De l’utilité des concours (suite) ou la disparition de Daniel K.

Il y a cinq ans, à propos du Concours Reine Elisabeth de Belgiquej’avais écrit un billet, que je retrouve incomplet (l’aurais-je moi-même censuré ?) : De l’utilité des concours.

Cette année, c’est le violon, et je vois se déchaîner, sur les réseaux sociaux, commentaires et polémiques sur la sélection des 12 finalistes opérée samedi soir par le jury . Ne figurent pas dans la liste des artistes pourtant repérés, appréciés, voire portés aux nues, lors des demi-finales, comme Daniel Kogandont Martine Dumont-Mergeay louait les sortilèges dans La Libre Belgique : Concours Reine Elisabeth ; les sortilèges de Daniel Kogan

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Camille de Rijck, qui officiait à la télévision pour présenter ces demi-finales, écrit lundi matin sur Facebook : Humeur du matin : je veux bien que des experts, certainement mille fois plus qualifiés que moi, m’expliquent que si un candidat fabuleux est éliminé c’est parce qu’un millier de détails imperceptibles à l’oreille inentraînée ont scellé son destin. Mais d’une part, les fautes de texte et les menues distractions font le sel de tous les enregistrements de légende de l’ère pré-chirurgicale (quand on n’enregistrait pas mesure par mesure) et d’autre part, quand l’identité d’un artiste est à ce point fédératrice (même le chef d’orchestre était béat), on est en droit de questionner la décision du jury qui passe à côté. C’est d’ailleurs le plaisir d’un concours : un jury interroge des propositions artistiques et nous interrogeons la proposition du jury.

Je m’attarderai plus loin sur ce violoniste, descendant d’une prestigieuse lignée, les grands parents, les violonistes Leonid Kogan et Elisabeth Guilels (la soeur d’Emile), la mère Nina Kogan, elle-même pianiste, l’oncle Pavel Koganvioloniste et chef d’orchestre.

Mais d’abord quelques réflexions sur ce concours Reine Elisabeth de Belgique !

Sujet tabou en Belgique, dans un pays divisé politiquement, linguistiquement, économiquement, le CMIREB, comme on le désigne par son acronyme, fait consensus. Il porte le nom – Elisabeth – de la grand-mère des rois Baudoin et Albert, de l’arrière-grand-mère de l’actuel roi Philippe. Une reine musicienne, originale, qu’on disait très proche (?) du grand violoniste Eugène YsayeJe reviendrai sur ce personnage que décrit Nathan Milstein dans ses Mémoires

Le Concours et ses satellites (la Chapelle musicale Reine Elisabeth) ont toujours été dans l’orbite de la famille royale, du Palais comme on dit à Bruxelles, sous la houlette de Jean-Pierre de Launoit, leur infatigable et inamovible président de 1987 à sa mort en 2014.

Florissante entreprise culturelle privée, le Concours a toujours draîné un sponsoring très important, et bénéficié d’une exposition médiatique sans équivalent, notamment sur les chaines publiques de radio et de télévision francophone et flamande de Belgique. Jamais aucun orchestre, aucun opéra, aucun organisateur de concerts, à Bruxelles, à Liège, à Anvers ou à Gand, n’a eu ce privilège. Je suis bien placé pour l’évoquer !

Au fil des années et des restructurations, la seule formation symphonique de la communauté francophone de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, financée par les deniers publics, a vu se réduire comme peau de chagrin les captations audio de ses concerts par la RTBF, sans même évoquer les captations télévisées qui ont purement et simplement disparu. Motif invoqué : restriction des moyens et des équipes. Refrain bien connu…et qui vaut pour l’ensemble des institutions culturelles publiques belges !

Mais ô miracle, jamais aucune restriction de ce type n’a jamais été opérée à l’endroit du Concours Reine Elisabeth ! Deux poids, deux mesures ? Sujet tabou, vous dis-je…

Autre singularité que je n’ai jamais comprise ni admise, le fonctionnement très particulier des jurys du concours. Comme le relève la fiche Wikipedia du concours :

« Ce concours se distingue d’autres par son originalité. Tout d’abord, il n’y a pas de délibération du jury dans le sens habituel du terme. Chaque membre du jury s’engage en effet à ne pas discuter des prestations des candidats avec d’autres membres du jury. Les notes sont traitées de manière confidentielle et le palmarès est, après ajustement éventuel, calculé sur la base de ces notes ».

Pendant mes années liégeoises, j’ai évidemment côtoyé, rencontré, nombre de membres prestigieux de jurys du concours, eux-mêmes souvent anciens lauréats. Tous, sans exception, relevaient cette étrangeté, cette compartimentation, et leur frustration de n’avoir aucune prise sur le résultat final. Leur surprise souvent de découvrir un palmarès qui ne correspondait pas à leur propre classement ! Ayant été moi-même à plusieurs reprises juré de concours (Besançon, Genève entre autres), je n’ai jamais connu pareille situation où un jury d’experts est interdit de délibération !

Pour en revenir au cas du jeune Daniel Kogan, je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre, pas plus que les autres concurrents, les éliminés comme les finalistes.

Intéressante cette déclaration du violoniste à France Musique, il y a quelques mois, lorsqu’il se présentait au Concours Long-Thibaud à Paris (il a eu le 6ème prix !) : « Je vais être honnête, je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule personne au monde qui aime vraiment jouer pour un concours. Participer à ce genre de compétition tient presque du masochisme. C’est une épreuve pour soi-même. C’est intense, très stressant, psychologiquement difficile et complètement différent de jouer en concert. Ce que je préfère donc ? J’espère juste rester moi-même, ne pas trop penser aux conséquences, ce qui peut aller bien ou mal… Juste essayer de m’exprimer à chaque instant. »

Je suis sûr qu’il aura bien d’autres occasions de révéler son talent, autrement que comme bête de concours.

En attendant, on peut, on doit réécouter son illustre grand-père, Leonid Kogan (Lauréat du… concours Reine Elisabeth en 1951 !)

 

PS Cela fait exactement cinq ans aujourd’hui que j’annonçais mon départ de l’OPRL : Jean-Pierre Rousseau quitte l’OPRL

 

 

 

 

K. père et fils

Ce qu’il y a de sympathique dans des soirées comme Les Victoires de la Musique classique, c’est qu’on peut y croiser évidemment beaucoup de professionnels… et de musiciens qui se trouvent être parfois aussi des amis !

Ainsi les hasards du placement dans la grande salle de La Seine Musicale m’ont amené tout près d’un musicien que j’admire depuis longtemps, avec qui j’ai eu le bonheur de lancer plusieurs projets discographiques, et qui, mercredi soir, était présent comme supporter d’un  autre magnifique musicien, son fils. Je veux parler de Jean-Jacques Kantorow, grand violoniste et chef d’orchestre, et d’Alexandre Kantorow, magnifique pianiste que le public du Festival Radio France avait pu applaudir en 2016 (à 19 ans!).

Alexandre concourait dans la catégorie « Révélation Soliste instrumental » aux côtés d’un autre pianiste très talentueux, Théo Fouchenneret (qui lui inaugurera la série Découvertes du Festival Radio France 2019 le 11 juillet !) et du guitariste Thibaut Garcia (lui aussi invité des dernières éditions du festival occitan). Le pronostic du père – soutien d’un grand label, campagne médiatique bien organisée – penchait en faveur du guitariste. Pronostic confirmé, sans surprise.

Je ne vois, quant à moi, pas l’intérêt de voter pour départager de jeunes talents en devenir : les téléspectateurs ont pu entendre les trois « nommés », ils étaient tous les trois exceptionnels. Alexandre Kantorow n’avait pas choisi la facilité avec l’ébouriffant finale du 2ème concerto de Tchaikovski, à écouter ici à 1h3 !

L’un des premiers disques du pianiste  est un duo avec son père, dans des répertoires peu courus :

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On n’a pas de peine à imaginer que le jeune homme poursuivra une trajectoire victorieuse… avec ou sans trophée ! Il n’a rien d’un météore..

Le père, Jean-Jacques, je l’ai découvert comme violoniste. D’une virtuosité flamboyante.

 

C’est avec lui que j’ai découvert le Chevalier de Saint-Georges

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Mais c’est comme chef d’orchestre que je vais mieux connaître Jean-Jacques Kantorow, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège est sollicité à l’été 2010 par Naïve pour un disque de concertos avec Laurent Korcia. Le violoniste français a demandé à être « en confiance » avec un chef de son choix : son aîné se révélera précieux au fil de sessions parfois compliquées par les humeurs changeantes du soliste. Résultat : un disque magnifique, multi-récompensé !

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Pour les musiciens de l’OPRL, Jean-Jacques Kantorow est une révélation : déployant des trésors de patience il est d’une exigence constante et souriante qui en impose à tous. Forts de cette première expérience réussie, nous allons programmer plusieurs autres projets, comme cette intégrale concertante d’un compositeur Lalo mal-aimé du disque

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Juste avant que je ne quitte la direction de l’OPRL, nous lancerons une nouvelle aventure chez  Musique en Wallonie, la musique concertante et symphonique d’Ysaye.

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Il y a quelques mois sortait ce couplage inédit de deux concertos finnois :

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Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !

L’or des Liégeois

Dans un récent billet (C’était mieux avant ? ) je regrettais que les discophiles, surtout les plus jeunes, ne disposent plus d’ouvrages de référence, de « dictionnaire » : Je ne suis pas le seul à être en manque d’ouvrages récapitulatifs, qui sont aujourd’hui trop coûteux à réaliser (même Gramophone et Penguin ont abandonné la partie). 

Le mensuel Diapason vient d’apporter une réponse, partielle certes, mais très bienvenue, à une demande que je n’étais pas le seul à formuler, en éditant un copieux hors-série de 300 pages reprenant la quasi-totalité des chroniques consacrées aux enregistrements récompensés d’un Diapason d’Or (dommage qu’on n’ait pas retenu les rééditions, notamment les coffrets, nombreux ces dernières saisons, récapitulatifs de l’art d’un grand chef d’orchestre ou soliste).

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Comme le tout dernier disque de l’Orchestre philharmonique royal de Liège vient de bénéficier de l’or de Diapason (le quatrième d’une série Respighi que j’avais eu la chance d’initier avec le label BIS il y a une dizaine d’années),

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j’ai eu la curiosité de feuilleter le hors-série Diapason pour rafraîchir ma mémoire et retrouver les Diapason d’Or attribués, cette dernière décennie, à la formation liégeoise chère à mon coeur.

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« Kantorow dirige comme s’il jouait lui-même la partie soliste, avec un engagement qui est pour beaucoup dans la réussite de l’enregistrement… Plus que la perfection immaculée, c’est la prise de risque, la signature qui comptent pour Laurent Korcia… » (Jean-Michel Molkhou, 2011)

Les équipes de l’OPRL et de Naïve se rappellent encore les très chaudes journées de juillet 2010, la patience infinie de Jean-Jacques Kantorow à l’égard d’un soliste imprévisible et fantasque. Mais le résultat est là…

On relèvera – pure coïncidence – que les deux concertos, de Tchaikovski et Korngold – sont dans la même tonalité – ré majeur – et portent le même numéro d’opus – 35 !

Un an après cette session, c’est le tout nouveau chef des Liégeois – Christian Arming – nommé en mai 2011 – qui s’attelait au monument, que dis-je, à l’hymne national liégeois  – la Symphonie de Franck et deux inédits de taille du compositeur né en 1822 à Liège (qui n’était pas encore belge, puisque le royaume de Belgique a été fondé en…1830 !). J’avais un peu forcé la main à l’éditeur, sachant qu’un tel disque serait une indispensable carte de visite pour les futures tournées de l’orchestre. Et alors que l’OPRL avait déjà donné deux très beaux disques, sous les baguettes de Pierre Bartholomée et Louis Langrée (régulièrement cités comme références par la plupart des guides et autres tribunes)

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Paul de Louit, qui n’avait pas été très tendre pour un précédent disque de l’OPRL – la symphonie n°3 de Saint-Saëns et la symphonie concertante de Jongen – ne fut pas avare de louanges lorsque parut, en 2012, ce premier-né de la collaboration du chef autrichien et de la phalange liégeoise : « Christian Arming contourne le poids de clichés (qui s’attache à l’oeuvre). Ce Viennois l’assume comme musique « pure » qui n’a d’histoire et de suspens qu’en elle-même….Loin de l’apollinisme dépassionné que certains y entendront, nous trouvons cet ensemble au contraire passionnant, incroyablement poétique. L’un des plus beaux Franck, et sans conteste le plus inattendu, de la discographie. »

Il faut écouter cet étonnant poème symphonique, Ce qu’on entend sur la montagne, inspiré d’un poème de Victor Hugo, écrit en 1846 – Franck n’a que 24 ans ! -, deux ans avant le même ouvrage éponyme dû à la plume de Liszt. César Franck précurseur…

Avec Musique en Walloniel’orchestre de Liège a engrangé une discographie remarquable et remarquée, avec nombre d’inédits de Jongen, Dupuis, et depuis quelques années la redécouverte de tout un pan de l’oeuvre concertante et symphonique d’Eugène Ysayequi n’est pas que l’auteur de six sonates pour violon seul

Le premier volume de cette série, paru en 2014, est distingué à son tour d’un Diapason d’Or.

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« On admire la souplesse impressionnante de la répartie orchestrale, émaillée de nombreux solos, et galbée par la baguette de Jean-Jacques Kantorow » (François Laurent, 2014)

Les Liégeois se rappellent aussi la performance du pianiste Bernard Chamayou venu donner en deux concerts d’affilée l’intégrale des 2h30 des Années de pèlerinage de Liszt, en novembre 2011. Intégrale saluée par l’Or au disque.

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Musiques de l’exil

La coïncidence est interpellante. Je venais d’acheter le dernier ouvrage d’un auteur que j’aime bien, Exil et Musique d’Etienne Barilierlorsque j’ai reçu le numéro de février de Diapason, qui propose, sous la plume experte de Claude Samuel, un long article sur… les compositeurs exilés ! J’ignore si l’écrivain suisse et l’ancien directeur de la musique de Radio France se connaissent ou se sont concertés, peu importe. Le dossier de Diapason comme le bouquin de Barilier sont passionnants. En lien évidemment avec La Folle journée de Nantes et sa toute prochaine édition (du 31 janvier au 4 février)

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L’Orchestre philharmonique de Liège avait choisi le même thème pour son festival de mi-saison, il y a tout juste un an.

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Je me rappelle encore avec émotion la re-création à Liège il y a 7 ou 8 ans d’une très belle partition d’Eugène Ysaÿe sobrement intitulée Exil, écrite en 1917, créée en 1918, alors que le célèbre violoniste belge allait prendre la direction de l’Orchestre symphonique de Cincinnati.

Depuis lors, cette pièce a fait l’objet d’un superbe enregistrement, début d’une collection consacrée à Ysaye par le label Musique en Wallonie, avec l’OPRL et Jean-Jacques Kantorow.

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Pour en revenir au bouquin d’Etienne Barilier, un mot de cet auteur dont la célébrité dans son pays natal n’a pas vraiment franchi la frontière franco-suisse. J’avais dit, dans une précédente édition de ce blog, tout le bien que je pensais d’un petit bouquin que m’avait conseillé un de mes cousins (suisse), fan de Barilier : Piano chinoisSavoureux et piquant exercice de critique…de la critique !

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Au cours d’un festival d’été, dans le sud de la France, une jeune pianiste chinoise joue Scarlatti, Brahms et Chopin. Subjugué, un critique musical salue en elle la plus grande pianiste d’aujourd’hui. Un autre critique, ironique et distant, dénonce chez la même interprète un jeu sans âme, fait d’artifice et d’imitation.
Les deux journalistes se disputent à grand renfort de blogs et de courriels. Ils se connaissent de longue date, et leur querelle esthétique se double d’un conflit plus intime. Choc des egos plutôt que de civilisations ? Si l’on peut parfois le soupçonner dans leurs échanges de plus en plus vifs, on découvre aussi dans ce livre une réflexion sur la musique occidentale : pourquoi jouit-elle d’un tel prestige en Extrême-Orient ? L’Europe est-elle en train de se faire voler son âme, ou de la retrouver sous les doigts d’une pianiste chinoise ? 

Le propos d’Etienne Barilier dans son nouvel opus est plus austère évidemment, mais d’une lecture tout aussi abordable, et abreuvé aux meilleures sources, dégage une belle réflexion en particulier sur l’exil intérieur, contraint, de ceux qui sont restés (ou revenus dans le cas de Prokofiev) au pays malgré l’oppression, la dictature.

La musique dans l’exil, et la musique de l’exil.
Comment l’éloignement contraint de leur terre d’origine a-t-il affecté les œuvres des musiciens qui ont vécu cette épreuve  ? C’est à cette question qu’Étienne Barilier tente de répondre dans cet ouvrage, en scrutant les œuvres qui expriment, voire thématisent l’exil.
Selon le contexte historique (insurrection polonaise, révolution russe, stalinisme, nazisme…) ou l’«  issue  » de leur exil, il évoque ceux pour qui cela n’a pas eu apparemment grande conséquence sur la puissance créatrice (Stravinsky, Schönberg, Milhaud) et ceux chez qui il tarit peu ou prou la veine créatrice (Rachmaninov, Bartók)  ; le retour peut être plus ou moins catastrophique (Prokofiev ou, dans des circonstances tout autres, Korngold).
Un exil intérieur peut être contraignant jusqu’à la mort (Chostakovitch, Weinberg, Feinberg); il a été aussi prélude à l’assassinat en camp d’extermination, et suscitant des œuvres de résistance (Ullmann, Schulhoff). Zemlinsky, Hindemith, Kurt Weill et bien d’autres illustrent ici comment le plus immatériel des arts, la musique, peut incarner le déchirement, la séparation et la permanence d’une identité.
De cette fracture intime que le XXe siècle a lestée de sa douleur propre, Étienne Barilier développe des enjeux de civilisation qui, bien au-delà de la musique, touchent durablement notre époque. (Présentation de l’éditeur)

On aura d’autres occasions d’illustrer musicalement le livre de Barilier et le dossier de Claude Samuel. Il y faudra plusieurs articles.

Restons-en aujourd’hui à deux ouvrages complètement différents qui témoignent des conséquences de l’exil.

Schoenberg écrit en 1945 une Fanfare pour le Hollywood Bowl (à partir d’un thème des Gurre-Lieder). Anecdotique.

Le jeune confrère de Schoenberg, Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957) qui, dans sa prime jeunesse, a accumulé les triomphes – son opéra Die Tote Stadt est créé en 1920, Korngold n’a que 23 ans ! – et a dû quitter l’Europe sous la montée du nazisme, va complètement rater son retour en Europe. Voulant sans doute faire oublier ses succès dans la musique de film et renouer avec son passé « sérieux », il écrit, entre autres, pour Vienne cette Symphonie en fa dièse majeur (1951). Elle ne bénéficiera même pas d’une exécution publique. Il faudra attendre 1972, quinze ans après la mort de Korngold, pour que Rudolf Kempe la crée en concert à Munich…

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Musique sans protection

L’an dernier, je titrais Fête ou défaite de la musique ? Extrait : « …la dimension festive de la musique…tient justement à ce qu’on la découvre, l’entend, l’aime dans la réalité des sons produits, dans la ferveur et la joie de ses interprètes amateurs ou non. Pas dans la déformation artificielle d’un son saturé »

Sur Facebook hier j’écrivais ceci, qui n’a pas laissé sans réaction :

La Fête de la Musique ça rend sourd ?
J’ai mauvais esprit, c’est évident, mais comment prendre cet avertissement dans un document vantant la Fête de la Musique à Montpellier : « la Fête de la Musique est l’occasion de s’amuser et de faire la fête. C’est pourquoi il est important de se protéger à l’aide de protections auditives (sic) ». Et on rajoute : » La musique doit être un plaisir durable et ne pas détériorer notre audition« . On allait le dire !
Question bête : pourquoi ne pas réduire (un peu, un peu plus même) le nombre de décibels envoyés dans les tympans des pauvres auditeurs (et de tous les autres alentour d’ailleurs) ?

J’en conviens, tout cela fait un peu vieux ronchon rabat-joie, mais ce n’est pas d’hier que je refuse la dictature des décibels, qui est tout sauf musique ! Quand on en est à distribuer des protections auditives, qu’on m’explique où est le plaisir du partage, d’une vibration en commun ?

Ma fête de la Musique, je l’ai vécue en deux épisodes, sans protection d’aucune sorte, jouissant pleinement des sonorités des instruments joués devant moi.

Samedi, dans le cadre du Festival d’Auvers-sur-Oise,

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c’était l’improbable mariage entre un grand piano de concert et un marimba

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et l’extraordinaire duo formé par le pianiste français Thomas Enhco et la percussionniste bulgare Vassilena Serafimova.

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Lundi soir, cruel dilemme : des amis chers se produisant, au même moment, dans deux lieux différents. Tedi Papavrami et Nelson Goerner au théâtre des Bouffes du Nord

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et Michel Dalberto à la Salle Gaveau. J’avais promis à ce dernier d’y être, et je n’ai pas regretté, comme des centaines d’autres, d’avoir affronté la canicule naissante pour assister à un récital magnifiquement construit… et réalisé.

IMG_9843En ouverture la sonate « Clair de lune » de Beethoven, suivie du Prélude, choral et fugue de Franck – une rumeur insistante annonce un enregistrement prochain du piano de Franck par Michel Dalberto dans un lieu qui m’est très familier -, puis après l’entracte la Ballade (sans orchestre) et le 6ème Nocturne de Fauré.

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Après une Appassionata souveraine, fiévreuse, extrême, Michel Dalberto refermait cette magistrale leçon de grand piano avec sa transcription de Morgen de Richard Strauss.

Dans la salle, nombre d’amis du pianiste, son collègue Philippe Cassard, deux de ses plus brillants élèves, Jean-Paul Gasparian et Ismael Margain.  Ils seront tous les trois du Festival Radio France (#FestivalRF17qui s’ouvre le 10 juillet prochain !

Suites et conséquences

Privilège de l’âge ou d’une expérience professionnelle  qui commence à devenir conséquente, je suis souvent interrogé – un directeur de festival doit faire le service « avant-vente » ! – sur mon parcours personnel, mes fonctions passées, toutes questions qui n’ont pas grand intérêt de mon point de vue. Mais si le passé éclaire l’avenir, alors, en effet, ce qu’on a essayé, raté ou réussi, peut aider à comprendre les raisons d’un choix, d’une orientation, d’une conviction.

Je disais encore tout récemment au micro d’une radio associative de Montpellier que ma seule passion, mon seul moteur, c’est de faire, d’entreprendre, de changer ce qui ne marche pas, de dépasser les blocages, d’avancer, sûrement pas d’imprimer une marque, mon nom, ma petite personne. Et si j’ai contribué, parfois de manière décisive, à la réussite de certains projets, de certaines réformes, à la réalisation de certaines idées, c’est pour moi une satisfaction intense, une reconnaissance suffisante, de voir que les choses ont suivi leur cours, les structures ont perduré, les idées ont fait leur chemin, bien après que j’ai quitté telle fonction ou responsabilité. Je me dis aussi que j’ai bien fait d’être tenace, constant, persévérant, malgré les obstacles immédiats, les réactions, les grèves parfois.

Voici deux ans que j’ai quitté la direction de l’orchestre philharmonique royal de Liège. Comment ne me réjouirais-je pas de voir coup sur coup sortir plusieurs disques initiés il y a quelques années déjà, et aboutir une initiative que nous avons mis beaucoup, beaucoup d’énergie et de force de conviction à faire émerger, cette nouvelle émission de télévision Sensations

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C’est, en quelque sorte, adaptée à la télévision la formule Music Factory que j’avais lancée avec Fayçal Karoui en 2013.

Bonheur de lire les excellentes critiques parues sur le coffret des oeuvres concertantes de Lalo qui résulte d’une initiative lancée dès 2009 avec la Chapelle Musicale Reine Elizabeth et qui nous avait déjà valu l’intégrale des concertos pour violon de Vieuxtemps, puis les oeuvres pour violon et violoncelle de Saint-Saëns.

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Bonheur de voir se poursuivre l’exploration du répertoire concertant d’Eugène Ysaye, encore très largement méconnu, grâce au projet initié avec l’association Musique en Wallonie

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Nouveauté avec les deux violons solo de l’Orchestre philharmonique de Radio France, les excellents Svetlin Roussev et Amaury Coeytaux :

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Voici un an je quittais la direction de la Musique de Radio France. Non sans avoir lancé plusieurs chantiers ni essayé et parfois réussi à résoudre des difficultés inhérentes à toute structure lourde et complexe.

C’est ainsi qu’un magnifique projet de concerts et d’enregistrements fin 2014 autour de Peter Eötvös (https://fr.wikipedia.org/wiki/Péter_Eötvös), avait  failli capoter, parce que la mise en place des répétitions et des concerts dans les deux toutes nouvelles salles de concert de la Maison de la radio (Studio 104 et Auditorium) s’avérait très compliquée du fait des effectifs requis. Il n’y avait pas de maison de disques partenaire à l’horizon.  A force de conviction, de persévérance, et de beaucoup de bonne volonté de la part de toutes les personnes impliquées, on a pu organiser les répétitions, les concerts, puis la collaboration entre Radio France et le label Alpha, membre du groupe Outhere (le même éditeur que le coffret Lalo des Liégeois !). Le disque vient de sortir, où ma préférence va, je l’avoue, à la prestation pyrotechnique de Martin Grubinger !

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Années 20

Je retrouve les Mémoires non publiés de Robert Soetens et ce billet, comme pour prolonger le souvenir d’un concert mémorable jeudi dernier « (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/10/02/linconnu-de-varengeville/)

Retour dans le Paris des années 20 :

« Quant à Milhaud, que je retrouvais au Boeuf sur le Toit, il me fit connaître Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Poulenc, Wiener et Doucet, les incomparables duettistes, dont les pianos – des « crapauds » – vu l’exiguïté du bar, se chevauchaient l’un l’autre; la technique volubile de Doucet venait envelopper de ses arabesques le jeu thématique, syncopé, volontairement accusé de Wiener.Unknown

Honegger avait déjà publié ses deux excellentes sonates pour violon et piano, dont je m’empressai d’être l’interprète, Germaine Tailleferre allait dédier à Jacques Thibaud sa charmante et féminine Sonate, qu’ils créèrent ensemble…….

…La Salle Pleyel de cette époque, encore très recherchée, était toujours celle de la rue Rochechouart, où joua Chopin, on l’appelait Les Salons Pleyel, Ysaye et Pugno y donnaient régulièrement leurs séances de sonates, de même que Capet avec son quatuor.

Je choisis ce temple sacré de la musique pour y donner deux récitals à quelques jours d’intervalle. Au programme du premier la 3e partita de Bach intégralement tout comme Enesco qui fut le premier à programmer en concert une Suite de Bach entière, ma deuxième audace fut de donner à Paris en première audition le 23 janvier 1925 dans la version violon avec piano de la rhapsodie Tzigane de Ravel qui venait d’être publiée…

… L’accoutumance à l’écriture violonistique d’Ysaye, de Bartok, Prokofiev et autres contemporains a fait monter le niveau technique considérablement…

Clin d’oeil à Tedi Papavrami, qui vient d’être récompensé d’un Diapason d’Or 2014 pour son enregistrement des six sonates d’Ysaye pour violon seul

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Testamentaire

Suite des Mémoires non publiés de Robert Soëtens (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/09/02/la-sonate-oubliee)

Le violoniste, mort centenaire en 1997, évoque, après Fauré, Milhaud, l’unique sonate pour violon et piano de Debussy :

La Sonate de Debussy terminée en 1916 et publiée en 1917 peut être considérée en dépit de sa brièveté – ou à cause d’elle – comme un message de la musique, non seulement parce qu’elle est le message ultime, au faîte d’une vie, mais parce que, se sachant condamné à brève échéance, Debussy nous livre la vision intérieure de son oeuvre du passé, qu’il va laisser derrière lui, et son regard angoissé tourné vers les mystères de l’infini, au-devant duquel il sait qu’il s’avance irrémédiablement. Tout cela passe dans ces quinze minutes d’essence de musique, synthèse du langage et de l’esprit debussystes, où l’ascétisme d’idées brèves et multiples laisse s’envoler un monde sonore fugitif et frémissant de poésie, dans une perfection de forme restant attachée à la tradition cyclique. De cette oeuvre suprême, Vladimir Jankélévitch écrivit : « qu’elle brûle d’un feu intérieur qui l’embrase. À travers ces courtes pages insipirées, haletantes, incandescentes et si impérieusement géniales, ne devine-t-on pas l’ange de la mort qui bouscule les notes et précipite les traits dans une sorte de hâte fébrile et passionnée ? Car le temps presse… Ce ton capricieux et fantasque, cette aérienne légèreté, cachent sans doute une profonde inquiétude, quelque chose d’amer et de fiévreusement instable, qui n’est pas sans rapport avec l’angoisse (1) »

Le grand Christian Ferras joue Debussy :

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(1) Vladimir Jankélévitch : Debussy et le mystère de l’instant.

La sonate oubliée

Robert Soëtens noue, à 14 ans, une amitié indéfectible avec son aîné de 5 ans, Darius Milhaud (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/30/une-amitie-particuliere/), comme il le raconte dans ses Mémoires non publiés :

« Je dois à son amitié mon ouverture d’esprit à la connaissance d’un monde nouveau. Francis Jammes, André Gide, Paul Claudel, Jean Cocteau furent ses premiers inspirateurs; Eschyle (Les Choéphores) nous valut une partition avec choeur parlant, dont je ressens encore le bouleversement de la première audition.

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Milhaud me proposa un jour d’essayer de jouer son Premier Quatuor, nous deux aux violons, Félix Delgrange au violoncelle et à l’alto Robert SIohan que je connaissais déjà du Conservatoire, où nous avions pour coéquipiers… Marcelle Meyer alors resplendissante dans l’épanouissement de ses 16 ans, qui devait s’illustrer plus tard comme interprète du Groupe des Six et de Ravel.

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L’essayage du Premier Quatuor de Milhaud nous amena à le travailler et à l’exécuter en public pour la première auudition dans les Salons Pleyel à l’un des concerts de la nouvelle Société Musicale Indépendante le 10 décembre 1913.

Aussitôt apr!s l’exécution, Jacques Durand, directeur des Editions Musicales, apparut au foyer des artistes, félicita Milhaud, à qui il demanda de passer le lendemain place de la Madeleine en vue d’établir un accord pour publier le quatuor.

Quand je revis Darius, je le questionnai sur les suites de l’entretien : « Il me l’a acheté 50 francs » me dit-il ! Un succès immédiat. Vers cette époque il conçut sa 2e Sonate pour violon et piano. Je le vois encore arrivant au Conservatoire, brandissant un livre au-dessus de sa tête – c’était Les Nourritures terrestres – Ainsi cette Sonate dut imprégnée d’ambiance pastorale méditerranéenne, pétillante de vie et de jeunesse, à l’image de l’oeuvre littéraire dont elle fut inspirée, justifiant la dédicace, et de plus marquée d’une allusion musicale où se reconnaît l’esprit malicieux de Milhaud : au moment où Gide écrivait qu’i travaillait son piano plusieurs heures par jour, et notamment la Barcarolle de Chopin « qu’il aimait tellement », Milhaud me dit :  » Je ne sais pas ce qu’il pensera de ma Sonate, en tout cas, il s’y retrouvera avec la Barcarolle« . Et pour la fin du second mouvement, Vif, il reprend le thème du début au ralenti, l’accompagnant à la main gauche de la partie de piano par le rythme balançant de la Barcarolle de Chopin, et ce avec insistance durant quatorze mesures. Nous n’avons jamais su si Gide s’en était aperçu , amusé ou offensé, car il ne répondit jamais à l’envoi de la Sonate – tout comme Goethe recevant la musique de Beethoven sur ses poèmes n’en accusa jamais réception – Il est vrai que pour sa suite Alissa que Milhaud avait extraite de sa Porte étroite, Gide n’avait guère exprimé d’autre remerciement que celui « de m’avoir fait sentir si belle ma prose« 

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Il venait d’avoir 18 ans

On a appris hier la mort d’une grande voix : http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/08/02/mort-de-jacques-merlet-producteur-a-france-musique_4466188_3382.html

J’ai dit sur Facebook l’admiration que j’avais pour Jacques Merlet et quelques souvenirs qui me lient à lui pour toujours…

À la veille des cérémonies de commémoration des premiers combats – à Liège – de la Grande Guerre, en présence de 17 chefs d’Etat à l’invitation du Roi Philippe, je poursuis ma lecture des Mémoires (intitulés, mais jamais publiés, Un tour du monde en 80 ans) de Robert Soëtens (lire : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/02/une-lettre/ ) et je trouve ce récit complètement d’actualité :

« -Vous quittez le Conservatoire National Supérieur rue de Madrid le 1er juillet 1915, avec un Premier prix de Violon, couvert de gloire, et le lendemain matin vous entrez au donjon de Vincennes, engagé volontaire, dans l’anonymat militaire. Vous aviez 18 ans…

Robert Soëtens : moins 19 jours ! Le lendemain de ce concours, le 2 juillet, je suis entré au Fort de Vincennes, dépendance du Château. J’avais en effet contracté un engagement volontaire pour la durée de la guerre, trois années qui me propulsèrent totalement hors de la sphère Musique où toute mon enfance et mon adolescence s’étaient accomplies, et me contraignirent à abandonner violon et archet pour l’inconnu, sinon pour l’idée qui courait dans l’esprit de la jeunesse à cette époque, de reconquérir l’Alsace et la Lorraine.

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À ce tournant, j’évoquerai la haute qualité de l’enseignement que j’avais eu le privilège de recevoir, sous la direction de Gabriel Fauré, au Conservatoire avec des maîtres tels que Vincent d’Indy, professeur et directeur de l’orchestre des élèves, dont il m’avait nommé le 1er violon solo, Camille Chevillard, professeur de ma classe de musique de chambre (et chef des Concerts  Lamoureux) et pour le violon, Berthelier, disciple du grand Massart. En janvier 1915, à la réouverture du Conservatoire – alors que l’on s’installait dans la guerre – Berthelier avait pris sa retraite; on demanda à Lucien Capet, déjà professeur de musique de chambre et célèbre quartettiste, d’assurer l’intérim de ma classe de violon, et c’est ainsi que je devins le disciple de cet illustre pédagogue et technicien de l’archet, tout en restant fondamentalement attaché à Ysaye, dont l’image fabuleuse de violoniste et d’interprète m’imprégna en naissant, mon père ayant été l’un de ses premiers élèves dès sa nomination au Conservatoire de Bruxelles. Moi-même, je fus son élève, à l’âge de 11 ans, après lui avoir joué le concerto de Mendelssohn à Godinne-sur-Meuse, où Ysaye prenait ses vacances estivales dans la villa « La Chanterelle » située sur les bords de la Meuse; chaque maison du village recevait un violoniste en pension. Fenêtres ouvertes, tous les concertos du répertoire s’en échappaient en même temps à longueur de journée, comme des chants d’oiseaux multiples du même bosquet. Durant deux mois Godinne et ses 150 habitants devenait le centre mondial du violon, que visitaient aussi d’autres célébrités, voire des pianistes et des compositeurs. J’y fus le benjamin dans l’été 1908. Et imprégné par cette ambiance, j’étais entré au Conservatoire de Paris en octobre 1910, passant de l’élite où j’avais été admis au rang d’étudiant conformément aux conseils d’Ysaye lui-même qui avait félicité mon père en lui disant : « Cet enfant n’a pas un défaut; il est le reflet de  mon école, mais n’en faites pas un enfant prodige, qu’il suive son éducation progressivement et normalement ».

À suivre : les années d’avant guerre à Paris.