Les frères Capuçon sont-ils détestables ?

Pardon pour le titre choc, mais il est à la (dé)mesure des milliers de « commentaires » que le violoniste savoyard Renaud Capuçon et son jeune frère Gautier, violoncelliste, suscitent sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Une amitié

Je connais Renaud depuis 1994 et une fête de la musique que France Musique avait organisée au et avec le Conservatoire de Paris alors dirigé par Marc-Olivier Dupin.

J’ai le souvenir d’un adolescent blond comme le Tadzio de Mort à Venise et d’un jeu très pur, presque timide. Il répétait seul pour une « balance son « un extrait d’une partita de Bach. Il avait tout juste 18 ans, personne ne le connaissait et il n’avait aucune galerie à épater. Je le reverrais quelques fois, reconnaissable à ses boucles blondes, dans les files d’attente au guichet de Pleyel, curieux d’entendre ses aînés.

Quand, nommé à Liège fin 1999, je commençai à concevoir les futures saisons de l’Orchestre philharmonique de Liège, j’eus vite l’idée d’y inviter de tout jeunes talents repérés pendant mes années à France Musique. C’est ainsi qu’en 2002 je fis faire leurs débuts en Belgique avec orchestre à Nicholas Angelich et à Renaud...et Gautier Capuçon !

Et que je fis, par la même occasion, la connaissance du petit frère, tout juste 20 ans.

Gautier ne m’en voudra pas de révéler, presque vingt ans plus tard, la teneur d’une discussion commencée en voiture, et poursuivie chez Léon de Bruxelles (l’authentique, l’original rue des Bouchers !) : le jeune violoncelliste était manifestement sous le coup d’un trouble amoureux. Nous eûmes une de ces conversations aussi improbables qu’essentielles où j’étais censé représenter la sagesse et l’expérience : comment sait-on qu’on est amoureux ? à quoi reconnaît-on l’amour et non un emportement passager ?

Dois-je préciser – oui, autant le faire une fois pour toutes ! – que je ne me suis jamais laissé imposer des artistes, des engagements, par qui que ce soit, depuis que j’organise des concerts ?

Après ce premier concert où les deux frères jouèrent naturellement le double concerto de Brahms (lire La complicité des frères amis) il y en eut d’autres où je les réinvitai séparément ou ensemble, toujours pour des programmes originaux (le double concerto pour violon et violoncelle de Thierry Escaich en mars 2006 avec l’Orchestre national de Lille, Gesungene Zeit de Wolfgang Rihm pour le premier concert de Christian Arming avec l’OPL en octobre 2006, le second concerto pour violoncelle de Chostakovitch…) ou la fête des 50 ans de l’orchestre en janvier 2011 (le concerto en do Majeur de Haydn pour Gautier).

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Et je me rappelle, plus récemment, un Renaud Capuçon créant le magnifique concerto de Pascal Dusapin en janvier 2015 à la Philharmonie de Paris, ou en mars 2016 à Genève donnant la première suisse de Mar’eh, le concerto pour violon de Matthias Pintscher.

img_2325(Renaud Capuçon et Matthias Pintscher)

En 2017, au Festival Radio France, j’avais demandé à Emmanuel Krivine qu’il intègre le concerto de Khatchaturian au programme qu’il devait diriger à la tête de l’Orchestre National de France. Renaud Capuçon, une fois encore, accepta, pour le festival, de jouer une oeuvre qu’il n’avait jamais abordée, comme il le reconnut en toute franchise au micro de France Musique:

« C’est la première fois que je joue ce concerto. Au départ, je comptais présenter le n°1 de Prokofiev mais j’ai accepté le challenge de travailler un nouveau concerto car il était totalement dans le thème de cette soirée appelée « Aux confins de l’Empire ». Je suis très heureux de le jouer car c’est une œuvre que je connaissais mal. Elle a beaucoup d’allure et elle va plaire au public. C’est très daté dans l’écriture quand on compare avec ce que pouvaient composer Schönberg, Stravinsky ou Berg à la même époque ou plus tôt. Ce concerto illustre extrêmement bien l’époque, la Russie des années 1940. On imagine très bien le cuirassé Potemkine par exemple. Concernant le répertoire russe en général, je suis évidemment beaucoup plus familier de Prokofiev, Chostakovitch ou Tchaïkovski. Ce qui est étrange, c’est que j’ai toujours tendance à me dire que la musique russe n’est pas vraiment faite pour moi alors que finalement j’ai toujours beaucoup de plaisir à la jouer »

dfil9bfxuaafrpg-large(Juillet 2017, Montpellier)

Omniprésence

Une fois établi que les deux frères ont un talent indiscutable, que ce sont d’authentiques artistes, de vrais musiciens – qui le contesterait ? – ce qu’on leur reproche finalement, c’est leur célébrité, leur présence dans les médias, ce qui est tout de même un comble ! 

Certes on peut être agacé du côté « musicien officiel » qu’endosse Renaud, notamment depuis l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, et de l’image people qu’il projette inévitablement depuis qu’il a épousé la fille de l’ancien maire d’Aix-les-Bains, une autre Savoyarde, Laurence Ferrari.

 Certes on a pu avoir l’impression, pendant le confinement, que Renaud et Gautier Capuçon phagocytaient les réseaux sociaux par leurs prestations quotidiennes, fréquemment relayées par les journaux télévisés.

Certes, on a pu juger inutilement opportuniste la précipitation dont a fait preuve Gautier Capuçon lors de l’incendie de Notre Dame. Mais un autre avant lui n’avait jamais manqué une occasion de prendre part à l’Histoire (cf. Rostropovitch devant le mur de Berlin).

Certes je n’ai pas changé d’avis sur cette émission que je trouve indigne du service public (lire Est-ce ainsi qu’on aime la musique ?à laquelle Gautier prête son nom et son concours.

Mais est-ce bien à eux qu’il faut reprocher tout cela, plutôt qu’à des organisateurs, des producteurs, des journalistes dont l’inculture le dispute le plus souvent à l’absence d’imagination ? Bien sûr, ils pourraient dire non, refuser de se prêter à un jeu médiatique dont ils doivent bien tirer une certaine jouissance (qui résisterait aux sirènes de la gloire ?).

Leur omniprésence ne peut que susciter jalousie, envie, agacement. Mais l’aigreur que manifestent certains de leurs collègues, moins exposés aux feux de la célébrité, n’est pas plus respectable.

Une initiative malheureuse

Depuis 24 heures, c’est Gautier Capuçon qui concentre sur lui un feu nourri de critiques. Pour avoir proposé de faire cet été un tour de France, de jouer gratuitement – ou presque – dans les communes où on voudrait bien l’accueillir, moyennant une contribution aux frais engendrés par ces mini-concerts. 

Initiative qui semble généreuse, et rapportée comme telle par les médias, mais initiative malheureuse, je le dis sans détour à Gautier qui, je l’espère, entendra mes arguments.

Inutile de rappeler ici que toutes les manifestations artistiques de l’été ont dû être annulées au nom d’un principe de précaution, dont on s’apercevra peut-être qu’il a été appliqué avec un zèle excessif. Des milliers d’artistes, d’intermittents, de techniciens, sans parler de tous les métiers liés à la culture et au tourisme, ont été privés de travail, de perspectives, de projets. Et pour un très grand nombre d’entre eux, de ressources, de revenus.

Cher Gautier, s’il y a un espoir que peut-être on puisse rétablir certains concerts, dans certaines conditions, que les festivals annulés puissent proposer à leurs publics quelques événements en format réduit, le moins qu’on doive faire – et je suis sûr que tu en seras d’accord – c’est de permettre à tes camarades, à tes collègues, de jouer, de se produire en public, de reprendre un projet là où la crise sanitaire l’avait interrompu. Et de le faire dans les conditions normales de rémunération de leur travail, de leur prestation. Sûrement pas en accréditant l’idée que la musique classique c’est gratuit, en donnant l’illusion à des élus locaux qu’une tête d’affiche estivale peut remplacer une action culturelle au long cours. 

Le monde de la culture ne se relèvera pas indemne de la crise que nous venons de traverser. Il ne s’en sortira pas par quelque initiative individuelle, aussi généreuse soit-elle, il ne survivra à l’épreuve que par une solidarité collective, dont personne, inconnu ou célèbre, débutant ou confirmé, ne doit être exclu.  Avec ton talent, ta notoriété, tu peux être un héraut de cette reconquête.

 

 

 

Tristesse

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Michel Legrand (24 février 1932-26 janvier 2019)

Il y a trois ans déjà j’écrivais ceci : La mort et la tristesse et en mai dernier : Immortels

Pourquoi pleurer la mort d’un musicien, d’un artiste, d’un créateur ? Pour ses proches, la douleur, la peine, la tristesse sont compréhensibles, mais pour nous autres qui ne les avons connus que de loin ou par le seul truchement d’un média, quel sens notre affliction a-t-elle, surtout si elle s’affiche d’abondance sur les réseaux sociaux ? Comme s’il fallait participer à l’émotion collective obligée…

….En quoi une mort doit-elle nécessairement être triste (ah la formule convenue : « apprend avec tristesse la disparition de… ») ? en quoi et pourquoi devrait-elle nous attrister, nous affecter ?

La perte d’un proche, la mort d’un père, d’une mère, d’un enfant,  d’un être aimé, la tragique réalité de sa disparition de notre existence, de l’obligation qui nous est faite de continuer à vivre sans lui, en son absence, c’est une tristesse infinie, beaucoup plus, une douleur, un chagrin inépuisables. Que vos amis, vos relations, ceux qui vous sont connectés sur les réseaux sociaux, partagent votre peine, vous réconfortent, vous soutiennent, peut sinon atténuer votre douleur, du moins alléger le poids de cette mort. J’aime ce mot  de condoléances qui en rejoint un autre, tout aussi fort, la compassion.

Mais lorsqu’il s’agit de la disparition d’une célébrité de la politique, de la littérature, de la chanson, de la musique, de la scène, il n’y a pas de séparation, d’absence. Notre vie ne s’en trouve pas bouleversée…

Mardi dernier, lorsque j’ai appris l’accident de la route qui avait ôté la vie à un jeune (31 ans) et talentueux photographe de mes amis, j’ai été bouleversé, j’ai éprouvé une infinie tristesse, j’ai partagé la douleur de ses amis, de sa famille. Nous restent les souvenirs des beaux jours et ses photos.

Quand ce matin j’ai appris la mort de Michel Legrandje ne me suis pas cru obligé d’écrire des RIP sur les réseaux sociaux ou d’exprimer mon émotion ou ma tristesse. Ni de reprendre les « nécros » que les médias ont dégainées dès la nouvelle connue.

Sa disparition ne change rien à la célébrité, ni à l’universalité du talent de Michel Legrand. Que les hommages qui lui sont rendus permettent de redécouvrir les aspects moins connus de sa carrière et de sa création, on s’en réjouit.

Michel Legrand est mort, sa musique demeure, vive, vivante.

 

Festivals d’orchestre (II) : Paris cinquantenaire

Le 14 novembre 1967, il y a cinquante ans, l’Orchestre de Paris donnait son premier concert au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction de Charles Munchavec un programme somptueux, emblématique de la tradition d’une phalange qui a succédé à la vénérable Société des Concerts du Conservatoire et d’un chef qui s’est fait le héraut incontesté de la musique française,  en particulier à Boston de 1949 à 1962 : La Mer de Debussy, les Requiem Canticles de Stravinsky (en création française), et la Symphonie fantastique de Berlioz.

Munch n’aura guère eu le temps de laisser sa marque discographique avec son nouvel orchestre, la mort l’ayant fauché en pleine tournée aux Etats-Unis le 6 novembre 1968.

La succession de Munch ne ressemblera pas à un long fleuve tranquille, comme en témoigne ce passionnant documentaire, accessible désormais dans sa totalité :

Avec le recul, on continue de s’interroger sur les motivations des responsables de l’époque – Marcel Landowski était le tout-puissant directeur de la Musique nommé par Malraux – qui préfèrent inviter à grand prix comme « conseiller musical » le très occupé Herbert von Karajanalors que l’immense Karel Ančerl, légendaire chef de l’Orchestre philharmonique tchèque, est disponible après avoir fui Prague après l’invasion soviétique du printemps 1968.

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Karajan réalise à Paris ses seules gravures de la Symphonie de Franck ou de la Valse de Ravel.

Karajan parti après deux courtes saisons, on refait la même erreur en conviant le patron de l’orchestre de Chicago, Georg Solti. Bilan discographique étique : quelques poèmes symphoniques de Liszt.

Puis vient l’ère Barenboim, une nomination plutôt audacieuse, un pari sur la jeunesse – Daniel Barenboim n’a que 33 ans quand il est nommé en 1975, et il est plus connu comme pianiste que comme chef symphonique. Son mandat de près de quinze ans laissera des souvenirs contrastés tant aux musiciens de l’orchestre qu’au public et aux critiques. La discographie Barenboim/Orchestre de Paris est relativement abondante, répartie sur trois labels (Sony, Erato, DGG) et très inégale. Lire Barenboim 75 première salve

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L’Orchestre de Paris, après le règne mouvementé de Barenboim, lui choisit comme successeur un jeune chef russe, Semyon Bychkov, qu’une rumeur savamment… orchestrée (!) donne alors comme un potentiel postulant à l’orchestre philharmonique de Berlin. Suivront neuf ans d’un mandat en demi-teinte, et une discographie qui mérite d’être réévaluée.

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La phalange parisienne entrera-t-elle dans le XXIème siècle avec une baguette française, plus de trente ans après la disparition de son fondateur ? Reviendra-t-elle à certains de ses répertoires génériques ? Ce n’est pas le choix qui est fait lorsqu’on demande à un contemporain de Barenboim, un autre pianiste devenu chef, Christoph Eschenbachde présider aux destinées musicales de l’Orchestre de Paris (de 2000 à 2010). La prétendue « crise » du disque classique n’explique pas le bilan plutôt maigre d’une discographie marginale et chiche en références.

C’est l’époque – cette première décennie du siècle – où les phalanges parisiennes se livrent à une concurrence aussi absurde qu’incompréhensible dans un répertoire où elles n’ont rien à gagner. Combien d’intégrales des symphonies de Mahler ?

L’Estonien Paavo Järvi (2010-2016) recentre l’orchestre sur son coeur de répertoire, au risque d’être parfois taxé de froideur dans la musique française qu’il sert pourtant avec gourmandise.

Quant à Daniel Harding, on sait depuis longtemps qu’il n’aime pas l’eau tiède. Les programmes qu’il dirige depuis sa prise de fonctions en septembre 2016 attestent de l’audace d’une vision, de la pertinence d’une réflexion sur les missions d’un orchestre et de son chef au coeur de son époque.

Souvenir d’une étrange soirée, trois jours après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de Vincennes, Daniel Harding n’avait pas encore confirmé son choix de l’Orchestre de Paris

img_1696(De gauche à droite, Pascal Dusapin, Florence Darel, Daniel Harding, Barbara Hannigan, le 10 janvier 2015 chez Chaumette)

Années 20

Je retrouve les Mémoires non publiés de Robert Soetens et ce billet, comme pour prolonger le souvenir d’un concert mémorable jeudi dernier « (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/10/02/linconnu-de-varengeville/)

Retour dans le Paris des années 20 :

« Quant à Milhaud, que je retrouvais au Boeuf sur le Toit, il me fit connaître Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Poulenc, Wiener et Doucet, les incomparables duettistes, dont les pianos – des « crapauds » – vu l’exiguïté du bar, se chevauchaient l’un l’autre; la technique volubile de Doucet venait envelopper de ses arabesques le jeu thématique, syncopé, volontairement accusé de Wiener.Unknown

Honegger avait déjà publié ses deux excellentes sonates pour violon et piano, dont je m’empressai d’être l’interprète, Germaine Tailleferre allait dédier à Jacques Thibaud sa charmante et féminine Sonate, qu’ils créèrent ensemble…….

…La Salle Pleyel de cette époque, encore très recherchée, était toujours celle de la rue Rochechouart, où joua Chopin, on l’appelait Les Salons Pleyel, Ysaye et Pugno y donnaient régulièrement leurs séances de sonates, de même que Capet avec son quatuor.

Je choisis ce temple sacré de la musique pour y donner deux récitals à quelques jours d’intervalle. Au programme du premier la 3e partita de Bach intégralement tout comme Enesco qui fut le premier à programmer en concert une Suite de Bach entière, ma deuxième audace fut de donner à Paris en première audition le 23 janvier 1925 dans la version violon avec piano de la rhapsodie Tzigane de Ravel qui venait d’être publiée…

… L’accoutumance à l’écriture violonistique d’Ysaye, de Bartok, Prokofiev et autres contemporains a fait monter le niveau technique considérablement…

Clin d’oeil à Tedi Papavrami, qui vient d’être récompensé d’un Diapason d’Or 2014 pour son enregistrement des six sonates d’Ysaye pour violon seul

Unknown