Accords d’Evian

J’ai vécu de 1981 à 1999 à Thonon-les-Bains, à 10 km d’Evian, où se tient actuellement le G7. Une précision d’emblée : la notoriété d’Evian, ne serait-ce que par son eau minérale, est sans commune mesure avec celle de Thonon, mais les visiteurs sont toujours surpris de la différence de population, près de 38.000 habitants pour Thonon, sous-préfecture de Haute-Savoie, et seulement 9200 pour Evian.

Politique

Entre 1981 et 1986, j’ai été l’assistant parlementaire du député de la circonscription, et très actif politiquement dans une région que je découvrais. En 1982, un jeune conseiller municipal ambitieux demande et obtient le soutien du député pour se faire élire conseiller général du canton, Marc Francina est élu, il deviendra plus tard député à son tour et maire d’Evian. En 1983, ce sont les élections municipales, le maire d’Evian d’alors, Henri Buet, paraît indéboulonnable. Dans les rangs de la section locale du CDS plusieurs jeunes talents nous ont rejoints, dont le chef d’entreprise Philippe Maire (de trois ans mon aîné, mais né comme moi un 26 décembre!) que rien ni personne n’arrête dans son ambition de conquérir la mairie d’Evian : il échouera à 16 voix près.

Rencontres Musicales

Dès le printemps 1982 je fréquente Evian et son festival de musique, les Rencontres musicales d’Evian, et ses divers avatars. Jusqu’à la construction de la Grange au Lac, les concerts ont lieu dans la salle du Casino au centre ville. Robert Lassalle,, le directeur, et le chef d’orchestre Serge Zehnacker, invitent généreusement. « Mon » député qui n’a aucun intérêt pour la musique me confie ses invitations, ce qui me vaut l’insigne privilège, mais surtout un grand moment de gêne, d’être cité par le journaliste Antoine Livio sur une liste de personnalités au premier rang desquelles figure la reine Marie-José d’Italie.

Durant ces premières années, j’entends pour la première fois les tout jeunes Paul Meyer, Marc Coppey, et beaucoup de jeunes orchestres étrangers.

Paul Meyer, 17 ans à l’époque, jouait la Rhapsodie pour clarinette de Debussy avec orchestre. Il sera l’un des premiers solistes que je ferai inviter à l’Orchestre de la Suisse romande quelques années après (il en résultera un très beau disque des concertos de Weber)

Marc Coppey, lui, tout fluet, encore auréolé de son prix au concours Bach de Leipzig, rejoint sur scène Maria-Joao Pires et Viktoria Mullova pour un trio de Beethoven (l’opus 1 n°1). Marc sera ensuite un fidèle compagnon d’aventures musicales à Liège puis Montpellier. En témoigne cet extrait du trio L’Archiduc capté à la Salle Philharmonique de Liège avec Tedi Papavrami au violon et Nelson Goerner au piano.

Et puis il y aura la période Rostropovitch – exit Zehnacker et son équipe, pas assez brillant pour le maître des lieux, Antoine Riboud, patron de Danone… et des eaux d’Evian. Beaucoup de concerts, de réussites diverses, et surtout beaucoup de mondanités, là même où se déroule actuellement le G 7, dans ce magnifique palace qui surplombe le lac Léman, l’hôtel Royal. Antoine Riboud invite largement le Gotha politique de droite et de gauche – on se rappelle y avoir croisé Robert et Elisabeth Badinter, Michel Rocard, Raymond Barre, des ministres, des « people » comme on ne dsait pas encore à l’époque. C’est ainsi que, lors de l’inauguration de la Grange au Lac, je me suis trouvé assis à côté de Claire Chazal et Patrick Poivre d’Arvor… Ce soir-là il avait beaucoup plu, et les chemins qui menaient de la nouvelle salle de concert à l’hôtel Royal n’étaient pas encore goudronnés. Toute la joyeuse foule en fut quitte pour se tremper les pieds et les jambes et je recueillis, pour la postérité, cette formule de Raymond Barre, rigolard, à un mètre derrière moi : « Ce n’est pas la grange au lac, mais la grange aux flaques! ».

Amusant de retrouver sur YouTube ce reportage de TV5 Monde, présenté par Jean-Baptiste Urbain, l’excellent matinalier actuel de France Musique !

D’autres souvenirs amusants me reviennent. Rostropovitch était connu pour ne pas dormir beaucoup la nuit et consommer plus que de coutume une petite eau (vodka en russe) qui n’était pas d’Evian. On le vit plusieurs années flanqué de l’épouse officielle Galina Vichnievskaia, et puis celle-ci disparut deux années de suite, remplacée par une célèbre violoniste – qui jouait beaucoup et merveilleusement bien -. Et puis Galina réapparut, délestée de ses rondeurs passées, liftée, relookée. Autre histoire qui déclencha de furieux fous rires dans cette assistance huppée : un Pierre et le Loup dirigé par Rostro dont le récitant n’était autre qu’Antoine Riboud ! Une authentique catastrophe, d’un comique aussi avéré qu’involontaire !

Je trouve sur YouTube cet extrait d’un documentaire réalisé en 1996 :

Dans mes fonctions successives à la Radio Suisse romande, puis à France-Musique, Evian fut toujours une étape obligée, parce que, au-delà de mondanités qui m’indiffèraient, il s’y produisait d’authentiques rencontres musicales entre générations de musiciens, venus du monde entier. Avec une place importante pour la création comme cette présence bouleversante d’Alfred Schnittke (lire La fête des mères)

Afters

J’ai aussi participé à beaucoup d’après-concerts dans les salons de l’hôtel Royal. C’est là que j’ai quasiment signé mon engagement à France Musique en mai 1993. C’est là que j’ai vu à une table voisine, Olivier Messiaen, déjà âgé, entouré par ses deux vestales, sa femme et sa belle-soeur, Yvonne et Jeanne Loriod, qui donnaient quasiment la becquée au compositeur. C’est là que j’ai encouragé Pierre Bouteiller à improviser sur un piano du bar.

En dehors du festival, je suis allé quelquefois dîner dans ce bel établissement, j’y ai emmené mes enfants profiter de la piscine.

Et toujours mes brèves de blog pour les humeurs et les rumeurs du temps : 14.05.2026

La fête des mères

S’il y a une figure universelle dans la musique classique, du Moyen-Âge à nos jours, c’est bien celle de la Mère. Je n’ai aucune intention d’en faire une revue même partielle. juste de choisir dans ma discothèque quelques-unes de ces musiques qui m’évoquent non pas la mère que je n’ai plus, mais la mère aimante, consolatrice, fantasmée peut-être…

Parle-moi de ma mère

N’est-il pas touchant ce brigadier stationné à Séville qui voyant apparaitre une frêle jeune fille arrivant du pays, lui demande : « Parle-moi de ma mère« 

C’est l’un des passages les plus célèbres et musicalement réussis de l’opéra de Bizet, Carmen, lorsque Don José est abordé par Micaëla

Donne-moi à manger

Chez Mahler, la figure de la mère peut être tragique, impuissante, comme dans cette mélodie extraite du recueil Des Knaben Wunderhorn.

« Mutter, ach Mutter! es hungert mich,
Gib mir Brot, sonst sterbe ich. » (« Mère, ô mère, j’ai faim / Donne-moi du pain ou je vais mourir »)

Les chansons de ma mère

Tout autre ambiance pour ls quatrième des sept « Chansons tsiganes » de Dvorák dont le titre anglais est Songs My Mother Taught Me (Les chansons que ma mère m’a apprises)

Je ne te quitte pas

Intéressant aussi ce poème de Rückert mis en musique par Schumann, où une future mariée s’adresse à sa mère en lui disant en substance : « Ce n’est pas parce que je l’aime (mon mari) que je vais cesser de t’aimer« 

Mutter, Mutter! Glaube nicht,
Weil ich ihn lieb’ also sehr,
Dass nun Liebe mir gebricht,
Dich zu lieben, wie vorher.

Mutter, Mutter! Seit ich ihn
Liebe, lieb’ ich erst dich sehr.
Lass mich an mein Herz dich ziehn,
Und dich küssen, wie mich er.

Mutter, Mutter! Seit ich ihn
Liebe, lieb’ ich erst dich ganz,
Dass du mir das Sein verliehn,
Das mir ward zu solchem Glanz.

La mort de la mère

Schubert fait comme souvent dans la pudeur avec ce Grablied für die Mutter

Quant à Alfred Schnittke (1934-1998) c’est d’abord avec un quintette avec piano, puis un élargissement au grand orchestre sobrement intitulé In memoriam qu’il rend un bouleversant hommage à sa mère disparue en 1972.J’avais eu la chance de réentendre la version initiale il y a quelques semaines à Deauville (lire mon article sur Bachtrack)

A la mère

Une ode à la mère, à sa mère, du compositeur estonien Peeter Vähi, par son illustre compatriote Neeme Järvi

Roses éternelles

Et puis, toujours enfouies au creux de la mémoire, ces chansons éternelles qui ne fanent jamais…

J’ai, à dessein, évité toute la littérature musicale, que j’adore par ailleurs, qui s’adresse à la Mère entre toutes les mères, Marie, la mère de Jésus… Ce n’est pas un article, mais tout un dictionnaire qu’il faudrait lui consacrer.

Et toujours dans mes brèves de blog, le récit d’un drame qui m’a fortement éprouvé.

Arrivages

Ce titre qu’emprunte souvent un ami critique m’a toujours amusé, s’agissant de musique classique. Il doit certes crouler sous les CD et les coffrets qu’on lui envoie en service de presse, ce qui n’est pas mon cas, puisque, en dehors de quelques disques dont on m’a fait cadeau, j’ai toujours acheté les. éléments qui constituent ma discothèque personnelle. Donc quand je vois arriver le facteur chargé de paquets, je ne suis pas surpris puisque je les ai commandés, et je connais le contenu de ces… arrivages !

Ces dernières années, les « majors » rééditent à tour de bras, en pavés plus ou moins importants, leurs artistes « maison » qu’elles ont cessé d’enregistrer. Intéressant pour celui qui a une discothèque encombrée, et qui ne dispose pas de kilomètres de rayonnages pour l’entreposer: on se sépare des CD individuels, sauf édition remarquable, et on récupère un gros boîtier avec tout dedans. J’ai évoqué récemment le cas de Roberto Alagna et Wolfgang Sawallisch (lire En scènes) ou l’intégrale Fauré

Dernières commandes, donc derniers « arrivages » :

Paavo Järvi / Erato

On ne sait si le fils parviendra à rattraper le père dans une course à l’enregistrement qui paraît inépuisable – on parle de Neeme Järvi – mais on se doute que Paavo en a l’ambition, même si le marché est saturé et les labels de moins en moins enclins à prendre en charge de nouveaux enregistrements.

Paavo Järvi, jeune sexagénaire, peut se flatter d’avoir déjà une impressionnante discographie. Celle qu’il a laissée à Cincinnati (lire Festivals d’orchestres) du temps où il en était le directeur musical de 2001 à 2011.

C’est maintenant Warner/Erato qui récapitule une vingtaine d’années de captations réalisées avec l’orchestre de Paris, la radio de Francfort ou les Estoniens pour l’essentiel, avec un peu de Birmingham, de Stockholm… et d’Orchestre philharmonique de Radio France. Rien que du déjà connu, et souvent loué. Avec un « bonus » pour les acquéreurs de ce coffret : une symphonie de Franck captée il y a quelques mois avec l’Orchestre de Paris.

Quelques belles réussites – la musique estonienne, les Grieg, les Sibelius, Dutilleux – de beaux accompagnements pour Truls Mørk, Leif Ove Andsnes et surtout Nicholas Angelich pour les deux concertos de Brahms, du moins indispensable avec la musique française (Bizet bien raide, Fauré évitable) et alors, glissé en catimini parmi les 31 CD du coffret un éprouvant (pour ne pas utiliser un autre adjectif) disque d’airs d’opéras véristes par une Barbara Hendricks (!) complètement hors sujet.

L’ami hollandais

C’est peu dire que j’ai bondi sur un coffret qui risque de passer inaperçu, alors qu’il comblera tous les vrais amoureux du violoncelle. Celui qui regroupe les enregistrements réalisés pour le label néerlandais Channel Classics par le violoncelliste Pieter Wispelwey. J’ai raconté (Frontières) mon étonnement d’apprendre que Pieter qui habitait à côté de la Belgique n’avait jamais joué dans ce pays jusqu’à ce que je l’invite à Liège. J’ai rarement rencontré un artiste aussi passionné, attachant, audacieux (je lui avais demandé, entre autres, de jouer le 2e concerto pour violoncelle de Schnittke, que j’avais vu et entendu créé par Rostropovitch à Evian devant le compositeur le 27 mai 1990). Pieter et son épouse ont traversé il y a deux ans la pire des épreuves que des parents puissent connaître : la mort subite de leur fils Dorian à 16 ans…

Ce coffret rassemble l’intégralité des enregistrements que le violoncelliste (disciple de Dicky Boeke et Anner Bylsma) a réalisé pour Channel Classics entre 1990 et 2009 : 35 enregistrements en 20 ans et une diversité de répertoires impressionnante. Les grands chefs-d’œuvre du répertoire solo, les Suites de Bach, enregistrées deux fois, celles de Britten, en passant par Reger, Kodály, Crumb, Hindemith ou Gubaidoulina, voisinent avec tous les grands concertos (Haydn, Dvorák, Schumann, Elgar, Schumann, Chostakovitch, Prokofiev, Lutoslawski) et aussi une magnifique anthologie de la musique de chambre, dont de somptueux ensembles Beethoven ou Brahms. Cette anthologie coffret permet plus largement de prendre la mesure du goût du violoncelliste néerlandais pour les instruments d’une part, et de redécouvrir d’autre part ses collaborations année après année avec quelques partenaires bien choisis, comme Paul Komen, Paolo Giacometti, Dejan Lazic, ou le chef Iván Fischer.

Il faut féliciter l’éditeur pour cette magnifique récollection. Il est devenu trop rare de trouver dans un coffret récapitulatif autant d’informations sur évidemment les détails des oeuvres, les dates et lieux d’enregistrement, avec un texte très documenté et remarquablement informé de Pierre-Yves Lascar (en français, anglais et allemand) Un INDISPENSABLE donc !

L’audace des Ysaye

Il n’y avait qu’eux pour tenter pareille aventure : l’intégrale par le Quatuor Ysaye (1994-2014) des quatuors de Beethoven, en 2008, en 1Z concerts à l’Auditorium du Musée d’Orsay. La Dolce Volta édite l’exploit en un coffret à petit prix mais de très grande valeur.

J’aime beaucoup comment l’altiste du quatuor, Miguel da Silva, présente à la fois cette aventure et finalement ce qui fait la tenue et la force d’un quatuor :

« Quatre hommes sans qualité »
Un titre en forme de clin d’oeil au roman de Robert Musil, mais aussi l’amorce d’une courte réflexion sur les facettes de la qualité du Quartettiste.
Au commencement était le 4.
Au commencement de notre vie de musicien en tout cas.
Avez-vous été amenés à réfléchir à la symbolique des nombres ?
J’avoue que pour ma part, je n’y étais guère porté.
Mais j’ai vécu pendant trente ans des circonstances si particulières, qu’il m’est arrivé de me pencher sur cette question et d’associer en esprit les diverses formes que peut prendre ce que je nommerai « la Quaternité » :
Les quatre éléments, les quatre points cardinaux, les quatre évangélistes, etc…
Mais au-dessus de tout cela, le suprême mystère :

 
« Le quatuor à cordes »

C’est au coeur de cette sibylline formation que j’ai vécu quotidiennement. Oui ! J’ai vécu mon quotidien à quatre et il me venait quelques fois l’idée plaisante que lorsque vous croyez voir un homme en entier, vous ne faites réellement face qu’au quart d’une voix.
Quatre voix donc, et en fin de compte un seul chant.
Des qualités et une qualité.
Pour y parvenir, combien de silences se sont glissés entre les notes, combien de tempi se sont effacés, combien d’accents ont été gommés !
Les rebelles ont appris à canaliser leur bouillonnement, les placides à presser le pas, les élégants à se dépouiller de leur parure.

Pour se fondre dans le tout, il a fallu s’imposer d’être un musicien sans qualité.

Miguel da Silva

De Nelson à Nelsons

Il y avait, cette semaine à Paris, une concentration de concerts qu’on n’aurait pas voulu manquer : rien qu’au Théâtre des Champs-Elysées l’hommage à Nicholas Angelich jeudi, le récital de Nelson Goerner vendredi, le Roméo et Juliette de Berlioz par les Strasbourgeois à la Philharmonie de Paris, Phryné de Saint-Saëns (et Hervé Niquet !) à l’Opéra-Comique hier soir, et d’autres à la Maison de la radio. Mais on a pu fêter l’Orchestre philharmonique de Vienne pour le dernier concert de sa tournée européenne hier soir Avenue Montaigne !

Le très admirable Nelson

Mon dernier billet (Ardeurs et pudeurs de la critique) était parti, entre autres, d’une chronique de Philippe Cassard dans L’Obs du 2 juin, où il ne disait pas que des gentillesses sur un récent coffret consacré à une pianiste française. Le débat s’est poursuivi en particulier sur Facebook, et Cassard, à qui l’on reprochait de perdre le peu de place qu’il a dans l’hebdomadaire pour amocher un disque, répliquait que l’essentiel de ses billets révélait ses enthousiasmes. À preuve, le dernier paru, le 9 juin, où le pianiste-producteur-critique n’a pas assez de mots pour tresser les louanges de Nelson Goerner et de son dernier disque.

Regrets d’autant plus vifs pour moi de n’avoir pu assister au récital de l’ami Nelson: vendredi soir au TCE il jouait un superbe programme, dont des extraits d’Iberia

Ceux qui me suivent savent que je connais, admire et aime Nelson Goerner depuis… 32 ans, lorsque j’eus l’honneur de faire partie du jury du Concours de Genève, qui lui décerna un Premier prix à l’unanimité en 1990.

Le chef Nelsons

Le temps passe vite. La dernière fois que j’avais vu le chef letton Andris Nelsons en concert à Paris, c’était en novembre 2015 à la Philharmonie (lire La reine et le géant). Ensuite, j’avais vu son concert de Nouvel an à Vienne, le 1er janvier 2020.

Hier soir, au Théâtre des Champs-Elysées, il dirigeait le même Orchestre philharmonique de Vienne (dernier d’une série de concerts en Europe) dans un programme pour le moins original : Gubaidulina, Chostakovitch, Dvorak !

De la compositrice russe Sofia Gubaidulina (90 ans), les Wiener Philharmoniker et Nelsons avaient retenu une oeuvre brève (12′) datant de 1971, Märchen-Poem, qui dans le contexte de l’époque, ne ressemble vraiment en rien à ce que l’avant-garde ouest-européenne produisait, et même assez peu à ce que ses aînés et contemporains comme Chostakovitch ou Schnittke écrivaient.

De la Neuvième symphonie de Chostakovitch, l’oeuvre géniale d’un compositeur qui, pour célébrer la fin de la Seconde guerre mondiale, fait un gigantesque pied de nez à Staline et à l’establishment soviétique, Andris Nelsons et les Viennois font une lecture classique, dense, mais dépourvue des aspérités, de l’ironie mordante, qu’y mettait un Kondrachine (qui demeure pour moi la référence pour cette symphonie). On admire le sublime solo de basson de la jeune Française Sophie Dervaux. Et on goûte à chaque instant le velours incomparable de cet orchestre qui n’a pas abdiqué de son identité sonore (les cordes, les cors !)

En deuxième partie, la Sixième symphonie de Dvorak, composée pour l’Orchestre philharmonique de Vienne… qui ne la créa pas ! L’oeuvre est rare au concert, elle était d’autant plus bienvenue hier. De nouveau, le chef letton opte pour une lecture dense, charnue, au détriment du rebond rythmique si important dans ce matériau thématique directement inspiré de la Bohème natale du compositeur. C’est même parfois pataud. Mais tout l’art du chef consiste à gommer les faiblesses d’un finale qui n’en finit pas de tourner sur lui-même, et, aidé par la formidable cohésion et virtuosité collective des Philharmoniker, conduit ses troupes au triomphe et à une longue ovation du public.

En bis, une valse de Strauss, mais pas la plus attendue ni la plus connue : Wo die Zitronen blühen. Que Nelsons avait dirigée le 1er janvier 2020.

L’archet et la baguette : le roi Heinrich

C’est un patronyme porté par plusieurs grands artistes : Schiff, comme Andras, le pianiste anglais d’origine hongroise, ou comme Heinrich, le violoncelliste et chef d’orchestre allemand, disparu en 2016 à 65 ans.

Un beau (et cher) coffret Universal est récemment paru, pour un hommage mérité mais univoque puisqu’il se concentre sur l’activité d’instrumentiste de Heinrich Schiff.

Je n’ai pas toujours prêté attention à ce violoncelle généreux, qui sonne comme un orgue, à cette personnalité extravertie, aventurière dans ses choix interprétatifs et ses partenaires.

Sur un site allemand (jpc.de), j’ai trouvé un coffret qui reflète beaucoup mieux le musicien qu’était Heinrich Schiff, violoncelliste certes, mais aussi chef d’orchestre inspiré ! Et à un prix qui défie toute concurrence (voir détails ici)

De J.S.Bach à Zimmermann ou Friedrich Gulda, Neos – qui reprend en partie des enregistrements du coffret Decca – propose plusieurs « live », des duos fascinants entre Schiff et Gulda ou Christian Zacharias. Et surtout Heinrich Schiff chef d’orchestre : Beethoven, Mozart, une phénoménale 2ème symphonie de Schumann captée à Oslo, une Quatrième de Bruckner qui vaut le détour…

Depuis que j’ai reçu ce coffret, je vais de surprise en émerveillement.

L’aventure France Musique (VI) : un Premier janvier au Grand Hôtel

Devenu directeur de France Musiqueje me suis retrouvé de facto interdit d’antenne, selon une règle non écrite, mais strictement appliquée par les gardiens du temple : le responsable de la chaîne n’avait pas le droit de priver les producteurs d’un précieux temps d’antenne… Pourtant lorsque je voulus faire des journées spéciales pendant les fêtes de fin d’année, les volontaires ne se bousculaient pas au portillon, sauf à faire une antenne entièrement pré-enregistrée !

Heureusement il y avait quelques exceptions, des producteurs toujours prêts au direct, à la musique vivante ! Comme Arièle Butaux, à qui j’avais proposé d’animer avec moi toute une journée autour de la Valse (lire Capitale de la nostalgie). Arièle n’était pas vraiment emballée à l’idée de passer toute une journée en studio, même pour commenter le concert de Nouvel an en direct de Vienne.

C’est alors qu’elle vint me trouver avec une idée lumineuse, qui lui était venue de la lecture d’un article sur le Bal des débutantes : le Grand Hôtel, voisin de l’Opéra Garnier à Paris, dispose d’une splendide salle de bal conçue par Charles Garnier.

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Pourquoi ne pas y organiser une grande après-midi en direct, ce 1er janvier 1995, avec tous les artistes qui voudraient tenter l’aventure, et bien sûr en public ?

Rendez-vous fut pris avec les responsables du Grand Hôtel, très flattés que France Musique veuille créer un événement de ce genre. Il fallait ensuite convaincre les équipes techniques de Radio France de s’engager dans l’aventure un jour férié, en rupture avec toutes les habitudes de la maison. Il n’y aurait pas de répétition ni de « balance » préalables, alors même qu’on ignorait le programme de ces trois heures de direct ! Le principe avait été établi avec les artistes : vous venez seul ou accompagné, vous proposez ce que l’humeur du jour vous suggère. Du complet direct, sans filet !

Et pour être sans filet, ce le fut pendant trois heures. D’abord l’affluence du public ! Le Grand Hôtel dut appeler en urgence du personnel de sécurité. Les musiciens, même ceux qui ne s’étaient pas annoncés, se pressaient pour jouer. D’autres – je pense à Paul Meyer qui s’était coupé un doigt en voulant sabrer littéralement le champagne ! – s’étaient fait porter pâles. Eric Le Sage, pour remplacer le clarinettiste défaillant, me mit au défi de faire le récitant de l’Histoire de Babar de Poulenc, comme ça sans répétition et en direct ! Arièle accepta de partager le rôle. Et, en lecture à vue, sans même avoir le temps de sentir monter le trac, nous y allâmes de bon coeur. J’avais déjà connu des directs hasardeux, mais celui-ci fut sans doute le plus périlleux de ma vie de radio !

Je ne pouvais pas me douter, alors, qu’Eric Le Sage viendrait, huit ans plus tard, enregistrer à Liège, avec Stéphane Denève, Frank Braley et l’Orchestre philharmonique de Liège, la version qui fait toujours référence des concertos de Poulenc.

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Je n’ai pas retrouvé, dans les archives de l’INA, l’enregistrement de ce 1er janvier si spécial. Il doit pourtant exister…

Autre souvenir de ce jour de l’An 1995, une séquence de valses inconnues, pour sortir des  viennoiseries : je me rappelle la surprise et l’émotion qui avaient gagné Arièle Butaux et les techniciens en studio lorsqu’on diffusa cet extrait de la symphonie In Memoriam de Schnittke, dont j’avais eu le bonheur d’entendre la création française quelques années plus tôt à Evian

Ému je le suis maintenant de découvrir, sur Youtube, la version de la création, celle du grand chef disparu cette année, Guennadi Rojdestvenski (lire L’imprononçable géant).

Un mot du concert de Nouvel an 2019, dirigé hier par Christian ThielemannLe chef allemand a ses partisans, même dans ce répertoire. Beaucoup d’autres, dont je suis, l’ont trouvé lourd, raide, ennuyeux (ces ralentis, ces rubatos incessants, qui cassent la ligne, coupent les jambes aux danseurs), là où Carlos Kleiber faisait pétiller et valser… Mais il y a bien longtemps qu’on n’a plus atteint les sommets de 1989 et 1992…

On annonce, pour le 1er janvier 2020, la présence au pupitre des Wiener Philharmoniker, du jeune Andris Nelsons… Du renouveau en perspective ?

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Ecrivant ces lignes, je pense très fort aux présentateurs/trices de France Musique (ou de Musiq3 ou de la Radio suisse romande) qui, depuis quelques heures et dans les jours qui viennent, sont confrontés au redoutable exercice d’énonciation (Comment prononcer les noms de musiciens ?du prénom et du nom du grand chef russe qui vient de disparaître : Guennadi Rojdestvenski (ou en orthographe internationale Gennady Rozhdestvensky), né le 4 mai 1931, décédé ce samedi 16 juin 2018.

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Les premiers commentaires sur les réseaux sociaux soulignent, à juste titre, que c’est le dernier représentant d’une génération de géants de la direction d’orchestre russe qui s’efface. Après Mravinski, Svetlanov, Kondrachine, Rojdestvenski était le lien encore vivant avec tout le XXème siècle russe, Glazounov, Prokofiev, Chostakovitch, Schnittke, Denisov.

Je n’ai pas le temps maintenant de décrire la singularité de l’art et de la personnalité de Rojdestvenski, j’y reviendrai demain à la lumière de la discographie considérable qu’il laisse et qui traduit bien l’incroyable versatilité de ses appétits et de ses curiosités. Le passionnant documentaire de Bruno Monsaingeon donne un subtil éclairage sur le chef disparu

Le dernier souvenir que j’ai de lui n’a rien de musical. C’était dans un grand magasin parisien – Rojdestvenski et sa femme, Viktoria Postnikova résidaient depuis plusieurs années à Paris -, Monsieur accompagnait Madame à une caisse évidemment embouteillée, personne ne les avait reconnus, et je dois dire qu’ils manifestaient plus de patience que moi…

 

Les légendes, Barcelone, et les âmes rouges

Même en vacances, on ne décroche jamais de l’actualité, surtout lorsque les drames s’accumulent : Charlottesville, Ouagadougou, Barcelone, Cambrils, Turku. 

Eternel débat, malheureusement récurrent : même si, évidemment, on doit solidarité et soutien aux victimes de ces attentats, n’est-ce pas faire le jeu des terroristes, des extrémistes, que de dérouler à chaque fois le même rituel, les mêmes mots, la même résonance universelle ? Je ne sais pas, j’ai posé la question sur Facebook, j’ai eu autant de réponses que d’avis. Pudeur, recueillement oui, l’émotion posée comme principe non.

Quand je pense à Barcelone, je pense évidemment à des amis, à des séjours toujours agréables, à de la musique aussi, comme à celle d’un authentique Catalan, né et mort – il y a tout juste trente ans – à Barcelone, le grand, très grand Federico Mompou

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Par hasard, j’avais téléchargé avant de partir en vacances la saison 3 de l’excellente série française Le Bureau des légendesFormidable casting, réalisation haut de gamme, rien à envier aux séries américaines, et une proximité troublante avec la réalité… et les événements de ces derniers mois.

Où la fiction est rejointe par la tragique actualité…

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Et puis comme il faut parfois s’extraire du quotidien, du présent, pour replonger dans l’Histoire, j’ai choisi d’aborder une lecture au long cours, un ouvrage assez exceptionnel d’un auteur dont j’ignore tout. Un coup de maître.

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« Moscou. U.R.S.S. La culture est enrégimentée afin de servir l’État.
Vladimir Katouchkov et Pavel Golchenko, la vingtaine, se rencontrent un soir par hasard. Le premier est censeur au sein du GlavLit, qui statue sur tout ce qui paraît dans le pays. Le second est projectionniste au GosKino, le cinéma des officiels du Parti. Deux institutions où sont quotidiennement interdites, coupées, asservies les uvres d une nouvelle génération d écrivains et de cinéastes qui tente de s épanouir depuis la mort de Staline.
Vladimir Katouchkov, écoeuré par le système, décide d’en dénoncer l’hypocrisie. À ses risques et périls. Et bientôt au détriment de ceux qui l’entourent.
Les âmes rouges est un roman hommage aux plus indépendants des artistes soviétiques et aux chefs-d’ oeuvre issus de ce que l’on a appelé « la dissidence ». C’est aussi une ode à l’amitié : celle qui lie, à travers les épreuves et les ans, le Russe Vladimir Katouchov et l’Ukrainien Pavel Golchenko, en un temps pas si lointain où créer pouvait coûter la vie

Paul Greveillac est également l’auteur d’un formidable portrait de Schnittke qui m’attend à mon retour

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Sous les pavés la musique (VI) : l’oreille sur le Gidon

On ne pourra pas accuser Deutsche Grammophon de ne pas avoir anticipé le 70ème anniversaire de Gidon Kremerle violoniste letton né le 27 février 1947 à Riga. Et ce pavé de 22 CD est tout simplement exceptionnel. Il ne s’agit pas, comme certains intitulés pourraient le faire croire, de l’intégrale des enregistrements du violoniste pour la marque jaune, mais de tous les concertos ou oeuvres concertantes qu’il a gravés pour Philips et DGG.

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Et sans vouloir être désagréable, ni établir d’inutiles comparaisons, ce coffret n’a pas grand chose à voir avec les pavés récents de DGG consacrés à Ithzak Perlman ou Pinchas Zukerman. Aucun des illustres confrères de Kremer n’a jamais eu cette inlassable curiosité pour les compositeurs de son temps, et cette passion pour le travail d’interprétation « historiquement informée » des grands classiques. Qui se souvient aujourd’hui du choc provoqué par l’intégrale des concertos pour violon de Mozart enregistrée avec Harnoncourt et des Wiener Philharmoniker sacrément bousculés ?

C’est grâce à Gidon Kremer que j’ai  découvert et aimé des oeuvres phares comme Offertorium de Sofia Goubaidoulinapuis les concertos de John Adams ou Philip Glass, plusieurs pièces de Schnittke et d’improbables compositeurs baltes, qu’il fut souvent le premier à « révéler » en Europe de l’Ouest.

J’ai un très beau souvenir personnel de Gidon Kremer, une tournée de l’Orchestre de la Suisse Romande à l’automne 1987 au Japon. Il partageait avec Martha Argerich le rôle de soliste invité d’Armin Jordan. Jamais plus entendu depuis interprétation plus habitée, incandescente, intense du concerto pour violon de Sibelius. Je me rappelle aussi un long entretien passionnant, enregistré dans un train, que j’avais fait pour la Radio suisse romande et qui a dû être effacé presque aussitôt (comme celui que j’avais réalisé – deux heures de bande magnétique – avec Martha Argerich !). Sibelius n’est pas dans ce coffret jaune, mais je conseille vivement ce formidable témoignage du tout jeune Kremer (23 ans) capté à Moscou avant son départ pour l’Occident.

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On l’a compris, pour moins de 60 €, ce coffret est un indispensable de toute discothèque, l’honneur d’un musicien qui a épousé son siècle et ne s’est jamais reposé sur des lauriers précoces.

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