Tout Ravel

Tout Ravel en 21 CD pour moins de 40 €, c’est le tour de force que réalise Warner en cette rentrée. 

Une « compil » de plus avec des versions multi-rééditées ? Au contraire ! 

Bien sûr, notamment pour les mélodies, rien de vraiment neuf avec un fonds de catalogue qui reste exceptionnel, mais pour le reste – musique de chambre, piano, concertos, orchestre – des choix souvent judicieux, parfois étonnants, qui mettent en valeur artistes d’aujourd’hui et d’hier. 

Quelques regrets quand même : les CD des mélodies ont été gravés pour le public japonais (!!) – impossible de lire les titres ! -, un livret qui aurait pu être plus développé et qui fait malheureusement l’impasse sur la « tracklist » détaillée. 

Dans mes coups de coeur quelques belles idées : une version bien oubliée – et pourtant fabuleuse – des Tableaux d’une exposition par le jeune Maazel à la tête du Philharmonia, Riccardo Muti dirigeant Philadelphie pour de très sensuelles Rapsodie espagnoleAlborada del grazioso, et Une barque sur l’océan, un concerto en sol capté sur le vif à Lugano avec Martha Argerich et Vedernikov, L’heure espagnole si poétique d’Armin Jordan.

La jeune écurie Warner est en bonne place, l’extraordinaire Valse de Beatrice Rana, le piano ravélien de Bertrand Chamayou, l’unique quatuor sous les archets des Ébène

Et pour les nostalgiques, et les « historiens », quatre pleins CD de vieilles et glorieuses cires, excellemment rafraichies.

Tous les détails de ce coffret à voir ici : Ravel l’intégrale Warner

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Decca avait publié en 2012 une autre intégrale Ravel en 14 CD

Nettement moins intéressante et moins complète, puisque pour les cantates du Prix de Rome Decca avait dû emprunter les enregistrements Plasson chez EMI/Warner ! Surtout moins intéressant du côté pianistique : je n’ai jamais eu une passion pour Pascal Rogé ni pour Jean-Yves Thibaudet, les stars de l’écurie Decca. Côté orchestre, ça se partage entre Ansermet et Dutoit, Genève et Montréal. Et Abbado. Mais pour écouter les deux chefs suisses, ou le si regretté Claudio, nul besoin d’acquérir tout ce coffret.

Un été Bernstein (VI) : Bernstein at 100

Nous y voilà : le centenaire de Leonard Bernstein c’est aujourd’hui ! France Musique lui consacre une large part de ce samedi, avec notamment ce soir la diffusion de Masscette oeuvre-monde donnée en mars dernier à la Philharmonie de Paris, avec laquelle Louis Langrée ouvrait le Mostly Mozart Festival à New York en juillet dernier. La même Mass avait été donnée en première française (!) en juillet 2013 dans le cadre du Festival Radio France.

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Ce n’est sans doute pas l’oeuvre que je préfère de Leonard Bernstein compositeur. Reflet d’une époque, oui, manifeste politique, certainement, témoignage de la versatilité créatrice de son auteur, sûrement.

Bernstein compositeur ? On a le droit de ne pas admirer inconditionnellement le Bernstein « classique », notamment ses trois symphonies qui, de mon point de vue, comportent quelques très beaux moments, mais aussi des longueurs moins inspirées.

En revanche, tout ce qui ressortit au ballet, à la comédie musicale, au jazz, est indispensable.

Au milieu de cette oeuvre profuse, j’ai depuis longtemps distingué comme un diamant pur, les Psaumes de Chichester / Chichester Psalms,

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Le Choeur et la Maîtrise de Radio France, dirigés par Sofi Jeannin en donnaient une très belle exécution en mars dernier à l’Auditorium de Radio France

Des enregistrements de Bernstein se dirigeant lui-même, je préfère les séries faites à New York (pour CBS/SONY) aux remake ultérieurs pour Deutsche Grammophon (plus languides, moins punchy.

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Parmi les documents proposés au public en juillet dernier, dans le cadre de la série Bernstein foreverau Festival Radio France, ce making of étonnant de l’enregistrement de West Side Story avec une brochette de stars d’opéra de l’époque. Bernstein y explique qu’il n’avait jamais dirigé lui-même, a fortiori enregistré, son oeuvre la plus populaire, cette comédie musicale créée en 1957 – dont le premier enregistrement a été fait par Max Goberman… grand spécialiste de Haydn ! – Sauf le respect qu’on doit au chef/compositeur et à ses illustres solistes, le résultat n’est pas très probant !

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En revanche, Candide (1956) fonctionne beaucoup mieux avec un casting tout aussi luxueux (impayable Old Lady de Christa Ludwig !)

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Toute la discographie Sony et DGG de Bernstein à retrouver ici : Bernstein Centenary.

On reparlera dans un prochain billet de nouveautés discographiques (ou de rééditions), et de livres sur Bernstein, comme l’indémodable Bernstein de Renaud Machart.

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Yannick à Rotterdam

Belle surprise que cette publication estivale : un coffret de 6 CD composé d’inédits, de prises de concert, et proposé à petit prix. Pour célébrer les dix ans de direction musicale du chef québécois Yannick Nézet-Séguin à l’orchestre philharmonique de Rotterdam…et le centenaire de la phalange néerlandaise !

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Des enregistrements plutôt récents qui ne reflètent que partiellement la décennie YNZ à Rotterdam (mais il est vrai que les premiers enregistrements du jeune chef ont été réalisés pour EMI/Warner)

CD 1 Chostakovich: Symphonie n° 4 (déc. 2016)                                                                           CD 2 Mahler: Symphonie n°10 / éd. Deryck Cooke (avr. 2016)

CD3 Beethoven: Symphonie n° 8 (fév.2016) / Tchaikovski: Francesca da Rimini (nov. 2015) / Turnage: Concerto pour piano – Marc-André Hamelin – (oct. 2013)

CD 4 Bartók: Concerto pour orchestre (juin 2011)

Dvorak: Symphonie n°8 (déc. 2016)

CD 5-6 Bruckner: Symphonie n°8 (fév. 2016)

Debussy: Trois Nocturnes (déc. 2014)

Haydn: Symphonie n°44 « funèbre » (nov. 2012)

Tout a été dit et écrit sur le phénomène Nézet-Séguin (lire Eveil d’impressions joyeuses), une carrière prodigieuse, les postes les plus exposés (il prend les rênes du Met un an plus tôt que prévu, en raison du « scandale » Levine).

On se réjouit de découvrir ce coffret à tête reposée pendant les vacances qui approchent.

Le coffret est accompagné d’un bref livret trilingue (anglais, français, allemand). On aurait pu imaginer qu’un label aussi prestigieux que Deutsche Grammophon d’une part confie l’écriture et les traductions de ses textes de programme à des auteurs compétents, d’autre part qu’avant publication ces textes soient relus et éventuellement corrigés.

Apparemment, malgré la mention d’un nom de traducteur, on a dû faire appel à Google Trad pour le texte français. Le résultat est digne de figurer dans les meilleurs bêtisiers. Tout simplement illisible… qui rime avec risible !

Extraits : « Dès le départ, Nézet-Séguin donnait la sensation galvanisante que ses qualités spéciales réflétaient les propensions uniques de l’orchestre lui-même »….

La Huitième de Beethoven est une symphonie compacte, soigneusement équilibrée, qui porte son érudition avec légèreté »

Le reste à l’avenant…

Blocs de bonheur

Le seul hasard a réuni sur ma table d’écoute du week-end deux forts pavés, pourvoyeurs d’intenses émotions.

Commandé sur amazon.de (qui le proposait 30 % moins cher qu’en France), un coffret que toute la critique a couvert de lauriers, une somme impressionnante en effet, celle du quatuor américain Emerson, qui fête – on a peine à le croire – ses 40 ans d’existence.

71q4ayl7g-l-_sl1400_Les spécialistes diront mieux que moi les particularités de cette formation, pur produit de la Juilliard School de New York. Cohésion, brillance, éclat, une perfection du jeu d’ensemble parfois intimidante, mais quel répertoire, de Haydn aux contemporains américains, Mozart, Beethoven, Schubert – les derniers quatuors, le quintette à deux violoncelles – Schumann et Dvorak (les quatuors et quintettes avec piano et le merveilleux Menahem Pressler), Bartok, Chostakovitch, etc…

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Du très bel ouvrage à déguster lentement comme un grand cru. J’ai commencé par Grieg et Sibelius, et enchaîné avec les quatuors de Mozart dédiés à Haydn – à l’occasion je réécouterai les Italiano qui m’ont initié à ce répertoire classique.

Deuxième achat, pour me rattraper d’avoir manqué les récitals que mon voisin d’un soir, le baryton Matthias Goerne a donnés au Théâtre des Champs-Elysées. Les quelques rares concerts dans lesquels j’avais entendu le chanteur – en voix soliste avec orchestre – ne m’avaient pas tout à fait convaincu, quelque chose dans le timbre ou l’émission qui me dérangeait ? Et voici qu’Harmonia Mundi propose à un prix défiant toute concurrence une somme de 12 CD de Lieder de Schubert que Goerne a enregistrés de 2007 à 2012 avec  des partenaires aussi différents qu’exceptionnels : Christoph Eschenbach, Elisabeth Leonskaia, Andreas Haefliger, Helmut Deutsch, Eric Schneider, Ingo Metzmacher, Alexander Schmalcz !

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Et tout ce qui m’avait dérangé superficiellement s’évanouit, ou plutôt fait sens, fait corps, ce souffle de forge qui colore, éclaire ou assombrit un timbre comme venu du fond de l’âme, une diction toute d’aisance et de fluidité qui ne fait pas un sort à chaque consonne, à chaque syllabe – ne suivez pas mon regard du côté de DFD ! -, la simplicité, la pureté de la poésie schubertienne. Et dire que j’avais manqué tout cela jusqu’à présent…

Me reviennent en mémoire quelques autres disques, soigneusement conservés dans ma discothèque, d’un magnifique Liedersänger qui a plus d’un point commun avec son jeune collègue, Wolfgang Holzmair.

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Schubert ou le bonheur inépuisable…

Eveil d’impressions joyeuses

Le titre du premier mouvement de la Symphonie Pastorale de Beethoven est : Erwachen heiterer Empfindungen bei der Ankunft auf dem Lande qu’on peut traduire par Eveil d’impressions joyeuses (ou agréables ou heureuses) en arrivant à la campagne.

C’est exactement le sentiment que j’ai éprouvé – et quelques centaines d’auditeurs avec moi – mardi soir à la Philharmonie de Paris, lors du concert que donnaient Yannick Nézet Séguinl’Orchestre de chambre d’Europe et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras.

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Un programme des plus classiques : de Haydn la 44ème symphonie dite « Funèbre« , le concerto pour violoncelle en do majeur, et justement la Pastorale de Beethoven.

Depuis le temps qu’on suit la carrière du chef québecois – 42 ans le 6 mars prochain, mais toujours une allure juvénile ! -, patron respecté du vénérable Orchestre de Philadelphie, successeur désigné de James Levine au Met, en passant par Rotterdam, Londres et l’orchestre de ses débuts qu’il n’a jamais lâché, le Métropolitain de Montréal, on a eu le temps d’éprouver parfois des déceptions (un concert de Nouvel an à Rotterdam il y a une dizaine d’années, les débuts (en 2010?) avec les Berliner Philharmoniker avec une Symphonie fantastique rétive), mais bien plus souvent un enthousiasme qui va croissant.

Assis à côté de Matthias Goerne et juste derrière la famille de Yannick, j’étais idéalement placé pour savourer tout l’art d’un chef qui éblouit sans esbroufe, qui creuse les partitions sans dogmatisme, qui fait entendre mille détails dans des oeuvres qu’on connaît par coeur et qui sonnent comme neuves. On n’oublie pas le travail – et les enregistrements – qu’un Harnoncourt a réalisés avec cette phalange unique en son genre. Yannick Nézet Séguin en a manifestement fait son miel, mais la souplesse des phrasés, la délicatesse des attaques, la justesse des tempos (rien à voir avec les positions extrêmes d’un Norrington jadis, d’un Antonini aujourd’hui), nous donnent des Haydn et un Beethoven tout simplement admirables. On ne pense même pas à faire l’habituel jeu de comparaisons avec d’illustres aînés. Yannick est l’un des plus grands.

J’ajoute qu’à ses talents de musicien et de chef Yannick Nézet-Séguin ajoute des qualités humaines, une simplicité, qui le rendent éminemment sympathique. Il en a encore fait la preuve hier, interrompant le mouvement lent du concerto de Haydn, par respect pour une personne âgée qui a fait un malaise qui pouvait paraître grave. Et puis sur les réseaux sociaux, le Québecois n’est pas l’un des moins actifs : il fait partager généreusement ses enthousiasmes, les joies de son quotidien, de ses amitiés, de sa vie tout simplement. Le contraire d’une star recluse dans sa tour d’ivoire !

La tournée continue en France – le 9 le COE et YNS sont à Toulouse.

Et on peut essayer de réécouter/revoir le concert de Paris enregistré par France Musique et diffusé sur le site de la Philharmonie.

Amadeus : toujours plus

On croyait que la monumentale Edition Mozart de Philips, publiée en 1991 pour le bicentenaire de la mort de Mozart avait fait le tour de la question.

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Et que le succès populaire du coffret Brilliant Classics en 170 CD avait étanché la soif des mélomanes…

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C’était sans compter avec les progrès dans la recherche – sous l’égide du Mozarteum de Salzbourg – et l’interprétation. Universal propose, 25 ans après l’édition Philips, un pavé de 200 CD à l’occasion, le 5 décembre prochain, du 225ème anniversaire de la mort du plus célèbre enfant de Salzbourg. Luxueusement constitué, deux forts ouvrages explicitant toute l’oeuvre de notre cher Amadeus, le catalogue Köchel actualisé et complété.

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Côté interprétations, ne subsistent de l’édition 1991 que des pièces qui n’ont pas été réenregistrées (les premières messes, des airs de concert, toute la série des danses, menuets surtout). Mais le choix a été clairement fait de privilégier les versions « historiquement informées » – la quasi totalité des symphonies se partage entre Pinnock et Hogwoodidem pour les concertos pour clavier, les opéras sont tous récents (comme le Don Giovanni de Nézet-Seguin). Le coffret est organisé en quatre cubes d’environ 50 CD chacun – musique instrumentale, symphonique et concertant, opéras, musique sacrée – qui proposent néanmoins quelques versions historiques ou de grands classiques (Haskil, Grumiaux).

Un très beau travail qui fait honneur à ce grand label. Un cadeau de fin d’année idéal (les prix varient assez sensiblement d’un site ou d’un magasin à l’autre !). Et quelques très longues heures d’écoute, dont il n’y a pas à craindre de se lasser.

Détails du coffret à lire ici : Le Monument Mozart 225

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Dear Jimmy

La nouvelle est presque passée inaperçue, en dehors de la presse musicale. Le chef américain James Levine, qui fêtera son 73ème anniversaire dans quelques jours, a finalement quitté le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York, le Met comme disent les initiés, qu’il occupait depuis 40 ans ! C’est un autre jeune chef, le Canadien Yannick Nézet-Séguin qui lui succède.

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La discographie de James Levine est impressionnante. Aussi bien dans le lyrique que dans le symphonique. Mais, étrangement, je n’ai pas l’impression que, comme chef symphonique, il ait toujours été pris au sérieux par la critique européenne notamment. Trop doué, trop « américain » ? Or, la plupart des enregistrements qu’il a réalisés notamment avec les orchestres philharmoniques de Berlin ou de Vienne et qui sont plutôt difficiles à trouver, témoignent d’une forte personnalité. Et beaucoup de ses disques méritent d’être réécoutés, voire réévalués.

Travaillant pour un article sur la 2ème symphonie de Sibelius, j’ai ressorti une gravure époustouflante faite à Berlin, d’une poésie et d’une violence, d’une puissance et d’un souffle  uniques. Un disque jamais cité parmi les références de cette oeuvre, à tort !

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Jimmy Levine a gravé deux intégrales des symphonies de Brahms, l’une pas déterminante à Chicago (RCA), l’autre beaucoup plus inspirée à Vienne dans les années 80, quasi introuvable.

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Dans Berlioz Levine se fait conteur et romanesque.

À Dresde, il signe deux références, méconnues, des 8ème et 9ème symphonies de Dvorak.

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Quant à l’intégrale des symphonies de Mozart, la première réalisée par et avec l’orchestre philharmonique de Vienne, elle a toujours été traitée avec un certain dédain par une critique européenne qui devait préférer les raideurs berlinoises de Karl Böhm, à l’époque la seule intégrale concurrente Depuis Levine-Vienne, il est vrai que d’autres intégrales plus « philologiques » ont vu le jour comme celle, admirable, d’Adam Fischer avec les Danois (Da Capo), mais quelle énergie, quelle fougue de la part de James Levine !

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On retrouve la plupart des enregistrements remarquables de James Levine dans ce coffret édité par la branche italienne d’Universal :

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