Le rossignol suisse

Rossignol, définitions :

  • Oiseau migrateur (de l’ordre des Passereaux) dont l’espèce commune est caractérisée par un plumage brun roux et gris brunâtre, par un fin bec brun, et par la pureté, la variété du chant aux sonorités éclatantes et harmonieuses
  • Personne qui se distingue par une voix bien modulée, qui chante admirablement.

Tous les tintinophiles savent qui est désigné comme « le rossignol milanais« , l’inévitable Bianca Castafiore.

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Aujourd’hui, c’est tout le contraire du personnage outré et caricatural de la Castafiore qu’on célèbre, l’une des plus jolies voix de soprano du XXème siècle, une personnalité modeste mais rayonnante, qui n’a jamais cherché les lumières de la gloire : Edith Mathisnée le 11 février 1938 dans la ville suisse de Lucerneberceau de ma famille maternelle.

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Un joli coffret de 7 CD publié par Deutsche Grammophon propose une très belle compilation des enregistrements auxquels la soprano suisse a prêté une voix immédiatement reconnaissable : une pureté qui n’était pas celle, séraphique, de Gundula Janowitz, ou, senza vibrato, de Teresa Stich Randallmais soyeuse, légère, fruitée.

Extraits de la légendaire version des Noces de Figaro dirigée par Karl Böhm)

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Edith Mathis a beaucoup donné à Bachnotamment avec Karl Richter.

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Elle est, mieux que quiconque, le personnage d’Annette (Ännchen) dans le Freischütz dans la légendaire version de Carlos Kleiber, où elle retrouve Gundula Janowitz.

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Plus rare cet air de Haydn enregistré avec Armin Jordan et l’orchestre de chambre de Lausanne.

Détails de ce coffret-hommage :

  • Bach: Cantate BWV 51 « Jauchzet Gott in allen Landen« ; extr. cantates BWV 10, 21, 68, 180, 199; 3 extr. Passion selon St Matthieu BWV 244 (Karl Richter)
  • Haendel / Mozart: 3 airs du Messie (Charles Mackerras)
  • Haydn: airs extr. des Saisons & La Création (Karl Böhm)
  • Mozart: extr.Requiem KV 626 (Karl Böhm) Airs d’Ascanio in Alba, Lucio Silla, Zaide (Leopold Hager) Le Nozze di Figaro, Don Giovanni, La Clemenza di Tito (Karl Böhm) Airs de concert KV 505, 578, 583; Das Veilchen KV 476; Als Luise die Briefe ihres ungetreuen Liebhabers verbrannte KV 520; An die Einsamkeit KV 391; Die kleine Spinnerin KV 531; Die Alte KV 517
  • Dvorak: extr. Stabat Mater op. 58 (Rafael Kubelik)
  • Brahms: extr. Ein Deutsches Requiem op. 45 (Daniel Barenboim) Volkslieder WoO 33 Nr. 15, 23, 34, 43; Jägerlied op. 66 Nr. 4; Hüt du dich op. 66 Nr. 5; 4 Duette op. 61; Liebeslieder-Walzer op. 52; Neue Liebeslieder-Walzer op. 65; Wechsellied zum Tanze op. 31 Nr. 1
  • Mahler: extr. symphonies 2 et 8 (Rafael Kubelik)
  • Beethoven: extr. Fidelio op. 72 (Karl Böhm)
  • Weber: extr. Der Freischütz (Carlos Kleiber)
  • Mendelssohn: Bunte Schlangen extr. Ein Sommernachtstraum op. 61 (Rafael Kubelik)
  • Berlioz: extr. La Damnation de Faust op. 24 (Seiji Ozawa)
  • Richard Strauss: extr. Der Rosenkavalier op. 59 (Karl Böhm)
  • Henze : Diese Benommenheit extr. Der junge Lord
  • Schumann: Myrthen op. 25 Nr. 4, 9-12, 14, 20, 23; Die Kartenlegerin op. 31 Nr. 2; O ihr Herren op. 37 Nr. 3; Frauenliebe und Leben op. 42; Die Nonne op. 49 Nr. 3; Volksliedchen op. 51 Nr. 2; Liebeslied op. 51 Nr. 5; Die Soldatenbraut op. 64 Nr. 1; Das verlassne Mägdelein op. 64 Nr. 2; Mein Garten op. 77 Nr. 2; Stiller Vorwurf op. 77 Nr. 4; Liederalbum für die Jugend op. 79 Nr. 1-6, 8, 10-14; 19, 21; Die Blume der Ergebung op. 83 Nr. 2; Röselein, Röselein op. 89 Nr. 6; An den Mond op. 95 Nr. 2; Himmel und Erde op. 96 Nr. 5; Lieder und Gesänge aus Wilhelm Meister op. 98a Nr. 1, 3, 5, 7, 9; Liebster, deine Worte stehlen op. 101 Nr .2; Lieder op. 104 Nr. 1-6; Die Fensterscheibe op. 107 Nr. 2; Die Spinnerin op. 107 Nr. 4; Frühlingslied op. 125 Nr. 4; Frühlingslust op. 125 Nr. 5; Tief im Herzen trag ich Pein op. 138 Nr. 2; Mädchen-Schwermut op. 142 Nr. 3
  • Wolf: Lieder Nr. 1, 2, 19-21, 28, 29, 40, 41, 43, 46 extr. Italienisches Liederbuch

L’autre Nikita

Pour toute une génération, Nikita c’est le film de Luc BessonPour les amateurs d’histoire, c’est le prénom du successeur de Staline à la tête de l’Union Soviétique, au nom imprononçable (six lettres en russe : Хрущёв, deux fois plus en français : Khrouchtchov – relire Comment prononcer les noms étrangers ?)

Pour les mélomanes, Nikita c’est le prénom d’un très grand pianiste, né en 1912 à Saint-Pétersbourg, mort fin 1992 à Vevey, celui dont tant de musiciens d’aujourd’hui parlent encore avec tant de révérence et d’affection, Nikita Magaloff.

J’ai un souvenir encore très vif de sa dernière apparition sur la scène du petit théâtre de Vevey, quelques mois avant sa mort, à l’occasion d’une soirée surprise pour les 90 ans du ténor Hugues Cuénod :  Magaloff déjà très affaibli nous avait livré un Impromptu de Fauré comme dans un rêve.

La discographie du pianiste russe n’a jamais été à la mesure de l’immensité de son répertoire, mais on ne peut que saluer le travail d’Universal Italie qui vient de rééditer non seulement la très belle intégrale Chopin gravée par Magaloff pour Philips dans les années 70 (reparue sous le label Newton Classics), mais aussi les quelques enregistrements réalisés pour Decca et Philips, et plus récemment pour la Radio suisse romande.

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J’ai toujours beaucoup aimé les Chopin de Magaloff, un grand style droit et sobre, l’art de faire chanter le piano sans mièvrerie.

Magaloff, ce fut aussi le maître admiré, qui ne ménageait ni son temps ni son aide aux jeunes musiciens venus apprendre un peu de lui de la longue histoire du piano du coeur de l’Europe. Michel Dalberto (qui est au côté de Nikita Magaloff dans l’intégrale Chopin pour les pièces à 4 mains), et Philippe Cassard parlent encore aujourd’hui avec effusion de leurs rencontres avec lui.

Le coffret est pour le moment disponible sur amazon.it.

Comment prononcer les noms de musiciens ? (suite)

J’avais déjà écrit ici, en février 2014 un article intitulé : Comment prononcer les noms de musiciens ?

Je constate qu’il est régulièrement et souvent consulté, preuve qu’il doit être de quelque utilité à ceux dont le métier ou la fonction est d’annoncer ou d’énoncer des noms de musiciens aux consonances étrangères.

Je remets l’ouvrage sur le métier à la suite de l’une de ces discussions presque sans fin, née hier d’une remarque humoristique que j’avais « postée » sur ma page Facebook :

« Ce matin je suis gâté sur Radio Classique : après les explications emberlificotées d’Eèèève R. sur Betovêêne, l’ineffable Christian Morin nous gratifie du trio « Deumky » de Dvor-djak et de la valse Norsalbider (pour Nordseebilder) de Strauss….
C’est pas sur France Musique qu’on entendrait ça… »

Pour être tout à fait honnête, Christian Morin a rectifié le tir, sur le conseil de sa chargée de réalisation, et précisé qu’on devait prononcer : « Doum-ki« , malheureusement sans expliquer ce qu’est une dumka.

Dans le fil de discussion sur Facebook, sont intervenus tour à tour, et se répondant l’un à l’autre, un pianiste français polyglotte, Olivier Chauzu, une cantatrice française qui a beaucoup et bien chanté l’allemand, Françoise Pollet, un ancien responsable du Monde et de France Musique, toujours critique musical, Alain Lompech, et un ami cher avec qui j’ai partagé quelques années de radio en Suisse, Pierre Gorjat.

Il en résulte que les usages en matière de prononciation des noms étrangers, sur les chaînes classiques, varient considérablement d’un pays à l’autre : les Allemands mettent un point d’honneur à prononcer parfaitement les noms français, anglais, tchèques, russes et autres, les Grecs apparemment aussi, les Britanniques n’en parlons pas, tout est à la sauce anglaise (De-biou-cey, We-vêl, etc.). Les Suisses romands font un peu comme les Français, mais sous influence germanique : on n’entendra pas sur les ondes helvétiques prononcer Bak pour Bach.

Mais autre chose est apparu dans la discussion, et qui ne concerne plus seulement les interventions des producteurs sur les antennes de radio. Ce que j’ai moi-même – et beaucoup d’autres avec moi- subi pendant mes années scolaires, voire universitaires : le complexe de l’exactitude, qui passe pour un genre, ou du snobisme. Quand je lisais un texte en allemand, ou en russe (les deux langues que j’ai étudiées à l’école), et que je le faisais en respectant les accents, la prononciation, etc… je voyais bien que ça énervait mes petits camarades, je passais pour un fayot.

Que voulez-vous, les Français sont tellement réputés pour massacrer les langues étrangères, les Américains aimaient tellement l’accent si frenchy de Maurice Chevalier, Edith Piaf ou Yves Montand, que bien parler l’anglais ou l’allemand vous fait passer pour un cuistre, et que vous risquez même d’être incompris.

Extrait de mon billet de 2014 :

Par exemple ces quatre lettres ravageuses : ough ! Annoncez Stephen Hough, pianiste, et William Boughton, chef d’orchestre, se produisant à Edinborough, sympathique perspective : ça devrait donner à peu près Stephen Hâââf, William Bôôôton, Edinboro…. Ou si vous dites correctement la ville festivalière chère à BrittenAldeburgh (Ôld-brâ), il y a des chances que vos auditeurs ne comprennent pas ce dont vous parlez ! Mais rien ne vous oblige à l’affreux et incorrect Yok-chaille pour Yorkshire, Yôôk-cheu fait nettement mieux l’affaire !

Dans ce billet, j’évitais de me prononcer sur les noms espagnols ou portugais, puisque je suis un piètre locuteur de ces idiomes. Au fil du temps, j’ai fini par dire correctement le prénom et le nom de la célèbre pianiste Maria Joao Pires = Maria-Jouan Pire-ch

Nous avons, nous Français, une autre difficulté, qui peut en partie expliquer pourquoi nous sommes si mal placés, et classés, dans notre pratique des langues étrangères : toutes les langues européennes, hors la nôtre, ont une « musique » propre qui tient à l’accentuation différenciée des syllabes à l’intérieur des mots (cf. ce que j’écrivais à propos des noms russes  (...il est difficile de prononcer correctement les noms russes si on n’est pas un tant soit peu russophone, les voyelles ne se prononçant pas de la même manière suivant leur place dans le mot et/ou l’accentuation. Ainsi l’adverbe bien ou bon – хорошо, horocho, se dit : ha-ra-chó ! Si, dans un nom, le -ev final est accentué, il se prononce -off. Exemples célèbres : Gorbatchev ou Khrouchtchev se disent : Gorbatchoff ou Khrouchtchoff, mais Gergiev se dit bien Guer-gui-eff !).

Or le français a la particularité de faire toujours porter l’accent sur la dernière syllabe du mot : c’est finI, c’est terminé. Imaginons deux secondes qu’on dise : c’est fini, c’est terminé !

D’ailleurs qu’est-ce qui nous amuse, nous Français « de l’intérieur » si je puis dire, quand nous écoutons nos voisins ou cousins canadiens, suisses ou belges parler français ? On raille gentiment leur « accent », autrement dit le fait qu’ils accentuent différemment les mots, souvent sous l’influence des idiomes anglo-saxons, germaniques en particulier.

 

Miss Espagne au musée

En lisant la fiche Wikipedia de María del Carmen Rosario Soledad Cervera y Fernández de la Guerraon apprend qu’elle est plus connue en Espagne comme Tita Cervera, couronnée Miss Espagne en 1961 !

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Ce n’est évidemment pas à ce titre qu’elle a retenu l’attention des amateurs d’art du monde entier. Son nom est pour toujours associé à celui qu’elle avait épousé en troisièmes noces, lui-même descendant d’une illustre famille allemande, le baron Hans Heinrich von Thyssen-Bornemisza (1921-2002). Il y aurait beaucoup à dire sur la dynastie Thyssen

Aujourd’hui le musée Thyssen-Bornemisza, situé très exactement en face du Prado, à Madrid, est l’un des plus passionnants d’Europe, et une bonne moitié des surfaces exposées provient de la collection amassée par l’ex-Miss Espagne, Carmen Cervera.

Petit retour en arrière. C’est en Suisse, près de Lugano – en pays « neutre » ça peut toujours  servir ! – que les Thyssen avaient installé leur collection, commencée d’abord avec Heinrich. La Villa Favorita – vendue il y a deux ans à la famille Invernizzi – une autre dynastie, fromagère celle-là ! – par la veuve du baron Thyssen – hébergeait jusqu’au début des années 90 une pinacothèque qu’on venait visiter du monde entier. Il fallait s’y prendre à l’avance pour avoir une chance d’accéder au saint des saints, où l’on ne pouvait de toute façon voir qu’une petite partie de la fabuleuse collection Thyssen.

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J’ai eu cette chance là au cours d’une semaine de stage que j’effectuai, à l’automne 1986, à la radio suisse italienne.

Au début des années 1990, le scandale éclata. Tous les journaux de la Suisse bien pensante furent pleins de rage et d’indignation : le baron Thyssen, ensorcelé par sa jeune épouse espagnole, une ex-Miss Espagne vous pensez !, envisageait de transférer sa collection et son musée tessinois à Madrid. La Suisse était en passe de perdre sa plus belle collection d’art privée. Tout ça pour les beaux yeux de Carmen…La dite Carmen qui prouva alors que son charme n’était pas son seul atout, puisqu’elle fit racheter la collection par l’Etat espagnol, contre la promesse de la transférer à Madrid, et en partie à Barcelone. Bien joué !

IMG_2190 2(Luca di Tommè, L’adoration des mages)

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IMG_2194(El Greco, L’annonciation)

IMG_2197(TiepoloLa mort de Hyacinthe, après restauration en 2015)

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Minuscule aperçu d’une fabuleuse collection de chefs-d’oeuvre du 14ème au 20ème siècles.

 

 

Le Suisse d’honneur

Il faut bien qu’au moins une fois par an le calendrier me rappelle que je suis aussi citoyen helvète. C’est en effet le 1er août qu’est célébrée la Fête nationale de la Confédération helvétique, ce tout petit pays qu’est la Suisse, qui résulte d’une construction démocratique exemplaire. Salut à mes nombreux cousins, cousines, membres de ma famille maternelle, avec qui le lien est maintenu grâce à ce blog !

Hasard ou choix ? C’est en tout cas à la veille de cette fête nationale qu’a été annoncée la grande nouvelle de la nomination à Vienne du plus célèbre chef suisse du moment, Philippe Jordan

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Philippe Jordan dirigera l’Opéra de Vienne

Extrait de l’article du Figaro : 

« Pianiste de formation, Philippe Jordan fait ses armes en tant que répétiteur à l’opéra de la petite ville d’Ulm, en Allemagne. Dans l’ombre, le jeune musicien apprend à diriger. En 1998, le chef d’orchestre de nationalités argentine et israélienne, Daniel Barenboïm, cherche un assistant à Berlin et lui confie la direction de son spectacle.

Le jeune apprenti devient un maître. S’offrent à lui des postes de prestige. De 2001 à 2004, il est directeur musical de l’Opéra de Graz et de l’orchestre Philharmonique de Graz, puis de 2006 à 2010, il est le principal chef invité à la Staatsoper Unter den Linden Berlin. Entre-temps, la consécration: en 2009, Philippe Jordan prend en charge la direction musicale de l’Opéra national de Paris. Cinq ans plus tard, il est nommé chef de l’Orchestre symphonique de Vienne en 2014. À nouveau, l’Autriche lui tend les bras.

Le musicien tient la baguette dans les plus grands opéras et festivals du monde. Pour ne nommer que les plus prestigieux: le Metropolitan Opera de New York, la Scala de Milan, le Royal Opera House de Londres, le Festival de Salzbourg, celui d’Aix-en-Provence. »

Heureusement, Philippe reste à l’Opéra de Paris jusqu’à la fin de son contrat en 2021.

Je ne suis pas objectif, évoquant le fils d’Armin Jordan (Emmanuel Pahud me rappelait, l’autre soir, que c’est à Liège, en mai 2006, qu’il avait joué pour la dernière fois avec le grand chef suisse quelques semaines avant sa disparition).

Tant de souvenirs personnels et musicaux me rattachent à Philippe Jordan. La première fois que je l’ai vu, c’était encore un à peine adolescent, au Victoria Hall à Genève, où il assistait à un concert de son père. Pourtant, les activités du père laissaient peu de place à la vie de famille, et Philippe a fait seul son chemin de musicien, sans renier l’influence, mais sans rester dans l’ombre paternelle. Je tiens d’Armin ce souvenir : Quelques semaines avant de rejoindre Aix, où il dirigeait pratiquement chaque année (comme je l’ai raconté après la disparition de Jeffrey Tate), il s’enquiert auprès de Philippe, qui vient de fêter ses 19 ans, de ce qu’il a prévu pour l’été à venir… Philippe lui répond : Je serai aussi à Aix-en-Provence, j’ai été engagé comme assistant de Jeffrey Tate » !

Depuis lors, le parcours du jeune homme n’a cessé d’être exemplaire. Un parcours « à l’ancienne », comme ses illustres aînés, comme son père, il a fait ses classes, sans brûler les étapes. Souvenir des pelouses de Glyndebourne en 2002, où je m’étais rendu pour un Don Giovanni décapant dirigé par Louis Langréed’un pic-nic partagé avec le chef suisse qui, lui, dirigeait sa première Carmen.

L’année suivante, Philippe Jordan vient diriger à Liège et à St Vith un programme original, une sérénade pour vents de Mozart (la K.388), la sérénade pour cor et ténor de Britten avec le ténor Patrick Raftery et le cor solo de l’OPRL Nico de Marchi, et la 3ème symphonie « Rhénane » de Schumann. Je n’aurai plus d’autre occasion de le réinviter à Liège, tant l’agenda du nouveau directeur de l’opéra de Graz se remplit, et les engagements internationaux du jeune chef explosent.

En 2009, à 35 ans, il est nommé directeur musical de l’Opéra de Paris. On sait ce qu’il est advenu de cette aventure artistique à haut risque, une relation d’une intensité, d’une exigence et d’une confiance exemplaires entre un chef qui sait ce qu’il veut et où il va et un orchestre composé de brillantes individualités qui n’était pas toujours réputé pour sa discipline.

Lorsque Philippe Jordan achèvera son mandat, en 2021, à la tête de l’opéra de Paris, on pourra sans risque inscrire son « règne » en lettres d’or dans l’histoire du vaisseau amiral de l’art lyrique français. Et lui dire notre infinie gratitude. Pour tant de soirées d’exception (comme ces Gurre-Lieder de Schoenberg à la Philharmonie), d’ouvrages lyriques où il nous a fait redécouvrir un orchestre débarrassé de l’empois d’une certaine tradition (que n’a-t-on lu sous la plume de certains spécialistes auto-proclamés : Philippe Jordan « manquait ditalianita » dans Verdi ou Puccini, ou « dirigeait Wagner comme du Debussy » et inversement !).

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Le complexe suisse

Dans les années où je travaillais à la Radio suisse romande, j’étais régulièrement obligé de participer à des réunions qui regroupaient des participants venus des trois régions linguistiques de la Suisse, les Romands parlant le français, les Tessinois (Lugano) parlant l’italien et tout le reste, c’est à dire la majorité du pays, parlant officiellement l’allemand, mais en réalité une tout autre langue, incompréhensible aux non-natifs, le SchwyzerdütschEn général, ces réunions se tenaient en français, mais il arrivait que des collègues alémaniques échangent entre eux dans leur idiome, pensant évidemment n’être pas compris des autres. Je m’amusais évidemment à intervenir impromptu dans leur conversation, dont je n’avais pas perdu une miette, et je m’amusais encore plus à voir leurs visages déconfits.

Personne mieux que le comédien romand Joseph Gorgoni, alias Marie-Thérèse Porchet, n’a aussi bien décrit cette spécificité helvétique :

Ma mère, qui est née et a grandi en Suisse centrale, m’a souvent parlé du véritable complexe qu’elle et ses camarades de classe éprouvaient et qu’elles n’ont jamais osé formaliser : elles apprenaient à l’école une langue, en réalité, étrangère, le Hochdeutschl’allemand littéraire, administratif, très élaboré, la langue de Goethe et de Schiller, et en parlaient une autre entre elles et à la maison, leur dialecte alémanique local (car on ne parle pas le même Schwyzerdütsch d’une vallée à l’autre, de Berne à Lucerne, de Bâle à Schaffhouse ou St Gall…

Grâce à Remy Louisqui l’a publié ce matin sur sa page Facebook, je suis tombé sur un article pas tout récent, publié dans le quotidien suisse Le Tempsqui explicite brillamment ce complexe du Suisse alémanique à l’égard de l’allemand noble et vertueux. Soudain, tout s’éclaire, en une fabuleuse leçon de linguistique du réel : Et voilà pourquoi l’allemand met le verbe à la fin.

Extraits choisis du livre de Heinz Wismann  « Penser entre les langues »

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« Par Hochdeutsch, on désigne la langue allemande codifiée, imposant le respect strict de ses règles syntaxiques. Et j’observe qu’à partir du moment où, entre deux locuteurs, l’affect s’en mêle, où la tonalité de l’échange devient plus familière, la syntaxe est malmenée. Mais cela ne veut pas dire que tous les Allemands parlent en famille un dialecte comme en Suisse. De fait, la plupart du temps, ils parlent une langue intermédiaire, volontiers teintée d’inflexions dialectales mais, surtout, syntaxiquement en rupture avec le carcan du pur Hochdeutsch, qui est terriblement contraignant.

Le français place le déterminant après le déterminé: «Une tasse à café». En allemand, c’est l’inverse: Eine Kaffeetasse. Si vous appliquez ce principe à la structure de la phrase, vous obtenez une accumulation d’éléments chargés de déterminer quelque chose qui n’est formulé que plus tard. De la part du locuteur, cela demande une discipline de fer. C’est pourquoi les présentateurs des informations télévisées lisent en général leur texte: il est malaisé d’improviser correctement en Hochdeutsch. Par ailleurs, cette structure syntaxique limite la spontanéité de l’échange car elle oblige l’interlocuteur à attendre la fin de la phrase pour savoir de quoi il est question. D’où les remarques critiques de Madame de Staël sur l’impossibilité d’avoir une conversation en allemand…

L’anglais a en commun avec le français d’avoir été façonné par l’usage de cour. D’où son caractère idiomatique: lorsqu’on demande pourquoi, en anglais, telle chose se dit de telle manière, on vous répond «parce que c’est comme ça». Il n’y a pas de règle, il faut maîtriser la convention, laquelle change selon le milieu où se reflète la hiérarchie sociale. Le français, à un degré moindre, a ce même caractère idiomatique, l’allemand pas du tout: socialement, c’est une langue nettement plus égalitaire.

De l’eau au moulin de ceux qui, comme moi, pensent que la langue façonne la culture, l’art de vivre ensemble, et non l’inverse. Dis moi ce que tu parles, je te dirai quel peuple tu es…

Fascinant évidemment !

L’eau vive

Elle était d’une fratrie de huit, la benjamine. A la mort de sa mère, à l’âge de 3 ans, les frères et soeurs sont dispersés, répartis dans les familles des oncles et tantes. Elle se retrouve élevée avec quatre cousins plus âgés – trois garçons, une fille – que nous appellerons toujours « oncle » et « tante ». C’est le début d’une vie bien remplie, en plein coeur de la Suisse, là où l’on parle le SchwyzerdütschUne petite Suissesse, qui décidera de quitter l’étouffoir familial, de partir à Londres pendant six ans au sortir de la guerre, puis de suivre un Vendéen – mon père – qui achève ses études pour devenir professeur d’anglais dans ses affectations successives à La Souterraine, Niort puis Poitiers. Devenue Nîmoise depuis 35 ans.

Dans cette famille il y a les solides et les fragiles : cinq sont morts avant la soixantaine, l’aînée à 94 ans, il reste un beau vieillard de 98 ans… et ma mère née le 23 mai 1927.

Nous avons fêté la nonagénaire hier, simplement, en famille – comme ses 80 ans il y a dix ans, à Aigues-Mortes. Après avoir craint, il y a quelques semaines, que ses forces déclinantes, des douleurs lancinantes, ne lui interdisent cette perspective. Et, comme si l’ardent désir de cette fête, de ce moment tant attendu, avait été plus fort que la faiblesse physique, j’ai vu ma mère renaître, se requinquer physiquement, retrouver sa forme d’antan.IMG_9558

Mes nièces avaient amené guitare et accordéon, pour qu’enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants entonnent une version polyphonique, adaptée, et parfaitement réussie de L’Eau vive de Guy Béart

Ce fut un beau samedi dans la douceur d’un printemps tenace. A l’ombre des remparts de la cité camarguaise. Ma mère nous y a donné rendez-vous dans dix ans… Chiche !

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Luchini, Macron et la Suisse

Bref jour de repos ce jeudi de l’Ascension, un premier bain de mer matinal avant la foule qui a déferlé sur les rives de la Méditerranée.

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J’en ai profité pour terminer un bouquin que j’avais acheté en poche dans un aéroport, sans trop de conviction.

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L’éditeur le présente ainsi : Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l’esprit et le panache de la langue française. En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d’immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l’air de notre temps – en racontant la fureur du Misanthrope à l’ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l’air d’une publicité pour Dim. Il a quitté l’école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd’hui l’un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L’Hermine. Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d’une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.

Tromperie sur la marchandise ? Ce n’est pas une autobiographie, plutôt un collage, mi-journal de bord, mi-reprise de textes pour certains cent fois entendus sur les auteurs de prédilection du comédien. J’ai toujours éprouvé pour Fabrice Luchini un mélange d’admiration et d’irritation, et je dois reconnaître, après ce livre un peu foutraque, que l’admiration l’emporte. Luchini l’écrit, à l’été 2015 pendant le tournage de Ma Loute de Bruno Dumont – un film que j’ai détesté (Choc et toc), mais, si je lis bien entre les lignes, je n’ai pas été le seul !.

Les passions successives et parfois superposées de Luchini pour Céline, La Fontaine, Rimbaud, Nietzsche ou… Philippe Muray sont évidemment évoquées, et n’apprendront peut-être rien à ceux qui ont suivi ses seuls-en-scènece qui n’est pas mon cas.

En revanche, très amusant de retrouver (p.165) cet étonnant portrait, daté du 30 aôut 2015 :

Dîner avec Emmanuel Macron et son épouse Brigitte

Curieux la fraîcheur de ce ministre. Il se lance dans cette activité haïe par la gauche conventionnelle. Il propose une grille nouvelle au socialisme. Il guette et pressent le cynisme chez les hommes de pouvoir, cynisme qu’il compare à une lèpre. Il ose affirmer dans son être des valeurs opposées au cynisme.

Comme c’est étrange et lumineux une telle affirmation. Le ressentiment, les passions tristes, sont en général les fondements les plus solides pour durer dans cette existence. Relisons Cioran

La singularité de la jeunesse peut-être. Il est bien séduisant Macron. Il rit, il jubile, il travaille. Son épouse veille sur lui. Il est puissant et concentré. Il est exceptionnel ce Macron.

Qui l’eût cru ? Luchini séduit par Macron.

Rien à voir ni avec le comédien, ni avec le nouveau président de la République. Mais à l’occasion des 90 ans de ma mère (23 mai 2017), j’ai revu avec toujours autant de bonheur l’impayable sketch de  Marie-Thérèse Porchet (le comédien suisse Joseph Gorgoni) qui brocarde le pays et la langue de mes ancêtres maternels

Joseph Gorgoni a repris cette année le spectacle qui nous avait tant fait rire dans les années 1990.

J’aime bien aussi l’humoriste « nature » comme dans ce one-man-show de 2016 :

Ma France

Après mon billet d’hier L’ardente obligationun lecteur m’a écrit ceci :

Cher Monsieur,
Je regrette tellement que vos opinions politiques, certes absolument honorables, puisque vous dites être celles d’un démocrate, et j’en suis convaincu, viennent s’insérer dans un blog de grande qualité jusque-là largement consacré à vos activités culturelles et musicales. N’auriez-vous pas compris que les Français sont las, même agacés d’entendre les élites, dont vous êtes, leur donner de haut des leçons de conduite politique et démocratique, tout en faisant ainsi le lit des extrêmes ? Vous détournez votre passionnante lettre en un tract politique inutile. Malgré tout je vous reste fidèle car je vous crois un homme de grande honnêteté.
Bien à vous. »

J’ai répondu directement à ce « commentaire » mais certains termes utilisés par mon correspondant m’ont touché, blessé même : « les élites, dont vous êtes », « donner de haut des leçons », « le lit des extrêmes ».

À moins de 48 heures d’un vote décisif, je veux dire ici ma vérité – qui n’a pas plus d’importance qu’une autre, mais pas moins ! -, dire la France que j’aime, sans insulter personne, mais en l’affirmant à la face d’une candidate qui n’ose même plus afficher son patronyme sur sa photo officielle !

Oui Madame, je vais vous raconter une histoire de Français, comme il en existe des millions, la mienne.

Non je n’appartiens pas de naissance ni de fortune à ces « élites donneuses de leçons ».

Je suis né dans les Deux-Sèvres d’un père vendéen, professeur d’anglais mort à la tâche à la veille de son 45ème anniversaire, d’une mère suisse originaire d’un village de l’Emmental. L’un et l’autre, au sortir de la guerre, avaient cherché à Londres, l’un le perfectionnement de ses études, l’autre une formation d’infirmière jointe à un emploi de « nurse » dans une famille aisée de Kensington. Ils se sont mariés en 1954, et jusqu’à la mort brutale de mon père en 1972, notre petite famille a vécu sur un modeste salaire d’enseignant, ma mère restant au foyer pour élever ses trois enfants. Elle a courageusement repris son métier d’infirmière, et nous a permis, à mes soeurs et à moi, de poursuivre nos études, malgré le faible montant des bourses qui nous étaient attribuées.

La suite je l’ai racontée ailleurs (Réhabilitation) mais juste encore ceci : toutes les fonctions, tous les postes que j’ai occupés durant ma vie professionnelle, je ne les ai jamais dus à quiconque, à un « piston », à un « entre-soi », à l’appartenance à une caste, un parti ou autre. J’ai eu de la chance qu’on me recrute, qu’on m’appelle, qu’on me confie des responsabilités, j’ai aussi connu les affres du chômage, de l’angoisse du lendemain, je n’ai jamais bénéficié d’un statut privilégié.

Ma France, Madame la candidate sans nom, c’est celle de ma famille : une soeur mariée à un Suisse, une autre restée dans notre Poitou natal, deux fils, deux petits-enfants, cinq neveu et nièces, parmi eux l’une compagne d’un Belge flamand et maman d’un petit garçon parfaitement bilingue, l’autre partageant sa vie avec un Kurde qui lui a donné deux magnifiques garçons, un troisième qui est « tombé en amour » en Martinique avec une Haïtienne, tous deux gâteux devant leur petit bout de chou couleur café, une belle-fille dont la maman a fui le Cambodge de Pol Pot, bref, vous le voyez, une famille multicolore, heureuse, diverse, fière d’être de cette France humble, modeste, confrontée aux difficultés de la vie, du quotidien, qui n’a jamais vécu dans l’aisance, qui sait ce que vaut chaque euro gagné.

Je n’insulte pas vos électeurs, Madame la candidate, mais vous oui ! Vous profitez de la colère, de l’inquiétude, des peurs de ces citoyens perdus, désabusés, vous leur promettez une France qui n’a jamais existé, qui n’existe pas, vous vous moquez de nous. Si vous aviez un tant soit peu de respect pour vos compatriotes, vous ne vous seriez pas présentée mercredi soir au débat avec Emmanuel Macron dans cet état lamentable d’impréparation, d’ignorance, de confusion. Il ne s’est trouvé personne, même dans vos rangs, pour nier ce naufrage.

Ma France, celle que, j’espère, nous pourrons (re)construire à partir de dimanche soir, c’est résolument une France généreuse, ouverte, volontaire, mais aussi lucide, forte pour les faibles, porteuse d’espoir pour les blessés de la vie.

387786_10151543643107602_1344064873_n(Le 14 juillet 2013, je représentais notre pays comme Consul honoraire de France à Liège, dans une Cité ardente qui aime passionnément la patrie des Lumières !)

 

Immigrés polonais

Dans le récent « grand débat » la Pologne, qui s’était déjà illustrée de manière spectaculaire en 2005 lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, avec son plombier polonaiss’est à nouveau invitée dans la campagne présidentielle française.

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(Détournement réussi de la fameuse affiche du faux plombier polonais par l’Office du Tourisme polonais)

Imaginons que les arguments utilisés par certain(e)s pour interdire l’immigration de citoyens européens en France aient été en vigueur dans la France romantique du XIXème siècle ou un siècle plus tard au début du XXème, deux des plus grands Polonais de l’histoire n’auraient jamais enrichi le patrimoine culturel français, notre culture commune. Je veux parler du compositeur Frédéric Chopin (1810-1849) et du pianiste Arthur Rubinstein (1887-1982)… En l’occurrence, pour Chopin, c’était peut-être un retour aux sources, puisque son père était d’origine lorraine !

Ce détour par l’actualité pour évoquer la part la moins spectaculaire, la plus secrète, de l’oeuvre de Chopin, ses Mazurkas.

Lorsque j’ai un peu de temps pour me remettre devant mon piano, c’est toujours vers ce corpus que je reviens, au hasard des humeurs du moment, tant il y a de coins et de recoins de l’âme à explorer, beaucoup plus que l’aspect « national », voire folklorique, de danses stylisées à l’extrême.

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Je suis incapable – et je n’ai pas envie – de faire un classement parmi cette cinquantaine de condensés de poésie, de dire mes préférences, d’en trouver certaines plus « faibles » que d’autres. Je ne me lasse pas de les écouter et réécouter dans les visions aussi différentes qu’Arthur Rubinstein, Jean-Marc Luisada, Nikita Magaloff, Pietro di Maria.81M0ErXoddL._SL1500_71Ib+2cVR4L._SL1050_71iWYSIQz-L._SL1417_718wrcxG9GL._SL1500_

Et pourquoi ne pas se replonger dans les belles pages que le regretté Dominique Jameux  et le cher Jean-Jacques Eigeldinger ont consacrées à notre immigré polonais préféré ?

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