Bureau de vote

Dès que j’en ai eu l’âge, j’ai voté. À toutes les élections, sauf une que je ne dévoilerai pas ici.

J’ai aussi, dès 1983 (les élections municipales à Thonon-les-Bains) participé au processus électoral, comme assesseur, scrutateur, ou simplement volontaire pour le dépouillement. Entre 1989 et 1995 comme adjoint au maire de Thonon, j’ai présidé un bureau de vote, à chaque élection. Expérience humaine incomparable : toute la diversité d’une population, des comportements. Souvenirs inoubliables : ces personnes très âgées, quasiment impotentes, habillées pour la circonstance, refusant toute aide pour passer dans l’isoloir puis glisser leur enveloppe dans l’urne, ces bobos savamment dépenaillés débarquant après la clôture du scrutin – l’heure c’est l’heure en matière électorale ! – et nous engueulant pour notre intolérance, ou encore la grande gueule qu’on devait obliger à passer par l’isoloir (« rien à foutre, de toute façon je sais pour qui je vote« ). Bref un savoureux condensé d’humanité. Et même si parfois le temps paraissait bien long – des scrutins européens qui frisaient des records d’abstention, surtout par grand beau temps, et qui nous obligeaient à tenir les bureaux ouverts jusqu’à 22 h ! – je n’ai au grand jamais regretté ces jours entiers passés à regarder vivre en direct la démocratie.

Il y a cinq ans, c’est encore un autre souvenir particulier. Je n’étais pas encore officiellement nommé Consul honoraire de France à Liègela procédure est aussi complexe que pour les diplomates de carrière, même si la fonction est bénévole ! – mais pour le scrutin présidentiel organisé dans plusieurs villes de Belgique pour nos très nombreux compatriotes, j’avais évidemment été pressenti pour présider l’un des quatre bureaux de vote installés dans le Hall des Foires de Liège. Les trois autres étaient tenus par des volontaires, qui avaient bénéficié d’une formation à Bruxelles, mais qui manquaient d’expérience de ce type d’opération. Certains avaient du mal à rester objectifs, à ne pas trahir leur militantisme pour le président sortant… Quelques discrets mais fermes rappels à l’ordre auront été nécessaires.

Tenir un bureau de vote est rien moins qu’évident. On n’imagine pas la foule de petits détails auxquels on doit faire face, pour faire respecter strictement le droit électoral et assurer la pleine liberté de l’électeur, avec la souplesse et la compréhension nécessaires. Quand un enfant suit son parent dans l’isoloir, quand un accompagnateur fait de même avec une personne âgée ou handicapée, rappeler qu’on ne peut être que… tout seul dans un isoloir ! Quand la discussion politique s’invite ou se poursuit à l’intérieur du bureau de vote, demander le silence ou exiger que les protagonistes sortent. Quand le représentant d’un candidat et/ou d’un parti continue à faire campagne ou pression sur les électeurs qu’il connaît, lui enjoindre de cesser et consigner le fait sur le procès-verbal, pour le cas où l’issue du scrutin serait serrée et pourrait être contestée. Et puis convaincre des électeurs de revenir à la clôture du vote pour participer au dépouillement ou simplement en surveiller le bon déroulement, ne jamais leur dire qu’en fait ils ne peuvent pas dire non, que c’est une obligation s’ils sont désignés par le président du bureau. Et du coup rappeler que tout citoyen, tout électeur, peut participer à ces opérations électorales… et pas seulement se pointer à la mairie au moment de la proclamation des résultats !

Accessoirement le fait de présider durablement un bureau de vote donne une expérience irremplaçable de la sociologie électorale d’un quartier, d’une ville, des évolutions d’un scrutin à l’autre, et des indications précieuses sur le résultat final.

Celui de ce dimanche est prévisible, mais au terme d’une campagne présidentielle où rien ne s’est déroulé comme prévu, on peut encore avoir des surprises sur le taux de participation, les reports de voix, les écarts entre les deux finalistes. Et se réjouir d’une démocratie qui reste vivante.

283613_10150948937787602_1885520697_n

(Le feu d’artifice du 14 Juillet 2012 à Liège)

Sortir du chaos

Cela fait un moment que je veux évoquer un ouvrage dont la sortie est passée presque inaperçue au milieu du flot de bouquins anti-Hollande de l’automne dernier, et je conseille vivement de le lire à ceux qui veulent remettre en perspective tout ce qui s’est passé ces derniers mois dans la vie politique française.

41hwagzt-el

L’auteure n’est pas suspecte d’antipathie à l’égard de la gauche, c’est le moins qu’on puisse dire. La présentation de l’éditeur est éloquente :

Femme de conviction et observatrice aguerrie de notre vie politique, Michèle Cotta brosse le tableau édifiant d’un chaos sans précédent dans l’histoire de la Ve République. Au fil de ses rencontres et de ses échanges avec les principaux acteurs de cette séquence hors normes – de François Hollande, Manuel Valls ou Emmanuel Macron à Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Bayrou et Marine Le Pen –, elle nous plonge dans les coulisses d’une incroyable dérive où la déliquescence des idées se conjugue à l’impuissance des gouvernants, à gauche, et à l’anarchie des ambitions, à droite.
Tandis que dans l’opposition, déboussolée par la défaite de 2012, les multiples prétendants à la fonction suprême se livrent, sur fond de scandales financiers, à une lutte au couteau, le pouvoir en place s’abîme dans les divisions et une contestation incessante de l’autorité présidentielle.
Sans cacher son désarroi face à la cacophonie gouvernementale, Michèle Cotta nous éclaire sur la façon dont certaines mesures ou réformes emblématiques ont été prises et, parfois, mal engagées. Elle essaie de décrypter la personnalité complexe de François Hollande, souvent commentateur plus qu’acteur de sa propre histoire, et livre les jugements peu amènes du chef de l’État sur une gauche réticente aux contraintes du pouvoir. De son côté, Manuel Valls analyse et dissèque au cours de ses entretiens avec la journaliste les fiascos comme les réussites du quinquennat sans ménager le président, dont il parle avec une grande liberté de ton.
Témoin à la fois fasciné et déconcerté de cette foire d’empoigne qui se joue de tous côtés en vue de la présidentielle de 2017, Michèle Cotta s’interroge sur les raisons profondes d’une telle dégradation de notre vie politique. Elle rapporte la réflexion saisissante d’un autre de ses interlocuteurs, Emmanuel Macron :  » Quand les ordres anciens meurent, ils se débattent.  » Si l’on assiste à l’agonie d’un système, jamais l’issue d’un scrutin présidentiel n’a paru à ce point imprévisible.

Pourquoi lire ce livre maintenant que le président sortant a renoncé à se représenter (Je suis venu vous dire…) , que  Sarkozy et Juppé ont été éliminés ? Parce que tout s’explique a posteriori et que les portraits que brosse Michèle Cotta de ceux qui sont encore dans la course – Montebourg, Valls, Hamon, Macron, Mélenchon, Fillon sont d’une justesse, d’une pertinence rares.

Et puis où en est le débat aujourd’hui ? En prise avec les attentes des électeurs ? Pas vraiment sûr.

L’article 49.3 de la Constitution franchement intéresse qui ? Pourquoi en faire un sujet de polémique pré-électorale ? Je ne comprends pas…

Le candidat de la droite François Fillon, sur pratiquement chaque sujet un peu sensible, fait des allers-retours qui rendent son message incompréhensible : sur la santé, la Sécurité sociale, les fonctionnaires. Mais sur la politique internationale, il cultive des amitiés plutôt compromettantes.

Le Premier ministre Bernard Cazeneuve, qu’on a connu mieux inspiré, profite d’une visite à Jarnac pour tacler Emmanuel Macron qui ne se résout pas à satisfaire les oiseaux de mauvais augure qui prédisaient la chute d’une bulle médiatique (Chronique d’une victoire annoncée).

L’air frais, la parole vraie, sont venus la nuit dernière de HollywoodLa victoire du film Elle de Paul Verhoeven et le sacre d’Isabelle Huppert aux Golden GlobesEt, plus important encore, ce que l’actrice française et Meryl Streep ont dit, des messages éminemment, authentiquement politiques, comme peut-être on aimerait en entendre du côté de chez nous…

« Do not expect cinema to set up walls and borders » (Isabelle Huppert)

Les voix de Marianne

Je ne sais pas quel visage aura l’emblème de notre République dans six mois (Primaire : effets secondaires), je sais que, lundi soir, c’est une Marianne rayonnante qui nous a enchantés salle Gaveau à Paris.

L’essentiel du programme de Marianne Crebassa reprenait les airs mozartiens de son premier disque.

71d2cdbaxql-_sl1500_

Marianne Crebassa est une fidèle du Festival de Radio France Montpellier, où elle a fait ses débuts à 21 ans. En 2015, elle était « le » Fantasio d’Offenbach (lire : Le Fantasio de Montpellier), qu’elle sera à nouveau pour la réouverture de la saison de l’Opéra Comique en 2017.

Sa récente interview dans Le Monde témoigne, s’il en était besoin, de l’intelligence et de la réflexion de la jeune musicienne sur son métier, son avenir. On souhaite à notre Marianne une longue et belle vie !

 

Y aller ou pas ? Le choix de la liberté

Il y a une dizaine de jours j’étais à Istanbul, profitant du « pont » de la Toussaint (lire L’inconnu d’IstanbulLa magnifiqueConstantinopleByzance en majestéSoliman le MagnifiqueTopkapi). J’ai senti, de plusieurs de mes amis sur Facebook, comme des reproches, à tout le moins des interrogations sur l’opportunité d’un tel voyage alors que le régime de M. Erdogan emprunte toutes les apparences d’une dictature.

img_6553

J’ai bien écrit apparences et j’en vois déjà qui sursautent.

Explication : vue de nos confortables lucarnes, la Turquie d’Erdogan serait devenue invivable pour les tenants de la démocratie et de la liberté, et, de fait, les mesures liberticides du chef de l’Etat turc s’enchaînent avec une régularité implacable. Quand on est sur place – même si Istanbul n’est pas toute la Turquie, mais c’en est le coeur et le poumon – la réalité, la vraie vie des Stambouliotes qu’on croise pas seulement sur les lieux de tourisme, mais dans leurs quartiers, à la sortie des écoles, ou à l’heure de la prière à la mosquée, sont très différentes des images que les médias propagent. Les gens vont et viennent, s’attroupent, discutent, la présence policière est plus que discrète – même si la surveillance des lieux de forte concentration touristique est renforcée (mais plutôt moins qu’à Paris ou Bruxelles).

Le 29 octobre, jour de la Fête de la République, dans la rue la plus fréquentée du quartier de Beyoğlu, on s’est trouvé au milieu d’une manifestation de l’un des principaux partis d’opposition, dans le calme, sans répression apparente tout le long du cortège.

img_6265img_6266img_6267img_6269

Mais on sait bien que les apparences ne sont pas la réalité, et que, pendant ce même week-end, de nouvelles arrestations ont eu lieu, et que les grandes purges continuent dans l’armée, la police, l’administration après le coup d’Etat manqué de juillet dernier.

Dois-je rappeler que j’ai fait donner la création belge, à Liège de Gezi Park II de Fazil Say, et à Montpellier l’été dernier dans la version pour deux pianos et percussions ? Que nous sommes nombreux à nous être mobilisés pour le musicien turc, qui a enfin été acquitté en septembre dernier après avoir été condamné en 2013 à dix mois de prison pour « blasphème » sur Twitter !!

Nul moins que moi ne peut être suspect de la moindre complaisance à l’égard du régime Erdogan, pas plus d’ailleurs qu’envers le gouvernement hongrois qui, lui, fait partie de l’Union européenne et bafoue sans vergogne (et sans réaction des autres membres de l’UE !) les valeurs fondatrices de l’Europe. Mais la Turquie est tellement stratégique dans le contexte des conflits en cours, en Syrie, en Irak, au Proche-Orient en général, que l’Ouest comme l’Est sont comme tétanisés, impuissants à contrer les visées dictatoriales du régime turc.

Mais quelque chose me dit que les Turcs ne se laisseront pas faire si facilement, que la jeunesse turque, si joyeuse et nombreuse dans les rues d’Istanbul, n’est pas prête à renoncer aux idéaux du fondateur de la république laïque, Kemal Atatürk. Suis-je trop optimiste ?

img_6324

Indécence

Je vais finir par penser que la direction de l’information de France Télévisions a engagé un partenariat avec Voici ou Gala. Sinon comment expliquer que ce matin, dans Télématin, sur France 2, l’ouverture des cinq journaux télévisés de la matinale ait été consacrée à l’hospitalisation de Jacques Chirac ? Avec un jeune journaliste condamné à répéter cinq fois la fiche Wikipedia de l’ancien président de la République, et un commentaire que Voici ou Gala aurait pu signer…

jacques-chirac-irait-mieux

Franchement, n’y avait-il aucun sujet plus important que cette information relayée en boucle depuis 24 heures ? À moins que France 2 n’ait voulu se positionner en première ligne pour le cas où…

Indécent !

Mais l’indécence n’est pas l’apanage que du service public (?). L’éditorialiste d’Europe 1 n’a pas manqué de souligner cette invraisemblable course à l’hommage anthume : Comment ils récupèrent l’héritage de Jacques Chirac

 

La dictature de l’émotion

Lire aussi : (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/20/la-mort-et-la-tristesse/)

Un ancien président de Radio France s’insurgeait courageusement, ce matin, sur Facebook, contre le traitement réservé par une chaîne de radio publique à la disparition de David Bowie (plus de la moitié de la séquence 8- 9 h) et la place disproportionnée que cet événement prenait dans les journaux au détriment d’autres informations plus importantes pour l’humanité, « instance parmi d’innombrables autres de l’invasion de l’actualité « réelle » par ce qu’on appelait à juste titre les « variétés »…Et pour être clair, je suis tout à fait d’accord à ce qu'(on) lui fasse à partir de 9h10 la place que mérite ce grand chanteur dans une émission précisément consacrée à la culture, et notamment aux variétés. Mais dans les « journaux », non, non et non! On informe et on passe à autre chose!« .

DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL - 1983
Mandatory Credit: Photo by Richard Young/REX (100574d) David Bowie DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL – 1983

Plus encore que cette absence de hiérarchie dans le traitement de l’information, il y a cette prééminence donnée au ressenti des auditeurs et téléspectateurs. Sitôt l’information donnée ce matin sur France 2, des reporters étaient dépêchés dans la rue pour « recueillir les premiers témoignages » des passants et leur « émotion« .

Il est vrai que depuis le début de cette année, on est servi en morts illustres et en commémorations d’événements tragiques : Delpech, Galabru, Boulez, Courrèges, maintenant Bowie, les attentats de janvier 2015  contre Charlie, l’hyper casher de la porte de Vincennes, la manifestation du 11 janvier…

Mais on en arrive à ne plus supporter des mots pourtant chargés de sens lorsqu’ils ne sont pas abusivement utilisés et usés par les médias. Pas un reportage qui ne commence par « l’émotion est à son comble« , « beaucoup d’émotion« etc… Et les caméras d’insister sur un visage en pleurs, sur les larmes d’un président. Et le/la présentateur/trice de prendre la mine de circonstance.

C’est la dictature de l’émotion, ajoutée à celle de l’hyperbole. Tout disparu devient immédiatement le plus grand, le plus mythique, le plus célèbre. Il est paré de toutes les vertus qu’on lui avait souvent déniées de son vivant, d’une importance et d’un rôle qui deviennent essentiels alors qu’ils pouvaient n’être que modestes ou simplement à leur juste place.

On est prié évidemment de ne pas jouer le trouble-fête, le grincheux de service.

Je n’ai pas cru devoir écrire ici d’hommage à Michel Delpech, pourtant j’aimais bien certaines de ses chansons, et je reconnais le courage qu’il a manifesté dans sa lutte contre une maladie qui terrasse chaque année des milliers d’anonymes.

Je n’ai rien écrit sur Michel Galabru, même si je l’avais aperçu à Liège il y a deux ou trois ans, et si son personnage de l’adjudant Gerber dans la série des Gendarmes m’a souvent fait rire.

 J’ai apporté mon très modeste témoignage sur Pierre Boulez (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/06/un-certain-pierre-boulez/mais laissé à d’autres, beaucoup plus compétents que moi, le soin d’écrire – très bien le plus souvent – sur un personnage qui a porté toutes les contradictions artistiques du XXème siècle.

Mais David Bowie ? Certes c’est une star, une idole, une icône. Dois-je avoir honte de dire ici que je n’ai jamais été fan, que sa musique m’est toujours passée un peu à côté ?

Mais pour Delpech, Boulez ou Bowie, l’important c’est ceci – merci Monsieur Trenet ! :

Longtemps, longtemps, longtemps 
Après que les poètes ont disparu 
Leurs chansons courent encore dans les rues 
Un jour, peut-être, bien après moi 
Un jour on chantera 
Cet air pour bercer un chagrin

Ou quelque heureux destin

Fera-t-il vivre un vieux mendiant 
Ou dormir un enfant…

Et pour les médias, cette recommandation : chercher dans un dictionnaire le sens des mots pudeur, réserve, compassion…