Le même Harnoncourt quelque vingt ou trente ans plus tôt avec un orchestre professionnel – l’Orchestre de chambre d’Europe – est tout aussi passionnant et pédagogue dans son approche de la symphonie beethovénienne.
Le tout dernier enregistrement d’Harnoncourt et son intégrale Beethoven avec l’orchestre de chambre d’Europe (Warner)
On a beaucoup évoqué Georges Prêtre, disparu en ce début d’année. La Radio suisse romande vient de publier une précieuse archive du chef français répétant Debussy avec l’Orchestre de la Suisse romande en 1972.
Autre disparu de 2016, Pierre Boulez, sur qui les témoignages ne manquent pas. Je suis tombé par hasard sur une masterclass donnée par le chef/compositeur en 2009 aux élèves de la classe de direction du Conservatoire de Paris.
La bienveillance naturelle de Boulez envers les jeunes musiciens n’exclut pas le franc-parler, voire une pointe d’agacement. Cette vidéo démontre aussi une évidence : certains sont faits pour être chefs, même maladroits ou hésitants, d’autres non. Amusant de voir parmi ces étudiants, Alexandre Bloch, qui vient de prendre les rênes de l’Orchestre National de Lille.
L’art irremplaçable du (grand) chef n’est jamais mieux mis en valeur que dans le travail d’une pièce particulièrement difficile, comme le sont les redoutables Pièces op.6de Berg.
Simon Rattledéçoit parfois au concert, jamais en répétition. C’est ce que disent les musiciens qui ont travaillé avec lui, à Birmingham, à Berlin. C’est éloquent ici avec tous ces jeunes musiciens berlinois…
Pour ceux qui, comme moi, ont manqué la diffusion en direct le 1er janvier, on trouve sur Youtube l’intégralité du concert de Nouvel an dirigé par Gustavo Dudamel.
Une bonne manière de refermer la discussion sur les mérites comparés des chefs invités à cette célébration annuelle, comme le défunt Georges Prêtre.
J’assistais hier soir à un autre concert très viennois… à Montpellier. L’Orchestre national de Montpellier donnait, sous la direction de son chef Michael Schønwandt, un copieux programme composé de Schelomod’Ernest Bloch (sous l’archet éloquent de Cyrille Tricoire) et la Cinquième symphonie de Mahler. Je n’avais pas été aussi passionné de bout en bout par une interprétation depuis la version qu’en avait donnée Andris Nelsonsà la Philharmonie de Paris en novembre 2015. Michael Schønwandt privilégie la modernité de l’écriture de Mahler, ne surjoue pas, comme Bernstein, les langueurs viennoises, et démontre surtout la formidable qualité d’ensemble de la phalange qu’il dirige depuis septembre 2015 et à laquelle il a redonné confiance et ambition. Mention spéciale pour le nouveau cor solo Sylvain Carboni, 28 ans, impérial dans le périlleux 3ème mouvement.
Et pour finir en beauté cette séquence viennoise, ce coffret commandé pendant mon séjour suédois et trouvé dans ma boîte aux lettres, qui a toutes les chances de passer inaperçu dans le flot des nouveautés. Une intégrale de plus des concertos de Beethoven, un petit label allemand, un pianiste/chef peu connu en France, mais authentique Viennois, Stefan Vladar. Un artiste qui avait fait le bonheur de plusieurs soirées liégeoises – Festival Mozart de janvier 2006, Festival Brahms en mai 2008, les deux fois sous la baguette de Louis Langrée. En tout cas, ce coffret a conquis l’un des critiques les plus exigeants du magazine Gramophone(« an exceptional set »). La très bonne affaire de ce début d’année !
Les abonnés aux éphémérides auront appris que, ce 4 décembre, on commémore les quarante ans de la disparition de Benjamin Britten(1913-1976), le plus célèbre… ou le moins inconnu faut-il plutôt dire, des compositeurs britanniques du siècle passé.
Je n’ai jamais compris le désintérêt, quand ce n’est pas mépris ou condescendance, de la part des Français, voire des Européens du continent, à l’égard des compositeurs britanniques, à quelques exceptions près – et encore d’Elgar, Britten, plus rarement Vaughan-Williams ou Waltonne programme-t-on qu’un nombre très restreint d’oeuvres lorsque, par miracle, ils sont à l’affiche d’un concert !
Alors, qui voudrait s’intéresser à deux amis, aussi talentueux qu’inconnus, sauf des seuls amateurs un peu curieux (comme Jean-Charles Hoffelé qui les honore régulièrement dans sa rubrique L’illustre inconnu qu’on a failli oublier dans Diapason) : Granville Bantock(1868-1946) et Havergal Brian(1876-1972) ?
Certes ce sont des musiques qui n’épousent pas les combats doctrinaux qui ont secoué le XXème siècle musical, elles ne tracent aucune voie nouvelle, elles ne renient pas l’influence de Wagner ou Elgar, et pourtant elles ne laissent découvrir, écouter avec plaisir, et même de l’intérêt : une veine mélodique évidente, largement inspirée du fonds populaire, une orchestration brillante, luxuriante même, des longueurs adaptées aux longues siestes dominicales…
Sans doute la prolixité d’Havergal Brian a-t-elle découragé chefs et programmateurs – qui sont, de toute façon, rarement aventureux – 32 symphonies ! Un peu comme Miaskovski ou Milhaud. Naxos semble d’être lancé dans ce qui ressemble à une intégrale
Sinon, on doit se fier à quelques disques isolés, en particulier un double album dû à l’infatigable Charles Mackerras.
Granville Bantock a été, me semble-t-il, mieux servi grâce au remarquable travail éditorial du label Hyperionet au talent de l’immense et regretté chef Vernon Handley
Croyez m’en, vous ne regretterez pas ce voyage en terres inconnues, dans d’aussi belles musiques.
Le chef néerlandais, qui avait dirigé la 9ème symphonie de Bruckner en février 2015, avait expressément souhaité un programme français, sachant que l’ensemble de cette saison 2016-2017 du National serait placée sous l’égide de la musique française : le Gloriade Poulenc et l’intégrale de Daphnis et Chloé, « symphonie chorégraphique pour orchestre et choeurs sans paroles » de Ravel.
L’oeuvre de Poulenc est étrange, ambigüe – comme l’était le compositeur « moine et voyou » et on avait plutôt l’impression hier soir d’un requiem que d’un gloria, la voix cristalline et d’une impeccable justesse de Patricia Petibon nous rapprochant du requiem de Fauré. Haitink a fait le choix de la gravité, de la grandeur même, et c’est un parti parfaitement assumé.
En deuxième partie, on était impatient d’entendre l’intégralité de la partition de Ravel, plutôt rare au concert (à cause des interventions chorales ?). On retrouve – mieux que dans le « live » qu’il a gravé à Chicago, voir ci-dessous – les qualités de celui qui fut le légendaire patron du Concertgebouw, respect du texte et des mélanges instrumentaux – si importants chez Ravel – contrôle des masses sonores, au risque d’une modération qui manque parfois de fantaisie. Mais la performance, pour un homme de cet âge, reste éblouissante, et, en l’applaudissant aussi longuement, le public, dans lequel étaient assis deux étoiles montantes de la direction, Lorenzo Viottiet Alexandre Bloch, avait peut-être ce pincement au coeur qui vous vient lorsque l’au-revoir prend la forme d’un adieu…
Je ne l’ai vu qu’une fois en concert, en 2008 à Berlin, mais depuis toujours son nom m’évoquait l’élégance, la classe, une allure toute britannique : Neville Marriner. Il est mort la nuit dernière à l’âge respectable de 92 ans…
On a un peu oublié aujourd’hui le pionnier qu’il fut, l’aventurier même, dans la redécouverte de tout un répertoire baroque et classique que des décennies d’emphase victorienne avaient enseveli : Vivaldi, Bach, Haendel, Haydn. Chef d’attaque des seconds violons du London Symphony dans les années 50, il fonde avec quelques amis ce qui deviendra une institution du paysage musical londonien, l’Academy of Saint Martin in the Fields (du nom de l’élégante église qui jouxte Trafalgar Square)
D’autres – Harnoncourt, Gardiner, Brüggen – iront plus loin, mais tout ce que Marriner et son Academy ont donné au disque (pour Argo puis Decca) dans les années 60 et 70, reste d’une étonnante actualité au regard des critères « historiquement informés ».
Le coffret publié pour les 90 ans de Marriner est un magnifique résumé de cette aventure musicale et musicologique (voir le détail ici : Neville Marriner : un héritage)
Neville Marriner ne s’est pas contenté d’aborder le répertoire baroque et classique, et de l’orchestre de chambre. Il est à la tête d’une discographie surabondante qui couvre quasiment tout le répertoire symphonique, avec des bonheurs divers. Il a beaucoup accompagné les plus grands solistes, une intégrale des concertos de Mozart avec Alfred Brendel (dans l’édition Philips du bicentenaire de Mozart en 1991), mais aussi quelques concertos – des versions de référence pour moi –avec le trop méconnu pianiste tchèque, disparu l’an dernier, Ivan Moravec
Dans un registre plus léger, Marriner est l’élégance incarnée dans ces pièces de musique « légère » que sont les ouvertures de Suppéou deSullivan.
Ce n’est pas un médiocre chef d’opéra, comme en témoignent plusieurs réussites au disque dans Rossini ou Mozart !
Et on pourrait ajouter une très belle série de symphonies de Haydn…
Souhaitons que les éditeurs successifs de Sir Neville (Decca/Philips, EMI/Warner, Hänssler) nous restituent, quand ils ne l’ont pas déjà fait, les grands moments d’une vie et d’une discographie célébrant l’aventure, la fantaisie, le style, l’élégance d’aussi vastes répertoires.
Deux vidéos émouvantes : le fondateur au pupitre et celui qui lui a aujourd’hui succédé à la tête de l’Academy of St Martin in the Fields, Murray Perahia
Je ne l’ai pas souligné hier (Les nouveaux modernes) mais Stéphane Denève est aussi un « moderne » dans son comportement à l’égard du public de ses concerts. Une modernité qui devrait être la règle. Pour échapper définitivement à un rituel compassé qui perpétue l’image – fausse – d’une musique classique réservée au mélomane averti, au connaisseur.
Le chef français, revenant saluer avec Jérome Pernoo et Guillaume Connesson sous des tonnerres d’applaudissements, s’adressa spontanément au public, comme il le fait toujours, pour faire partager son enthousiasme pour le compositeur, et sa collaboration avec l’Orchestre National, avant de bisser le dernier mouvement du concerto pour violoncelle de Connesson.
Ce même jeudi, je rencontrais un autre grand musicien qui partage avec son aîné la même curiosité pour le répertoire, la même envie de proposer des programmes originaux, la même capacité à dialoguer avec le public, à faire du concert un moment de bonheur et de convivialité : Julien Chauvin. Il a fait, malgré lui, la une de l’actualité avec une histoire à dormir debout qui a définitivement ridiculisé les apparatchiks du Comité olympique français. Lire Une forme olympique. Julien Chauvin et ses musiciens n’ont pas le droit de relever le nom d’un ensemble phare de la vie musicale parisienne du XVIIIème siècle – le Concert de la Loge Olympique -, né, on en conviendra, quelques années avant Pierre de Coubertin et la résurrection des Jeux Olympiques…
Bref, il reste aux mélomanes la possibilité – et on ne s’en privera pas – d’admirer et de soutenir Le Concert de la Loge bip-bip-bip. Par exemple avec ce magnifique nouveau disque.
Je n’ai toujours pas compris pourquoi Daniel Barenboimavait autorisé la parution de deux disques récents – des captations de concert – qui le montrent en fâcheuse posture et qui n’ajoutent rien à sa gloire (Le difficile art de la critique)…
Mais on peut tout pardonner à un artiste de son envergure, un musicien qui n’a jamais cessé, depuis ses années d’enfant prodige, de remettre son ouvrage sur le métier, de chercher, explorer, reprendre, approfondir. On en a encore eu un exceptionnel exemple ce jeudi soir à la Philharmonie de Paris.
La grande salle parisienne a programmé un début de saison en beauté : un cycle Mozart/Bruckner réparti en deux périodes, Daniel Barenboim à la manoeuvre comme pianiste et chef avec « sa » Staatskapelle de Berlin.
,Au programme de ce jeudi : le 26ème concerto pour piano de Mozart, et la 6ème symphonie de Bruckner (l’une de mes préférées).
Comment dire avec des mots, sans user d’hyperboles, l’intensité de ce qu’on a ressenti tout au long du concert ? Peut-être le mot osmose.
Dans Mozart, et cet avant-dernier concerto en particulier, Barenboim est la simplicité, la poésie incarnées. L’entente avec ses musiciens berlinois est fusionnelle, d’une évidence qui éclaire les mille aspects d’une partition qu’on croyait connaître par coeur. Exactement, plus fortement encore, ce que j’avais ressenti en 2005 à Vienne, lorsque, de son clavier Barenboim avait joué et dirigé les Wiener Philharmoniker dans le 22ème concerto. La musique comme on la rêve…
Warner vient de ressortir la première intégrale des concertos de Mozart gravée par le tout jeune Barenboim à Londres – cadeau d’anniversaire de ma mère pour mes 18 ans ! -. La seconde, réalisée avec les Berliner Philharmoniker, n’est pas moins passionnante. On veut imaginer que la série en cours avec la Staatskapelle Berlin sera elle aussi éditée. On l’attend !
Mais si je m’attendais évidemment au meilleur dans Mozart, j’espérais un choc, de l’inouï, dans cette 6ème symphonie de Bruckner, que j’aime tant (peut-être à cause des « faiblesses » que certains critiques y voient ?), surtout que je n’avais jamais entendu Barenboim diriger Bruckner en concert. Je connaissais depuis longtemps sa passion pour Bruckner et ses deux intégrales symphoniques réalisées à Chicago puis à Berlin.
Son nouveau cycle avec la Staatskapelle de Berlin est disponible en téléchargement
Alors jeudi soir ? J’ai été comblé bien au-delà de mes attentes. Là encore, l’entente entre le chef et ses musiciens est d’une telle qualité qu’à aucun moment l’attention de l’auditeur ne se relâche, qu’on est captivé de bout en bout par un discours qui réussit le tour de force de ne jamais perdre la trajectoire de l’oeuvre et d’éclairer mille détails, alliages, modulations, par un savant étagement des plans et des masses instrumentales. Fascinant !
Alors que, dès le lycée, j’avais pris le russe en seconde langue (mon attirance pour la Russie éternelle n’est donc pas récente !), puis entrepris à l’Université des études de langues, dont le russe, j’ai dû attendre vingt ans après l’obtention de mon diplôme de langues slaves, pour mettre le pied dans un pays que j’avais fini par connaître presque intimement, par la littérature, le théâtre, l’histoire, la politique, la musique évidemment.
C’était le 23 septembre 1995. Grâce à Claude Samuel, alors directeur de la musique de Radio France, donc mon « patron » -à l’époque le directeur de France Musique était sous l’autorité du directeur de la musique – qui était en cheville avec une organisation de voyages culturels, un séjour à Saint-Pétersbourg avait été organisé à l’intention d’auditeurs aisés de la chaîne. Clou du long week-end : le concert d’ouverture du prestigieux Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg, dans la grande salle de la Philharmonie face à l’hôtel Europe sur la Perspective Nevski.
Mais comme il fallait bien justifier le voyage auprès des instances administratives de Radio France, on s’était mis en tête de diffuser ce concert en direct sur France Musique !
Seul petit problème : trois ans après la disparition de l’Union Soviétique, les structures étatiques publiques avaient pour la plupart volé en éclat, et la radio-télévision d’Etat qui diffusait jusqu’alors tous les grands concerts moscovites ou pétersbourgeois, a fortiori l’ouverture de saison, n’était plus responsable de rien. On finit par apprendre que l’ex radio d’Etat semi-privatisée acceptait de diffuser ce concert aussi sur France Musique, moyennant signature d’un contrat. Bien avant l’été, les démarches avaient été entreprises, des négociations entamées entre Radio France et ladite radio, des propositions de contrats toutes plus farfelues les unes que les autres (je me rappelle l’une d’elles comportant un forfait de frais de…ménage à assumer par Radio France !). Mais au moment de partir pour Saint-Pétersbourg, rien n’était signé. Le dernier contrat proposé par les Russes comprenait un montant de droits de diffusion absolument exorbitant.
Je dis à Claude Samuel et aux services de Radio France à Paris qu’une fois sur place, je pourrais peut-être, avec mes connaissances de russe, débrouiller l’écheveau et tenter d’obtenir le précieux direct. Je parvins à me glisser dans les coulisses de la magnifique salle de la Philharmonie, et à trouver un interlocuteur capable de comprendre la situation. Nous avions un direct dans moins de 30 minutes, et toujours aucun contrat. Le dit interlocuteur, qui devait être haut placé dans la hiérarchie locale, expliqua au soliste, Viktor Tretiakov, et au chef Youri Temirkanov, qu’il était hors de question qu’ils commencent le concert, tant que le type devant lui (moi !) ne signait pas le contrat de plusieurs pages évidemment toutes rédigées en russe…
Le gracieux personnage m’intima, dans un anglais approximatif, de signer là et là et encore là, pensant que je n’avais rien compris de ses échanges avec le chef et le soliste.
Je pris mon temps pour lire son document, je biffai quantité de phrases, voire de paragraphes, sous son regard ébahi, et j’acceptai finalement que ladite radio russe facture à Radio France un montant de l’ordre de 5000 francs français pour cette transmission en direct. Je lui tendis le document avec un grand sourire et le remerciai – en russe- pour son amabilité ! Je ris encore de la tête qu’il fit…
À moins de dix minutes du début, je pus avertir France Musique que le direct aurait bien lieu (pas de téléphone portable à l’époque) et je revins dans la salle, trouvant à grand peine Claude Samuel confortablement installé sur sa chaise, et lui racontant la victoire obtenue de haute lutte. Pour seule réponse j’eus droit à une engueulade, parce que j’avais engagé Radio France sans mandat. J’avais sauvé le direct, mais bon… Evidemment la facture ne fut jamais présentée à Radio France et le contrat aussitôt oublié.
Je passai tout le concert debout à côté d’une colonne, la salle était archi-comble, des centaines de spectateurs qui n’avaient pu obtenir de billet se pressaient à l’extérieur contre les portes de la salle, que j’ai vues pas loin de céder sous la pression…
Concert inoui, inoubliable, fabuleux.
Le violoniste Viktor Tretiakov, étrangement peu connu en Occident, alors qu’il était du niveau d’un David Oistrakh, d’un Boris Belkin ou d’un Gidon Kremer – ses deux contemporains – donna un concerto de Sibelius exceptionnel. Il devait être dans un grand soir, lui qu’on disait irrégulier (en fonction de son alcoolémie !).
En deuxième partie, je crois n’avoir jamais entendu avant et depuis ce concert une aussi prodigieuse Cinquième symphonie de Chostakovitch, créée dans cette même salle le 21 septembre 1937 par le même orchestre dirigé par Evgueni Mravinski. Cette phalange unique au monde déjà entendue souvent à la radio, en concert au Victoria Hall (sous la direction de Mariss Jansons) sous la baguette de son chef titulaire depuis 1988, le grand (et lui aussi irrégulier) Youri Temirkanov, chantait dans son arbre généalogique de toute l’ampleur et le soyeux de ses cordes, de toute la richesse de son harmonie aux couleurs si caractéristiques.
J’ai failli devenir organiste. Ayant grandi à Poitiers, j’avais pour copain de classe un des enfants de Jean-Albert Villard, l’organiste titulaire des grandes orgues Clicquot de la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers
Mais je n’ai jamais franchi le pas, j’avais déjà assez à faire avec mes leçons de piano, de solfège, et même de violon (trois ans non concluants !) au Conservatoire, j’ai résisté aux amicales pressions de Jean-Albert Villard, qui était par ailleurs un formidable conteur, un pédagogue historien passionné, peut-être pas le plus grand des organistes ! Mais il invitait chaque saison les meilleurs de ses collègues à la tribune de la Cathédrale. Je me rappelle très bien un récital de Xavier Darasse et ma découverte de l’orgue de Liszt, et tout autant une soirée mortelle, soporifique avec… Marie-Claire Alain, qui était alors présentée comme l’Organiste incontournable…
(Un magnifique CD jadis réédité par Erato, aujourd’hui introuvable !)
Un souvenir plus confus de Pierre Cochereau. Je ne sais plus si c’est après ou avant de l’avoir entendu que j’ai acheté un disque de « tubes », ou parce que j’avais repéré dans une cérémonie ou une autre la fameuse Toccata de la 5ème symphonie pour orgue de Widor.
(Ici la magnifique version d’Olivier Latry, successeur de Pierre Cochereau aux grandes orgues de Notre-Dame de Paris).
De là sans doute mon intérêt, ma passion même pour ce que l’on a coutume d’appeler l’orgue symphonique.
J’aurai en tout et pour tout deux occasions de jouer de l’orgue et de jouir de ce sentiment incroyable de puissance qui s’empare de celui qui, d’une simple pression sur quelques touches du clavier peut déclencher un ouragan sonore.
Pendant un été où j’étais moniteur d’une colonie de vacances musicale à Aire sur l’Adour, je profitais de mes rares moments de liberté pour monter à la tribune de l’orgue de l’église locale et improviser ce qui me passait par la tête, et qui ne devait pas être d’un grand intérêt. Mais je m’amusais bien, jusqu’au jour où j’entendis des applaudissements. Une bonne dizaine de touristes avait suivi mes élucubrations et en redemandait. Rouge de honte, je me tapis dans un recoin de la tribune, attendant que l’église soit de nouveau déserte, et sortis en jurant qu’on ne m’y prendrait plus.
Pourtant il y eut une autre prestation, la seconde et dernière. Dans l’abbatiale de Saint-Michel-de-Frigolet cette fois, lors d’une « université » politique d’été, en août 1976. Je ne me rappelle plus qui eut l’idée saugrenue de me faire jouer de l’orgue devant un parterre de ministres et sommités politiques nationales. Je tentai d’ânonner la toccata et fugue en ré mineur de Bach, puis, n’écoutant que mon inconscience, la toccata de la 5ème symphonie de Widor. J’avais beau avoir prévenu de mon amateurisme, il se trouva quelques jeunes gens bien mis, chefs ou membres de cabinets ministériels, pour me féliciter chaleureusement et bruyamment (devant leurs ministres évidemment) pour ma performance exceptionnelle. Ce jour-là je compris définitivement que le ridicule n’avait jamais tué aucun courtisan. Et que je n’embrasserais jamais le métier d’organiste…
Salut respectueux à l’un des grands organistes français, André Isoir, récemment disparu.
Voilà un nom, Witold Rowicki, qui, en dehors d’un petit cercle de mélomanes, ne doit plus rien dire à personne. Ce fut pourtant l’un des grands chefs d’orchestre du XXème siècle, qui consacra certes l’essentiel de sa carrière à la Pologne et qui, faute de rechercher la gloire internationale, connut, comme tant de ses confrères, l’injuste oubli de la postérité.
Heureusement sa discographie a bénéficié de rééditions, certes non exhaustives, et parfois limitées au seul marché polonais.
Un peu à l’instar de ses contemporains Igor Markevitch ou Evgueni Mravinski, Rowicki se refuse aux épanchements, préférant la précision et la fougue dans sa vision des romantiques ou des compositeurs de son temps. C’est particulièrement manifeste dans de flamboyantes intégrales des symphonies de Brahms et Dvořák.
Encore plus évident dans une 5ème symphonie de Chostakovitch republiée en catimini dans la collection bon marché de Deutsche Grammophon :
Et bien entendu dans les enregistrements légendaires de Sviatoslav Richter du concerto de Schumann et du 5ème concerto de Prokofiev gravés à Varsovie à la toute fin des années 50
Les collectionneurs connaissent l’intégrale des concertos de Mozart due à Ingrid Haebler, partiellement rééditée en CD, que se partageaient quatre chefs, Eduard Melkus, Alceo Galliera, Colin Davis et… Witold Rowicki
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Sur les sites de téléchargement, on trouve encore d’autres témoignages de l’art de Rowicki, notamment sur ses contemporains polonais (Lutoslawski en particulier).