Deux opéras, deux orchestres

On peut difficilement imaginer soirées plus contrastées, et chez l’auteur de ce blog situations parfois schizophréniques. Celle où le critique musical est en activité, celle où l’auditeur jouit pleinement du moment sans l’angoisse du papier à écrire.

Un couple mal assorti

J’aime les soirs de première, non par snobisme (les mondanités, ça n’a jamais été mon truc !), mais parce que l’effervescence est partout perceptible, côté public comme côté interprètes et organisation. Lorsque je prends mes places vendredi soir au guichet du théâtre des Champs-Elysées, après en avoir salué l’actuel et le futur directeurs, J.Ph. me laisse deviner un spectacle qui décoiffe. Il faut dire que Le Rossignol de Stravinsky et Les Mamelles de Tiresias de Poulenc dans une même soirée, mis en scène par Olivier Py, ça promet.

Résultat mitigé ! A lire sur Bachtrack : Le Rossignol et Les Mamelles de Tiresias un couple mal assorti. Avis partagés par mes « collègues » de Forumopera, du Figaro ou du Monde

Un spectacle à voir… pour les Mamelles !

San Francisco à Paris

Samedi soir, programme généreux pour le troisième des concerts du San Francisco Symphony en résidence à la Philharmonie. Esa-Pekka Salonen sur le podium, Yuja Wang au piano !

(Yuja Wang, Esa-Pekka Salonen, le San Fransisco Symphony dans un extrait du finale du 3ème concerto de Rachmaninov)

La pièce d’ouverture est due à une jeune compositrice californienne, Gabriella Smith. Une musique vraiment descriptive, qu’elle situe à 40 kilomètres au nord de San Francisco sur le majestueux cap de Point Reyes. Adolescente, Gabriella Smith y a participé à un projet de recherche sur les chants d’oiseau. Et c’est là contemplant l’océan, bercée par les bruits environnants, que lui vient l’idée de Tumblebird Contrails. Tous les instruments de l’orchestre sont sollicités pour reproduire la houle, le ressac, le sable qui crisse sur la grève. C’est mieux qu’un exercice de style, l’affirmation d’une authentique maîtrise du grand orchestre.

Que dire, ensuite, qui n’ait déjà dit sur Yuja Wang, sa technique superlative, son approche aussi virtuose que poétique de l’immense 3ème concerto de Rachmaninov (cf. l’extrait ci-dessus) ! En bis, la sublime transcription par Liszt de « Marguerite au rouet » de Schubert presque murmurée, dans un souffle.

Puis devant l’insistance du public, un « encore » qui était si familier à Nelson Freire, les Ombres heureuses de l’Orphée et Eurydice de Gluck arrangées par Sgambati

En seconde partie, le Concerto pour orchestre de Bartok, où les Californiens et leur chef n’ont pas de mal à briller de tous leurs feux. Mais ce n’est décidément pas l’oeuvre qu’on préfère de Bartok.

Les beaux dimanches du National

Je me rappelle encore l’énergie qu’il avait fallu développer, après l’inauguration de l’auditorium de Radio France en novembre 2014, pour installer l’idée que la musique et les formations musicales de la Maison ronde devaient être proposées au public le week-end. J’avais lancé le principe de concerts symphoniques le dimanche après midi, me heurtant d’emblée à l’incrédulité voire à l’hostilité générale, à l’exception, je dois le dire, du PDG Mathieu Gallet qui souhaitait une Maison de la Radio en format VSD !

J’ai eu évidemment beaucoup de plaisir à constater ce dimanche après-midi qu’un public jeune et familial avait pris place dans l’Auditorium. Pour un concert en tous points admirable. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Gianandrea Noseda, Joshua Bell et le National au meilleur de leur forme.`

Des chefs étoilés

Je me dis, à l’occasion de la parution du Guide Michelin 2023, qu’il y a bien longtemps que je n’ai pas évoqué ici les bonnes tables que j’aime fréquenter. Promis c’est pour bientôt, surtout que les deux étoilés du Val d’Oise, où j’ai mes pénates, ont conservé leur macaron (pour ne pas les citer, le Chiquito à Méry-sur-Oise et L’Or Q’idée à Pontoise).

Je veux ici parler de deux très grands chefs… d’orchestre, qui sont depuis longtemps au firmament de nos amours musicales, à qui leurs éditeurs viennent de rendre un bel hommage discographique.

Abbado et la marque jaune

Comme naguère Deutsche Grammophon/Universal l’avait fait pour Karajan et Bernstein, le célèbre éditeur a réuni dans une grosse boîte très bien agencée la totalité du legs discographique pour Decca et DG de Claudio Abbado (1933-2014). Même s’il s’agit d’une édition limitée, le coffret n’est pas donné : plus de 700 € sauf sur Amazon.fr où il est accessible à 629 €.

L’éditeur a bien fait les choses: 257 CD et 8 DVD. Présentation par ordre alphabétique de compositeurs. Un beau livre richement illustré. Aucun inédit : tout ce qu’Abbado a enregistré depuis les premiers disques pour Decca au milan des années 60 jusqu’aux derniers avec son orchestre « Mozart » de Bologne ou le festival de Lucerne. Deux intégrales des symphonies de Beethoven (avec Vienne et Berlin, mais avec les Berliner seulement les captations faites en Italie, et non celles faites en studio à Berlin qu’Abbado avait finalement interdites), idem pour Brahms, pour Mahler quasiment trois intégrales partagées entre Berlin, Vienne et Chicago). La partie, pour moi, la plus intéressante, la plus émouvante aussi, est cette ultime série d’enregistrements réalisés à Bologne avec la formation fondée par le chef italien en 2004. Beaucoup m’avaient échappé, notamment ces Mozart si allègres, vif-argent. On ne peut s’empêcher d’être étreint par l’émotion lorsqu’on revoit les derniers concerts d’un homme dont le visage avait revêtu le masque de la mort qui allait finalement l’emporter au début de 2014.

Haitink et le Concertgebouw

Le lien entre l’orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam et le chef néerlandais Bernard Haitink (1929-2021) ne se réduit pas à la période, déjà considérable, pendant laquelle le second fut le directeur musical du premier, de 1964 à 1988. Les premiers enregistrements datent de 1959, les derniers des années 2010.

C’est ce que Decca a rassemblé dans un coffret luxueux – beaucoup moins cher qu’Abbado ! – Tous les détails ici : Bernard Haitink l’intégrale Concertgebouw

Comme je l’indique sur bestofclassic, le coffret regroupe tout ce que Bernard Haitink a enregistré avec la prestigieuse phalange amstellodamoise, et lorsqu’une intégrale comme les symphonies de Chostakovitch a été partagée entre Amsterdam et le London Philharmonic, l’éditeur a eu le bon goût de tout conserver !

Ce qui intéresse ici, c’est un grand nombre d’inédits en CD ou sur le marché international, comme des Dvorak, des Mendelssohn, c’est aussi, dans le cas de Bruckner et Mahler, l’ensemble des versions captées par le chef et l’orchestre, pas seulement celles retenues dans le cadre d’une intégrale. Et le cadeau des DVD – que j’avais déjà depuis longtemps achetés aux Pays-Bas- des concerts de Noël consacrés à Mahler.

Evoquant Bernard Haitink, je ne peux oublier les concerts qu’il a dirigés ces dix dernières années à la tête de l’Orchestre national de France. Je me rappelle en particulier celui du 23 février 2015, quelques semaines après l’inauguration de l’Auditorium de la Maison de la radio. J’étais bien sûr allé saluer le chef dans sa loge, qui était restée fermée un long moment, parce que, avec l’aide de son épouse, le vieil homme tenait à se changer et à se présenter « dans une tenue décente » (selon les mots de Madame !) à ceux qui venaient le féliciter. La modestie et la gentillesse de Bernard Haitink n’étaient pas feintes. C’est lui qui nous remerciait de l’avoir invité et écouté !

Celles que j’aime

Je n’ai pas besoin du prétexte de la Journée internationale du droit des femmes pour célébrer les musiciennes (lire Des femmes à la première chaise )

Mais puisque l’occasion m’en est donnée, j’aimerais citer quelques disques qui m’enchantent et qu’on doit à quelques talents exceptionnels.

Beatrice et Clara

Les lecteurs de ce blog ne seront pas surpris de lire le nom de Beatrice Rana qui célèbre le couple Schumann, en particulier Clara Wieck qui, avant même qu’elle ne rencontre puis épouse le compositeur Robert Schumann, était une star des cours et des salons romantiques.

J’ai bien lu sous quelques plumes machistes que le talent de la compositrice n’arrivait pas au niveau de celui de la pianiste, sous entendu qu’entre Robert et Clara y a pas photo ! Ce disque les confronte et si l’on veut bien se laver les oreilles de tout préjugé, on saura gré à Beatrice Rana et son complice Yannick Nezet-Séguin de les avoir réunis.

Marie Oppert entre Hollywood et Broadway

On avait remarqué Marie Oppert à la Comédie-Française dont elle est pensionnaire depuis un an (lire La leçon de Galilée) mais on n’avait pas prêté attention à sa nomination aux Victoires de la musique classique, ni à ce disque ravissant où la jeune comédienne se coule sans effort apparent dans la grande tradition de ses illustres aînées américaines, sans jamais les singer. Petit bijou !

Marie-Ange et Rachmaninov

Je doute malheureusement qu’on demande à Marie-Ange Nguci (lire La révélation Marie-Ange )d’enregistrer par exemple du Rachmaninov en cette année du sesquicentenaire du compositeur russe. On a heureusement des captations de concert où cette magnifique artiste trouve en Case Scaglione et l’Orchestre national d’Ile-de-France des complices inspirés.

Prokofiev, Ozon, Paris années 20/30

Le nouveau « Crime » d’Ozon

Avant-première hier, dans une salle que j’affectionne – Le Conti à L’Isle-Adam, confortable, accueillant, soucieux de son public – du nouveau film de François Ozon « Mon Crime« .

Rien à retirer ou ajouter à ce que j’écrivais déjà ici du cinéaste de Huit femmes ou Franz : « On est rarement déçu par un film de François OzonMême si, comme avec Woody Allen, les réussites sont inégales. »

En l’occurrence, Mon Crime est une totale réussite. J’ai adoré du début à la fin : casting d’enfer – savoureux petits rôles – lumineuse Nadia Tereszkiewicz (il faudra que Jamel Debbouze apprenne à prononcer son nom la prochaine fois qu’elle aura un César !) découverte, pour ma part, dans Les Amandiers, affriolante Isabelle Huppert…Une histoire, des décors, quantité de sous-entendus, de clins d’oeil, une réalisation au cordeau.

Prokofiev à Paris

Le scénario du film d’Ozon est inspiré d’une pièce de théâtre de Georges Berr et Louis Verneuil (1934). Serge Prokofiev n’aura pas eu l’occasion de la voir, il est alors de retour en URSS.

Prokofiev est mort le 5 mars 1953, officiellement le même jour que Staline, sauf qu’on sait maintenant que le « petit père des peuples » avait passé l’arme à gauche quelques jours auparavant (voir ou revoir à ce sujet le film de 2009 de Marc Dugain « Une exécution ordinaire » où – lien avec le film d’Ozon – André Dussollier compose un Joseph Staline absolument étonnant).

Comme Classica en février (lire Les deux Serge) qui dressait un parallèle entre Rachmaninov et Prokofiev, Diapason de mars consacre sa une au seul Prokofiev.

On ne va pas se livrer au jeu, bien inutile, de la comparaison entre les deux magazines des dossiers consacrés à Prokofiev, plus traditionnel chez Diapason avec André Lischke, sous un angle plus historique et littéraire chez Classica avec Laetitia Le Guay.

Attardons-nous sur le Prokofiev parisien qui va livrer deux musiques de ballet aux Ballets Russes :

Le bouffon (Chout/шут), créé le 17 mai 1921 au théâtre de la Gaité. La suite que Prokofiev en tire en 1922 est une sorte de manifeste de la modernité, même si huit ans plus tôt Stravinsky a déjà tout dit avec son Sacre du printemps

Le fils prodigue, créé le 21 mai 1929 – dernière création des Ballets Russes, trois mois avant la disparition de Diaghilev.

La discographie des ballets de Prokofiev, en dehors des deux monuments que sont Cendrillon et Roméo et Juliette, reste assez limitée. Pas sûr que le coffret annoncé par Warner pompeusement intitulé Prokofiev : The Collector’s Edition, comble ces lacunes.

Rojdestvenski reste une référence insurpassée.

A suivre !

Inondation et Révolution

Semaine riche en émotions musicales.

L’Inondation

D’abord la reprise à l’Opéra Comique d’un ouvrage qui avait beaucoup fait parler de lui, quelques mois après sa création en septembre 2019, pour de bien mauvaises raisons que Forumopera a parfaitement résumées lorsque « l’affaire » s’est conclue par un non-lieu (lire L‘affaire Chloé Briot. classée sans suite).

On a donc assisté lundi soir à la première de cette reprise de L’Inondation de Joël Pommerat et Francesco Filidei, et on en a écrit tout le bien qu’on en a pensé dans Bachtrack. Pour les retardataires, il y a encore une représentation ce dimanche à Paris et deux autres prévues en mai à Luxembourg.

Une fabuleuse Fantastique

Je n’allais pas manquer mercredi soir le concert de l’Orchestre de Paris et de son fringant directeur musical, Klaus Mäkelä, à la Philharmonie de Paris. Programme a priori sans risque (une pièce de Kaija Saariaho, que les orchestres adorent programmer en début de concert, c’est toujours élégant, décoratif, et ça ne dérange pas même les plus rétifs à la musique contemporaine, puis le concerto pour violon de Sibelius, et en seconde partie la Symphonie Fantastique de Berlioz).

Et l’événement ce fut précisément cette fabuleuse Fantastique ! Le jeune Finlandais n’a pas fini de nous surprendre. J’avoue que j’avais fini par me détourner de l’oeuvre maîtresse de Berlioz au concert comme au disque. Tellement de versions qui passent à côté, quand elles ne contredisent pas le « programme » et les intentions du compositeur (la « marche au supplice » du 3ème mouvement qui devient une marche triomphale tous cuivres dehors). Mercredi soir, j’ai retrouvé Berlioz dans toutes ses dimensions, d’invention, de folie, de modernité, et un orchestre en complète osmose avec son jeune chef. Je n’ai pas été le dernier, dans la grande salle comble de la Philharmonie, à partager les « cris et les trépignements » (selon l’expression du compositeur lors de la création) enthousiastes du public. Je l’ai écrit pour Bachtrack : La Fantastique révolutionnaire de Klaus Mäkelä

Ici un documentaire qui date déjà de quelques mois qui dessine un portrait sensible du jeune chef :

Impatient de découvrir le premier disque qui rassemble l’Orchestre de Paris et son chef :

Les inattendus (XIII): Svetlanov, Bruckner et Gershwin

L’éditeur Weitblick est spécialisé dans l’édition de bandes radio de concerts : l’essentiel de ses parutions est facilement accessible sur Amazon.co.uk.

On trouve dans cette liste de grands chefs comme Sanderling, Tennstedt, Georges Prêtre, Jochum, dans des répertoires pas toujours disponibles dans leur discographie officielle. Et Evgueni Svetlanov (1928-2002), l’immense chef russe, n’est pas le dernier à livrer des interprétations qui sortent du cadre dans lequel l’a enfermé la postérité, la musique russe. On connaît ses symphonies de Brahms, qu’il a enregistrées en URSS, et avec l’orchestre de la radio suédoise.

Mais même si l’on connaissait une Huitième de Bruckner captée en URSS, on a eu la surprise de découvrir une 9ème symphonie avec la radio suédoise, qui n’est pas vraiment dans la tradition germanique. Musique de l’éternité, des espaces infinis… et dans une prise de son magnifique.

Et alors si l’on cherche vraiment l’inattendu, un disque tout Gershwin prouvera à ceux qui en douteraient qu’un grand chef russe pouvait aussi s’encanailler…d’un pas un peu lourd!

L’art de la critique (suite)

Voilà quelques semaines que j’ai endossé un nouveau rôle, celui de critique musical. Nouveau ? pas tant que cela m’ont répondu d’aucuns, puisque, selon eux, je le faisais déjà sur mon blog. Pas tout à fait faux, même si mes remarques ici ne peuvent être assimilées à une critique construite, étayée. Exercice auquel je dois me plier, essayer en tout cas, lorsque j’écris pour Bachtrack (voir mon dernier papier sur l’intégrale Schumann de l’ONF et Daniele Gatti)

Bon public

Je n’ai plus de responsabilité dans le monde musical, je ne suis plus directeur d’un festival, d’une entreprise culturelle, d’une chaîne de radio, mais je suis resté le même, à l’égard des musiciens, des artistes, des professionnels que j’ai côtoyés et qui sont souvent devenus des amis. Est-ce à dire que je dois m’interdire de les critiquer ? Non bien sûr, mais connaissant leur démarche, leur travail, je me mets à la place du public, je suis dans le public, et j’essaie de raconter ce que j’ai vu et entendu, et qui parfois m’a surpris ou déçu (ainsi du dernier récital de Fazil Say à Paris).

J’avoue que je suis parfois soulagé de ne pas avoir à faire la critique d’un concert auquel j’assiste. Dernier en date, mardi dernier, l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam à la Philharmonie, dirigé par Paavo Järvi, avec en soliste Lisa Batiashvili.

Je n’aurais pas pu écrire un dithyrambe comme celui de mon estimé collègue sur Bachtrack, qui ne tarit pas d’éloges sur le jeu de la violoniste dans le Concerto de Beethoven. Au sortir de cette longue, très longue première partie de concert, je faisais part à des amis – devrais-je dire maintenant des « collègues » ? – du Figaro, de Diapason, de ma perplexité : pourquoi ces tempi si lents qui rendent le premier mouvement interminable ? pourquoi une quasi-absence de l’orchestre et du chef ? J’avais le souvenir de ce disque si formidable :

Apercevant à quelques sièges le jeune violoniste Daniel Lozakovich, je me rappelais la toute autre impression qu’il m’avait laissée, le 11 juillet 2019, en ouvrant le Festival Radio France à Montpellier, au côté d’un autre Järvi ! :

« Le concerto de Beethoven passe comme un rêve, le petit prodige suédois nous donne à entendre l’essence, le coeur d’une oeuvre qui fuit l’épate et la virtuosité gratuite, Lozakovich et Järvi s’écoutent, se répondent, atteignent plus d’une fois au sublime, à cet état suspendu de pure beauté. Le silence est absolu dans la vaste salle de l’opéra Berlioz du Corum de Montpellier. Nous avons tous le sentiment de vivre l’un de ces moments que la mémoire rendra indélébile… » (Opening Nights).

Pour en revenir au concert de mardi dernier, l’unanimité s’est faite sur la deuxième partie, la Cinquième symphonie de Prokofiev. Pierre Liscia (Bachtrack) souligne l’extraordinaire démonstration de discipline orchestrale donnée par l’Orchestre du Concertgebouw, véritable star de la soirée .

On continue de ne pas aimer le très soviétique premier mouvement, comme un exercice obligé de la part du compositeur pour célébrer la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie (l’oeuvre est créée le 13 janvier 1945 dans la grande salle du Conservatoire de Moscou). Les trois mouvements suivants sont, eux, du pur Prokofiev, agreste, lyrique, virtuose. Paavo Järvi manifeste un contrôle de tous les instants sur la formidable machine orchestrale. On aimerait parfois qu’il se lâche un peu.

Le respect des artistes

Je me réjouissais d’entendre Lukas Geniušas le 8 février dans le bel écrin de la Salle Cortot. Le pianiste lituanien ayant déclaré forfait, il était remplacé par un artiste que j’avais souvent invité à Liège, libre, fantasque, étrange, Severin von Eckardstein. Programme étrange (sa transcription pour piano de Mort et transfiguration de Richard Strauss, Liszt, la 32ème sonate de Beethoven). Heureusement que je n’avais pas de critique à écrire…Je suis sorti décontenancé, malheureux, déçu. Il faut aussi accepter ces rendez-vous ratés, au nom même de l’admiration et du respect qu’on porte à ces artistes.

En attendant, il faut écouter les disques du pianiste allemand. Ils ne nous ont jamais déçu !

Des femmes à la première chaise

L’actualité me donne l’occasion d’évoquer un sujet que je n’ai jamais abordé jusqu’à présent. Non pas le rôle ni la place des femmes dans un orchestre, quoique… mais le fait que l’Orchestre philharmonique de Berlin se félicite de nommer, pour la première fois de son histoire, une femme, une violoniste, à ce qu’on appelle dans le jargon des musiciens, la « première chaise ». C’est-à-dire à la place du premier violon, du Concertmaster (en anglais), du Konzertmeister (en allemand), celui qui est assis juste au bord de la scène à gauche et à proximité immédiate du chef d’orchestre.

En l’occurrence, c’est une musicienne que j’ai bien connue du temps de mes années belges, Vineta Sareika-Völkner, 36 ans, d’origine lituanienne.

Elle avait participé à l’aventure que j’avais initiée avec la Chapelle musicale Reine Elisabeth consistant à faire enregistrer les sept concertos pour violon de Vieuxtemps par sept violonistes passés par la Chapelle et/ou le Concours Reine Elisabeth, avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège sous la direction du très regretté Patrick Davin. Entreprise dont le succès ne s’est jamais démenti depuis la publication de ce coffret en 2010.

Vineta y joue le 1er concerto :

Au moment où Berlin annonçait la confirmation de Vineta Sareika à ce poste, l’orchestre publiait des photos du départ en retraite de deux de ses membres, et notamment de celle qui fut la première femme à être engagée dans les rangs des Berliner, la violoniste suisse Madeleine Carruzzo. C’était en… 1982 !

Si la féminisation des orchestres n’est heureusement plus une rareté – certaines phalanges ont plus de musiciennes que de musiciens et je me souviens que c’était le cas lorsque j’ai quitté la direction de l’Orchestre philharmonique de Liège en 2014 ! – la présence d’une violoniste à la » première chaise » reste encore un événement.

J’ai le souvenir qu’à Liège, après le retrait des deux « concertmeister » historiques, il nous fallut « essayer » plusieurs personnes pour un poste extrêmement exposé, où doit s’imposer un musicien qui conjugue des qualités multiples – technique, virtuosité, musicalité évidemment, mais surtout leadership, diplomatie, autorité !- Je m’étais mis en quête de l’oiseau rare, conseillé par quelques amis avisés, membres eux-mêmes de grands orchestres.

Et j’éprouvai alors ce que beaucoup d’orchestres vivent encore, malgré toutes les dispositions anti-discrimination, les législations assurant l’égalité hommes-femmes, qu’il était plus difficile pour une musicienne que pour un musicien de s’imposer à un poste clé de l’orchestre, cela valait aussi pour les autres postes.

Ainsi lorsque coup sur coup les deux flûtes solo que j’avais recrutés fin 1999 quittèrent l’OPRL pour des raisons très différentes (je salue Herman van Kogelenberg aujourd’hui flûte solo des Münchner Philharmoniker) les résultats du concours de recrutement qui suivit furent sans appel. Deux jeunes femmes. Mêmes résultats lorsqu’il fallut recruter second soliste et piccolo. Aujourd’hui le pupitre de flûtes liégeois est exclusivement féminin! Mais je me rappelle encore certaines réflexions des jurys où siégeait une majorité d’hommes… je ne citerai personne, il y a prescription.

Revenons à la place de Premier violon. Fidèle à une position que j’ai toujours défendue comme directeur général, la question du sexe ne s’est jamais posée. J’ai d’ailleurs fait appel, pendant une période « probatoire » de deux ans, à autant de femmes que d’hommes. Mais je voyais bien que, même dans les pupitres de premiers et seconds violons majoritairement féminins, les hommes étaient mieux acceptés que les femmes, sans que ce soit formulé explicitement. Une exception notable : Tatiana Samouil, alors en poste à La Monnaie, m’avait fait l’amitié et l’honneur d’accepter quelques sessions avec l’OPRL. J’entends encore les commentaires… des musiciens comme du public d’ailleurs : quand elle est à la première chaise, c’est elle la « patronne », unanimement et immédiatement respectée. Tatiana qui avait le projet de lâcher sa fonction très prenante à Bruxelles m’avait prévenu qu’elle n’accepterait pas de prendre Liège. Toutes les ambassades de ses collègues n’y firent rien.

À Paris, l’Orchestre de chambre de Paris et l’Orchestre national de France ont la chance d’avoir deux formidables musiciennes, deux soeurs, Deborah et Sarah Nemtanu. On peut espérer que l’Orchestre de Paris qui doit pourvoir à deux postes de premier violon solo suivra la même voie.

La femme de Tchaikovski

J’ai su, dès les premières images, que j’allais plonger sans réserve dans le flot somptueux de ce film : La Femme de Tchaikovski est un grand, très grand film de Kirill Serebrennikov.

Le réalisateur russe, aujourd’hui temporairement réfugié à Berlin, s’exprime dans Le Monde d’aujourd’hui :

A la question « Pourquoi un projet envisagé dès 2013 n’a-t-il pas abouti plus tôt? » K.S. répond

« Parce que le projet endommageait le monument du musicien tel que le désire aujourd’hui le gouvernement russe. On préfère les monuments aux êtres humains dans mon pays. En vérité, le personnage – et le statut – de Tchaïkovski en Russie est tellement complexe, il a tellement évolué avec le temps, qu’il peut nourrir non pas un mais dix films. Le mien n’offre qu’un angle de vision, celui de ses rapports tourmentés avec sa femme en raison de son homosexualité. Mais il faut comprendre qu’à l’époque sa musique, alors même qu’il était le premier musicien russe à devenir célèbre à l’Ouest, n’était pas considérée comme russe en Russie/…/honnêtement, je n’ai jamais pensé, en écrivant le film, à la femme de Tchaïkovski comme à une incarnation du peuple russe. Je l’ai plutôt vue, alors qu’elle était jusqu’à présent considérée comme une petite-bourgeoise idiote, comme une sorte de personnage tragique. La faute en incombe au musicien, qui aura estimé utile pour l’avancement de sa carrière de se marier, et l’affaire a tout simplement tourné au cauchemar.« 

Tout sauf un biopic

Ce n’est pas un film sur Tchaikovski, ni un biopic romancé comme l’était le film de Ken Russell, La Symphonie pathétique/Music Lovers (1971). Mais bien un portrait de femme, devenue littéralement folle d’amour pour un homme qui n’aimait pas les femmes, mais qui, en 1877, donne le change en épousant Antonina.

Ce sont deux heures et demie de grand cinéma, qui a fait à peu près l’unanimité de la critique, et qui, pour moi, revêtait une dimension particulière, parce qu’elle me renvoyait à mes années universitaires à Poitiers, dans le département des langues slaves, dirigé alors par l’incroyable personnalité qu’était Jacqueline de Proyart, l’amie et la traductrice de Boris Pasternak (désolé, cette grande dame bien française n’a qu’une fiche Wikipedia en allemand ! on va essayer de corriger le tir…). En février je crois, se déroulait dans un cinéma du centre de Poitiers une sorte de semaine du cinéma consacrée, chaque année, à un pays différent. En 1973 ou 1974, l’Union soviétique était à ‘(honneur. J’avais demandé si notre groupe – peu nombreux – d’étudiants en russe pouvait assister à ces séances, en lieu et place des cours académiques, demande acceptée! Et je fis alors le plein de films, d’images, de paysages, de sensibilités. Comme ce Premier maître d’ Andrei Kontchalovski, le frère de Nikita Mikhalkov-Kontchalovski qui m’a durablement marqué.

Pendant huit jours, nous étions baignés de langue russe.

J’ai revécu cela hier, m’efforçant de ne pas suivre le sous-titrage en français. Constatant, une nouvelle fois, qu’une langue apprise, qu’on croit avoir oubliée parce qu’on n’a pas l’occasion de la pratiquer, revient presque instantanément…

Certains de mes amis qui sont allés voir La Femme de Tchaikovski ont regretté qu’on y entende peu de musique, et pas beaucoup de Tchaikovski. On pourrait ajouter à cela qu’on voit finalement assez peu le compositeur, pourtant remarquablement incarné par Odin Lund Biron, alors que Alyona Mikhailova est quasiment de tous les plans.

Pourtant il y a de la musique dans ce film. Elle est du pianiste russe Daniil Orlov, elle épouse discrètement la dévastation intérieure d’Antonina (tapis de cordes graves), et parfois cite le Tchaikovski du cycle pour piano Les Saisons, comme la première pièce Janvier

Vers la fin du film, on entend quelques extraits du poème symphonique Francesca da Rimini, qu’on imagine dirigé par le compositeur lui-même, même si on ne voit rien d’une salle de concert, a fortiori d’un orchestre.

Je n’ai pas bien compris ni la nécessité ni le sens des scènes finales, où pour illustrer l’inexorable descente vers la folie d’Antonina, on la voit danser à se perdre, sur une musique devenue sauvage et très moderne, entourée d’hommes nus…

Allez voir cette Femme de Tchaikovski !

Le Louxor

Un mot encore de la salle où je suis allé voir le film, le mythique Louxor, près de Barbès à Paris. Une découverte pour moi. Le cinéma comme on peut encore le rêver, même s’il n’y a plus d’entracte ni de chocolats glacés…

Doráti l’Américain

Coup de gueule

Le coup de gueule est à la hauteur de l’attente… déçue. On était très heureux de voir que Decca avait rassemblé dans un coffret tout ce que le chef américain d’origine hongroise, Antal Doráti (1906-1988), avait enregistré du temps où il était le directeur musical de l’orchestre symphonique de Detroit, de 1977 à 1981. (*)

L’objet en impose, un gros boîtier pour seulement 18 CD – vendu au prix très fort de 75 à 98 € selon les fournisseurs !. La mauvaise surprise, c’est qu’à peu près tout avait déjà été réédité souvent dans des collections économiques, et qu’on nous ressert les pochettes d’origine (qui cela intéresse-t-il encore ?) et surtout les minutages d’origine ! Autrement dit 1 CD pour Le Sacre du printemps (36 minutes !), idem pour les autres ballets de Stravinsky… En bon français, ça s’appelle du foutage de gueule.

S’il s’agissait de republier les enregistrements de la dernière époque de Doráti, pourquoi ne pas y avoir inclus la petite dizaine de disques réalisés à Washington, quand il était à la tête du National Symphony Orchestra, voire ceux qu’il a faits avec le Royal Philharmonic de Londres pour Decca ?

On eût aimé retrouver les Nocturnes de Debussy (l’un des très rares disques de Dorati consacrés à ce compositeur) captés à Washington

En l’état ce coffret n’a aucun sens.

Une discographie pléthorique

Cela dit, Antal Doráti est un cas. C’est probablement le détenteur du record de disques enregistrés. Personne, à ma connaissance, ne s’est risqué à dresser une discographie exhaustive du chef hongrois, à l’exception du site Discogs qui a relevé 745 occurrences (ce qui ne veut pas dire autant de disques !).

Notons d’abord, qu’à la différence de nombre de ses contemporains – pour ne prendre que des Hongrois d’origine comme lui, Ormandy, Solti – Doráti n’a jamais occupé longtemps de fonctions de directeur musical. Après guerre, 4 ans à Dallas, 11 ans à Minneapolis, 4 ans à la BBC, 8 ans à Stockholm, 6 ans à Washington, 3 ans au Royal Philharmonic, 4 ans à Detroit, puis une dizaine d’années sans poste fixe. Cette relative « instabilité » peut signifier que chef et musiciens se lassaient vite les uns des autres, ou que le tempérament de Dorati, sa boulimie d’enregistrements, ne favorisaient pas l’établissement de relations de longue durée.

Ce n’est d’ailleurs avec aucun de « ses » orchestres qu’il a réalisé ses enregistrements les plus fameux, on pense bien sûr à ce qui, sans même tout le reste, aurait assuré sa postérité : les Symphonies de Haydn (avec le Philharmonia Hungarica) et les opéras de Haydn (avec l’Orchestre de chambre de Lausanne).

Bien sûr, il y a l’immense collection réalisée pour Mercury Living Presence, là encore quelques-uns, les premiers, avec Minneapolis, mais l’essentiel avec le London Symphony, ou le Concertgebouw d’Amsterdam (peut-être le plus beau Casse Noisette de toute la discographie)

Quant au répertoire, seul un Neeme Järvi dépasse Dorati en curiosité tous azimuts. Tous les grands symphonistes, à l’exception notable de Rachmaninov (sauf pour accompagner – et comment ! – le légendaire Byron Janis dans les concertos n° 2 et 3)

Difficile pour moi de faire un choix dans ma propre discothèque, où je pense avoir à peu près tous les enregistrements Mercury et Decca d’Antal Dorati.

Si l’on cherche un modèle de prise de son « réaliste », les rhapsodies hongroises captées à Londres sont spectaculaires :

J’ai longtemps eu une seule version du ballet La boutique fantasque de Respighi :

(*) Contenu du coffret Doráti/Detroit

CD 1 (41′)

Tchaikovski : Ouverture 1812, Capriccio italien, Marche slave

CD 2 (50’07)

Liszt : Rhapsodie hongroise n°2, Dvořák: Rhapsodie slave n°3, Enesco: Rhapsodie roumaine n°1, Ravel: Rapsodie espagnole

CD 3 (53’04)

Bartók: Suite n°1, Deux portraits

CD 4-5 Richard Strauss: Die aegyptische Helena

Gwyneth Jones, Martti Kartu, Dinah Bryant, Barbara Hendricks, Willard White, Betty Lane, Birgit Finnilä

CD 6 (54’14)

Richard Strauss: Don Juan, Till Eulenspiegel, Tod und Verklärung

CD 7 (37’07)

Stravinsky ; Petrouchka

CD 8 (52’48)

Szymanowski : Symphonies n°2 et 3

CD 9 (47’36)

Dvořák: Suite tchèque, Valses de Prague, Polonaise, Polka des étudiants, Nocturne

CD 10 (50’56)

Copland : El salon Mexico, Dance Symphony, Fanfare for a common man, Rodeo

CD 11 (33’31)

Stravinsky : Le Sacre du printemps

CD 12 (53’31)

Richard Strauss : Also sprach Zarathustra, Macbeth

CD 13 (43’34)

Stravinsky : L’Oiseau de feu

CD 14 (55’42)

Gershwin : Porgy and Bess, suite symphonique, Grofé: Grand Canyon suite

CD 15 (45’35)

Richard Strauss : Der Rosenkavalier suite, Die Frau ohne Schatten fantaisie symphonique

CD 16 (60’19)

Bartók: Le Mandarin merveilleux, Musique pour cordes percussion et célesta

CD 17 (55’37)

Stravinsky : Symphonie en mi b M, Scherzo fantastique

CD 18 (53’14)

Copland: Appalachian Spring, Stravinsky: Apollon musagète