Obaldia, Mildred, le Balzar et les branches de sassafras

Même en prenant de l’âge – ce que la nature se charge de me rappeler (Une expérience singulière) – je n’éprouve pas la nostalgie ou le regret du temps enfui, du « c’était mieux avant ».

Et pourtant surgissent, de temps à autre, des bouffées de souvenirs qui ramènent à la douceur des choses, ravivent de belles émotions.

Ainsi la mort de René de Obaldia, disparu à l’âge respectable de 103 ans, m’évoque immédiatement la figure de sa première épouse, Mildred Clary (1931-2010), une inoubliable voix de France Musique, une femme lumineuse que j’ai beaucoup aimée.

Olivier Greif chez Mildred Clary

Dans le portrait que j’avais fait d’elle (France Musique : les fortes têtes), je n’avais pas raconté ce qui fut ma dernière rencontre avec elle. Mildred m’avait invité dans son tout petit appartement de la rue Aubriot, dans le Marais, pour un dîner qui réunissait, entre autres, le compositeur Olivier Greif – quelques semaines avant sa brutale disparition – le chef de choeur anglais John Poole (qui avait animé le Groupe vocal de France). Un dîner délicieux comme notre hôtesse. A plusieurs reprises, Mildred Clary me réinvita, mais mon activité à Liège ne m’a plus jamais permis d’honorer ses invitations, et c’est avec une infinie tristesse et d’infinis regrets que j’appris son décès en 2010 après une brève et foudroyante maladie.

Olivier Greif est un compositeur, une personnalité hors normes, et surtout hors dogmes, et il est heureux qu’il soit toujours admiré, joué, par toutes les générations d’artistes.

Le Balzar n’est plus ce qu’il était

Longtemps le Balzar, à côté de la Sorbonne, dans le Quartier Latin à Paris, a été l’une de mes tables régulières. Non pas parce que la cuisine y est exceptionnelle, mais parce que le personnel – maîtres d’hôtel, garçons – formait une chaleureuse équipe et que s’y retrouvaient quelques figures connues. On se rappelle avoir souvent côtoyé Jean Tulard, avoir voisiné avec Bernard Pivot, aperçu Jean-Noël Jeanneney, l’académicien aujourd’hui disparu, Marc Fumaroli, et même à deux reprises Micheline Presle !

Et puis la crise sanitaire, une activité moins parisienne pour moi, ont espacé mes visites. Je suis retourné au Balzar mercredi à l’invitation d’amis chers. Et, en dehors du décor qui n’a heureusement pas changé, je n’ai quasiment rien retrouvé de ce que j’aimais dans ce lieu. Un service déplorable (un serveur masque baissé à qui il fallait demander et redemander de l’eau, du pain, des couverts et qui semblait n’en avoir « rien à cirer »). La clientèle habituelle semblait aussi avoir déserté. Même le traditionnel baba au rhum paraissait plus fade…

Je vais me consoler de cette étrange impression en lisant le nouveau Pivot :

Frédéric le grand

Il n’y a pas de hasard, juste les coïncidences du cœur.

Je reçois ce matin ce beau coffret, commandé il y a plusieurs semaines :

Et c’est ce mercredi que Frédéric Lodéon fête ses 70 ans, que France Musique lui a consacré une journée spéciale.

À mon tour de souhaiter un joyeux anniversaire à l’ami Frédéric !

Et de nous réjouir de retrouver enfin rassemblés ces formidables enregistrements du jeune Lodéon. Je pensais les avoir tous, j’en découvre que j’ignorais.

Le moment n’est plus à regretter que Frédéric ait lâché trop tôt son violoncelle, il est resté le musicien enthousiaste, le passeur de musique qui a donné envie à des millions d’auditeurs de France Inter puis de France Musique et de téléspectateurs sur France 3 et lors des Victoires de la musique classique. Tous ceux-là vont pouvoir maintenant découvrir ou redécouvrir l’archet vibrant, la chaleur du violoncelle de Frédéric Lodéon, le plus souvent entouré de ses amis ! Quelle bande magnifique, la si regrettée Daria Hovora, Pierre Amoyal, Augustin Dumay, Jean-Philippe Collard…

Et cerise sur le gâteau : c’est Frédéric Lodéon lui-même qui signe le texte du livret à la première personne. C’est évidemment passionnant d’abord parce qu’il décrit les coulisses de cette série d’enregistrements, le choix des répertoires et des partenaires, il présente ainsi chaque disque – on l’imagine le faisant à la radio ! –

Détails du coffret :

Strauss, R: Cello Sonata in F major, Op. 6

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Prokofiev: Cello Sonata in C major, Op. 119

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Haydn: Cello Concerto No. 2 in D major, Hob. VIIb:2 (Op. 101)

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Bournemouth Sinfonietta Orchestra
  • Theodor Guschlbauer

Haydn: Cello Concerto No. 1 in C major, Hob. VIIb:1

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Bournemouth Sinfonietta Orchestra
  • Theodor Guschlbauer

Mendelssohn: Cello Sonata No. 1 in B flat major, Op. 45

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Mendelssohn: Cello Sonata No. 2 in D major, Op. 58

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Boccherini: Cello Concerto No. 9 in B flat major, G482

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Bournemouth Sinfonietta Orchestra
  • Theodor Guschlbauer

Boccherini: Cello Concerto No. 10 in D major, G483

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Bournemouth Sinfonietta Orchestra
  • Theodor Guschlbauer

Mendelssohn: Piano Trio No. 1 in D minor, Op. 49

  • Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Anne Queffélec (piano)

Mendelssohn: Piano Trio No. 2 in C minor, Op. 66

  • Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Anne Queffélec (piano)

Schumann: Fantasiestücke, Op. 73

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Schumann: Adagio and Allegro in A flat major, Op. 70

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Schumann: Stücke im Volkston (5), Op. 102

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Schumann: Träumerei (from Kinderszenen, Op. 15)

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Brahms: Clarinet Trio in A minor, Op. 114

  • Frédéric Lodéon (cello), Michel Portal (clarinet), Michel Dalberto (piano)

Fauré: Cello Sonata No. 1 in D minor, Op. 109

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Fauré: Cello Sonata No. 2 in G minor, Op. 117

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Fauré: Sicilienne, Op. 78

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Fauré: Élégie in C minor, Op. 24

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Fauré: Romance in A major for cello & piano, Op. 69

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Fauré: Papillon, Op. 77

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Fauré: Sérénade, Op. 98

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Fauré: Piano Trio in D minor, Op. 120

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano), Augustin Dumay (violin)

Fauré: Piano Quartet No. 1 in C minor Op. 15

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano), Augustin Dumay (violin), Bruno Pasquier (viola)

Beethoven: Triple Concerto for Piano, Violin, and Cello in C major, Op. 56

  • Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Anne Queffélec (piano)
  • Orchestre National de l‘Opéra de Monte-Carlo
  • Armin Jordan

Ravel: Piano Trio in A minor

  • Frédéric Lodéon (cello), Augustin Dumay (violin), Jean-Philippe Collard (piano)

Auric: Imaginées II

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Philippe Collard (piano)

Schumann: Piano Trio No. 1 in D minor, Op. 63

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean Moullière (violin), Jean Hubeau (piano)

Schumann: Piano Trio No. 2 in F major, Op. 80

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean Moullière (violin), Jean Hubeau (piano)

Schumann: Piano Trio No. 3 in G minor, Op. 110

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean Moullière (violin), Jean Hubeau (piano)

Schumann: Fantasiestücke in A minor for Piano Trio, Op. 88

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean Moullière (violin), Jean Hubeau (piano)

Schumann: Cello Concerto in A minor, Op. 129

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Nouvel Orchestre Philharmonique
  • Theodor Guschlbauer

Lalo: Cello Concerto in D minor

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Philharmonia Orchestra
  • Charles Dutoit

Caplet: Epiphanie

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Philharmonia Orchestra
  • Charles Dutoit

Indy: Concerto for Flute, Cello, Piano and Strings

  • Frédéric Lodéon (cello), Jean-Pierre Rampal (flute), François-René Duchâble (piano)
  • Orchestre de Chambre Jean-Francois Paillard
  • Jean-Francois Paillard

Boccherini: Cello Concerto No. 3 in G major, G480

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre de Chambre de Lausanne
  • Armin Jordan

Boccherini: Cello Concerto No. 2 in D major G479

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre de Chambre de Lausanne
  • Armin Jordan

Chopin: Grand Duo for Cello and Piano (on themes from Meyerbeer’s Robert le Diable)

  • Frédéric Lodéon (cello), François-René Duchâble (piano)

Chopin: Cello Sonata in G minor, Op. 65

  • Frédéric Lodéon (cello), François-René Duchâble (piano)

Chopin: Introduction and Polonaise Brillante in C, Op. 3

  • Frédéric Lodéon (cello), François-René Duchâble (piano)

Schubert: Piano Trio No. 2 in E flat major, D929

  • Frédéric Lodéon (cello), Augustin Dumay (violin), Jean-Philippe Collard (piano)

Vivaldi: Cello Concerto in A minor, RV420

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre de Chambre Jean-Francois Paillard
  • Jean-Francois Paillard

Vivaldi: Cello Concerto in C major, RV 400

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre de Chambre Jean-Francois Paillard
  • Jean-Francois Paillard

Vivaldi: Cello Concerto in B minor, RV424

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre de Chambre Jean-Francois Paillard
  • Jean-Francois Paillard

Vivaldi: Cello Concerto in G major, RV413

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre de Chambre Jean-Francois Paillard
  • Jean-Francois Paillard

Vivaldi: Cello Concerto in C minor, RV401

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre de Chambre Jean-Francois Paillard
  • Jean-Francois Paillard

Schubert: Sonata in A minor ‘Arpeggione’, D821

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Shostakovich: Cello Sonata in D minor, Op. 40

  • Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)

Tchaikovsky: Piano Trio in A minor, Op. 50 ‘In Memory of a Great Artist’

  • Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Pascal Rogé (piano)

Saint-Saëns: Cello Concerto No. 1 in A minor, Op. 33

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
  • Armin Jordan

Tchaikovsky: Variations on a Rococo Theme, Op. 33

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
  • Armin Jordan

Fauré: Élégie in C minor, Op. 24

  • Frédéric Lodéon (cello)
  • Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
  • Armin Jordan

Duport: Concerto for cello and orchestra No. 2

  • Frédéric Lodéon (cello), Ensemble Orchestral de Paris (chamber ensemble)
  • Jean-Pierre Wallez

Duport: Concerto for cello and orchestra No. 5

  • Frédéric Lodéon (cello), Ensemble Orchestral de Paris (chamber ensemble)
  • Jean-Pierre Wallez

Duport: Cello Duo No. 2 in D Minor

  • Frédéric Lodéon (cello), Xavier Gagnepain (cello)

Duport: Cello Duo No. 3 in G Major

  • Frédéric Lodéon (cello), Xavier Gagnepain (cello)

Schubert: Piano Trio No. 1 in B flat major, D898

  • Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Jean-Philippe Collard (piano)

Schubert: Piano Trio movement in B flat major, D28

  • Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Jean-Philippe Collard (piano)

Schubert: Notturno in E flat major for piano trio, D897 (Op. post.148)

  • Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Jean-Philippe Collard (piano)

Sous les pavés la musique (IX) : Karl Böhm et Deutsche Grammophon

J’étais tellement persuadé d’en avoir parlé… que j’ai oublié de le faire.

Après le coffret des enregistrements Philips et Decca (lire Karl Böhm : l’héritage Philips et Decca), c’est au tour de Deutsche Grammophon d’honorer Karl Böhm, quarante ans après sa mort.

Remy Louis ne m’en voudra pas de citer in extenso le papier qu’il consacre aujourd’hui sur Diapason au grand chef disparu en 1981. Il n’y a pas meilleur « böhmologue » sur la planète musique :

« Le quarantième anniversaire de la mort de Karl Böhm (1894-1981) a enfin décidé DG à redonner sa place légitime à l’une de ses grandes signatures, en réunissant dans un son glorieux toutes ses gravures orchestrales de studio (et quelques live), concertos inclus (Guilels et Pollini). Un parcours ouvert (Symphonie no 5, 1953) et refermé (9e, 1980) avec Beethoven. Tous les témoignages parlés (en allemand) sont là aussi. De 1953 à 1980, au Böhm mature succède celui du grand âge, de Berlin à Vienne, avec des retours à Dresde (Schubert, Strauss bien sûr), et l’arrivée tardive du Lon-don Symphony. De la mono à la stéréo digitale, on retrouve ce qui était éparpillé dans les coffrets « Great Recordings 1953-1972 », « The Symphonies » (cycles Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms) et « Late Recordings ». Ajout majeur : l’« intégrale » Mozart (1959-1968) bénéficie d’une édition Blu-ray audio à la présence aérée qui la fait revivre comme jamais.

Berlin et Vienne

Berlin a été l’orchestre principal de Böhm chez DG jusqu’au début des années 1970 car Vienne était d’abord sous contrat Decca. Mais le désir du chef d’enregistrer avec « son » Philharmonique était tel qu’un accord fut trouvé : Haydn (Symphonies nos 88 à 92, Symphonie concertante), les concertos pour vents de Mozart, les intégrales Beethoven et Brahms, les géniales 7e et 8e de Bruckner – assurément deux sommets – incarnent profondément une culture que Böhm – styrien, pas viennois – a entretenue et façonnée à son tour avec exigence ; l’évocation parlée de sa relation avec les Wiener (près de douze minutes, inédites en CD) en est le précieux écho.

On s’en souvient comme si c’était hier : rayonnant du cœur même de la sonorité, cette fluidité et ces mille reflets d’or entendus dans la trilogie mozartienne au Théâtre des Champs-Elysées en 1979. S’en rapprochent les concertos pour cor de Mozart, les Haydn (vraiment uniques, sans prédécesseur ni successeur), la « Pastorale » ou l’ultime 9e de 1980 (étrangement pré-mahlérienne dans ses timbres, ses espaces sonores), le Largo inouï de la « Nouveau Monde », les Wagner sublimés. Cette quintessence imprègne aussi les Tchaïkovski tardifs et extraordinairement épurés du LSO (4e, 5e, et « Pathétique »), ni allemands, ni russes, mais d’ailleurs : un monde en soi, sans descendance.

Comparaisons

Pour avoir joué avec les trois, un musicien de Chicago disait que Solti était d’abord un chef rythmique, Barenboim harmonique, Muti mélodique. Böhm fusionne ces éléments dans un point d’équilibre qui n’est pas ce juste milieu que raillait Schönberg, mais ce seuil où l’œuvre semble réalisée sans effort dans toutes ses potentialités, en écartant tout extrémisme extérieur. Et dans une conscience aiguë du style, doublée de l’accueil libéral des couleurs et de la sonorité de chaque formation.

Rapprocher les prises effectuées avec Berlin, puis Vienne (divers Mozart dont la Symphonie concertante pour vents, 3e et 7e de Beethoven, 5e et 8e de Schubert, 1re et 2e de Brahms… ) est révélateur ; la différence est marquée chez Brahms, impérieux et emporté par de sombres élans à Berlin, plus relaxé à Vienne. Elle vaut aussi pour les deux formidables Vie de héros de Strauss de Dresde et Vienne : on croit d’abord entendre un autre chef, mais…

Sur la question des tempos, nos goûts ont évolué pour le répertoire classique, les premiers Schubert ; mais les siens ne sont-ils pas salvateurs dans un monde hystérisé ? Böhm est à la fois précis, articulé, savamment contrasté et toujours narratif. Sombre avec Berlin, il est lumineux avec Vienne… mais partout clair, intérieurement intense.

Le charme et la joie

Un été indien réchauffe les Mozart de Vienne (les 38e et 39e !), préservant cet élan qui faisait écrire au compositeur André Boucourechliev, chroniquant les Concertos nos 19 et 23 avec Pollini, que le vrai soliste de ce disque était Böhm lui-même. Walter Legge admirait « sa manière si naturelle de faire de la musique, l’aisance suprême avec laquelle il passait d’un tempo à un autre, la chaleur humaine, l’humour, le pathos contenu ». Ajoutons : le charme – les Haydn, les valses de Strauss, les cordes si viennoises de Pierre et le loup !

Pourtant, une dimension plus faustienne sous-tend ses Mozart berlinois, d’une unité surprenante si on songe qu’il n’a jamais dirigé nombre d’entre eux en concert. Il déclarait dans une interview télévisée ne pas croire totalement à la joie chez Mozart – aveu remarquable. Ses lectures sont exemptes de sentimentalisme mais non de tourments, strictes de forme mais nuancées dans le détail, et d’un naturel agogique et d’une plénitude sonore exaltants – ainsi des fabuleuses Sérénades « Haffner » et « Posthorn ». Que d’aucuns, aujourd’hui, n’adhèrent pas à ce son, à cette vision, se comprend, et ne tient pas seulement aux bouleversements stylistiques intervenus depuis sa disparition : du vivant de Böhm, le Mozart de Szell, par exemple, traçait une tout autre voie.

Voilà bien une somme, dont l’écoute ne dissipe jamais, en dépit de son évidence musicale, le mystère que recelait l’homme. Visuels (pas toujours les tout premiers) originaux, brève notice de Richard Osborne (sans traduction française). Regrettons que DG n’ait pas repris l’hommage pénétrant, signé Erik Werba, qui ouvrait l’édition vinyle originale de l’intégrale Mozart. Le pianiste savait ce que Böhm représentait. » (Remy Louis, DiapasonMag).

Mes préférences à moi

Je n’ai rien découvert dans ce coffret, qui a toutefois l’immense avantage de regrouper des parutions jusqu’alors disparates, et d’être richement documenté.

Remy Louis souligne, à juste titre, qu’on peut être décontenancé par la « paisibilité » des Mozart et des Schubert de Böhm, surtout si on a dans l’oreille les Harnoncourt, Gardiner et autres tenants de l’interprétation « historiquement informée ».

Tout admiratif que je sois du chef autrichien, je n’arrive vraiment pas à me faire à ces Mozart sans vie ni ressort (le finale de cette 25ème symphonie !!)

La comparaison avec son aîné d’une dizaine d’années, pourtant réputé pour ses lenteurs, Otto Klemperer, est… édifiante !

En revanche, Haydn réussit plutôt au natif de Styrie, et le bouquet de symphonies (88-92 et 105) qu’il grava avec les timbres fruités de Vienne, figure depuis longtemps dans les favoris de ma discothèque

« La » Première de Brahms

Ce coffret contient, pour moi, « la » version définitive de la Première symphonie de Brahms. Je ne connais pas de finale plus rageur, plus tourmenté, plus contrasté aussi, que celui de Böhm à Berlin en 1959.

Mais toutes les symphonies de Brahms – l’intégrale viennoise – sont de la même eau sous la baguette à la fois si impérieuse et souple de Böhm.

Prokofiev et Saint-Saëns

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer deux raretés de la discographie de Böhm : un fantastique Carnaval des animaux de Saint-Saëns, et ce qu’on pourrait considérer comme la version de référence, pas moins, de Pierre et le Loup de Prokofiev. Avec juste un bémol : le coffret comprend les versions en anglais et en allemand (c’est le propre fils de Karl Böhm, l’acteur Karlheinz, qui en est le récitant) mais omet la version française parue jadis avec Jean Richard !

Johann et Richard Strauss

On sait les affinités électives entre Richard Strauss et Karl Böhm (pour les opéras voir le coffret paru en 2018 : Böhm les opéras Deutsche Grammophon) C’est évident dans les poèmes symphoniques.

De l’autre Strauss, Böhm, outre une Fledermaus d’anthologie avec Gundula Janowitz, n’a gravé qu’un seul disque de valses et polkas. Des modèles, comme ces Roses du Sud de haute école.

Je suis plus circonspect que Remy Louis sur les Tchaikovski gravés à Londres, une Neuvième de Dvorak bien sérieuse.

Mais rien n’est médiocre ni négligeable dans ce beau coffret !

Le cor merveilleux de Dale C.

Allez savoir pourquoi, quand on commence à découvrir la musique, des noms vous fascinent et se gravent à jamais dans la mémoire… C’est le cas, depuis mon adolescence, de Dale Clevenger, un nom qui sonnait star de Hollywood, évoquait les grands espaces du Midwest américain. C’était un nom que j’avais vu sur certains de mes premiers disques, comme celui-ci :

Dale Clevenger, le légendaire cor solo de l’orchestre symphonique de Chicago, est mort avant-hier, à 82 ans, en Italie où il s’était retiré après avoir occupé son poste à Chicago de 1966 à sa retraite en 2013 !

Imaginez le bonheur qui fut le mien, lorsque, à l’automne 2006, je passai quelques jours à Chicago, à l’invitation de Louis Langrée (qui faisait alors ses débuts au Lyric Opera, dirigeant Iphigénie en Tauride de Gluck avec Susan Graham dans le rôle titre). Nous avions des places pour un concert du Chicago Symphony, dirigé par Paavo Järvi, avec les Kindertotenlieder de Mahler en première partie (avec Matthias Goerne !), et la monumentale 10ème symphonie de Chostakovitch en seconde partie. Je repérai immédiatement Dale Clevenger, et si je ne l’eusse pas fait visuellement, je l’aurais fait à l’oreille. Tellement il était reconnaissable. Inutile de dire, qu’à 66 ans, Clevenger pouvait en remontrer à tous ses collègues, quant à la sûreté technique et à la projection de son instrument.

Discographie non exhaustive, à commencer par cette pièce de pure virtuosité de Schumann, ce Konzertstück pour 4 cors, dirigé par Daniel Barenboim.

La sérénade pour cor, ténor et orchestre de Britten – déjà citée plus haut – est évidemment un must, autant pour l’un et l’autre solistes et la direction lumineuse de Carlo-Maria Giulini.

Un disque que j’avais acheté à Chicago justement, un double CD dont le titre est explicite – le titre de « Principal » aux Etats-Unis remplace celui de « solo » ou « premier soliste » qu’on trouve en Europe –

C’est en Europe que Dale Clevenger a enregistré le répertoire classique des concertos pour cor (Haydn, Mozart)

Bien entendu, on entend, on reconnaît le cor merveilleux de Dale Clevenger dans nombre d’enregistrements symphoniques réalisés sous la direction des deux chefs qu’il a connus à Chicago, Georg Solti et Daniel Barenboim. Deux exemples éloquents extraits de la Cinquième symphonie de Mahler sous la conduite de l’un et l’autre :

On recherchera aussi les enregistrements de musique de chambre où le cor de Clevenger se fait souvent plus solaire que mélancolique.

Régime de fête (VI) : aimer, boire et chanter

Un bouquet de voeux ? le titre français de la valse de Strauss – Wein, Weib und Gesang (1869) me va mieux que l’original allemand, il n’impose ni le choix de l’être aimé, ni celui de la boisson !

Cette valse est un marqueur de l’interprétation de ce répertoire, d’abord parce qu’elle comporte une très longue introduction – près de la moitié de la durée de l’oeuvre ! – dont beaucoup de chefs ne savent pas quoi faire, et qu’ils raccourcissent ou suppriment carrément, le plus souvent, ensuite parce que la tendance de nombre de baguettes est à wagnériser, noyer le flot orchestral.

Le seul qui évite tous les pièges de la partition et qui en donne un modèle interprétatif est Willi Boskovsky. Ecoutez comme il avance, accélère même insensiblement, et fait tournoyer les valseurs, à partir de 5′

Le parfait contre-exemple est cet enregistrement de Karajan, tout le début tronqué, et des valses engluées, sans ressort ni rebond. La comparaison est cruelle…

Barenboim 2022

J’ai regardé hier le concert de Nouvel an de Vienne, j’étais plutôt réticent, après l’expérience plutôt désastreuse de l’an passé, et surtout le souvenir très mitigé des précédentes éditions dirigées par le même Daniel Barenboim

J’ai trouvé le chef, pas encore octogénaire, dans une forme physique fragile et – conséquence de cela ? – moins impérieux, moins dans le contrôle permanent. Autre élément surprenant pour les habitués du. chef : la présence des partitions au pupitre, alors qu’il les connaît et dirige toujours par coeur. Comme s’il faisait confiance à ses musiciens, leur lâchait la bride. Et ce fut finalement un concert de Nouvel an beaucoup plus intéressant, vivant, « viennois » que ce que à quoi Barenboim nous avait habitués.

Le contraste est saisissant avec le concert de 2014 – et cette ouverture de Waldmeister maniérée, empesée.

Le concert idéal

J’ai une marotte, je crois l’avoir maintes fois décrite ici (Capitale de la nostalgie), je collectionne les Concerts de Nouvel an, j’ai parfois du mérite ! Aucun, même Carlos Kleiber en 1989 et 1992, n’est parfait de bout en bout.

Je me suis donc amusé, en guise d’étrennes et de voeux de bonne année, à dresser une sorte de concert idéal de Nouvel an, en reprenant le programme d’hier

Journaux du matin (Morgenblätter)

Zubin Mehta en 1995 donne de l’allure et de l’allant à cette valse, où, en 2001 Harnoncourt et plus encore Georges Prêtre en 2010, minaudent, « rubatisent », à en être insupportables.

La Chauve-souris (Die Fledermaus) ouverture

L’ouverture de La Chauve-souris, aussi populaire soit-elle, n’est pas à la portée de toutes les baguettes, et les ratages, même de la part de très grands, sont plus nombreux que les réussites. J’ai été plutôt séduit par ce qu’en a fait Daniel Barenboim hier. Mais de tous les titulaires du podium du Nouvel an viennois, c’est définitivement Carlos Kleiber qui, en 1989, tient la référence.

Ziehrer : Les noctambules / Nachtschwärmer

Pour beaucoup, cette valse chantée… et sifflée de Carl-Michael Ziehrer aura été une découverte. J’ai éprouvé en voyant et en entendant les Wiener Philharmoniker, et surtout en regardant Barenboim comme lointain, hagard, parfois absent, un intense sentiment de nostalgie.

Peu de versions au disque, mais celle-ci qui me permet de signaler ce formidable coffret de l’un des plus grands maîtres de la musique viennoise, Robert Stolz (1880-1975).

Mille et une nuits

Une valse assez souvent programmée le 1er janvier. Evidemment Carlos Kleiber reste le maître, Gustavo Duhamel, en 2017, a encore un peu de chemin à faire pour épouser les sortilèges de cette valse. Mais dans ma discothèque, je reviens finalement assez souvent à un chef, Eugene Ormandy (1899-1985), né Blau-Ormándy Jenő à Budapest.

Musique des sphères

Benoît Duteurtre l’a redit hier, je l’ai souvent écrit ici, Johann Strauss considérait son cadet Josef né en 1827 et mort à 42 ans en 1870, comme « le plus doué » de la famille. La production de Josef Strauß est, par la force des choses, moins abondante que celle de son frère aîné, mais plus riche d’authentiques chefs-d’oeuvre notamment ses valses.

La Musique des sphères, entendue hier, en est un, et particulièrement difficile pour un chef qui voudrait tout contrôler (le meilleur contre-exemple est Christian Thielemann en 2019 !).

Ici, c’est un Karajan malade, au même âge que Barenboim hier (79 ans), qui, un peu à l’instar de son cadet, avait décidé, lors de l’unique concert de Nouvel an qu’il dirigea le 1er janvier 1987, de se laisser porter, d’aimer tout simplement des musiciens qu’il dirigeait depuis si longtemps, et cela donne, comme hier avec Barenboim, la quintessence de la valse viennoise.

Le Danube d’Abbado

Faire un choix dans les centaines de versions du Beau Danube bleu relève de l’impossible. On s’en tiendra donc à une version maintes fois célébrée hier, puisque sortie largement en tête d’un Disques en lice (la défunte tribune de critique de disques de la Radio suisse romande). Sans doute la plus attendue : Claudio Abbado lors du concert du Nouvel an 1988, l’un des deux qu’il dirigea dans les années 80. On ne s’en lasse pas !

Quant à la marche de Radetzky, qu’on finit par ne plus supporter… certains ont critiqué la lenteur du tempo de Barenboim. En l’occurrence, c’est lui qui a raison. Ce n’est pas « cavalerie légère », c’est une marche militaire qu’il faut imaginer à cheval (lire La marche de Radetzky). Harnoncourt en 2001 proposait une « version originale » et marquait les auditeurs justement par la modération de son tempo :

Régime de fête (V) : des livres nécessaires

Pas très festif d’évoquer des morts. Celle de Laurent Bouvet le 18 décembre, celle de Jacques Drillon le jour de Noël.

Laurent Bouvet ou la pensée juste

Je ne connaissais le premier que par ses écrits, et son dernier message sur Facebook m’avait bouleversé :

28 novembre, 18:51  · Fin de partie À l’été 2019, on m’a diagnostiqué une maladie neuro-dégénérative appelée SLA, plus communément connue sous le nom de  »maladie de Charcot ». Cette maladie m’a rapidement privé de l’usage de mes membres et de la parole.J’ai toujours refusé d’en faire état publiquement, en particulier ici, car je ne voulais pas que la maladie me définisse. Si j’en fait état aujourd’hui, c’est parce que je quitte Facebook et que ma parole publique cesse avec ce départ.J’ai eu sur ce réseau social bien des bonheurs depuis mon adhésion en 2009. J’y ai fait de magnifiques rencontres sans lesquelles le Printemps républicain, notamment, n’aurait pas existé sous la forme qu’il a prise du moins. J’y ai beaucoup ri, je m’y suis souvent énervé, j’en ai même parfois abusé… Bref, je ne m’y suis jamais ennuyé. On me pardonnera d’y avoir trop pratiqué l’art subtil du contrepet. Si le tout n’était pas de mon cru, j’espère néanmoins vous avoir fait partager cette trouble passion.Pour le reste, j’aurai essayé de m’en tenir à cette phrase de mon cher Marc Aurèle :  » Une excellente manière de te défendre d’eux, c’est de ne pas leur ressembler. »Si ma voix publique s’éteint aujourd’hui, je ne suis pas pour autant inquiet pour les idées que j’ai contribué à défendre ces dernières années. Je sais le courage et la détermination de mes amis, je sais aussi leur sens de l’humour et de l’autodérision qui nous ont si souvent réunis.

Une voix comme celle de Laurent Bouvet ne peut s’éteindre et ne s’éteindra pas, parce qu’elle est indispensable. Parce qu’ils sont si peu nombreux aujourd’hui à dire les choses comme elles sont, non comme des fantasmes ou des opérations de communication.

Je suis en train de relire L’insécurité culturelle, un essai publié il y a bientôt sept ans.

La justesse des analyses d’un homme qui s’est toujours revendiqué de gauche éclate avec plus de force encore aujourd’hui.

La crise économique ne suffit pas à expliquer le malaise français. Face aux bouleversements de l’ordre du monde et aux difficultés du pays, la montée du populisme et du Front national témoigne d’une inquiétude identitaire et culturelle. Comment vivre ensemble malgré nos différences ?
Laurent Bouvet, spécialiste des doctrines politiques et observateur attentif de la vie politique, examine l’origine de cette angoisse et ses effets. En décortiquant les représentations, vraies ou fausses, que nos concitoyens se font de la mondialisation, de l’Europe, de l’immigration, de l’islam ou des élites, il montre comment des dimensions culturelles se mêlent étroitement aux conditions matérielles.
Rompant avec l’aveuglement et le conformisme, Laurent Bouvet propose des pistes pour combattre ce mal qui ronge la société française : l’insécurité culturelle.
(Présentation de l’éditeur).

L’écrivain et éditeur Laurent Nunez nous annonçait une bonne nouvelle sur Facebook :

Ce n’est pas parce que les gens s’en vont qu’ils ne sont plus là. En février 2022 paraitra donc un formidable ouvrage collectif aux Éditions de l’Observatoire : « Laurent Bouvet, un portrait intellectuel et engagé ». Avec son tout dernier texte.

Oserait-on en recommander vivement la lecture à tous les candidats à la présidence de la République ?

Jacques Drillon ou l’insubmersible distinction

Jacques Drillon est mort le jour de Noël. Comme Laurent Bouvet, il était privé depuis quelques mois de plusieurs de ses facultés vitales, atteint qu’il était d’une forme rare de tumeur au cerveau, un oligodendrogliome. Il n’avait que 67 ans. J’étais persuadé qu’il était nettement plus âgé que moi. Parce qu’il m’impressionnait, parce que je me sentais bien petit à côté de lui.

Portrait of Jacques Drillon (journalist) 28/10/2014 ©Jean-Francois PAGA/Leemage

C’est étrange, je n’oserais jamais écrire que j’ai bien connu Jacques Drillon, à la différence de nombre de ses confrères qui lui ont rendu de merveilleux hommages (voir ci-dessous). Mais nous nous sommes croisés, rencontrés parfois inopinément, du temps où je m’occupais des programmes de France Musique. Je me rappelle une librairie de la rue Mouffetard. Peut-être même devrai-je fouiller dans ma bibliothèque pour retrouver tel ouvrage qu’il m’aurait dédicacé ?

Je ne sais pas pourquoi, mais lui qui avait la dent si dure, la formule si cinglante – quelle pure jouissance que de lire ses saillies ! – semblait m’avoir à la bonne, n’a jamais rien écrit de méchant sur France Musique – alors que c’eût été son droit le plus absolu, d’autres, souvent d’ailleurs collaborateurs occasionnels ou réguliers de la chaîne ne s’en privaient pas ! -. Je pense qu’il était timide, je l’étais aussi, nous n’avions pas besoin de longs échanges pour partager un point de vue sur un concert, une émission. Je ne l’avais plus revu depuis longtemps, j’avais lu ses Mémoires qui prétendaient ne pas en être. Sa disparition me touche.

Renaud Machart dans Le Monde évoque « un art consommé du tir à vue, rarement à fleurets mouchetés ». Jérôme Garcin dans L’Obs parle d’une mort « affreusement triste et scandaleuse« , tandis qu’Ivan Alexandre dans Diapason écrit : « Nous ne perdons pas un critique. Nous ne perdons pas un journaliste (qui se faisait un devoir de « transgresser les lois du journalisme »). Nous ne perdons pas un docteur ès lettres (Metz 1993). Nous perdons un auteur. Et même, dans notre champ, l’Auteur par excellence. Qui laisse une trace forte parce que la main l’était. Cinq mois après André Tubeuf, quel coup. Le son passe, l’écrit reste : l’art de transcrire la musique en verbe ne s’efface pas. Mais qui, après lui ? « 

Je retrouve un billet de ce blog, de septembre 2015, qui prouve que Jacques Drillon ne s’occupait pas que de musique et de langue française. Témoin cette critique d’une récente parution de Christine Angot : Monumentale platitude !

Encore du piano : Bavouzet, Hough, Luisada, Fou Ts’ong

Mercredi, première sortie parisienne depuis « l’incident » (lire Une expérience singulière) survenu il y a trois semaines.

Jean-Efflam Bavouzet maître ès Haydn

Retour au Théâtre des Champs-Élysées toujours avec l’Orchestre de chambre de Paris pour un programme aussi rare que captivant (Elgar, George Benjamin, Haydn) Rare en effet, parce que Haydn est si peu à l’affiche des concerts parisiens, encore plus ses concertos pour clavier. C’était aussi pour moi l’occasion d’entendre pour la première fois en concert – tout arrive ! – un musicien français que je suis depuis très longtemps : Jean-Efflam Bavouzet.

Bavouzet et l’orchestre de chambre de Paris dirigé par Douglas Boyd ont fait un tabac avec le concerto en fa Majeur de Haydn au point de bisser le dernier mouvement.

Le pianiste français n’en est pas à son coup d’essai dans sa découverte de l’univers fantasque du piano de Haydn. Un premier disque chez Harmonic Records il y a une trentaine d’années, puis une intégrale en cours des sonates chez Chandos révèlent l’interprète le plus passionnant et inventif de ce répertoire qui n’a jamais fini de nous surprendre. (On évitera absolument l’assommante et si prosaïque somme enregistrée par Rudolf Buchbinder et régulièrement rééditée !)

Stephen Hough : un must

Impossible en revanche pour moi d’assister au concert que donnait, hier soir, le pianiste anglais Stephen Hough (pour la prononciation lire ici !), à l’auditorium de la Maison de la radio. Concert à (ré)écouter sur francemusique.fr , notamment pour le Quatrième concerto de Saint-Saëns, dont Hough a laissé une formidable version au disque (lire Saint-Saëns #100 : les concertos pour piano).

Warner réédite – sans doute à l’occasion du 60ème anniversaire du pianiste – une série un peu disparate d’enregistrements parus sous étiquette Virgin.

Ce coffret, aussi composite soit-il, met en valeur des qualités que Stephen Hough manifeste depuis ses débuts: une formidable virtuosité, au service d’une imagination sans limite tant dans les chefs-d’oeuvre du répertoire que dans les chemins de traverse (le piano de Britten, mais aussi quantité de pièces de chic et de charme incluses dans un double CD jadis publié sous le titre banal de Piano Album, et qui trouve le moyen d’éviter quasiment tous les tubes habituels de ce genre de récital.

La notoriété encore très relative de Stephen Hough sur le continent a fait que beaucoup de ses disques n’ont guère intéressé la critique française. Je n’ai pas le souvenir d’avoir lu grand chose par exemple sur les concertos de Brahms gravés jadis avec Andrew Davis…

Luisada et Chopin

On sait que depuis un prix au Concours Chopin 1985, les noms de Jean-Marc Luisada et de Frédéric Chopin sont indissolublement liés. Sony réédite opportunément un coffret de 7CD dont certains constituent pour moi des nouveautés – ont-ils même jamais été régulièrement diffusés en Europe ? – puisque enregistrés – magnifiquement – entre 2000 et 2006 au Japon.

Un conseil : on se précipite sur ce coffret, on est sûr d’y entendre du grand et beau piano, et un Chopin qui chante et rayonne.

Fou Ts’ong ou la surprise

Chopin toujours, et des disques devenus mythiques à force d’être introuvables. Ceux que le pianiste anglais d’origine chinoise Fou Ts’ong, disparu l’an dernier, a enregistrés pour Columbia au milan des années 60. Les voici de nouveau disponibles.

Oserai-je avouer ma déception ? une première impression désagréable à l’écoute de certaines études de l’opus 25, trop rapides, quasi survolées, des nocturnes un peu raides. Mais je ne veux pas rester sur cette impression, je vais laisser reposer… et reprendre l’écoute dans quelque temps.

Les jours d’après

On va éviter les clichés. Quand on sort debout de l’hôpital, on se dit qu’on a eu de la chance, mais il y a tellement d’autres souffrances plus longues, plus graves, qu’on va éviter de s’attarder sur son propre sort. Il y a certes des choses qu’on doit apprendre (ou réapprendre) : la patience, le repos, le goût des moments simples. Il y en a d’autres qui me sont familières, comme faire confiance à l’équipe qui travaille auprès de moi pour faire tourner la boutique, avancer sur les projets. Nul n’est irremplaçable, et la durée de mon absence au travail n’est pas de nature à compromettre l’avenir.

Ce qui n’est pas cliché en revanche, c’est le goût qu’on retrouve, pas à pas, pour les joies du quotidien, le premier restaurant, le premier cinéma, bientôt j’espère le premier concert.

La première sortie au cinéma c’était pour voir Aline de et avec Valérie Lemercier

La critique avait loué à peu près unanimement la qualité de ce film qui n’a rien d’un biopic ordinaire. J’ai un peu craint, en début de séance, que Valérie Lemercier ne fasse un peu trop du… Valérie Lemercier, dans les scènes de début où elle joue Céline Dion, pardon Aline Dieu, enfant puis adolescente. Et puis le film est tellement bien écrit et délicatement réalisé – rien n’est jamais trop, too much – qu’on se laisse entraîner sans réserve dans cette belle histoire de vie, d’amour, de réussite, d’hommage à un destin hors du commun. Je n’étais pas fan de Céline Dion avant ce film, j’ai l’impression de l’être un peu devenu.

Cela m’a rappelé une très brève rencontre, un salut échangé, il y a une quinzaine d’années : j’allais entrer chez Bofinger, la célèbre brasserie de la place de la Bastille, il y avait une belle limousine, moteur ronronnant, portes ouvertes, juste devant. J’eus juste le temps de m’écarter pour laisser sortir du restaurant… Céline Dion, qui se répandit en mille sourires d’excuses pour sa sortie un peu brusque. Céline comme un coup de vent !

Résolutions

Ce n’était qu’un conseil de sa part, mais j’ai décidé de suivre la recommandation du cardiologue : j’ai commencé hier toute une série de séances de « rééducation » cardiaque, autrement dit pour l’essentiel du sport, quotidien, encadré, surveillé, mesuré. Je faisais déjà du sport avant mon accident, mais le faire, dans le cadre apaisant d’un superbe domaine, qui, au XVIIIème siècle, accueillait les malades et les fous incurables, avec quelques partenaires qui ont subi la même épreuve, c’est un bonheur qui ne se refuse pas.

J’ai résolu aussi non seulement de ne jamais évoquer, pas plus demain qu’hier, ni même suivre certains candidats à l’élection présidentielle. Ni le ridicule ni la honte ne tuent, sinon on compterait déjà au moins 6 victimes. Liste non limitative…

Quand on lit les souvenirs de Catherine Nay, on est malheureusement conforté dans le triste constat d’une effrayante baisse de niveau du personnel politique depuis une vingtaine d’années.

C’est aussi, égoïstement, pour me préserver, pour réserver mes capacités d’indignation à des causes qui en valent vraiment la peine, que je me suis abstenu et que je m’abstiendrai de suivre des « débats » qui n’en sont pas. Comme les médias, les sondeurs, n’ont rien appris du passé – qu’une élection présidentielle se joue dans les dernières semaines, qu’aucun sondage n’a jamais donné l’ordre d’arrivée, a fortiori le vainqueur, six mois avant l’échéance – autant éviter d’entrer dans un jeu sans issue et sans intérêt.

Redécouvertes

L’avantage du repos forcé qui m’est imposé, c’est le temps qui m’est donné de redécouvrir mes -thèques : bibliothèque, discothèque, DVD, de petits bijoux cachés dans un documentaire, ou annexés à un concert filmé.

Au moment où j’écris ce billet, je finis de regarder le film Moscou, quartier des cerises (1963) : Moskva Cheryomushki est une délicieuse comédie musicale, écrite par Chostakovitch en 1959, dont l’action se situe dans la banlieue de Moscou. Le compositeur souhaitait rendre un hommage à Broadway (West Side Story avait connu un succès mondial dès 1957) 
Datant de 1963, le film est basé sur cette comédie musicale, qui connut à l’époque un important succès populaire et commercial. Satire de la vie et des aspirations de trois jeunes couples vivant en Union Soviétique – qui se débattent avec l’administration, la bureaucratie, la corruption et toutes les complications possibles pour acquérir des appartements de rêve dans le nouveau Quartier des cerises – le film possède à la fois le charme d’une comédie musicale hollywoodienne ainsi qu’une bande son irrésistible avec des chansons excellentes et des séquences dansées très réussies.

J’avais beaucoup aimé la production de la comédie musicale donnée à l’opéra de Lyon en décembre 2010, dirigée par Kirill Karabits, avec une quasi-débutante Olga Peretyatko, dans la mise en scène délurée et inventive de Jérôme Deschamps et Macha Makeieff.

Riccardo Chailly en a enregistré une version de grand luxe pour le disque avec l’orchestre de Philadelphie.

L’hommage à Josephine

J’ai aimé hier la cérémonie simple, belle, réussie, de l’entrée de Josephine Baker au Panthéon. Les musiques qui l’ont accompagnée.

Sous les pavés la musique (XI) : Solti à Londres

Reprenons le fil après l’interruption involontaire survenue il y a une semaine (Une expérience singulière) non sans avoir exprimé ma gratitude aux amis et lecteurs de ce blog pour leurs messages de soutien et de réconfort.

J’avais donc reçu un coffret de 36 CD, commandé il y a plusieurs semaines :

Decca a entrepris, semble-t-il, de rééditer, au fil des ans, le legs discographique considérable du chef anglais d’origine hongroise, Georg Solti (né le 21 octobre 1912 à Budapest et mort le 5 décembre 1997 à Antibes). En 2017, un énorme pavé de 108 CD reprenait tous les enregistrements réalisés à Chicago (lire : Solti à Chicago). Normal après tout, puisque Solti a été le patron du Chicago Symphony durant 22 ans, de 1969 à 1991, et directeur musical honoraire jusqu’à sa mort.

Ce nouveau coffret « londonien » couvre une première période de 1949 au début des années 70 – avec le London Symphony, le London Philharmonic et l’orchestre de l’opéra royal de Covent Garden – puis plus tardivement dans les années 90 essentiellement avec le LPO.

Ce coffret est un bon résumé de ce qu’on a aimé… et moins aimé chez ce grand chef.

Les gravures londoniennes des oeuvres qu’il a enregistrées plusieurs fois ou avec plusieurs orchestres sont toujours préférables – c’est vrai pour Bartok et Mahler. L’énergie débordante, la précision rythmique, qui sont la marque du jeune Solti y sont flagrantes, y compris dans des répertoires inattendus : la Gaîté parisienne de Rosenthal d’après Offenbach, gravée en 1958 avec l’orchestre de Covent Garden, est menée à un rythme d’enfer.

Plus les années passent, plus Solti succombe à une sorte de perfection marmoréenne, glacée comme dans les symphonies londoniennes de Haydn, gravée dans les années 80 (quelle lourdeur dans les menuets !). il n’est que de comparer les mêmes symphonies enregistrées avec le même orchestre (le London Philharmonic) avec Eugen Jochum ! Chez Jochum, tout vit, tout pétille… avec Solti on passe complètement à côté de l’esprit même du compositeur.

Les Anglais, Elgar, Walton, réussissent particulièrement à Solti. On se demande ce qu’il aurait fait des symphonies de Vaughan Williams par exemple.

Mozart: Symphony No. 25 in G minor, K183

  • London Symphony Orchestra
  • Sir Georg Solti

Mozart: Symphony No. 38 in D major, K504 ‘Prague’

  • London Symphony Orchestra
  • Sir Georg Solti

Mozart: Piano Concerto No. 20 in D minor, K466

  • Sir Georg Solti (piano/conductor)
  • Chamber Orchestra of Europe

Mozart: Piano Concerto No. 24 in C minor, K491

  • Alicia de Larrocha (piano)
  • Chamber Orchestra of Europe

Mozart: Piano Concerto No. 25 in C major, K503

  • Alicia de Larrocha (piano)
  • London Philharmonic Orchestra

Mozart: Piano Concerto No. 26 in D major, K537 ‘Coronation’

  • Alicia de Larrocha (piano)
  • Chamber Orchestra of Europe

Mozart: Piano Concerto No. 27 in B flat major, K595

  • Alicia de Larrocha (piano)
  • London Philharmonic Orchestra

Mozart: Concerto for 2 Pianos and Orchestra No. 10 in E flat, K365

  • Daniel Barenboim (piano), Sir Georg Solti (piano/conductor)
  • English Chamber Orchestra

Mozart: Concerto for Three Pianos & Orchestra, K242

  • András Schiff (piano), Daniel Barenboim (piano), Sir Georg Solti (piano/conductor)
  • English Chamber Orchestra

Haydn: Symphonies Nos. 93 – 104 (the London Symphonies)

  • London Philharmonic Orchestra

Beethoven: Symphony No. 4 in B flat major, Op. 60

  • London Philharmonic Orchestra

Beethoven: Violin Concerto in D major, Op. 61

  • Mischa Elman (violin)
  • London Philharmonic Orchestra

Mendelssohn: Symphony No. 3 in A minor, Op. 56 ‘Scottish’

  • London Symphony Orchestra

Mahler: Symphony No. 1 in D major ‘Titan’

  • London Symphony Orchestra

Mahler: Symphony No. 2 ‘Resurrection’

  • London Symphony Orchestra, Heather Harper, Helen Watts

Mahler: Symphony No. 3

  • London Symphony Orchestra, Helen Watts

Mahler: Symphony No. 9

  • London Symphony Orchestra

Liszt: Les Préludes, symphonic poem No. 3, S97

  • London Philharmonic Orchestra

Liszt: Prometheus, symphonic poem No. 5, S99

  • London Philharmonic Orchestra

Liszt: Festklänge, symphonic poem No. 7, S101

  • London Philharmonic Orchestra

Liszt: Wandererfantasie (Schubert), S366

  • Jorge Bolet (piano)
  • London Philharmonic Orchestra

Elgar: Symphony No. 1 in A flat major, Op. 55

  • London Philharmonic Orchestra

Elgar: Symphony No. 2 in E flat major, Op. 63

  • London Philharmonic Orchestra

Elgar: Violin Concerto in B minor, Op. 61

  • Kyung Wha Chung (violin)
  • London Philharmonic Orchestra

Elgar: Falstaff – Symphonic Study in C minor, Op. 68

  • London Philharmonic Orchestra

Elgar: In the South (Alassio), Op. 50

  • London Philharmonic Orchestra

Elgar: Cockaigne Overture, Op. 40 ‘In London Town’

  • London Philharmonic Orchestra

Elgar: Pomp and Circumstance Marches Nos. 1-5, Op. 39

Holst: The Planets, Op. 32

  • London Philharmonic Orchestra

Walton: Belshazzar’s Feast

  • London Philharmonic Orchestra

Walton: Coronation Te Deum

  • London Philharmonic Orchestra

Bartók: Piano Concertos Nos. 1, 2 & 3

  • Vladimir Ashkenazy (piano)
  • London Philharmonic Orchestra

Bartók: Violin Concerto No. 2, Sz 112

  • Kyung Wha Chung (violin)
  • London Philharmonic Orchestra

Bartók: Music for Strings, Percussion & Celesta, BB 114, Sz. 106

  • London Philharmonic Orchestra

Bartók: Music for Strings, Percussion & Celesta, BB 114, Sz. 106

  • London Symphony Orchestra

Bartók: Dance Suite, BB 86, Sz. 77

  • London Philharmonic Orchestra

Bartók: Dance Suite, BB 86, Sz. 77

  • London Symphony Orchestra

Bartók: Concerto for Orchestra, BB 123, Sz.116

  • London Symphony Orchestra

Bartók: The Miraculous Mandarin, Op. 19, Sz. 73 (suite)

  • London Symphony Orchestra

Bartók: Duke Bluebeard’s Castle, Sz. 48, Op. 11

  • London Philharmonic Orchestra, Sylvia Sass, Kolos Kovats

Kodály: Háry János Suite

  • London Philharmonic Orchestra

Kodály: Psalmus hungaricus, Op. 13

  • London Philharmonic Orchestra

Kodály: Dances of Galanta

Kodály: Variations on a Hungarian Folksong ‘The Peacock’

  • London Philharmonic Orchestra

Rachmaninov: Piano Concerto No. 2 in C minor, Op. 18

  • Julius Katchen (piano)
  • London Symphony Orchestra

Stravinsky: Oedipus Rex

  • London Philharmonic Orchestra

Gounod: Faust – Ballet Music

  • Royal Opera House Covent Garden

Offenbach/Rosenthal: Gaîté Parisienne

  • Royal Opera House Covent Garden

Rossini: L’Italiana in Algeri Overture

  • London Philharmonic Orchestra

Rossini: Il barbiere di Siviglia Overture

  • London Philharmonic Orchestra

Verdi: La forza del destino Overture

  • London Philharmonic Orchestra

Suppe: Leichte Kavallerie Overture

  • London Philharmonic Orchestra

Suppe: Dichter und Bauer Overture

  • London Philharmonic Orchestra

Suppe: Ein Morgen, ein Mittag, ein Abend in Wien Overture

  • London Philharmonic Orchestra

Suppe: Pique Dame Overture

  • London Philharmonic Orchestra

Verdi: La forza del destino Overture

Verdi: La traviata: Prelude to Act 1

Offenbach: Barcarolle (from Les Contes d’Hoffmann )

  • Royal Opera House Covent Garden

Verdi: La traviata: Prelude to Act 3

Rossini: Semiramide Overture

  • Royal Opera House Covent Garden

Ponchielli: Dance of the Hours (from La Gioconda)

  • Royal Opera House Covent Garden

Rossini: L’Italiana in Algeri Overture

  • Royal Opera House Covent Garden

Glinka: Ruslan & Lyudmila Overture

  • London Symphony Orchestra

Mussorgsky: Khovanshchina – Introduction

  • London Symphony Orchestra

Mussorgsky: A Night on the Bare Mountain

  • London Symphony Orchestra

Borodin: Prince Igor Overture

  • London Symphony Orchestra

Borodin: Prince Igor: Polovtsian Dances

  • London Symphony Orchestra

On garde pour la fin ce que je considère depuis toujours comme ma version de chevet du Deuxième concerto de Rachmaninov. Julius Katchen et Solti c’est une assurance anti-guimauve et la garantie d’une virtuosité assumée.

Stephen Sondheim : Send in the clowns

Grâce à Jean-Luc Choplin, le public français a pu découvrir le génie de Stephen Sondheim, qui vient de disparaître à 91 ans. Le théâtre du Châtelet à Paris a programmé nombre d’ouvrages de celui qu’on a qualifié hâtivement de « roi de Broadway », de « star de la comédie musicale ». Pour l’immense majorité, son nom reste lié à West Side Story, le célébrissime ouvrage de Leonard Bernstein, dont Sondheim a écrit les lyrics – à l’opéra on parlerait de livret – autrement dit les paroles des chansons. Stephen Sondheim était un authentique grand compositeur et son oeuvre n’est pas systématiquement souriante, joyeuse, dansante.

En 2013, Renaud Machart publiait, dans la collection Actes Sud/Classica, le seul essai en français consacré à Stephen Sondheim :

“Il ne manque rien au compositeur de Broadway Stephen Sondheim, sinon la canonisation”, a-t-il été écrit à propos de celui qui est en effet une légende vivante dans les pays anglo-saxons et le dieu de nombreux amateurs de comédie musicale. Il manque cependant encore à Sondheim une vraie reconnaissance en France, où ses comédies musicales sont depuis quelques années seulement à l’affiche, notamment du Théâtre du Châtelet à Paris. Cet essai, le premier consacré en français au compositeur et «lyricist» américain, parcourt en détail son oeuvre considérable.

J’ai eu la chance de voir au Châtelet tous les spectacles de Sondheim programmés durant la décennie 2010, et plusieurs à Londres.

Le dernier en date, à une date absolument tragique, le 22 mars 2016 : Une tragédie, une Passion : deux anniversaires

En 2010, A Little Night Music avec rien moins que Leslie Caron, une autre légende, Greta Scacchi, Lambert Wilson

En 2011, Sweeney Todd :

En 2013 Sunday in the park with George

Et bien entendu la reprise du spectacle original de 1957 de West Side Story pour le cinquantenaire de l’ouvrage en 2007.

Je n’ai jamais eu la chance de rencontrer personnellement Stephen Sondheim, ni de lui exprimer mon admiration et ma gratitude. Ni de lui dire que, sans le savoir, il a beaucoup compté pour moi. En 1989 ou 1990, le grand clarinettiste, mon ami Paul Meyer, était venu jouer au Victoria Hall de Genève, avec l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Günther Herbig, le premier concerto de Weber. En bis, il avait joué une pièce qui m’avait bouleversé, et que – je n’ai pas honte à l’avouer – j’entendais pour la première fois : Send in the clowns. En mars 2001, j’avais invité Paul – dans le concerto de Mozart cette fois – pour le premier concert d’abonnement de Louis Langrée à Liège. De nouveau, il avait bissé avec Send in the clowns. Plus tard, j’avais conseillé au nouveau clarinette solo de l’Orchestre philharmonique royal de Liège de s’emparer de ce bis. Et, en juillet 2019, lorsque Jean-Luc Votano avait donné la première française du concerto pour clarinette de Magnus Lindberg à Montpellier, il avait malicieusement glissé dans sa cadence du concerto une citation de… Send in the clowns (ce qui n’avait pas manqué d’amuser le compositeur présent dans la salle !).

Maintenant que Stephen Sondheiml a rejoint les étoiles, écoutons Benny Goodman lui chanter cette petite musique de nuit