Me voici rentré d’un mini-périple américain, dont le fil rouge était évidemment la musique. D’abord New York, comme je l’ai déjà évoqué dans mon précédent article – New York toujours -.
« Le pianiste russe semble réinventer l’œuvre parce qu’il la joue comme une symphonie concertante, dans une optique chambriste/…/La palette de couleurs que Trifonov tire de son clavier est proprement inouïe«
Une décennie à Cincinnati
Au lendemain de ce concert, je prenais l’avion pour Cincinnati.
Je peux dire que j’ai atterri vendredi dans un état proche de l’Ohio – clin d’oeil à Gainsbourg et à son interprète Isabelle Adjani ! – puisque l’aéroport est situé dans le Kentucky, de l’autre côté de…l’Ohio.
C’est un chauffeur de luxe qui m’attendait à la sortie et qui m’a fait découvrir le plus ancien et le plus rapide moyen de traverser la rivière, l’Anderson Ferry, en activité depuis 1817 !
Je m’étais promis de retourner à Cincinnati – c’est que j’écrivais il y a 4 ans déjà – et il était temps parce que c’est la dernière saison de Louis Langrée comme directeur musical de l’un des plus anciens orchestres américains.
Le portrait de Louis Langrée figure désormais dans la galerie de bustes et tableaux représentant ses prédécesseurs, comme Eugène Ysaye, le célèbre violoniste, pédagogue et compositeur belge, chef permanent à Cincinnati de 1919 à 1922.
à gauche le buste de Cincinnati, à droite celui de Liège installé sur le boulevard Piercot face à la Salle Philharmonique.
Ce week-end Louis Langrée dirigeait son premier programme de sa dernière saison, un programme tout américain. Qu’on peut intégralement voir et écouter dans la vidéo ci-dessous.
Un programme qui reprenait en partie celui que l’orchestre et le chef avaient donné il y a six ans à la Seine Musicale (lire La fête de l’orchestre), Bernstein, l’ouverture de Candide, la suite tirée de la musique du film d’Elia Kazan, On the Waterfront. Une oeuvre que je n’avais entendue que distraitement au disque, la 1ère symphonie de la compositrice Florence Price (1887-1953), la première Afro-Américaine à avoir été jouée par de grands orchestres américains. L’oeuvre n’est pas d’une modernité effarouchante, mais les deux mouvements centraux fleurent bon les mélodies et les rythmes natifs. L’attraction de la soirée, surtout pour un public très majoritairement âgé, c’était la présence de George Takei, un des héros de la série originale de Star Trek, comme récitant d’une oeuvre de Copland – Lincoln Portrait – créée par l’orchestre de Cincinnati le 14 mai 1942.
Un très bel orchestre dans une très belle salle, un excellent chef : le public de l’Ohio est gâté !
J’ai un rapport irrationnel avec New York. Depuis que j’ai découvert cette ville monde en 1989 – c’était à l’occasion d’une tournée de l’Orchestre de la Suisse romande dont j’ai déjà raconté plusieurs épisodes ici – j’y suis revenu à plusieurs reprises, seul ou (bien) accompagné, et à chaque fois, j’ai éprouvé une joie presque enfantine.
Toujours plus haut
On a pu croire qu’après les attentats du 11 septembre 2001 qui avaient détruit les deux tours jumelles du World Trade Center, la construction de nouveaux gratte-ciel s’en trouverait ralentie. Non seulement cela n’a pas été le cas, mais depuis ma dernière venue, fin 2017 (lire New York today) , pas moins de trois immeubles dépassant les 400 m de haut ont été achevés, après le One World Trade Center, qui culmine à 541 m, inauguré en 2014.
En traversant Central Park hier, en revenant du Metropolitan Museum, j’ai pu observer ces petits derniers :
Gratte-ciel d’autant plus repérables qu’ils sont effilés comme des flèches :
à gauche les 435 m et 84 étages d’un immeuble achevé en 2021 sur la 57e rue, à droite la Central Park Tower – 98 étages et 472 m – terminée en 2020.
Plus imposant le Hudson Yards (2019), 386 m seulement et 73 étages ! vu de la High Line.
Bien sûr on conserve intacte notre tendresse pour l’Empire State ou le Chrysler Building.
De la High Line au Village
J’ai connu la High Line presque à ses débuts, lorsque, reprenant l’idée parisienne (qui n’était pas celle d’Anne Hidalgo !) de la Coulée verte, la ville de New York décida de remplacer une voie ferrée qui reliait les zones portuaires au quartier des abattoirs (aujourd’hui devenu l’un des quartiers les plus hype de Manhattan, le Meetpacking District). C’était désert, très vintage (avec le Standard Hotel, le plus inconfortable de toute la ville, mais tellement couru qu’il fallait réserver des mois à l’avance !). C’est devenu une promenade très fréquentée, plantée de toutes sortes d’espèces préservées, très dans l’air du temps.
Le fameux Standard Hotel qui a dû être complètement réhabilité pour être écologiquement plus correct !
A quelques encablures – on marche énormément à New York ! – on plonge dans le Village, jadis point de rassemblement des gays, des marginaux, comme le Marais à Paris. L’atmosphère de ce quartier sans gratte-ciel, parcouru de cafés et de boutiques à la mode, n’a pas changé, mais l’affichage militant a disparu.
Un tout petit square sur Christopher Street forme le « Stonewall National Monument pour commémorer les premières manifestations de la communauté homosexuelle en 1969 contre la répression policière autour du Stonewall Bar. Non loin le Washington Square rassemble une population hétéroclite d’étudiants, de vieux hippies et de musiciens de rue plus ou moins inspirés !
«
Entrant dans un petit magasin de vêtements dont l’enseigne m’est familière à Paris, je suis salué par un « Bonjour monsieur, bienvenue ». Un peu surpris, je demande à mon interpellateur pourquoi il me parle en français. « Parce qu’on voit tout de suite que vous êtes Français… à la manière dont vous êtes habillé ». Je souris en prenant la remarque comme un compliment, peut-être intéressé ! Comme toujours aux Etats-Unis, nous nous présentons l’un à l’autre, il me dit être le « CEO » de la marque à New York, après avoir implanté d’autres enseignes françaises ici. Je suis ressorti sans rien acheter,..
Du Met au Met
A New York, impossible d’éviter le Metropolitan Museum of Art. A condition de savoir quelles salles on veut visiter. C’est comme le Louvre, ou l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. J’y reviendrai dans un prochain billet.
Mais la liaison était trop facile avec ma soirée de jeudi, puisque, après avoir traversé Central Park, je me suis retrouvé devant l’autre Met, le Metropolitan Opera, qui fait partie de ce complexe culturel unique en Amérique qu’est le Lincoln Center.
Mais le concert du New York Philharmonic auquel j’ai assisté se déroulait bien dans le David Geffen Hall
Ce concert, outre un compte-rendu à venir sur Bachtrack, fera l’objet d’un prochain billet.
La présence de Bernstein
Il ne reste malheureusement plus grand chose des formidables documents (affiches, programmes, photos) qui ornaient les alentours de la salle de concert elle-même qui a fait l’objet d’une complète rénovation qui s’est achevée seulement il y a moins d’un an. Sauf un tout petit kiosque où sont rassemblées quelques témoignages de la fantastique aventure que furent les Young People’s Concerts, qui ne sont pas nés et n’ont pas cessé avec lui, mais ont connu un retentissement mondial grâce à Leonard Bernstein.
J’évoquais, en juillet dernier, la mort du grand pianiste américain André Watts – Les disparus de juillet -, en soulignant qu’il avait fait ses débuts, à 16 ans, comme soliste de l’un de ces Young People’s concerts. J’ai retrouvé cette photo émouvante :
Et ces quelques autres photos qui témoignent de l’extraordinaire engouement du public new yorkais pour une aventure parfois imitée, jamais égalée… mais n’est pas Bernstein qui veut !
En ces temps d’horreur absolue, de massacre des innocents, au Proche-Orient comme à Arras, laissons Leonard Bernstein nous rappeler ce qu’est la Musique :
(Jusqu’en 1962, ces séances ont lieu au Carnegie Hall, le Lincoln Center, et l’Avery Fischer Hall – aujourd’hui renommé David Geffen Hall, du nom d’un très généreux mécène, n’ouvrant leurs portes qu’en 1963)
J’ai déjà raconté ici – L’aventure France Musique – les raisons et les circonstances de mon arrivée à France Musique le 23 août 1993, il y a donc exactement 30 ans !
J’invite ceux que cela intéresse à relire mon article d’il y a cinq ans…
J’ai découvert un peu par hasard que le 6e épisode du podcast La Maison de la Radio : 60 ans de musique et de partage évoque cette période et le rôle que j’ai pu jouer (à écouter ici ou en direct le 26 août à 9 h sur France Musique)
Je garde de précieux souvenirs des presque six années que j’ai passées à la tête de la station, mais je n’éprouve ni nostalgie ni regrets. Encore moins ce qui malheureusement alimente souvent les souvenirs de ceux qui ont été « en responsabilité », l’aigreur ou la rancoeur. Ce sont des sentiments qui me sont, qui m’ont toujours été étrangers.
Oui il m’arrive de penser que j’aurais pu faire plus, mieux, plus longtemps dans les fonctions qui m’ont été confiées, mais j’éprouve plus souvent la satisfaction de voir que les projets qu’on a lancés, les transformations qu’on a opérées – et il y en a eu beaucoup à France Musique – sans heurts, sans atteinte à la dignité des personnes, sont ancrés dans l’histoire de la chaîne et dans la mémoire de ceux qui ont participé à l’aventure, et qui pour beaucoup en font encore partie.
Deux grilles etc.
Anne-Charlotte Rémond évoque dans cet épisode la grille que j’étais chargé de préparer pour janvier 1994 (sous la supervision de Claude Samuel). Elle aurait pu ajouter ma pleine et entière responsabilité dans celle qui a été établie, cette fois avec Pascal Dumay, pour la rentrée 1997. Les principes sont restés les mêmes, mais – il y a prescription – je voudrais raconter une anecdote qui illustre l’état de tension, d’incertitude que génère inévitablement l’exercice de la refonte d’une grille de programme chez les producteurs. Dumay et moi nous étions isolés pendant un week-end à l’écart de Paris pour « finaliser » le dispositif et bien entendu nous étions convenus, au moins implicitement, que nos discussions resteraient secrètes, tant que la grille ne serait pas validée, sachant que tous guettaient le moindre signe. Dans la semaine qui suivit, mon cher assistant, Sylvain Lopez (tragiquement disparu dans un accident de voiture à l’été 1999), me rapporta des « bruits » de couloir alarmistes, forcément alarmistes, sur nos travaux du week-end! Je parvins à identifier la source de ces bruits, une jeune productrice dont on me dit qu’elle était très proche du directeur de la musique…Je me retrouvai dans la très délicate situation de devoir dire innocemment (!) à ce dernier mon incompréhension quant aux fuites qu’on me rapportait. Penaud, il me promit de mettre fin à cette situation ! Finalement, « notre » grille fut très bien accueillie tant par la « maison » que par la presse.
J’ai précieusement gardé l’article de Christian Leblé paru dans Libération en janvier 1996, quelques mois avant que Claude Samuel ne soit remplacé par Pascal Dumay à la direction de la musique de Radio France : France Musique mue et remonte. Les problématiques qui se posaient demeurent peu ou prou et la nécessité de faire une « radio à l’écoute de ses auditeurs » plus évidente que jamais.
Mémoire retrouvée
Ainsi à l’occasion du récent décès de Renata Scotto, France Musique a rediffusé quelques épisodes d’une série « Mémoire retrouvée » que j’avais lancée dès l’été 1994, sur un principe simple. En radio, la plupart des personnes interviewées le sont parce qu’elles sont dans l’actualité ou parce qu’elles ont une « promo » à faire. Mais quid de celles et ceux qui ont quitté les feux de la rampe, et qui ont des tas de souvenirs à livrer… et qu’on interroge rarement ? J’avais donc proposé à tous les producteurs de la chaîne une formule et un format inédits (j’avoue que j’ai eu un peu de mal à convaincre la structure de production, déstabilisée par la liberté que je tenais à laisser aux équipes) : j’ai demandé à chacun(e) une liste de personnalités qu’il/elle souhaiterait interroger. Une fois d’accord, les producteurs prenaient contact avec elles et nous ne fixions la durée de l’émission qu’après que la rencontre entre interviewés et producteurs avait eu lieu. Ainsi, par exemple, la même productrice fit face à deux cas de figure opposés : après avoir rendu visite à un célèbre ténor (Alain V.), elle me dit qu’avec le matériau récolté, elle tiendrait tout juste une heure. En revanche, avant même d’en avoir terminé avec la grande Renata T., elle m’annonça qu’elle en aurait bien pour cinq émissions, toute une semaine. Je ne voulais surtout pas enfermer les uns et les autres dans un format.
Je regrette que mon successeur Pierre Bouteiller ait interrompu une série qui constitue, encore aujourd’hui, une formidable source d’archives exclusives sur le monde musical de la fin du XXème siècle.
Directs de New Yorket de Lyon.
Parmi les réalisations dont je reste fier, deux semaines vraiment exceptionnelles à l’automne 1998 ont marqué l’histoire de la chaîne. Anne-Charlotte Rémond évoque dans son podcast l’incroyable semaine en direct de New York avec Renaud Machart et Claude Carrière : je l’ai racontée ici lorsque Claude Carrière est mort (lire La belle carrière de Claude). Avec un incident dont je n’ai pas lieu d’être fier…
Quelques mois après l’expédition new-yorkaise, France Musique installait ses micros à l’Opéra de Lyon, pour une semaine de directs de l’amphithéâtre de la scène complètement refaite par Jean Nouvel en 1993.
Pour la première fois, les auditeurs de la chaîne allaient découvrir en direct plusieurs stars d’aujourd’hui : Karine Deshayes, Stéphane Degout, Stéphanie d’Oustrac…et l’ouvrage de Paul Dukas, Ariane et Barbe-Bleue, avec lequel le nouveau directeur général, Alain Durel, et son nouveau directeur musical, Louis Langrée, inauguraient leur mandat, Françoise Pollet incarnant glorieusement le rôle réputé inchantable d’Ariane.
Un dernier hommage à Michel Larigaudrie, disparu il y a bientôt un an, qui m’envoyait régulièrement des photos des émissions de France Musique qu’il réalisait. Je retrouve celle-ci au moment de conclure cet article : je ne reconnais pas tout le monde, sauf bien sûr à droite de la photo Rolf Liebermann (1910-1999), entre autres ancien directeur de l’Opéra de Paris, et tout à gauche Michel Larigaudrie et Olivier Morel-Maroger qui m’a lointainement succédé à la direction de la chaîne (de 2011 à 2014). Je me demande bien ce que j’étais en train de raconter à l’époque…
Petite série estivale pendant que ce blog prendra quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque : épisode 4
Les 24 et 25 juillet 1970, ce sont deux géants qui enregistraient à la Bürgerbräu de Munich, ce cycle de 15 romances : Dietrich Fischer-Dieskau et Sviatoslav Richter.
S’il en fallait une preuve supplémentaire, les prises de concert me semblent toujours supérieures musicalement au studio. L’exemple est éclairant ici : cette année-là DFD et Richter donnèrent plusieurs fois ce cycle, à New York au Carnegie Hall, à Aldeburgh dans le cadre du festival animé par leur ami Benjamin Britten.
Pour mémoire, Carlos Kleiber disparaissait le 13 juillet 2004, Lorin Maazel le 13 juillet 2014. Personnalités plusieurs fois évoquées ici. Leur art est éternel.
Milan Kundera (1929-2023)
Je ne sais pas ce qui m’a retenu, au contraire de mes proches, de lire plus de Kundera. Je vais devoir me rattraper maintenant qu’il est mort. Surtout après avoir lu les hommages qui lui sont rendus par des amis comme Benoît Duteurtre dans le Figaro
Je me suis plongé ce matin dans La Fête de l’insignifiance (2014); j’en regrette d’autant plus vivement de ne pas m’être plus tôt régalé à un style, une approche, une distance ironique qui me plaisent.
André Watts (1945-2023)
La disparition, à 77 ans, des suites d’un cancer, du pianiste américain André Watts, n’aura à l’évidence pas le retentissement en Europe que son immense talent eût justifié.
Je renvoie à sa fiche Wikipedia particulièrement bien documentée. J’ai eu la chance, malheureusement pas de l’entendre, mais de le croiser et d’échanger quelques amabilités avec lui, grâce à Louis Langrée, durant le Mostly Mozart Festival de New York. André Watts, quand il ne jouait pas, avait toujours une intense curiosité pour ses jeunes collègues. Je me demande d’ailleurs si ce n’était pas à l’occasion des débuts à New York… de Lang Lang ! Louis Langrée l’avait dirigé dans le premier concerto de Mendelssohn !
André Watts avait lui-même été un jeune prodige, adoubé par Leonard Bernstein avec qui il fit ses grands débuts new yorkais, puis enregistra plusieurs disques, dans le cadre d’un contrat signé dès ses 21 ans avec CBS (devenu Sony). Dans le cadre des célèbres Young People concerts, André Watts connaît à 17 ans, une célébrité immédiate avec le 1er concerto de Liszt :
Le regretté Tom Deacon avait retenu le pianiste américain dans sa magnifique collection des « Great Pianists of the 20th Century »
Je disais, dans mon dernier billet, à propos d’une Bohème de rêve, que j’avais eu la révélation d’un jeune chef, Lorenzo Passerini. Si j’étais encore en situation de le faire, je m’empresserais de le réengager dans un programme symphonique.
Je veux ici parler des chefs d’orchestre, de la vie musicale actuelle, et de certaines décisions que je ne comprends pas.
C’était mieux avant ?
Ici même j’ai évoqué, le plus souvent pour m’en réjouir, nombre de rééditions discographiques parfois considérables qui restituent des carrières fabuleuses : Ansermet, Klemperer, Gardiner, Muti, Böhm, Abbado, Haitink, pour ne citer que les plus récentes. Tous ces chefs ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’interprétation et de la direction d’orchestre. On peut les caractériser, les identifier à un ou des répertoires. Pourra-t-on en dire autant d’un certain nombre de baguettes d’aujourd’hui ?
Maazel et Blomstedt
Ces jours-ci on réédite les enregistrements de deux chefs quasi contemporains, Lorin Maazel (1930-2014) et Herbert Blomstedt (né en 1927… et toujours en activité !).
Pour le chef américain né à Neuilly, c’est un ultime recyclage qui réussit même à être incomplet :
Quelques ajouts par rapport à un précédent coffret – dont une miraculeuse Symphonie lyrique de Zemlinsky avec un couple star Julia Varady et Dietrich Fischer-Dieskau -, les concerts de Nouvel an confiés de 1980 à 1983 à Lorin Maazel après le retrait de Willi Boskovsky… mais pas celui de 2005 !
Question qu’on se posait déjà lors de précédentes rééditions d’une discographie pléthorique éclatée entre de multiples éditeurs : quelle trace Maazel laisse-t-il dans l’histoire de la direction d’orchestre ? Qu’a-t-il laissé à Paris (Orchestre national), Cleveland, Pittsburgh, Munich, New York, où il a occupé des fonctions de direction musicale ? En dehors du fait d’avoir été un prodigieux technicien, qui impressionnait les formations qu’il dirigeait par la sûreté de sa baguette, qu’a-t-il laissé de musicalement marquant, décisif ? Tant d’intégrales Beethoven, Brahms, Mahler, Schubert, Bruckner… restées sous les radars.
Je n’oublie pas pour ma part que mes premiers coffrets Sibelius et Tchaikovski, c’était les siens : Maazel était dans sa trentaine, et pas encore blasé !
Il y a cinq ans, j’applaudissais Herbert Blomstedt – 90 ans à l’époque – à la Philharmonie de Paris (lire L’autre Herbert) devenu la star des philharmonies de Berlin et Vienne ! Decca réédite les enregistrements que le chef américain avait réalisés du temps de son mandat à San Francisco et quelques-uns de ceux gravés à Leipzig.
A la différence de Maazel, Blomstedt n’est pas un stakhanoviste du disque. Mais comme pour Maazel, on peine un peu à distinguer ce qui caractérise vraiment un chef qui est toujours intéressant sans jamais bouleverser, au disque tout du moins.
On parle à son propos d’équilibre, de justesse stylistique – qualités infiniment appréciables, comme on l’a écrit par exemple au sujet de ses intégrales des symphonies de Beethoven : Blomstedt, Dresde et Leipzig.
Bâtons voyageurs
Tous les chefs cités plus haut ont marqué de leur personnalité les institutions, orchestres, opéras, qu’ils ont dirigés, parfois fondés (comme Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse romande). Parce qu’ils y sont restés de longues, parfois très longues années.
De telles « carrières » ne sont plus possibles aujourd’hui. Les orchestres qui, par parenthèse, ont tous, sans exception, gagné considérablement en qualité technique ces cinquante dernières années, ne veulent plus, ne supportent plus d’avoir en face d’eux le même chef. D’ailleurs les mandats longs, y compris pour les plus illustres, se sont rarement bien terminés. La liste des fâcheries, voire des divorces, est éloquente : Karajan à Berlin, Haitink à Amsterdam, même Barenboim à la Staatskapelle de Berlin…
Est-ce que pour autant l’instabilité permanente qui a gagné la vie musicale depuis une vingtaine d’années est préférable aux situations figées d’antan ?
Pour des Dudamel et Nezet-Seguin, qui ont pris leurs marques à Los Angeles pour l’un, à Montréal et New York pour le second, le « turn over » chez les chefs donne le tournis.
Prenons au hasard deux chefs de même génération, Jaap van Zweeden et Marin Alsop. Cette dernière s’est récemment illustrée dans une polémique ridicule à propos du film Tar, où Cate Blanchett incarne une cheffe d’orchestre à la trajectoire compliquée…
Voilà des parcours, des carrières mêmes incompréhensibles, sauf si la seule motivation de ces chefs est la puissance et… l’argent. Rien de ce que j’ai entendu d’eux, rarement en concert, plus souvent à la radio ou au disque, ne m’a jamais ni convaincu ni même retenu l’attention. Je cherche en vain dans la liste de leurs enregistrements, d’abord de la cohérence, ensuite et surtout l’affirmation d’un propos, d’une personnalité artistique qui ferait d’eux une référence dans tel ou tel répertoire.
On vient d »annoncer la nomination de Marin Alsop… à l’orchestre de la radio polonaise ! Après avoir dirigé les orchestres du Colorado (USA), de Bournemouth (Grande-Bretagne), de Baltimore (USA), Sao Paolo (Brésil), de la radio de Vienne (Autriche).
Peut-on trouver enregistrement plus ennuyeux de la 1ère symphonie de Schumann ?
J’ai eu beau chercher dans une discographie relativement abondante chez Naxos, ou des « live » disponibles sur YouTube, je n’ai vraiment rien trouvé qui me donne envie de sauver le soldat Alsop.
Quant à celui qui fut longtemps le premier violon du Concertgebouw d’Amsterdam (de 1979 à 1995), il s’était distingué il y a quelques années comme étant le chef le mieux rémunéré des Etats-Unis, donc du monde, avec un revenu de plus de 5 millions de dollars pour l’année 2013 ! (source : New York Times). Comme Marin Alsop, rien n’explique la carrière du chef hollandais, et pourtant : successivement chef du symphonique des Pays-Bas (1996-2000), de la Résidence de La Haye (2000-2005), de la radio néerlandaise (2005-2013), entre temps de l’orchestre des Flandres en Belgique et de Dallas (2008-2011), du Hong Kong Philharmonic (2012), et last but non least, du New York Philharmonic (2018-2024)… On notera tout de même que JvZ ne reste jamais longtemps quelque part, peut-être parce que les musiciens (ou les sponsors) de ces orchestres finissent par s’apercevoir de ses limites. De nouveau quelles traces un chef peut-il laisser lorsqu’il passe d’un pays, d’une culture, d’une formation à l’autre tous les cinq à dix ans ?
Jaap van Zweden n’est pas un mauvais chef et, question stylistique, il a été à très bonne école à Amsterdam. Mais cela suffit-il à en faire un grand chef ?
Pour terminer ce billet sur une note plus positive – et en prévision d’une série de portraits que je voudrais égrener tout au long de l’été – il y a heureusement dans la jeune génération des moins de 50 ans, des contre-exemples de très grand talent, pour n’en citer que quelques-uns que j’ai eu la chance d’inviter, des Alain Altinoglu, Domingo Hindoyan, Santu-Mattias Rouvali, Philippe Jordan… je complèterai la liste !
PS. En anglais, « baguette » de chef d’orchestre se dit « baton »… par allusion à ce bâton qui servait à battre la mesure et qui a été fatal à Lully (qui se l’était planté dans le pied et est mort des suites de la gangrène occasionnée par cette blessure)
Dans la galerie de portraits que j’ai dessinés dans cette série La musique pour rire, manque une personnalité capitale, l’un de ces personnages comme seul le XXème siècle pouvait en produire : Danny Kaye (1911-1987) né David Daniel Kaminski, issu d’une famille d’immigrés juifs originaire d’Ukraine.
Danseur, acteur, musicien, chef d’orchestre, il était aussi célèbre à New York que le Leonard Bernstein des Young People concerts. L’un et l’autre savaient d’ailleurs manier l’humour, l’autodérision avec le professionnalisme le plus extrême.
Danny Kaye savait vraiment tout faire…
On trouve sur YouTube nombre d’extraits de shows de variété où Danny Kaye côtoie à peu près toutes les célébrités de la chanson et du jazz. A regarder sans modération aucune !
J’ai eu beau chercher dans ma mémoire, je n’ai pas trouvé trace de représentation des Noces de Figaro depuis vingt et un ans ! Depuis l’été 2001, à Glyndebourne. C’était Louis Langrée qui dirigeait le London Philharmonic. Entre 2000 et 2002 je l’y ai vu diriger les trois « Da Ponte » comme on le dit des opéras de Mozart – Cosi fan butte, Don Giovanni, Les Noces de Figaro – dont Lorenzo da Ponte (1749-1838) fut le librettiste inspiré.
Et c’est encore Louis Langrée que j’ai retrouvé dans la fosse de l’Opéra Garnier.
Sans revenir sur la polémique récurrente – les chefs français sont acclamés à l’étranger, ignorés dans leur pays – on a quand même honte d’apprendre, de la bouche de l’intéressé parce que cela ne figure évidemment pas dans la communication officielle, que ce sont les débuts – à 61 ans ! – du chef alsacien à l’opéra Garnier ! On sait gré à Alexander Neef, le patron de l’Opéra de Paris depuis deux ans, de s’être – enfin – aperçu que son désormais collègue – Louis Langrée est, nul ne peut l’ignorer, surtout sur ce blog, le directeur de l’Opéra Comique depuis novembre 2021 – est un chef mozartien connu et reconnu par toutes les grandes scènes d’Europe et d’Amerique, et les festivals comme Aix, Glyndebourne, New York.
Je sais maintenant pourquoi je n’ai pas revu les Noces depuis 2001 et Glyndebourne. Parce qu’il faut d’abord un chef capable de tenir d’un bout à l’autre une partition certes géniale, mais longue – le troisième acte -, qui fait vivre autant de personnages et de situations. Le souvenir ébloui de Glyndebourne me faisait sans doute redouter une baguette moins experte dans ce répertoire, et Dieu sait si, à l’opéra de Paris, à l’exception d’un Philippe Jordan et maintenant d’un Gustavo Duhamel, la routine l’a souvent emporté sur la personnalité.
Cette semaine, j’ai retrouvé la magie d’il y a plus de vingt ans, au milieu des moutons du Sussex. La critique a été à peu près unanime (Bachtrack, Forumopera) à louer l’ingéniosité de la mise en scène de Netia Jones (quel heureux contraste avec l’épouvantable Salomé de Bastille !), l’homogénéité et la qualité du plateau vocal (cf.ci-dessous). La direction de Louis Langrée est superlative : quel chef aujourd’hui a une telle connaissance intime de Mozart, une telle capacité à entraîner des musiciens dont ce n’est pas le pain quotidien à cette virtuosité d’ensemble, cette poésie de couleurs – les vents de l’Opéra de Paris ! – ?
Il y a un mois j’avais beaucoup aimé son film L’Innocent. Louis Garrel est de retour, et pas dans n’importe quel rôle, dans le film de Valeria Bruni-Tedeschi, Les Amandiers, il y incarne Patrice Chéreau, qui fut le directeur de ce théâtre, devenu mythique, de Nanterre.
J’ai beaucoup aimé, l’histoire, la réalisation, les acteurs et actrices. Comme le journaliste qui interroge ici Valeria Bruni-Tedeschi :
« Patrice Chéreau est le plus vivant de tous les morts«
Ce film montre avec tant de justesse les élans, les espoirs, les douleurs de cette bande de jeunes apprentis acteurs, n’évite aucun des chocs de l’époque, la drogue, le SIDA. On a plus d’une fois été ému, sinon bouleversé. Les interprètes sont tous formidables, y compris les filles et fils de…Mention particulière pour celle qui est censée représenter VBT, Nadia Tereszkiewicz, et peut-être surtout Sofiane Bennacer, dans sa descente aux enfers. Je n’ai pas arrêté de penser à Patrick Dewaere… Evidemment Louis Garrel est plus Chéreau que nature jusque dans les attitudes, les tics, le langage ! Ne pas oublier celui qui fut son adjoint comme directeur de l’école de théâtre des Amandiers, Pierre Romans, ici incarné par Micha Lescot, emporté par le SIDA à 39 ans.
Allez voir ce film, vraiment !
Presque centenaire
Il y a fort à parier que, si Renaud Machart n’avait pas contribué à le faire connaître en France, notamment en traduisant l’un de ses Diaries, le nom de Ned Rorem (1923-2022) serait resté quasi inconnu.
« Un matin de mai 1949, un jeune Américain à la beauté ravageuse débarque au Havre. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération venus d’outre-Atlantique, le compositeur et écrivain Ned Rorem ne compte passer en France que quelques mois. Il y restera jusqu’en 1955. Ce sont ces années que retracent ce Journal parisien, un texte fameux aux Etats-Unis, qui, depuis sa parution, en 1966, n’avait jamais été encore traduit en français. Le Journal parisien fit scandale par la liberté de ton de son auteur, son insolence et sa cruauté, et par des indiscrétions qui ne furent pas appréciées de tous. Ned Rorem fait très vite la connaissance de Marie Laure de Noailles, qui deviendra sa plus sure alliée et sa plus chère amie à Paris. Elle le prendra sous son aile et le présentera au Tout-Paris artistique. Eberlué et crâne, séduit mais méfiant, le jeune compositeur fréquente Francis Poulenc, Salvador Dali, Georges Auric, Henri Sauguet, Jean Cocteau, Julien Green, Pablo Picasso, Julius Katchen, Paul Eluard, Pierre Boulez, Alice Toklas et la colonie américaine de Paris. Des années partagées entre le travail, la boisson, la rencontre de jeunes hommes ; la France, le Maroc (mais aussi l’Angleterre et l’Allemagne d’après guerre) ; l’amour, le désespoir. Le tout noté au fil d’une plume d’une redoutable précision de trait » (Présentation de l’éditeur)
Le compositeur américain est mort à New York ce samedi à l’âge respectable de 99 ans.
Quelques repères discographiques pour se faire au moins une petite idée de ce que Ned Rorem a représenté dans la musique du XXème siècle.
Les larmes de Leila K.
Il serait sans doute resté inconnu du grand public, si l’excellente Leila Kaddour – qui présente le journal télévisé de France 2 le samedi et le dimanche midi – n’avait pu retenir son émotion en annonçant sa mort.
Je ne connaissais pas personnellement, je n’ai jamais eu l’occasion de travailler avec lui, mais la brutale disparition de Pascal Josèphe, à 68 ans, a rappelé l’importance de celles et ceux qui, dans l’ombre, font vivre la télévision, et c’est tout aussi vrai pour la radio, les médias en général, les structures culturelles. Il y a ceux qui sont dans la lumière – Pascal Josèphe l’avait tenté, en se présentant à la présidence de France Télévisions en 2015 – et ceux, il en était, qui créent, donnent leur chance, promeuvent, innovent. C’est pour cela que sa mort bouleverse autant de monde…
Aucune chance que l’événement fasse les gros titres, sauf peut-être au Royaume-Uni. C’est aujourd’hui le sesquicentenaire (le mot chic pour dire 150ème anniversaire !) de Ralph Vaughan Williams, le grand compositeur britannique du XXème siècle, né le 12 octobre 1872 à Down Ampney, ravissant village des Cotswolds dans le Gloucestershire (prononcer : Glôôst-cheure).
EMI avait édité en 2008 (pour le cinquantenaire de la mort de RVW) un coffret généreux de 30 CD. Warner vient de le « rhabiller » et on le conseille tout autant. Tous les détails du coffret ici.
On ne va pas de nouveau se lamenter que, sur le continent, on ignore quasiment l’oeuvre du plus grand symphoniste anglais – neuf symphonies – l’équivalent au XXème siècle d’un Chostakovitch ou d’un Prokofiev (lire Royal Ralph)
Si seulement cet anniversaire pouvait aussi faire connaître un aspect essentiel de l’oeuvre de RVW, le vocal, le choral, qui plongent leurs racines dans la tradition populaire des nations qui forment le Royaume-Uni.
Lors de l’hommage à Lars Vogt, le 4 octobre dernier, Ian Bostridge, accompagné par le violon de Christian Tetzlaff, en avait donné une illustration éloquente – une découverte pour le public de la Philharmonie et les auditeurs de France Musique. Quatre extraits du cycle de mélodies Along the Field.
Il y a tant à aimer et découvrir dans l’œuvre d’un compositeur finalement assez inclassable, à qui les tenants de l’avant-garde autoproclamée ont reproché de se tenir à l’écart des dogmes de la musique contemporaine post-Seconde école de Vienne. On s’aperçoit vite, dans ses œuvres vocales, que les sources populaires ne sont jamais loin. Et c’est ce qu’on aime chez Ralph Vaughan Williams non ?
Dans l’imposante discographie de Leonard Bernstein à New York, il y a « live » cette version à très grand effectif – on croirait la 8ème symphonie de Mahler ! de Serenade to Music.
Et puis, chez Vaughan Williams, comme chez Mahler, il y a ces cycles de mélodies magnifiques, qui puisent dans les sources populaires, ou les imitent. Les Songs of Travel de RVW font évidemment penser aux Lieder eines fahrenden Gesellen
Impossible d’être exhaustif sur Ralph Vaughan Williams en un seul article. On poursuivra d’ailleurs la série.
Souvenir simplement d’une intense émotion à l’écoute de ce qui est peut-être l’un des chefs-d’oeuvre de Vaughan Williams, sa Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis. Les seules fois où j’ai pu programmer un peu de RVW à l’Orchestre philharmonique royal de Liège, ce fut grâce à mon ami; l’excellent Paul Daniel, l’un des très grands chefs britanniques de notre temps.dont il faut chérir et rechercher les trop rares disques, notamment une intégrale des symphonies parues chez Naxos