Musiques olympiques

Le sujet s’impose en cette journée d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024 : quelles musiques ont été inspirées, commandées, exécutées pour les précédentes cérémonies ?

On y ajoutera un chapitre plus historique, qui a résonné récemment de manière vraiment absurde : l’histoire d’une organisation de concerts parisienne.

Olympics

France Musique a, comme d’habitude, bien fait les choses ce matin. À (ré)écouter absolument : Au tempo des JO.

Revue de détail des oeuvres spécialement composées pour les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques.

Premiers jeux à Paris en 1924

C’est au clarinettiste militaire Francis Popy que revient de composer cette marche.

Les fanfares, les harmonies, n’ont pas oublié le compositeur de musique « légère » qu’était Popy (et qu’affectionnait particulièrement l’ami Benoît Duteurtre, à qui l’on pense encore tout particulièrement à la veille de son inhumation dans sa terre des Vosges).

Los Angeles 1984 et John Williams

À 90 ans (!), John Williams faisait ses débuts avec l’orchestre philharmonique de Berlin. On ne peut évidemment pas comparer les prestations de 1984 et 2023 ! Voir John Williams #90

Rio 2016 : pourquoi le Brésil ?

Soyons honnête, l’oeuvre du compositeur espagnol Lucas Vidal, surtout connu pour ses musiques de film (Fast and Furious 6) ne brille pas par son originalité. En dehors de quelques rythmes brésiliens glissés ici et là, on ne voit guère de différence avec le Hollywood de John Williams

Tokyo 2020 : l’universalisme de Naoki Satō

Rien de très japonais dans cette ouverture à choeur ouvert, un peu moins martiale sans doute.

Pout ce qui est de Paris 2024, il faudra attendre ce soir pour découvrir l’oeuvre de Victor Le Masne, même si on en a déjà un avant-goût

La Loge Olympique

Qui se rappelle, à l’heure des Jeux Olympiques de Paris, l’affaire délirante qui a défrayé la chronique en 2016 ? Alors que Julien Chauvin et la nouvelle formation qu’il avait constituée autour de lui souhaitaient relever le nom de l’une des plus illustres organisations de concert du XVIIIe siècle à Paris – le Concert de la Loge olympique –, ils en furent interdits, malgré toutes les protestations et pétitions, par une décision de justice : Le Concert de la Loge Olympique vs le Comité national olympique : quand Goliath écrase David.

J’appris alors, comme tout le monde, que l’adjectif « olympique » est, depuis 1976, la « propriété » du Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF) ! Incroyable mais vrai !

Cela n’a heureusement pas empêché Julien Chauvin et son Concert de la Loge xxxxx de grandir et prospérer (en passant notamment par Montpellier) et d’honorer les compositeurs qui furent les hôtes et les inspirateurs de leur ancêtre du XVIIIe siècle, au premier rang desquels Haydn et ses fameuses six Symphonies Parisiennes.

Parmi les nombreuses versions des Symphonies parisiennes (N°82 à 87), j’ai une affection pour un album que je n’ai jamais vu en France, qui n’est jamais cité dans aucun guide, et qui témoigne à tout le moins de l’étendue du répertoire d’un chef infatigable, qui continue de parcourir le monde et les podiums à bientôt 89 ans, Charles Dutoit

L’été 24 (IV) : Yes we Kam and other News

Pardon pour ce titre en anglais, mais les nouvelles, les bonnes surtout viennent d’Outre-Atlantique

Yes She can

La presse, les commentateurs, les « spécialistes » des plateaux télé ont souvent en commun de partager les mêmes analyses – si tant est que le terme convienne ! – et de répéter les mêmes éléments de langage jusqu’à ce que les faits, la réalité démentent leurs propos.

Qui a pu croire une seconde que le retrait de Joe Biden de la course présidentielle n’a pas été très soigneusement préparé, derrière le rideau de fumée propagé par l’intéressé lui-même, sa femme et son entourage ? Et que le surgissement sur le devant de la scène de Kamala Harris a été improvisé au dernier moment ? Il faut vraiment mal connaître le système politique américain.

Ce qui s’est passé aux Etats-Unis depuis le 21 juillet est un coup de maître, peut-être même un coup de génie. Laisser Trump être investi après un attentat manqué, quelques personnalités démocrates monter au filet (et pas des moindres comme Barack Obama) pour préparer le terrain de la « renonciation », après avoir laissé dans l’ombre la vice-présidente, pour pouvoir en moins de 24 heures retourner complètement la situation, c’est exceptionnel.

Et les mêmes qui, aux Etats-Unis et chez nous, trouvaient tout un tas de défauts à Kamala Harris, lui tressent depuis deux jours, des lauriers qui vont finir par paraître suspects. J’attends avec une immense impatience les prochains face-‘à-face entre Trump et elle.

Cela donne encore moins envie de s’attarder sur la situation politique française. Je suis surpris que Ségolène Royal ne se soit pas proposée pour Matignon. Que la gauche mélenchonisée en soit rendue à jeter en pâture à la presse des femmes dont on sait par avance qu’elles seront incapables de constituer un gouvernement, révèle un mépris abyssal d’abord pour les électeurs, ensuite pour le Parlement, sans parler du président de la République.

L’un sort, l’autre reste

Quelques jours après que le festival de Montpellier lui a offert une sorte de réhabilitation, après de longs mois de retrait de la vie musicale – John Eliot Gardiner dirigeait l’Orchestre philharmonique de Radio France le 16 juillet – on apprend que le chef anglais est banni définitivement du choeur et de l’orchestre Monteverdi qu’il a fondé (John Eliot Gardiner’s exit statement).

Dans le cas de François-Xavier Roth, déjà évoqué ici, comme dans l’éditorial très mesuré d’Emmanuel Dupuy dans le numéro de juillet de Diapason, la situation est très contrastée. Le chef français s’étant de lui-même mis en retrait – il n’avait pas d’autre moyen face à l’avalanche d’annulations de ses engagements -, il a été remplacé (comme à Montpellier) partout où il devait diriger ces prochains mois. L’ensemble qu’il a fondé – Les Siècles – a fait disparaître toute référence à son fondateur, y compris dans la « bio » de la formation; Le Gürzenich et l’opéra de Cologne ont mis fin avant terme au contrat qui les liaient à FXR.

Mais l’orchestre allemand de la SWR, où Roth est nommé à partir de 2025, vient de faire savoir qu’il n’avait trouvé aucune raison de renoncer à cette nomination : L’orchestre de la SWR maintient François-Xavier Roth à son poste.

Vive les Jeux

Enfin, un mot de l’événement planétaire qui commence cette fin de semaine. Je n’ai pas été le dernier à râler, à discuter de l’opportunité d’avoir les Jeux Olympiques à Paris et en France. Mais je ne supporte plus ces reportages qui passent en boucle sur les malheureux cafetiers et commerçants de l’extrême centre de Paris qui sont « confinés » jusqu’à samedi à cause de la cérémonie d’ouverture sur la Seine. Cet art si français de ronchonner à propos de tout, de se dévaloriser en permanence.

Alors que finalement ces Jeux à Paris auront permis des investissements considérables… et durables, propulsé quantité de projets, d’abord les transports publics, qui sans cette perspective, auraient mis des années à aboutir… ou pas. Sans parler de toutes les autres retombées. Je n’ai jamais vu les trains de banlieue ni les rames de métro aussi propres que ces jours-ci, jamais traversé les aéroports parisiens de manière aussi fluide, jamais vu autant d’agents d’information et de conseil dans les gares, les rues, etc.

Réjouissons-nous pour une fois d’avoir été capables d’organiser un tel événement, réjouissons-nous de découvrir une cérémonie d’ouverture qui sera la plus belle fête du monde.

J’étais ce midi dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés… les photos sont éloquentes !

Ceinture pour la culture

Dans le bilan que je tirais de la dernière édition du Festival Radio France que j’ai organisée à Montpellier, en 2022, j’écrivais, pour commenter les bons résultats de ce cru, qui ne retrouvaient cependant pas l’étiage de 2019 de l’avant-COVID :

« On n’a pas fini de mesurer les changements profonds que la pandémie a engendrés pour les artistes comme pour le public. »

« Il y a bien un avant et un après et il ne faudra pas se contenter de généralités approximatives si l’on veut comprendre les nouvelles attentes d’un public qui s’est déjà largement renouvelé ».

J’ai appris depuis longtemps qu’il ne fait pas bon jouer les Cassandre. Je n’ai jamais, pour autant, restreint ma liberté de parole (cf. L’Absente), et ce n’est pas maintenant que je ne suis plus « en responsabilité » que je vais changer.

On lit depuis quelques jours des articles alarmistes sur les restrictions imposées aux grands établissements culturels (voir l’article du Monde daté du 4 avril) le gouvernement, après sa période de prodigalité – qui a tout de même sauvé des pans entiers de notre économie, dont la culture – étant contraint de serrer la ceinture budgétaire à tout le monde. Et voici que, dans Le Monde de ce week-end, Michel Guerrin balance quelques vérités très bonnes à dire… et confirme deux ans après ce que je pressentais en 2022. :

« Les 3 milliards d’euros injectés pour sauver la culture lors de la crise liée au Covid-19 n’ont pas été l’occasion de réformer un secteur marqué notamment par une offre surabondante. Au point que le monde du spectacle, déjà mal en point avant la pandémie, se retrouve dans une situation pire depuis »

« L’Etat a sauvé la culture sans vraiment évaluer les besoins ni jauger les résultats. Il a piloté à vue, provoquant quelques beaux gâchis, et continue de naviguer dans le brouillard.

Le constat, développé par la Cour des comptes dans un rapport publié en mars, est d’autant plus douloureux que l’Etat cherche 10 milliards d’euros d’économies et vient de « piquer » 200 millions d’euros à la culture« 

Je fais une incise pour rappeler que je ne suis pas un grand fan de la Cour des comptes en matière de culture. Je me rappelle quelques entretiens surréalistes, lorsque j’étais à Radio France, avec des inspecteurs de la rue Cambon (siège de la Cour des Comptes), qui démontraient de leur part une méconnaissance totale de la matière qu’ils étaient censés contrôler… J’invite à relire l’article que j’avais consacré à ce sujet il y a un an : Trop de musique ? où je rappelais que « si le général de Gaulle affirmait en 1966, à propos de la Bourse : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », on renverrait bien la formule aux magistrats de la rue Cambon : « La politique culturelle de la France ne se fait pas à la Cour des Comptes«

Mais je suis – malheureusement – d’accord avec la Cour des comptes et surtout Michel Guerrin lorsque ce dernier écrit :

L’essentiel des griefs est à venir. L’argent ne devait pas servir seulement à sauver le secteur culturel, mais à le moderniser en profondeur : estimer ce qui marche ou pas, définir des priorités. Il ne s’est rien passé, ou presque, déplorent les magistrats. Pire, de l’argent a été investi dans des programmes en dépit du bon sens. L’Etat n’a pas fait la différence entre un théâtre qui allait mal à cause de la crise liée au Covid-19 et un autre, déjà malade auparavant en raison de dysfonctionnements profonds. Des lieux se sont retrouvés avec plus d’argent que le ministère ne leur en donnait en temps normal.

Le résultat ? L’argent du Covid-19 a fait grossir l’offre culturelle. C’est effarant, car aujourd’hui, alors que la pandémie semble loin, le monde du spectacle, déjà mal en point auparavant, se retrouve dans une situation pire. Des théâtres et des opéras n’ont plus l’argent nécessaire pour produire une saison pleine ; ils suppriment une pièce ou une chorégraphie, écartent de jeunes artistes au profit de noms qui font remplir la salle. » (Michel Guerrin, Le Monde 6/7 avril 2024)

Je ne connais pas le détail des arbitrages de la ministre de la Culture, et surtout de Bercy : Rachida Dati affirme qu’elle a tapé dans le porte-monnaie des gros pour préserver les petits, notamment en province (oups, pardon, « les territoires »).

Responsabilité collective

Mais ces réductions venant de l’Etat ne doivent pas masquer un phénomène beaucoup plus large et nettement plus préoccupant. Puisque la plupart des structures culturelles ne dépendent que marginalement du ministère de la Culture, tout ce qui est spectacle vivant, diffusion et production de l’activité culturelle, est directement touché par les décisions des collectivités territoriales. On en sait quelque chose dans les villes gérées depuis 2020 par les écologistes (Lyon, Strasbourg) ou certaines régions gérées par la droite (comme Auvergne-Rhône-Alpes). Mais, de manière moins visible, il n’est pas une région française, de gauche ou de droite, qui n’ait sensiblement réduit sa contribution aux structures culturelles, tout en proclamant le contraire.

J’ai, tout au long de ma carrière dans les médias comme à la tête d’entreprises culturelles, connu les budgets « contraints », les restrictions annoncées ou brutales. Et toujours pensé que cette contrainte devait produire un sursaut d’imagination, de créativité, et non le repli sur soi. J’aurai l’occasion d’en faire état dans une série que je consacrerai prochainement à mes années liégeoises… non pour donner des leçons à quiconque mais pour faire état d’expériences réussies !

Crépuscules : Pollini, Eötvös

J’ai pris quelques jours de vacances en me promettant de me tenir loin de l’actualité.

Le cas Pollini

Mais voilà qu’après avoir débarqué sur les rivages d’une mer calme après un heureux voyage je suis submergé par les hommages que je lis de tous côtés sur le pianiste Maurizio Pollini, mort ce 23 mars.

Comme pour Frédéric Mitterrand avant-hier mon premier réflexe est de me taire, de ne rien écrire ou dire de plus que le tombereau de tributs sous lequel le disparu est déjà enseveli. J’avais écrit naguère, après un récital du pianiste italien à la Philharmonie de Paris, un billet sobrement intitulé Crépuscule, qui m’avait valu tellement de reproches, voire de sarcasmes – comment osais-je critiquer une « légende » ? – que je vais m’en tenir là.

Maurizio Pollini 21 novembre 2019 / Philharmonie de Paris (Photo JPR)

Un jour, quand je ne serai plus en vacances, j’expliquerai peut-être pourquoi je n’ai jamais marché dans le « narratif » (c’est comme ça qu’on dit aujourd’hui !) élaboré autour du personnage et même de l’artiste. Entre-temps, je réécouterai sûrement quelques-uns de ses enregistrements (je précise, tout de même, que, tout critique que je sois à l’égard de Pollini, j’ai la totalité de ses enregistrements officiels dans ma discothèque et même quelques « live »)

Peter Eötvös (1944-2024)

Peter Eötvös (1944-2024)

Je ne peux pas dire que j’ai bien connu le chef et compositeur Peter Eötvös, qui vient de disparaître à tout juste 80 ans, mais les quelques rencontres que j’ai eues avec lui m’ont marqué, pour différentes raisons. Et sa disparition, même prévisible – la maladie l’avait empêché d’assister à l’hommage que Radio France voulait lui rendre pour son anniversaire en janvier dernier -, m’attriste.

Le personnage était très attachant, exigeant mais jamais poseur, et il a sans doute fait beaucoup plus pour la « musique contemporaine » que nombre de ses collègues, parce qu’il avait le don de la pédagogie, y compris dans son écriture.

La dernière fois que j’ai eu l’occasion de faire oeuvre utile pour lui, c’était il y a neuf ans, dans mes fonctions d’alors de directeur de la musique de Radio France, comme je l’ai raconté dans un billet précédent (Suites et conséquences) :

« C’est ainsi qu’un magnifique projet de concerts et d’enregistrements fin 2014 autour de Peter Eötvös  avait  failli capoter, parce que la mise en place des répétitions et des concerts dans les deux toutes nouvelles salles de concert de la Maison de la radio (Studio 104 et Auditorium) s’avérait très compliquée du fait des effectifs requis. Il n’y avait pas de maison de disques partenaire à l’horizon.  A force de conviction, de persévérance, et de beaucoup de bonne volonté de la part de toutes les personnes impliquées, on a pu organiser les répétitions, les concerts, puis la collaboration entre Radio France et le label Alpha, membre du groupe Outhere (le même éditeur que le coffret Lalo des Liégeois !). Le disque vient de sortir, où ma préférence va, je l’avoue, à la prestation pyrotechnique de Martin Grubinger !

J’ajouterai à ce que j’écrivais en 2016 que l’organisation administrative qui régissait alors les services de Radio France mettait tous les freins possibles à ce qui ‘n’entrait pas dans les périmètres balisés des uns et des autres…

Je reviendrai plus tard sur d’autres souvenirs de cette lumineuse personnalité…

Planètes parisiennes

Etrange comme un concert peut faire surgir tant de souvenirs. C’était le cas jeudi dernier à la Maison de la radio avec le concert de l’Orchestre philharmonique de Radio France et Daniel Harding. Dans le compte-rendu – enthousiaste – que j’en ai fait pour Bachtrack (lire Les constellations sonores de Daniel Harding avec l’Orchestre philharmonique de Radio France), j’évoque précisément deux souvenirs indélébiles.

Pour Daniel Harding et l’OPRF, c’était, sauf erreur de ma part, des retrouvailles neuf ans après une première rencontre des plus fécondes, à des dates que nul n’a pu oublier : les 8 et 9 janvier 2015, au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo (lire Le silence des larmes).

Quant à Éric Tanguy, dont l’OPRF et Daniel Harding donnaient la première parisienne de Constellations, c’est une vieille histoire si j’ose dire. Un peu par hasard, assistant à l’une des premières éditions du festival Présences, en 1994, j’avais découvert le 1er quatuor à cordes d’un compositeur alors âgé de 25 ans et j’en avais été ébloui. Depuis, je n’ai jamais perdu de vue ni d’oreille un créateur qui n’a jamais hésité à affirmer une personnalité parfois à rebours des modes et des dogmes.

Eric Tanguy et Daniel Harding devant les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France

Il faudra écouter ce concert lorsqu’il sera diffusé sur France Musique le 5 avril prochain !

Les jeunes filles de la Maitrise de Radio France très applaudies par le public à l’issue des Planètes de Holst

Un extrait de « Jupiter » des Planètes de Gustav Holst / Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Daniel Harding (Vidéo JPR / Reproduction interdite)

Bernstein ou le génie à vif

Je ne compte plus les billets que j’ai consacrés à Leonard Bernstein (1918-1990), notamment une série d’été à l’occasion du centenaire de sa naissance en 2018 (Un été Bernstein).

J’ai eu deux occasions toutes récentes de réaffirmer mon admiration pour ce personnage hors norme : le film Maestro sorti avant-hier sur Netflix, et le magnifique concert donné par l’Orchestre philharmonique de Radio France ces jeudi et vendredi d’avant Noël, sous la direction de Robert Trevino.

J’ai écrit sur Bachtrack presque tout ce que j’en ai pensé : Le Noël américain du Philhar’.

Je veux souligner à nouveau l’originalité d’un programme qui, à part sa proximité temporelle, n’a que peu à voir avec Noël. C’était la première fois que j’entendais en concert l’un des sommets de l’oeuvre de Bernstein, les trop peu joués Chichester Psalms (1965), découverts par ce « live » de 1979

Je trouve sur YouTube une vidéo dont je n’arrive pas à identifier ni le lieu ni la date. C’est bien Leonard Bernstein qui dirige lui-même, apparemment en Pologne.

Bradley Bernstein

Je me méfie toujours des films de fiction sur de grands musiciens, de ce qu’on appelle des « biopics ». Il y a en général toujours des détails qui clochent, même quand le propos est réussi (comme dans le film Tar avec Cate Blanchett que j’ai beaucoup aimé : Mesures démesure).

Ici, Bradley Cooper est tout simplement bluffant, comme réalisateur et interprète de Bernstein. On a même un goût de trop peu, d’inachevé, quand s’achèvent les 2h9 de ce film et son très long générique – qui fait justement entendre le deuxième des Chichester Psalms. Le génie de Bernstein était tellement polymorphe, sa personnalité si multiple, qu’on est forcément frustré par la brièveté des scènes. Le film est centré sur des aspects moins connus, plus privés, du personnage, sa rencontre, son mariage, son amour pour Felicia Montalegre, disparue à 56 ans des suites d’un cancer, douze ans avant celui qui emportera Bernstein lui-même en 1990 (La cigarette est de quasiment tous les plans…), et les amitiés/amours masculines que le chef/compositeur vivait sans vraiment s’en cacher.

On redit ce qu’on a déjà écrit ici, la meilleure manière de découvrir, d’aimer et de faire aimer Léonard Bernstein à tous ceux qui comme moi n’ont jamais eu la chance de le voir sur scène, ce sont ses Young People Concerts, aujourd’hui heureusement facilement accessibles.

Et on retrouve avec un immense bonheur sur YouTube ce film réalisé trois ans après la mort de Bernstein :

Ce documentaire s’ouvre sur une déclaration, une proclamation même, de Bernstein qui n’avait plus que quelques mois à vivre : « J’aime deux choses : la musique et les gens. Je ne sais pas ce que je préfère mais je fais de la musique car j’aime les gens, travailler avec eux »

Musiques d’époque

De la même manière qu’il y a des marronniers dans les médias, il y a des marronniers dans le spectacle.

Casse Noisette

Ainsi l’ultime ballet de Tchaikovski – Casse-Noisette -créé à Saint-Pétersbourg quelques mois avant la mort du compositeur est-il programmé partout en cette période de Noël (la liste publiée par Bachtrack est éloquente !). En France et à Paris, on n’y échappe pas.

Je me réjouissais d’assister jeudi au concert de l’Orchestre national de France, qui annonçait l’intégrale de la musique du ballet (alors que l’Orchestre de Paris et son chef Klaus Mäkelä n’avaient programmé que le 1er acte, à la grande satisfaction certes d’Alain Lompech sur Bachtrack). J’attendais aussi le jeune chef tchèque Petr Popelka, pour des raisons qu’on n’a pas pris la peine de nous expliquer il a été remplacé par Fabien Gabel (une ressemblance capillaire ?)

Mais je m’attendais surtout – puisqu’on était à la Maison de la radio et de la musique – à la présence des voix de la Maîtrise de Radio France dans la merveilleuse valse des flocons de neige qui clôt le deuxième tableau du 1er acte. C’était l’occasion ou jamais de présenter une intégrale… vraiment intégrale. La présence au premier rang de la présidente de Radio France et de sa famille n’aura pas suffi. Dommage !

Sachant la redoutable difficulté d’une partition qu’on connaît par coeur, je veux rester indulgent à l’égard d’un chef et d’un orchestre qui d’évidence auraient eu besoin de plus de répétitions ne serait-ce que pour mieux caractériser chaque scène, chaque épisode, où Tchaikovski fait preuve d’une invention mélodique, d’un traitement de la matière orchestrale, absolument extraordinaires (c’est dans Casse Noisette qu’on entend pour la première fois le célesta comme instrument soliste dans la fameuse Danse de la fée Dragée). Jeudi j’avais encore le souvenir très vif d’une soirée inoubliable du festival d’Aix-en-Provence 2009, où Simon Rattle et l’orchestre philharmonique de Berlin avaient donné (comme Mäkelä et l’Orchestre de Paris !), l’ouverture et le 1er acte de Casse-Noisette avant Le Sacre du printemps de Stravinsky. C’est avec émotion que je retrouve la critique qu’en avait faite dans Télérama le regretté Gilles Macassar, disparu en 2015 (lire son beau portrait de Fabienne Pascaud).

La Valse des flocons de neige… avec les voix d’enfants !

La Chauve-Souris

Autre « marronnier » des fins d’année, Die Fledermaus / La Chauve-Souris, l’opérette la plus populaire de Johann Strauss, qu’on programme à cette époque parce qu’elle s’inspire d’une pièce française de Meilhac et Halévy… le Réveillon ! (lire Revue de Chauves-Souris)

Mercredi soir, et malheureusement pour une seule soirée, le Théâtre des Champs-Elysées recevait la meilleure équipe qui se puisse rêver pour ce chef-d’oeuvre. Comme on l’a écrit pour Bachtrack : Une Chauve-Souris authentiquement viennoise au théâtre des Champs-Elysées.

Je n’avais pas vu la vidéo de présentation de ce concert, je partage non seulement tout ce que Marc Minkowski dit de l’oeuvre et de cette musique, mais je constate avec plaisir que le chef français a très exactement fait ce qu’il a dit. J’espère que cette production est ou sera enregistrée dans le cadre de sa tournée européenne.

Quant à mes versions favorites au disque ou en DVD, j’invite à relire Revue de Chauves-Souris.

Les achèvements de Philippe Jordan

L’ancienneté de la relation quasi-familiale, la permanence de l’admiration, n’empêchent pas l’écoute critique. C’est pourquoi j’avais accepté de faire, pour Bachtrack, le compte-rendu des tout récents concerts de Philippe Jordan à la tête de l’Orchestre de Paris : Vers la lumière : Philippe Jordan avec l’Orchestre de Paris.

On peut heureusement réécouter le concert du 29 novembre sur francemusique.fr.

Comme on peut le lire sur Bachtrack, autant j’ai été emporté littéralement par une ‘Inachevée idéale, autant je ne me suis pas complètement retrouvé dans une Neuvième de Bruckner certes creusée, admirablement conduite, mais trop statique pour quelqu’un qui, comme moi, s’est nourri aux ardeurs d’un Jochum.

Mais Philippe Jordan fait partie de ces interprètes qui ne se livrent pas sur un coup d’éclat, à la séduction immédiate. Ni même à la première écoute. J’ai assisté à bien des concerts dirigés par lui, j’ai dans ma discothèque la quasi-totalité de ses enregistrements, et quand j’ai parfois eu des réserves au premier abord, j’ai remis l’ouvrage sur le métier, j’ai réécouté, et toujours découvert de nouvelles richesses.

La dernière fois que j’avais entendu Philippe à la tête d’un orchestre – avec l’Orchestre de Paris mercredi c’était une première – c’était avec l’Orchestre national de France (lire Le monde d’hier) il y a un an. J’avais manqué sa venue à Radio France le 14 octobre dernier. Rien à changer à ce que j’avais écrit, rien non plus aux éloges de Tristan Labouret sur Bachtrack : Philippe Jordan fait renaître l’Orchestre national.

En attendant, Philippe Jordan est toujours en activité – heureux Viennois ! – à l’opéra de Vienne.

Une Bohème de rêve

Il y a à peine deux mois, on avait peu apprécié, pour ne pas dire plus – mais le critique doit parfois retenir son propos : On a marché sur la lune à l’Opéra Bastille (Bachtrack) – la reprise de La Bohème version Claus Guth à l’Opéra Bastille.

Quel contraste avec celle qu’on a vue hier soir au théâtre des Champs-Elysées ! Je ne partage aucune des réserves émises ici et là sur la mise en scène d’Eric Ruf* (trop « traditionnelle » aux yeux de certains ?). Parce que, musicalement, c’est le bonheur complet.

Dans la fosse d’abord, on doit à un jeune chef – 32 ans – Lorenzo Passerini, que je ne connaissais pas jusqu’à hier soir, l’une des plus belles directions d’orchestre que j’aie jamais entendues de cet ouvrage, en dehors du disque. J’ai déjà écrit l’admiration que j’éprouve pour le génie de l’orchestre de Puccini, d’une modernité, d’une sensualité que le chef italien exalte comme rarement à la tête d’un Orchestre national de France pourtant peu familier de la fosse d’opéra, qui brille ce soir de tous ses feux. J’entendais à l’entracte des musiciens de l’ONF dire leur bonheur de travailler avec ce chef… bonheur très largement partagé par le public.

Ensuite les chanteurs : non seulement il n’y a aucune faiblesse dans la distribution, mais Michel Franck, le directeur du Théâtre des Champs-Elysées, a choisi les meilleurs du moment, surtout chez les hommes. Marc Labonette excelle dans le double emploi de Benoît et Alcindoro tout comme Francesco Salvadori en Schaunard et Guilhem Worms en Colline. Alexandre Duhamel donne une épaisseur, une chaleur formidables au personnage de Marcello. Quant à Pene Pati, il confirme sur scène, en Rodolfo, tout le bien qu’on avait pensé et écrit de lui à la sortie de son premier disque (voir sur Forumopera : Pene Pati ou le soleil du Pacifique). Comme l’écrit Emmanuel Dupuy sur Diapasonmag « timbre tout en gourmandise, émission sans effort, cantabile inépuisable, sentiment toujours juste, générosité du chanteur autant que du comédien » !

On n’a pas honte d’avouer que ses airs et ses duos tant avec Mimi qu’avec Marcello nous ont ému aux larmes.

J’ai lu sur Selene Zanetti qui incarne Mimi des commentaires pas toujours bienveillants. Elle compose vocalement et dramatiquement une Mimi d’abord bien chantante, surtout crédible, émouvante – Eric Ruf ayant toujours cette magnifique aptitude à creuser les caractères et les personnages. La Musette d’Amina Edris est toute de sensualité et de sensibilité.

Heureusement cette Bohème a été captée par les micros de Radio France et les caméras de France Télévisions.

*Eric Ruf était l’invité de l’émission de Nagui « La bande originale » aujourd’hui sur France Inter. Evidemment on ne perd jamais son temps à écouter l’administrateur général de la Comédie-Française, même quand il doit répondre aux questions-clichés de l’animateur sur « l’élitisme » de l’opéra – heureusement que Mehdi Mahdavi, rédacteur en chef d’Opéra Magazine, a remis les pendules à l’heure ! – un animateur qui manifestement ne lit pas ses fiches, puisqu’on l’a entendu annoncer Lorenzo Viotti dans la fosse… alors que son remplacement par un autre Lorenzo…Passerini a été annoncé il y a plusieurs semaines !

Kaija, Otto, Martha en juin

Kaija Saariaho (1952-2023)

Les dernières fois où un orchestre (en l’occurrence l’Orchestre de Paris) avait joué une de ses oeuvres, je ne l’avais pas vue dans le public ni pour saluer sur scène. J’ai compris pourquoi en apprenant son décès et en lisant l’excellent article que Vincent Agrech a consacré à Kaija Saariaho sur Forumopera : Kaija ou l’indiscipline des spectres. Je me suis rappelé maints souvenirs de la compositrice finlandaise qui avait élu domicile en France depuis tant d’années, comme le concert d’ouverture du Festival Présences en 2017.

Otto Klemperer (1885-1973)

Pour honorer le grand chef allemand Otto Klemperer, disparu le 5 juillet 1973, Warner publie, cinquante ans après sa mort, deux coffrets magnifiques, reprenant l’intégralité des enregistrements du chef de… 1927 à sa mort !

Premier de ces coffrets reçu ce 2 juin, l’héritage symphonique et concertant :

Première remarque, la remasterisation à partir des bandes originales, réalisée par le studio Art et Son d’Annecy, est aussi spectaculaire que réussie, même si les précédentes (ré)éditions restituaient correctement la qualité des prises de son londoniennes d’EMI.

J’ai écrit plusieurs articles sur Otto Klemperer, comme celui-ci : Klemperer ou la fausse lenteur. Parce que nous avons gardé l’image d’un géant marmoréen, atteint par la maladie, dirigeant assis.

Bien sûr on retrouvera dans ce coffret des Concertos brandebourgeois et des Suites de Bach ni faites ni à faire, en tout cas difficilement audibles aujourd’hui. On trouvera sans doute des menuets de symphonies de Mozart, Haydn ou Beethoven qui prennent tout leur temps. Mais la question chez Klemperer n’est pas la lenteur, voire la lourdeur, c’est toujours le rapport entre mouvement et architecture, et au sein d’une symphonie, le rapport entre les différents mouvements. Et puis il y a surtout l’extraordinaire tension, la ligne qu’il dessine et anime, là où tant de jeunes baguettes se contentent de battre – vite – la mesure, en croyant que cela suffit à faire une interprétation.

Faites le test, commencez l’écoute d’une symphonie, quelle qu’elle soit, et laissez-vous conduire, sans préjugé, vous irez jusqu’au bout et finirez convaincu de ce vers quoi Klemperer vous a entraîné. Et puis, je l’avais déjà indiqué dans de précédents articles (Klemperer ou la fausse lenteur), le vieux chef nous réserve quelques surprises : outre une 25ème symphonie de Mozart survitaminée, enlevée en moins de vingt minutes, des symphonies de Bruckner où il ne s’attarde pas dans les mouvements lents, des symphonies de Tchaikovski creusées, puissantes, mais écrasantes.

Le plus bel exemple de l’art souverain de Klemperer, c’est probablement la 9ème symphonie de Schubert, la justesse des rapports de tempo entre les mouvements et à l’intérieur même des mouvements (la perfection des mesures introductives, le phrasé du cor solo, un andante battu à 2/4).

Klemperer et Mahler

Il est assez étrange que, dans les discographies comparées consacrées à Mahler, on omet presque systématiquement de citer Otto Klemperer, comme d’ailleurs on oublie qu’il a été, comme Bruno Walter beaucoup plus souvent cité, sinon un disciple, au moins un ami du compositeur – qui avait recommandé le jeune chef pour le poste de directeur de l’opéra allemand de Prague.

Je tiens les quatre symphonies (2,4,7,9) et le Chant de la Terre (avec Ludwig et Wunderlich) que Klemperer a gravés parmi les piliers de toute discographie mahlérienne. La Septième est suffocante :

Le « Ruhevoll » de la 4ème symphonie me tire des larmes à chaque écoute. Et pourtant – nouvelle preuve de ce qu’on écrivait plus haut – c’est l’un des tempi les plus rapides de la discographie…

Le second coffret Klemperer est attendu à l’automne, il comprendra les opéras et oeuvres chorales et vocales.

Bon anniversaire Martha

Il y eut des moments, ces quinze dernières années, où tous ceux qui l’aiment et l’admirent craignaient pour sa carrière, et même pour sa vie. Mais Martha Argerich – 82 ans aujourd’hui – est increvable, tombée qu’elle est, toute petite, dans le chaudron de l’éternelle jeunesse. Rares sont les interprètes qui ont écrit leur légende de leur vivant. Elle en fait partie. Lire Les printemps de Martha A.

Diapason d’Or pour ce disque, où l’on retrouve la pianiste argentine dans des concertos qu’elle joue depuis toujours et a maintes fois enregistrés, et où sa virtuosité naturelle, cette « patte » si caractéristique sur le clavier, sont comme densifiés par l’expérience. Plus rien à prouver, juste l’essence de la musique.