L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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From Scotland

J’ai salué la qualité exceptionnelle des musiciens que j’ai entendus durant mon récent séjour en Ecosse, ceux du Scottish Chambre Orchestra (Journal d’Ecosse Icomme ceux du Scottish Opera (Journal d’Ecosse II). 

Il faut ajouter deux grandes phalanges symphoniques, le Royal National Scottish Orchestra et le BBC Scottish Symphony Orchestra l’un et l’autre basés à Glasgow.

Petit tour d’horizon – non exhaustif – d’une discographie impressionnante.

Avec le Scottish Chamber, des disques qu’on aime particulièrement :

61lrLUj11nL._AC_SL1050_Clin d’oeil à trois artistes amis, dont ce fut l’unique enregistrement réalisé en Ecosse.

La période la plus faste, la plus intéressante aussi, du SCO en matière de disques, est sans conteste la décennie 90, avec la personnalité charismatique de Charles Mackerras (1925-2010)

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Dans Mozart, le vieux chef australien opère un retour aux sources, donne une énergie et des couleurs « historiquement informées » à un orchestre dont il allège les textures. Même métamorphose dans d’idéales symphonies de Brahms. Des gravures qui ont été peu remarquées par la critique continentale, et qui, pour certaines, ont longtemps été indisponibles à la suite de la faillite du label américain Telarc.

Son successeur, Robin Ticciati (2009-2018), laisse quelques enregistrements de belle venue, même si, dans Berlioz ou Brahms, on ne retrouve pas toujours l’inspiration de son aîné.

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71AUG7if8-L._AC_SL1200_On attend avec impatience la sortie, le 15 novembre, de la 9ème symphonie de Schubert, sous la houlette du tout jeune et nouveau directeur musical du Scottish Chamber Orchestra, le Russe Maxime Emelyanychev

 

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La discographie du Royal Scottish National Orchestra s’est considérablement développée lorsque Neeme Järvi en a tenu les rênes de 1984 à 1988.

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Une intégrale des poèmes symphoniques et des Lieder de Richard Strauss (avec Felicity Lott) que Chandos serait bien inspiré de nous proposer en coffrets.

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Autre période féconde pour l’orchestre, avec quelques disques remarquables, le mandat de Stéphane Denève (2005-2012).

La meilleure intégrale symphonique Roussel (lire Le marin musicienrécente

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81q6Ojw1jEL._SL1429_L’attachement du chef français au compositeur Guillaume Connesson est connu et le début d’une aventure discographique commune a eu lieu à Glasgow.

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La discographie du BBC Scottish est plus hétéroclite, plus orientée vers des répertoires moins courus (missions de service public des orchestres de la BBC !).

C’est à cet orchestre, conduit par le chef français Jean-Yves Ossonce, qu’on doit l’une des rares intégrales des symphonies de Magnard

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La reine Beatrice

Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Rana vient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…

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Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.

Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse  plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore…
Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…

J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.

Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).

Quelques mois plus tard, je retrouvais Beatrice Rana, complice du Quatuor Modigliani, au Festival d’Auvers-sur-Oise (Une fête de la musique) :

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« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »

Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldberg de BachC’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.

Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».

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Le 16 juillet 2018, Beatrice Rana revenait à Montpellier, encore pour une première pour elle : le 4ème concerto de Beethoven (« Lorsque je joue Beethoven, je ressens une grande responsabilité. C’était le cas pour ce concert ici à Montpellier, je jouais ce concerto pour la première fois, c’était beaucoup d’adrénaline ».

Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.

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Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !

 

Alexandre le bienheureux

Avant-hier (Demandez le programme !) on n’osait y croire. Le verdict est tombé hier : premier Français à remporter la prestigieuse compétition, Alexandre Kantorow22 ans,  s’est vu décerner le Premier Prix du Concours Tchaikovski de Moscou.

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On se réjouit infiniment de ce résultat qui consacre un talent exceptionnel et une maturité qui pourrait surprendre ceux qui n’ont pas suivi le parcours du jeune Alexandre.

Le Festival Radio France Occitanie Montpellier  l’avait déjà invité en juillet 2016 et les publics de Montpellier et de Restinclières comme les auditeurs de France Musique n’ont pas oublié la virtuosité et le panache jamais tape-à-l’oeil du jeune pianiste

C’est son père, Jean-Jacques Kantorowimmense violoniste, excellent chef d’orchestre qui, à Liège, pendant des séances d’enregistrement avec l’OPRL, m’avait parlé de ce fils chéri avec autant de pudeur que d’admiration. L’adage populaire Bon sang ne saurait mentir n’a jamais été aussi pertinent !

J’ai toutes raisons de penser que le succès d’Alexandre au  Concours Tchaikovski ne va pas lui tourner la tête ni le détourner du chemin artistique qu’il a emprunté dès son adolescence. Ses premiers disques en attestent. On espère qu’il nous donnera vite le 2ème concerto de Tchaikovski qu’il a eu la très bonne idée de préférer au premier… Et plein d’autres récitals.

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Demandez le programme !

C’est une question rituelle des journalistes : comment faites-vous la programmation du Festival* ?  C’était la même lorsque je dirigeais l’Orchestre et la Salle philharmonique de Liège.

Sur les réseaux sociaux, quelques amis à la plume bien pendue et au caractère bien trempé ne ratent pas une occasion de s’écharper sur la programmation de certaines grandes institutions ou de certains festivals, sur l’influence des agents, le rôle et l’organisation des concours… Débats qui ne sont pas sans intérêt, même si la réalité est souvent plus simple.

Le public a aussi le droit de savoir comment on programme une saison de concerts ou un festival. Après tout, c’est lui qui en assure le succès… ou l’échec.

J’avais une formule, à Liège, que je servais à la presse un peu comme une provocation : « Je ne programme que ce que j’ai envie d’entendre ». Je n’ai pas changé de point de vue en prenant la direction du Festival Radio France.

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Petite explication de texte : La programmation d’une saison de concerts ou d’un festival se prépare plusieurs mois, voire plusieurs années à l’avance. Pour allécher, convaincre, intéresser le(s) public(s) auxquels on s’adresse, je ne connais pas d’autre formule que la curiosité, l’enthousiasme, le désir de faire partager, découvrir des répertoires, des artistes. Autrement dit, je ne programme que des événements auxquels j’aurai envie d’assister, je prendrai du plaisir… comme le public dont je fais partie !

Mais la prudence, la bonne gestion, ne requièrent-elles pas qu’on tienne compte des goûts du « grand public », qu’on fasse appel aux têtes d’affiche, aux stars du moment, pour remplir les salles ? Questions évidemment souvent posées et pas nécessairement stupides …

Sur le « grand public« , je me suis déjà longuement expliqué ici il y a quatre ans (Le grand public) Extraits :

« Le public vraiment mélomane, très connaisseur, est très minoritaire au concert comme à l’opéra.. et il est plutôt curieux, ouvert, amateur de découverte et de rareté. Frileux sûrement pas.

L’essentiel d’une salle de concert ou d’opéra est constitué d’amateurs – étymologiquement « qui aiment » – plus ou moins éclairés, informés, formés, et qui ne demandent qu’à être agréablement surpris, émus, instruits. Ce public, majoritaire, n’a pas d’a priori, il n’est ni conservateur, ni particulièrement aventurier. Il doit être conquis, considéré, respecté 

On doit toujours parier sur l’intelligence du public, jamais sur les habitudes d’une minorité.

Autre remarque d’évidence : la musique classique et son public sont encore souvent présentés comme un bloc immuable, donc voué à disparaître, puisque non régénéré.

Là encore, le conservatisme n’est pas du côté du public, mais chez les organisateurs, qui n’ont pas fait évoluer la forme, le rituel, l’apparat du concert classique, qui l’ont laissé se déconnecter de la vie, des usages, des pratiques du public. Au moins à l’opéra, le spectacle, ce qu’il y a à voir, a de quoi attirer, séduire. Au concert, c’est la notion même de spectacle qui est absente, éclairage uniforme et peu travaillé de la scène, musiciens oublieux du regard des auditeurs/spectateurs sur eux, composition et durée invariables du programme… »

Une fois affirmé cela, il n’est pas interdit d’être habile… pour être convaincant. Ainsi, avec mes équipes à Liège, à Paris ou à Montpellier, nous avons toujours essayé de mettre en oeuvre quelques principes, qui se rapprochent assez fortement de ceux d’un grand chef… de cuisine. Un concert, c’est un menu, un festival une suite de menus.

La seule vue du programme – du menu – doit mettre le lecteur/auditeur en appétit. S’il ne comprend pas ou mal ce qu’on lui propose, il y a peu de chances qu’il y adhère; à l’inverse si on aligne du fois gras en entrée, un tournedos Rossini et un Paris-Brest, il y a de fortes chances qu’il redoute l’indigestion.

Traduit en musique, c’est éviter deux écueils : un programme composé d’oeuvres inconnues par un artiste tout aussi peu connu – c’était parfois une spécialité de certaines programmations de musique contemporaine ! – ou aligner trois oeuvres très connues du répertoire avec les stars du moment censées remplir les salles sur leur seul nom (non, je ne citerai personne !)

J’ajoute une autre notion, moins facile à définir, compte-tenu de l’évolution des comportements du public. Nous constatons, tous, organisateurs, que la décision d’assister  à un concert se prend de plus tard, que le temps où l’on organisait à l’avance son agenda est quasi révolu, le « dernier moment » est devenu la règle. Ce qui a – ou pas ! – modifié considérablement les règles de communication et de marketing. Observation empirique de ma part : si l’on veut capter l’attention et attirer l’auditeur/spectateur au concert, il faut que celui-ci soit perçu comme un événement, comme quelque chose d’exceptionnel, d’incontournable. Sûrement pas comme un « produit » de consommation courante : des oeuvres et/ou des artistes qu’on a déjà souvent (trop?) entendus…

Bref, on aura compris que je ne me suis jamais fait dicter mes choix par la mode, les agents, le marketing, ou même ce qu’on croit être des obligations institutionnelles (il faut engager tel artiste, tel ensemble, parce qu’il est « recommandé », « protégé » par tel ou tel).

Oui, il y a des artistes que je n’ai jamais engagés à Liège, pendant les quinze ans où j’ai eu la responsabilité de l’Orchestre et de la Salle philharmonique – ce qui m’a valu mon lot de critiques (« Rousseau n’invite que ses copains, que des Français »…), toujours démenties par la réalité (voir la liste de ces artistes : Merci). 

Un souvenir me revient à ce sujet : Invité à un déjeuner par le Concours Reine Elisabeth, une année de piano, en présence des membres du jury et de la reine Fabiola, je me trouve assis, par les hasards du protocole, à côté de l’épouse d’un célèbre pianiste qui, à l’époque, enseigne à la Chapelle musicale Reine Elisabeth. Je pense qu’elle ne sait pas, elle, qui je suis, tout au plus que je suis français. Et pendant tout le déjeuner de se plaindre du sort fait à son pianiste de mari, qui serait blacklisté en France par une conjuration d’agents et d’organisateurs qui n’ont jamais pris la mesure de son talent, ou, pire encore, qui redouteraient l’impact sur le public d’un nom à consonance non européenne ! Complotisme quand tu nous tiens… Je n’ai évidemment pas réagi à ces jérémiades, ni indiqué que, sans prendre mes ordres auprès de la dite conjuration, je n’avais jamais non plus envisagé d’engager ce pianiste, qui, les quelques rares fois où je l’ai subi en concert, m’avait toujours profondément ennuyé…

Aujourd’hui, je suis un homme heureux, puisque j’ai la charge d’un Festival qui, dès l’origine, a fait de la découverte, de l’audace.. et du respect du public, sa marque de fabrique. La programmation de l’édition 2019 du Festival Radio France Occitanie Montpellier parle pour elle : #FestivalRF19.

Puisqu’il est dans l’actualité – Alexandre Kantorow est en finale du Concours Tchaikovski de Moscou, il passe cet après-midi les dernières épreuves – on peut rappeler qu’il était déjà l’invité du Festival… il y a trois ans !

 

71mqyjcDIXL._SL1417_Même parallèle avec le magnifique Lukas Geniusas, en récital dans la grande salle de l’Opéra Berlioz le 18 juillet.

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Nathan Milstein ou le violon de mon coeur

Il y a des artistes qu’on admire, qui forcent le respect, et puis il y a les artistes qu’on aime, qui parlent au coeur, à la sensibilité, les compagnons de l’intime.

Parmi ces derniers, deux violonistes tiennent une place particulière dans mon univers personnel depuis mon adolescence : Christian Ferras (1933-1982) plusieurs fois évoqué ici (Le bonheur SibeliusGeorges et Christianet Nathan Milstein (1903-1992)…dont je n’ai jamais parlé autrement que par allusion.

L’édition par Deutsche Grammophon d’une nouvelle série de coffrets « The Violin Masters » me donne l’occasion de rattraper cet oubli.

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Détails de ce coffret et de la discographie disponible de Nathan Milstein à voir ici : bestoflassic Nathan Milstein

Comment qualifier l’art de ce musicien, qu’à la différence de Ferras, je n’ai jamais eu le bonheur d’entendre en concert  ? « Entre la hauteur méditative d’un Menuhin et la fougue chaleureuse d’un Heifetz » (in Dictionnaire des interprètes / Robert Laffont). On pourrait ajouter noblesse du son, archet impérial (jusque dans les dernières années), justesse stylistique. Des mots, toujours des mots..

Si l’on veut comprendre – et partager – mon engouement pour Milstein – et par contraste mon peu de goût pour un autre violoniste de sa génération, récemment honoré par un volumineux coffret, Henryk Szeryng (Personnalité et personnage), mesurer le fossé entre   une sorte de perfection neutre (Szeryng) et le panache, le chic d’un jeu aristocratique, jamais racoleur, il suffit d’écouter le troisième concerto pour violon de Saint-Saëns, dans LA version de référence signée Milstein/Fistoulari, et celle de Szeryng/Remoortel, en particulier dans le dernier mouvement. La comparaison est cruelle pour le second… Idem pour l’accompagnement orchestral !

(à écouter à partir de 18’11)

(à écouter à partir de 16’57)

Buchet-Chastel a très bien fait de rééditer en 2018 les Mémoires de Nathan Milstein – De la Russie à l’Occident – recueillis par Solomon Volkov, publiés en 1991, dans une traduction calamiteuse confiée à quelqu’un qui ne connaît rien à la musique, encore moins à la langue russe. Compliqué quand Milstein évoque sa jeunesse dans son pays natal…

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Dans le chapitre 5 de la première édition, intitulé Nos aventures à Saint-Pétersbourg et Moscou, Milstein évoque, entre autres, de savoureux souvenirs avec le grand personnage qui régnait dans l’ancienne capitale tsariste, Alexandre Glazounov (voir mon dernier billet : L’alcoolique (presque) anonyme)

« Le point culminant de nos tournées avec Horowitz en Russie fut Saint-Pétersbourg en 1923 (Horowitz et Milstein ont tout juste 20 ans !)… Nous arrivions au bon moment : la guerre civile était finie, la nouvelle politique économique était à son apogée, beaucoup de musiciens plus vieux que nous avaient quitté la Russie, et les tournées de musiciens étrangers se comptaient sur les doigts d’une main…

Nos concerts à Saint-Pétersbourg étaient organisés de la manière suivante : d’abord Horowitz donnait un récital en soliste, puis je donnais mon programme en soliste, puis nous jouions ensemble, et comme l’annonçait l’affiche, en concert symphonique sous la direction de Glazounov…

(Le critique Viacheslav) Karatyguine apprécia notre première à Saint-Pétersbourg des concertos de Prokofiev et Szymanowski. Après tout, il fut le premier à découvrir le jeune Prokofiev…. A cette époque, de nombreux musiciens dont Glazounov, étaient farouchement opposés à Prokofiev. 

Au cours de l’hiver 1923, le concert le plus mémorable fut la soirée symphonique à la Philharmonie (et non pas le « théâtre philharmonique » comme l’écrit la traductrice). Sous la direction de Glazounov. Le programme était le suivant : d’abord l’Ouverture solennelle de Glazounov, puis son concerto pour violon avec moi, en seconde partie Horowitz jouait le premier concerto de Liszt et le troisième concerto de Rachmaninov… Glazounov dirigeait, comme à son habitude, très flegmatique, sans tenir compte de nos tempéraments…

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(Horowitz à gauche, Milstein au centre et Glazounov à droite)

Je me rappelle aussi de ce concert avec Glazounov, parce qu’après notre concert, le vieux compositeur me présenta à un jeune homme que je décrirais aujourd’hui comme la version russe de Rudolf Serkin .Il avait l’air sérieux, les lèvres minces serrées; il portait de grandes lunettes à l’ancienne sur un long nez osseux…Glazounov me murmura à l’oreille : « J’aimerais te présenter un pianiste très talentueux : Mytia Chostakovitch ». Dmitri Chostakovitch avait dix-sept ans à l’époque !…. C’était près de trois ans avant la création de sa Première symphonie qui devait le rendre célèbre dans le monde entier… »

Suite des Mémoires de Milstein dans de prochains billets…

En attendant, la première des deux versions enregistrées par Milstein du concerto de Brahms, avec l’excellent Anatole Fistoulari.

 

 

 

 

K. père et fils

Ce qu’il y a de sympathique dans des soirées comme Les Victoires de la Musique classique, c’est qu’on peut y croiser évidemment beaucoup de professionnels… et de musiciens qui se trouvent être parfois aussi des amis !

Ainsi les hasards du placement dans la grande salle de La Seine Musicale m’ont amené tout près d’un musicien que j’admire depuis longtemps, avec qui j’ai eu le bonheur de lancer plusieurs projets discographiques, et qui, mercredi soir, était présent comme supporter d’un  autre magnifique musicien, son fils. Je veux parler de Jean-Jacques Kantorow, grand violoniste et chef d’orchestre, et d’Alexandre Kantorow, magnifique pianiste que le public du Festival Radio France avait pu applaudir en 2016 (à 19 ans!).

Alexandre concourait dans la catégorie « Révélation Soliste instrumental » aux côtés d’un autre pianiste très talentueux, Théo Fouchenneret (qui lui inaugurera la série Découvertes du Festival Radio France 2019 le 11 juillet !) et du guitariste Thibaut Garcia (lui aussi invité des dernières éditions du festival occitan). Le pronostic du père – soutien d’un grand label, campagne médiatique bien organisée – penchait en faveur du guitariste. Pronostic confirmé, sans surprise.

Je ne vois, quant à moi, pas l’intérêt de voter pour départager de jeunes talents en devenir : les téléspectateurs ont pu entendre les trois « nommés », ils étaient tous les trois exceptionnels. Alexandre Kantorow n’avait pas choisi la facilité avec l’ébouriffant finale du 2ème concerto de Tchaikovski, à écouter ici à 1h3 !

L’un des premiers disques du pianiste  est un duo avec son père, dans des répertoires peu courus :

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On n’a pas de peine à imaginer que le jeune homme poursuivra une trajectoire victorieuse… avec ou sans trophée ! Il n’a rien d’un météore..

Le père, Jean-Jacques, je l’ai découvert comme violoniste. D’une virtuosité flamboyante.

 

C’est avec lui que j’ai découvert le Chevalier de Saint-Georges

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Mais c’est comme chef d’orchestre que je vais mieux connaître Jean-Jacques Kantorow, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège est sollicité à l’été 2010 par Naïve pour un disque de concertos avec Laurent Korcia. Le violoniste français a demandé à être « en confiance » avec un chef de son choix : son aîné se révélera précieux au fil de sessions parfois compliquées par les humeurs changeantes du soliste. Résultat : un disque magnifique, multi-récompensé !

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Pour les musiciens de l’OPRL, Jean-Jacques Kantorow est une révélation : déployant des trésors de patience il est d’une exigence constante et souriante qui en impose à tous. Forts de cette première expérience réussie, nous allons programmer plusieurs autres projets, comme cette intégrale concertante d’un compositeur Lalo mal-aimé du disque

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Juste avant que je ne quitte la direction de l’OPRL, nous lancerons une nouvelle aventure chez  Musique en Wallonie, la musique concertante et symphonique d’Ysaye.

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Il y a quelques mois sortait ce couplage inédit de deux concertos finnois :

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Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !