Le deuxième concerto

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski, Alexandre Kantorows’est d’emblée distingué en choisissant le Deuxième concerto de Tchaikovski au lieu du célébrissime Premier,

Bien lui en a pris ! Cet opus 44 n’est ni moins long, ni moins exigeant techniquement que l’opus 23, il en partage même beaucoup d’aspects : un premier mouvement qui est un monde en soi, qui dure plus de la moitié de l’oeuvre, une virtuosité spectaculaire. Et en introduction de son mouvement central – à l’instar du 2ème concerto de Brahms, son exact contemporain – un long dialogue entre violon et violoncelle solos avant que n’entre le piano, comme sur la pointe des pieds..

Tchaikovski , pas rancunier, dédie ce deuxième concerto à Nikolai Rubinstein (1830-1881) qui avait pourtant refusé la dédicace du Premier, jugeant celui-ci injouable et si mauvais qu’il en avait la nausée (sic)! Le dédicataire meurt brutalement, la partition à peine achevée. Après une première new-yorkaise le 12 novembre 1881, le Deuxième concerto est créé à Moscou en mai 1882 par Serge Tanéiev au piano et le frère de Nikolai, Anton Rubinstein à la baguette. Il est plusieurs fois remanié par le compositeur lui-même et surtout par l’un de ses élèves, Alexandre Ziloti (1863-1945) dont la version est la plus fréquemment jouée aujourd’hui.

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Longtemps ce deuxième concerto est resté l’apanage de quelques originaux, certes pas des moindres (voir ci-dessous), il a aujourd’hui les faveurs de la nouvelle génération de pianistes, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Yuja Wang… et bien sûr Alexandre Kantorow, magnifiquement soutenu par Vassily Petrenko

Mikhail Pletnev est sans doute le pianiste russe le plus admirable dans cette oeuvre (comme dans tant d’autres évidemment !).

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Ce n’est pas avec Pletnev que j’ai découvert l’oeuvre mais avec une pianiste argentine, Sylvia Kersenbaumqui a connu une célébrité plutôt éphémère en France, lorsqu’au début des années 70, elle grava quelques disques pour EMI, dont ce Deuxième concerto avec l’Orchestre National de l’ORTF et Jean Martinon. Une version qui m’est toujours chère, puisque ce fut ma première, et qui a été heureusement rééditée dans le beau coffret hommage au chef français.

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A peu près en même temps parut un coffret qui fit sensation, les trois concertos de Tchaikovski avec un Emile Guilels au sommet de sa carrière, accompagné par Lorin Maazel et le New Philharmonia.

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A la réécoute, je suis moins enthousiaste face à cette version un peu trop carrée, prévisible, à laquelle il manque l’étincelle, la folie, qui rendaient nombre de « live » de Guilels proprement irrésistibles.

Boris Berezovsky est époustouflant, notamment dans le finale, mais l’hyper-virtuosité dont il fait preuve ôte à ce mouvement son caractère de danse populaire endiablée et le rend injouable pour les pauvres musiciens d’orchestre qui s’essoufflent littéralement à essayer de le suivre.

817+GYrEzpL._SL1500_Denis Matsuev succombe un peu au même travers…

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Enfin, last but not least, un artiste que j’admire infiniment (et à qui je n’ai, étrangement, jamais encore consacré le moindre article de ce blog… il faudra corriger cela !), un personnage, une personnalité unique, que j’ai eu la chance d’entendre en récital il y a une trentaine d’années dans le cadre de Piano aux Jacobins à Toulouse : Shura Cherkassky (1909-1995). Préparant cet article, j’ai trouvé cette prodigieuse vidéo, qui réunit deux géants à la fin de leur carrière, Cherkassky et Svetlanov, captés au Japon en 1990. Il y a des notes à côté chez le pianiste, mais quelle classe, quel art de faire sonner son instrument, et surtout quelle manière inimitable de faire chanter le pays natal, ce foisonnement de thèmes et mélodies populaires russes et ukrainiennes qui ont toujours nourri et inspiré Tchaikovski. L’essence du romantisme en quelque sorte…

Je connais au moins deux enregistrements studio du pianiste russe, le second réalisé à Cincinnati (en stéréo) avec un grand chef, Walter Süsskindaujourd’hui bien oublié (un autre article à prévoir !) :

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Quelque chose de Menuhin

Menuhin, comme Callas, Karajan, Rubinstein, c’est une marque universelle. Tout le monde – surtout les plus éloignés de la musique classique – connaît le nom et l’associe au violon. Vivant, c’était déjà une légende, une référence, un personnage éminent.

Son centenaire – Yehudi Menuhin est né le 22 avril 1916 à New York, mort le 12 mars 1999 à Berlin – est déjà célébré par son éditeur historique, qui avait déjà bien exploité le filon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Yehudi_Menuhin).

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Je viens de passer quelques jours là où le grand violoniste fit un premier concert, en 1957, avec Benjamin Britten, Peter Pears et Maurice Gendron (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/03/20/vus-ou-pas-a-la-tele/). L’été prochain, ce sera la 60ème édition de ce qui est devenu un incontournable rendez-vous estival (http://www.gstaadmenuhinfestival.ch/site/fr/).

C’est dans la belle église de Saanen (chef-lieu de la commune dont Gstaad fait partie) que très longtemps les concerts du festival se sont déroulés.

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C’est dans le centre de Saanen qu’on trouve aussi cet étrange buste de Menuhin. Le sculpteur a manifesté travaillé sur une image inversée du violoniste…et le résultat n’est pas très flatteur.

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Des élus et associations locales ont voulu rendre hommage au grand homme, qui s’était fait une réputation et une image de sage, en proposant un parcours philosophique  sur les six kilomètres qui relient l’église de Saanen et la chapelle du centre de Gstaad.

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Initiative sympathique qui ne m’a pas convaincu de la profondeur de la pensée menuhinienne… Ou alors à considérer que tout étant dans tout et inversement, nous sommes tous des philosophes sans le savoir…

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De Menuhin, on a envie de retenir autre chose, notamment toutes ses initiatives pédagogiques. Ils sont nombreux aujourd’hui dans le monde musical à avoir grandi humainement et artistiquement grâce à Yehudi Menuhin.

Quant au violoniste, chef d’orchestre, on a des souvenirs mitigés, qui nous rendent parfois nostalgiques d’une époque où l’on pouvait reconnaître immédiatement le son, l’archet d’un violoniste. Menuhin, c’était l’irrégularité, une technique souvent défaillante (Michel Schwalbé, le légendaire Konzertmeister de Berlin sous Karajan, m’avait jadis expliqué les problèmes dont souffrait son confrère), et de cette faiblesse il tirait, parfois, des moments de grâce absolue.

Je me rappelle le festival de Lucerne en 1974, j’avais eu la chance d’y travailler – bénévolement – comme ouvreur et donc d’assister à tous les concerts (et même à certaines répétitions). Menuhin était programmé dans les concertos de Bach avec un orchestre de chambre (les Festival strings ?), ce fut un festival de dérapages incontrôlés, de crispations pénibles. Déception…d’autant plus vive que j’avais encore le souvenir lumineux d’une séance de sonates dans la grande salle des pas perdus du Palais de Justice de Poitiers deux ans auparavant, avec la partenaire de toujours, sa soeur Hephzibah. Le lendemain, au moment de prendre mon service, je lis une annonce sur les portes du Kunsthaus : Zvi Zeitlin qui devait jouer le concerto pour violon de Schoenberg n’ayant pas pu rejoindre Lucerne, il était remplacé par… Yehudi Menuhin et le concerto de Beethoven ! Ce soir-là, j’entendis l’immense, le légendaire violoniste, un mouvement lent d’une beauté intemporelle.

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Je ne revis Menuhin que bien des années plus tard, lorsqu’ayant remisé son archet, il entreprit de développer sa carrière de chef, avec des bonheurs inégaux. Mais il suppléait une technique de direction approximative par un tel rayonnement, une telle générosité, qu’il réussissait de petits miracles (avec le Sinfonia Varsovia notamment). Les auditeurs de France Musique et les spectateurs du Festival de Radio France et Montpellier de l’été 1996 s’en souviennent :

http://sites.ina.fr/festivalradiofrancemontpellier/tempo/!/media/CAB96042243

René Koering, pour les 80 ans du violoniste, l’avait invité à diriger les neuf symphonies de Beethoven à l’Opéra Berlioz…

Fraternité

Christian Merlin dans Le Figaro d’hier évoquait une Folle journée qui dure dix-sept jours. Bien vu ! Ce soir s’achève un marathon de 220 concerts et manifestations entamé le 9 juillet à Mende et on a bien l’impression que ce trentième anniversaire du festival* a été fêté partout et par tous. Il se conclut par la plus forte des proclamations : Alle Menschen werden Brüder. 

J’ai relu le texte original du poème de Schiller An die Freude (dont Beethoven n’a utilisé qu’une partie pour le dernier mouvement de sa IXème Symphonie) : Bettler werden Fürstenbrüder (Les mendiants deviendront frères des princes). Révolutionnaire non ? L’idéal des Lumières exalté dans cette vaste Ode à la fraternité de 1785.

Instantanés de ces derniers jours :

IMG_0115(Helium Brass à Perpignan le 12 juillet)IMG_0150(Les breakdancers de Star Cross’d Lovers de David Chalmin le 14 juillet)IMG_0187(The Amazing Keystone Big Band le 17 juillet au Domaine d’O)IMG_0215(Avec Paul Daniel le 20 juillet)IMG_0221 (Lucilla Galeazzi chante Naples le 22 juillet)IMG_0224(Le Trio Karénine le 22 juillet à Aigues-Mortes, et dès le dernier accord du trio op.63 de Schumann un rideau de pluie)IMG_0228 IMG_0236(François-Frédéric Guy impérial dans Beethoven le 23 juillet)IMG_0246(Résurrection de La Jacquerie de Lalo et Coquard avec une troupe de choc : Michel Tranchant chef de choeur, Nora Gubisch, Véronique Gens, Patrick Davin, Charles Castronovo, Boris PInkhasovitch, Jean-Sébastien Bou, Patrick Bolleire et Enguerrand de Hys le 24 juillet)

*Festival de Radio France et Montpellier Languedoc Roussillon