Ma France

Après mon billet d’hier L’ardente obligationun lecteur m’a écrit ceci :

Cher Monsieur,
Je regrette tellement que vos opinions politiques, certes absolument honorables, puisque vous dites être celles d’un démocrate, et j’en suis convaincu, viennent s’insérer dans un blog de grande qualité jusque-là largement consacré à vos activités culturelles et musicales. N’auriez-vous pas compris que les Français sont las, même agacés d’entendre les élites, dont vous êtes, leur donner de haut des leçons de conduite politique et démocratique, tout en faisant ainsi le lit des extrêmes ? Vous détournez votre passionnante lettre en un tract politique inutile. Malgré tout je vous reste fidèle car je vous crois un homme de grande honnêteté.
Bien à vous. »

J’ai répondu directement à ce « commentaire » mais certains termes utilisés par mon correspondant m’ont touché, blessé même : « les élites, dont vous êtes », « donner de haut des leçons », « le lit des extrêmes ».

À moins de 48 heures d’un vote décisif, je veux dire ici ma vérité – qui n’a pas plus d’importance qu’une autre, mais pas moins ! -, dire la France que j’aime, sans insulter personne, mais en l’affirmant à la face d’une candidate qui n’ose même plus afficher son patronyme sur sa photo officielle !

Oui Madame, je vais vous raconter une histoire de Français, comme il en existe des millions, la mienne.

Non je n’appartiens pas de naissance ni de fortune à ces « élites donneuses de leçons ».

Je suis né dans les Deux-Sèvres d’un père vendéen, professeur d’anglais mort à la tâche à la veille de son 45ème anniversaire, d’une mère suisse originaire d’un village de l’Emmental. L’un et l’autre, au sortir de la guerre, avaient cherché à Londres, l’un le perfectionnement de ses études, l’autre une formation d’infirmière jointe à un emploi de « nurse » dans une famille aisée de Kensington. Ils se sont mariés en 1954, et jusqu’à la mort brutale de mon père en 1972, notre petite famille a vécu sur un modeste salaire d’enseignant, ma mère restant au foyer pour élever ses trois enfants. Elle a courageusement repris son métier d’infirmière, et nous a permis, à mes soeurs et à moi, de poursuivre nos études, malgré le faible montant des bourses qui nous étaient attribuées.

La suite je l’ai racontée ailleurs (Réhabilitation) mais juste encore ceci : toutes les fonctions, tous les postes que j’ai occupés durant ma vie professionnelle, je ne les ai jamais dus à quiconque, à un « piston », à un « entre-soi », à l’appartenance à une caste, un parti ou autre. J’ai eu de la chance qu’on me recrute, qu’on m’appelle, qu’on me confie des responsabilités, j’ai aussi connu les affres du chômage, de l’angoisse du lendemain, je n’ai jamais bénéficié d’un statut privilégié.

Ma France, Madame la candidate sans nom, c’est celle de ma famille : une soeur mariée à un Suisse, une autre restée dans notre Poitou natal, deux fils, deux petits-enfants, cinq neveu et nièces, parmi eux l’une compagne d’un Belge flamand et maman d’un petit garçon parfaitement bilingue, l’autre partageant sa vie avec un Kurde qui lui a donné deux magnifiques garçons, un troisième qui est « tombé en amour » en Martinique avec une Haïtienne, tous deux gâteux devant leur petit bout de chou couleur café, une belle-fille dont la maman a fui le Cambodge de Pol Pot, bref, vous le voyez, une famille multicolore, heureuse, diverse, fière d’être de cette France humble, modeste, confrontée aux difficultés de la vie, du quotidien, qui n’a jamais vécu dans l’aisance, qui sait ce que vaut chaque euro gagné.

Je n’insulte pas vos électeurs, Madame la candidate, mais vous oui ! Vous profitez de la colère, de l’inquiétude, des peurs de ces citoyens perdus, désabusés, vous leur promettez une France qui n’a jamais existé, qui n’existe pas, vous vous moquez de nous. Si vous aviez un tant soit peu de respect pour vos compatriotes, vous ne vous seriez pas présentée mercredi soir au débat avec Emmanuel Macron dans cet état lamentable d’impréparation, d’ignorance, de confusion. Il ne s’est trouvé personne, même dans vos rangs, pour nier ce naufrage.

Ma France, celle que, j’espère, nous pourrons (re)construire à partir de dimanche soir, c’est résolument une France généreuse, ouverte, volontaire, mais aussi lucide, forte pour les faibles, porteuse d’espoir pour les blessés de la vie.

387786_10151543643107602_1344064873_n(Le 14 juillet 2013, je représentais notre pays comme Consul honoraire de France à Liège, dans une Cité ardente qui aime passionnément la patrie des Lumières !)

 

5 réflexions sur “Ma France

  1. Cher monsieur,
    Je suis désolé de vous avoir blessé par mon commentaire. Sincèrement.
    Passons sur la notion d’élites dont vous ne retenez que le sens héréditaire. Mais, sans flagornerie, vous y êtes tout de même par votre mérite, votre courage sans aucun doute dans la poursuite de vos études puis dans vos prises de risque professionnel, tout ce qui vous a permis d’occuper des fonctions qui ne sont pas néglieables dans le domaine culturel.
    Moi-même je suis de trois origines européennes différentes, une de mes grands-mères était illettrée, un grand-père maçon, un autre petit employé. Mais par leur abnégation et amour, ils ont permis à mes deux parents d’entreprendre une carrière musicale. Mon père ayant manqué le prix de composition rue de Madrid et la préparation du Prix de Rome par une captivité de cinq ans en Allemagne, quoique blessé par cette épisode cruel, a toujours laissé ses deux enfants absolument libres de leur conscience, à tous points de vue. Nous avons pu faire les études supérieures désirées et entreprendre des carrières honorables, cela dit portés par les Trentes glorieuses.
    Je voulais, simplement surpris par la véhémence soudaine de vos billets, faire remarquer que la sur-communication que cette désastreuse campagne présidentielle a engendrée, ne correspond en rien à la demande des Français et je m’attristais vous y voir participer. Maintenant vous êtes maître de votre blog et vous avez heureusement la liberté de vous y exprimer comme vous l’entendez. Vous avez aussi une fibre politique, sûrement un sens de l’engagement qui motivent vos paroles. Je suis, quant à moi, bien peu confiant dans la gestion politique, encore plus à l’ère de la globalisation cybernétique. Un fond d’anarchisme. Je continuerai à vous lire car j’y trouve toujours de quoi être bien informé, et du dedans, sur la vie musicale.
    Je vous prie donc d’accepter mes excuses pour vous avoir blessé par ce que je concevais comme un commentaire énervé.
    Un dernier mot : ce serait une bonne chose pour la démocratie que le vote blanc soit inscrit dans la loi électorale. Et un espoir : que le futur gouvernement de M. Macron n’ait point trop à faire à la rue, à des majorités incontrôlables ou à de nouveaux frondeurs. Et ne voyez là aucune perfide conclusion mais une lucide inquiétude.
    Bien à vous.

    1. Ne vous excusez pas, j’aime le débat, et cet échange est utile, intéressant et votre témoignage me touche. J’ai en effet du mal à masquer mon profond désaccord – c’est un euphémisme – avec la candidate qui n’ose même plus afficher son nom ! et je suis d’accord avec vous sur un point : c’est la « sur-communication », les appels, les manifestes contre ce parti et qui produisent l’effet inverse. En l’occurrence la dame a sombré toute seule mercredi soir. Et la partie la plus difficile commence lundi pour celui qui sera élu !

  2. Pierre Gorjat Merci pour ce beau et sincère témoignage, Jean->Pierre. Nous pouvons avoir des différences de conceptions politiques, certes, mais face à l’essentiel, nous ne pouvons qu’être sur la même longueur d’ondes, si j’ose dire…Tout sauf, l’arrogance imbécile d’une fausse patriote, bouffie de mauvaise foi et d’autoritarisme. En souhaitant néanmoins qu’une Française puisse un jour être Présidente de son pays, mais sans nulle ressemblance avec cette horrible image de rictus assassin dont nous fûmes gratifiés lors d’un débat plus que pénible. Oui, vive la France ouverte à la culture, à l’intelligence et aux Lumières !

  3. Je suis votre blog depuis votre arrivée à Liège et je sais ce que vous avez fait pour notre institution. Je voulais simplement vous dire combien j’ai apprécié votre commentaire sur cette élection et combien votre commentaire était juste, modéré et pertinent.
    Merci

  4. Témoignage sincère, dont la vérité est touchante. Le vrai problème est bien celui de recréer un espace dans lequel le dialogue avec nos compatriotes dévoyés par un discours simpliste, fondé sur la peur et la haine. Comment, sans jouer les donneurs de leçons (dont je suis), comment les amener à prendre conscience que le réel et la raison doivent l’emporter sur le fantasme, comment le respect, l’effort d’écoute – malgré les hauts le coeur évidents – peuvent les conduire à une réflexion autonome, apaisée ? Le problème n’est pas seulement d’ordre économique et culturel, il est largement psychologique.

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