en vue de former un nouveau mot, une nouvelle expression. Ici, le plaisir est musical, et notre duo nous entraîne dans une fantaisie sur les musiciens et leurs oeuvres. La Reine de la nuit s’avance tel un grand aigle noir, le col hérissé et la traîne en deuil, la Soirée dans Grenade prend des accents de sérénade grandiose, et, au loin, un versant de dune nous offre sa danse du ventre.

Un air enfoui monte dans le soir, une petite musique de nuit dont la quiétude est un peu intime. Lully, Bach, Chopin, Debussy, Satie… Mais aussi l’esprit du tango et de la valse. Mais encore Bill Evans, Alice Cooper, Portishead. Chacun pourra picorer ça et là, selon sa mélomanie…

Voilà comment l’éditeur présente ce formidable petit bouquin ! Ses deux auteurs ?

Karol Beffacompositeur surdoué, controversé (Victoire de la musique classique 2018)

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et Jacques Perry-Salkow, pianiste de jazz, obsédé/passionné de litterature « contrainte » (quel bel euphémisme !), qui n’en est pas à son coup d’essai !

On se régale, on rit de bon coeur, on est parfois épaté par les trouvailles de ces deux garnements.

Et on aime quand la pure poésie naît d’une anagramme :

La vie en rose : Si on l’a rêvée

Brel, ne me quitte pas : Le temps qui t’a berné

Les moulins de mon coeur : Comme son roulis de lune

Prélude à l’après-midi d’un faune : Un parfum de paradis endeuillé

et celle-ci encore :

Francis Poulenc, Dialogues des Carmélites : Fracas sec, minéral, des coups de guillotine

Cadeau aussi, cette version de La vie en rose qui me rappelle un grand moment – le soir de la finale de la Coupe du monde ! le 15 juillet 2018 – du dernier Festival Radio France

Une devinette pour finir : de quel célèbre roman le titre de ce billet est-il l’anagramme ?

Le Goncourt et la Finlande

Après le mauvais bouquin de Ségolène Royal – recyclage de ses thèmes de campagne de 2007 sur le mode « j’ai eu raison avant tout le monde », agrémenté de quelques piques pas très fines sur à peu près tout le personnel politique, surtout celui de son camp, les souvenirs, souvent drôles, parfois répétitifs, de Jane Birkin,

je me disais qu’à la perspective de quelques heures d’avion je devais changer de registre. Et pourquoi pas le Goncourt dont je venais d’entendre l’interview sur France Inter ?

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D’ordinaire, je ne me précipite jamais. Mais ce Nicolas Mathieu – que je ne connaissais pas – m’a d’emblée paru sympathique, modeste, surpris de ce qui lui arrive, pas poseur pour un sou.

J’ai lu la « présentation de l’éditeur » :

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence. Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Et je me suis dit : encore un de ces faux romans naturalistes, autobiographiques, à la Eddy Louis. J’ai quand même téléchargé un extrait…et j’ai très vite téléchargé tout le livre. Parce que, comme une oeuvre musicale inconnue qui vous empoigne, vous surprend, vous captive, le roman de Nicolas Mathieu vous embarque, ne vous lâche plus. Dans une langue à la fois très élaborée, mais jamais précieuse, ni auto-complaisante, et très directe, un mélange que je n’imaginais pas possible entre le parler cru des ados et de purs moments de poésie, le récit coule, fluide, riche de mille détails qui dressent un décor sans digressions inutiles.

Bon, voilà, j’aime ce livre, j’aime cet écrivain et je félicite l’académie Goncourt !

Hier je partais pour la Finlande, où je n’avais pas remis les pieds depuis l’été 2006 (Helsinki et la Carélie), et une semaine en décembre 2005 à Helsinki, à l’occasion du concours Sibelius de violon.

Voyage intéressé, conséquence directe d’un dîner d’après-concert en juillet dernier (lire George et Igor). J’avais écrit ceci :

« Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre. Il n’est que de réécouter le concert ici : francemusique.fr.

Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… » 

Santtu-Matias Rouvali – c’est lui le jeune chef de 32 ans, 33 depuis deux jours ! – me disait à ce dîner, dans la chaleur des nuits de Montpellier, qu’il voulait revenir au plus vite au Festival Radio FranceVoeu partagé, mais qui semblait loin d’être exaucé, puisque, comme tous les surdoués de sa génération, SMR est très pris, très demandé, « principal conductor » de l’orchestre de Göteborg, « principal guest conductor » du Philharmonia de Londres, et directeur musical, depuis 2010 de l’orchestre philharmonique de Tampere, l’un des très bons orchestres de Finlande.

Mais quand on veut, on trouve, et la solution fusa presque immédiatement : « Invite-moi avec « mon » orchestre de Tampere, je te promets, je reviens en 2019″ ! Il ne fallait pas me le promettre deux fois. Le temps que la nouvelle directrice générale de l’orchestre prenne ses fonctions début août, et le contact était noué.

Et me voici à Tampere, pour discuter de la venue de l’orchestre et de son chef, sans doute pour deux concerts et deux programmes, à Montpellier l’été prochain. Et voir et entendre ces musiciens et leur chef répéter et jouer dans leur fabuleuse salle de concert – quelle acoustique idéale ! – IMG_9970

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Dans quelques heures, un programme qui est la marque de l’originalité du chef. Son premier Carmina Burana – succès populaire garanti – avec pas moins de 200 choristes sur scène (tous « amateurs » mais à quel niveau !!) – précédé de mélodies avec orchestre (pour baryton et soprano) de Richard Straussque je n’ai personnellement jamais entendues en concert. Impatient !

 

 

Tchèque, Français ou Américain ?

Si l’on vous demande, à brûle-pourpoint, de citer des compositeurs tchèques, les noms de Dvořák*, Smetana, Janáček vous viendront immédiatement. En insistant, vous rajouterez Bohuslav Martinů.(1890-1959).

Un compositeur que je ne me rappelle pas avoir déjà évoqué – ou alors par allusion (Wiener Waltersur ce blog, alors que j’aime et pratique son oeuvre depuis longtemps. Je me rattraperai bientôt sur bestofclassic à propos de son oeuvre symphonique.

Je saisis l’occasion d’un double CD écouté ce week-end pour évoquer une personnalité dont la vie et l’oeuvre sont profondément marquées par les cahots de l’Histoire.

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Né à Polička dans l’actuelle République tchèque, Martinů a été naturalisé Américain, mais a vécu le plus longtemps, avant et après la Seconde Guerre mondiale… en France !

Peut-on dès lors l’assimiler à un compositeur tchèque ? Le débat sur la nationalité ou l’appartenance à une esthétique « nationale » n’a, en réalité, pas beaucoup d’intérêt ni de pertinence. Surtout dans le cas de MartinůQui a subi, s’est nourri de plusieurs influences, évidemment pendant ses années de formation à Prague, puis à Paris. Mais qui a composé l’essentiel de ses symphonies aux Etats-Unis.

Et pourtant, à l’instar d’un Poulenc, Martinů est immédiatement reconnaissable, sa musique ne ressemble à aucune autre, même si elle peut emprunter des traits, des tournures, des figures à celle de ses contemporains. Comme ce Double concerto pour deux orchestres à cordes, piano et timbales

Un petit air de Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók ? Oui, certes, et les circonstances de la commande et de la création des deux oeuvres ne sont pas étrangères à ces apparentes proximités. Les deux sont, en effet, des commandes de Paul Sacher, le mécène musicien de Bâle, Bartók est créé le 21 janvier 1937, Martinů le 9 février 1940, par le commanditaire et son orchestre de chambre de Bâle.

Pour en revenir au double CD qui vient de paraître – pensée émue pour celui a sans doute encore participé à l’élaboration de ce très copieux album et qui avait fondé le label Praga Digitals, Pierre-Emile Barbier – c’est, par son programme, et le choix des interprètes, sans doute la meilleure introduction qui soit à l’univers singulier de MartinůUn authentique indispensable de toute discothèque !

Il manque encore un ouvrage de référence en français. Le cher Harry Halbreich qui a établi le catalogue raisonné des oeuvres de Martinů n’aura pas eu le temps de faire pour lui ce qu’il avait fait pour Honegger ou Messiaen.

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Seul est disponible (?) dans la collection Actes Sud l’essai que lui avait consacré Guy Erismann.

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Dans un prochain billet, j’évoquerai le lien de Martinů avec… Montpellier ! 

*Pour la prononciation deDvořák, lire Comment prononcer les noms de musiciens ?

La passion Gergiev

S’il y a bien un livre utile, nécessaire, passionnant, c’est bien celui que vient de publier Bertrand Dermoncourt, sobrement intitulé : Valery Gergiev, Rencontre.

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Le chef russe, d’origine ossète – il y tient -, est sans doute l’homme le plus paradoxalement admiré et contesté du monde musical. Je me rappelle les pétitions furieuses, les interpellations adressées à Mathieu Gallet, PDG de Radio France, lui enjoignant de renoncer à faire diriger le concert du 14 Juillet 2017 par Valery Gergiev. Gergiev étant supposé être un proche de Poutine.

Les mêmes bonnes âmes ont-elles interdit, quelques mois plus tard, à Gérard Depardieu, un autre supposé « proche » du maître du Kremlin, de chanter Barbara dans les studios de la Maison de la Radio ?

Qui connaît, en réalité, Valery Gergiev ? Qui peut se permettre de porter un jugement définitif, politique ou musical, sur une personnalité aussi complexe ? Dermoncourt lui-même reconnaît qu’il lui a fallu dix ans pour parvenir à ce bouquin qui donne – enfin – à connaître l’un des plus grands chefs de notre époque.

J’ai eu la chance de l’accueillir à Montpellier, à l’été 2016 (lire La rencontreet de me faire une toute autre idée que les clichés que j’avais moi aussi en tête. Bien sûr, Gergiev n’est pas étranger à la légende qui s’est créée autour de lui, il le reconnaît d’ailleurs dans ce bouquin. Mais comme toujours la vérité n’est jamais univoque, simpliste…

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L’homme et le musicien qu’on découvre au fil de ces entretiens sont vraiment passionnants, la culture de Gergiev – qui passe pour être parfois peu regardant sur les répétitions – est considérable. Il faut lire tout ce qu’il dit des compositeurs qu’il aime et dirige, sur ses aînés, ses confrères, les orchestres qu’il anime. Le propos n’est jamais banal ou convenu dans la bouche d’un homme qui pourrait être revenu de tout, blasé, conforté dans son statut de star, et qui est au  contraire tout mouvement, curiosité insatiable, entreprise.

Valery Gergiev dit vrai quand il affirme qu’il ne cherche ni l’argent ni la gloire.

Reste que, comme tous les grands artistes, il a ses jours sans et ses jours avec, des concerts qui vous marquent à vie- comme le 22 janvier dernier à la Philharmonie : Les rêves d’Anja –, et d’autres qu’on oublie. Comme ses disques.

Un choix très personnel de ceux que j’ai en bonne place dans ma discothèque :

 

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Petites phrases

Un week-end d’abstinence de petites phrases, de journaux télévisés et de « commentaires » sur les réseaux sociaux. La nature, le soleil, et le temps de lire ou d’achever certaines lectures.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’exercice du portrait d’un créateur ou d’un interprète est tout sauf facile. Tous ne réussissent pas à éviter le triple écueil de la complaisance, de l’anecdote ou du jargon. J’avais apprécié les Soeurs Labèque sous la plume de Renaud Machart (Les soeurs aimées), un peu moins moins ce qu’Olivier Bellamy avait écrit sur Felicity Lott (Retour au calme).

Dans l’excellente collection’Actes sud Classica, j’ai fait mon miel ces dernières semaines de deux petits bouquins qui s’attachent (s’attaquent ?) à deux des plus grandes stars classiques du XXème siècle : Karajan et Horowitz.

 

Voici ce que dit Sylvain Fort de l’exercice de style auquel il s’est livré :

A tort ou à raison, Herbert von Karajan s’est imposé comme le chef d’orchestre majeur de l’après-guerre. Sa notoriété, sa stature, sa production discographique ont éclipsé tous ses concurrents. Les polémiques nées autour de sa proximité avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale ont ajouté à cela un parfum de soufre. Nombre de livres se sont emparés de ce parcours si riche pour raconter la vie d’un témoin et acteur de près d’un siècle de musique. D’un texte à l’autre émerge toutefois une évidence : le matériau de première main, c’est-à-dire ce que Karajan a pu raconter, est fort maigre. Toute biographie tente de masquer l’évidence d’une très grande pudeur, prise parfois pour un goût maniaque du secret. D’où le pari du présent livre : tenter une autobiographie imaginaire du chef d’orchestre. Tel est le moyen employé pour que la vie de Karajan prenne sens ; pour que son travail s’inscrive dans une dynamique cohérente et compréhensible ; mais surtout pour que la musique prenne sa juste place dans l’existence d’un homme qui parut souvent la mettre à son service alors qu’en réalité il n’eut de cesse de la servir.

Les puristes relèveront un certain nombre d’inexactitudes factuelles, les autres apprécieront l’exercice sans complaisance qui ne prétend à aucune exhaustivité (Pour cela on en restera à l’ouvrage en anglais de Richard Osborne Karajan, A Life in musicle Karajan de Pierre-Jean Rémy étant truffé d’erreurs et d’approximations). Ceux qui suivent les éditoriaux de Sylvain Fort sur Forumopera.com – lorsqu’il avait encore le temps d’en écrire ! – ne seront pas surpris par la virtuosité de sa plume.

Quant à Jean-Jacques Groleau, rien d’imaginaire dans sa biographie de Vladimir Horowitz, une chronologie qui épouse au plus près la vie tourmentée d’un artiste en proie perpétuelle au doute, le contraire du batteur d’estrade, du virtuose tape-à-l’oeil comme notre époque en produit (ne suivez pas mon regard…). L’auteur manque parfois de concision, les redites ne sont pas rares, mais son Horowitz se lit passionnément.

Et puis je me délecte d’un petit livre rouge, que je consomme avec modération. Le titre est tout un programme : L’énigme des premières phrases de Laurent Nunez.

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« Aujourd’hui, maman est morte. »
« DOUKIPUDDONKTAN, se demanda Gabriel, excédé. »
Voilà deux célèbres premières phrases de livres ô combien célèbres. Elles ouvrent L’Étranger et Zazie dans le métro. Ce livre en contient quinze autres (plus deux interludes) que Laurent Nunez examine mot après mot. Tout ce que l’on peut deviner d’une œuvre, et de son auteur, n’est-il pas contenu dans « sa » première phrase ?
Aussi instructif qu’ironique, aussi passionnant que savant, ce livre nous parle plus que des livres, il nous parle de l’amour, de la séparation, de la perte, de la vie même. Italo Calvino avait écrit Pourquoi lire les classiques ?, voici le « comment (re)lire les classiques ? » des temps nouveaux.

Nunez n’a pas choisi la facilité, certes la célébrissime ouverture d’À la recherche du temps perdu (« Longtemps je me suis couché de bonne heure ») y figure en bonne place, mais le tout aussi célèbre incipit de Bonjour tristesse (« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse ») en est absent.  Mais de Racine à Roland Barthes, en passant par Rousseau, Mallarmé, Aragon, Duras, Louis-René des Forêts ou Gide (et pas nécessairement les ouvrages les plus connus de ces derniers) le spectre est large et l’exploration gourmande. J’aurais adoré avoir Nunez comme professeur de français – et pourtant j’en eus d’excellents – De l’art d’être savant sans être pédant. Régalez-vous !