Quelles victoires (suite) ?

J’ai eu l’honnêteté… et le malheur (relatif !) d’annoncer hier sur Facebook que j’assistais aux 26èmes Victoires de la Musique classique à la Seine Musicale. En plus, il m’aurait été difficile de le cacher, puisque j’étais placé juste derrière les « nominés » en compétition et que, dès l’annonce des résultats, les caméras faisaient un gros plan sur le ou la récompensé(e) et sur ses camarades moins chanceux (revoir la cérémonie ici : Les Victoires de la musique classique 2019)

De la part d’excellents amis que je respecte et dont j’apprécie le jugement, je me suis attiré des commentaires de ce type : « Bof, bof bof »… « le jour où elles cesseront d’être les victoires des majors du classique, et où la musique ancienne y aura sa place, pourquoi pas? » … « ah bon? » … « très contournable »… « J’ai suivi héroïquement ce long pensum d’auto-glorification…Quelle purge ! Le mot « prestige » a été au moins cinq fois utilisé : mais qu’en a-t-on à faire, du « prestige » ? Les vrais musiciens et les vrais mélomanes ne jouent pas ou n’écoutent pas pour icelui, sinon, ce ne sont que des bêtes de cirque. Deux ou trois jolis moments, mais rien de vraiment mémorable. A part cela, quand donc les préposé(e)s à l’animation télévisuelle ou radiophonique cesseront-ils de dire: « Tartempion va nous interpréter ceci ou cela ? » Ce sont des œuvres et non des publics qu’on interprète, non ? »

IMG_1296

Alors que répondre à mes aimables « commentateurs » sur cette 26ème édition ? En effet, les jeux paraissaient faits d’avance, Warner – pour ne pas les citer – a raflé la plupart des récompenses (Nicholas Angelich, Thibaut Garcia); en effet, la musique ancienne et baroque a été réduite à la portion congrue (pourquoi le concerto à 4 claviers de Bach joué au piano ?); en effet, ça donnait un peu l’impression d’un « entre soi ». Sauf que les primés le valent tous, et qu’aucune récompense n’est indigne.

Pour le reste, je n’ai pas grand chose à changer aux billets que j’avais écrits l’an dernier (à Evian) et il y a deux ans (à la Maison de la radio)

Victoires jubilaires : ….Sur le nombre de récompenses, la sélection des « nommés », les votes de la profession, les critiques n’ont jamais manqué et n’épargneront pas ces 25èmes Victoires. Je constate simplement que le tableau d’honneur de cette soirée était à nouveau très impressionnant, qu’aucun des nommés, a fortiori aucun des récipiendaires de cette année n’était indigne d’y figurer, bien au contraire. Le plus surprenant – qui atteste d’ailleurs de l’incroyable foisonnement de talents français dans cette discipline – est peut-être que les prix de la Révélation du soliste instrumental et du meilleur Soliste instrumental soient allés à deux violoncellistes, quasiment du même âge, les excellents Bruno Philippe et Victor Julien-Laferrière….

On est moins convaincu par l’utilité d’un vote pour le « meilleur compositeur » de l’année, comme si on pouvait juger de l’oeuvre et du travail d’un compositeur dans ce genre de compétition

Quelles victoires ? 

J’avais repris cette vigoureuse apostrophe d’Arièle Butaux : « Chaque année, des grincheux masochistes se collent devant leur écran de télévision pour dézinguer en direct sur les réseaux sociaux les victoires de la musique. On se pince le nez, on déverse son fiel entre «gens qui savent». Trois heures de musique classique à une heure de grande écoute, accessible à tous, quelle faute de goût! La musique, on voudrait la confisquer, se la garder entre initiés, éviter surtout que des néophytes se prennent d’amour pour elle et en voient leur vie embellie à jamais . La musique, c’est chasse gardée! Ah oui mais hier, la musique s’est rebiffée! Avec les armes redoutables de ses meilleurs serviteurs : le talent et la générosité.

J’ajoutais :

…j’ai cru comprendre, en lisant nombre de réactions sur les réseaux sociaux, que le spectacle audio-télévisé avait été nettement moins bon que celui…vécu sur place. Décalage permanent entre le son et l’image, « mise en scène » discutée et discutable, etc.

A titre personnel, je n’aime pas beaucoup les choix esthétiques de la maison de production qui réalise ce type de soirées, les éclairages disco censés saturer l’espace, comme si, s’agissant de musique classique, on avait peur du vide ou du silence. Mais rien n’est plus difficile et exigeant que de filmer des musiciens, en direct de surcroît. On ne va pas jeter la pierre aux rares producteurs français qui en sont capables, et qui se battent pour exister sur un marché de plus en plus exigu.

Je pourrais aussi critiquer la longueur d’une telle soirée…

IMG_1297(Un hommage bien inutile à un musicien en service minimum, Lang Lang – « la grande valse brillante » (sic) de Chopin expédiée avec ses maniérismes habituels et un minuscule extrait de la musique de Yann Tiersen pour Amélie Poulain)

Ce 13 février 2019, on a donc retrouvé peu ou prou les qualités et les défauts déjà notés lors des précédentes éditions. Beaucoup ont regretté l’absence de Frédéric Lodéon – mais il avait annoncé l’an passé que c’était la « der des der » pour lui ! – Les deux présentatrices de la soirée paraissaient comme intimidées, mal à l’aise – et dans ce domaine de la musique dite classique, l’incompétence ou l’ignorance s’entend vite, quelques efforts de préparation qu’on ait pu faire… Pourquoi cette présentation ridicule de Friedrich Gulda, et de son iconoclaste concerto pour violoncelle, au demeurant très bien joué par Edgar Moreau ?

(Ici un extrait de ce même concerto, donné à Liège en janvier 2013 par Alban Gerhardt, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Christian Arming)

Pourquoi ces digressions minaudantes sur le sublime adagio du 23ème concerto de Mozart, joué avec une poésie admirable par le très talentueux Théo Fouchenneret ? Jusqu’à d’ailleurs se tromper lorsqu’on risque une petite explication musicologique ou historique… sur le concerto pour violoncelle de Haydn joué par Jean-Philippe Queyras…

Enfin et c’est le plus contestable, pourquoi attendre la fin de la cérémonie, minuit étant largement dépassé, pour remettre la Victoire Révélation soliste instrumental ? 

Un grand bonheur : cette Victoire si méritée pour Stéphane Degout !

Le débat est loin d’être clos. Peut-on suggérer à l’équipe des Victoires de la musique  classique de regarder par exemple ce que font les Allemands avec leur soirée Echo KlassikDu show, des paillettes, oui mais le respect des musiciens et du public, et une qualité de captation sonore incomparable.

Et puisqu’on est le soir de la Saint-Valentin, cette chanson de circonstance One Night of Love par l’une des sopranos les plus sensuelles que le monde lyrique ait connues, (1932-2006)

81rIxWnbk4L._SL1500_

L’orgue spectacle

Comme par une loi des séries morbide, les disparitions se sont enchaînées ce week-end : après Michel Legrand (Tristesse), l’écrivain Eric Holder (Mademoiselle Chambon), le journaliste et animateur Henry Chapieret l’organiste, compositeur, improvisateur Jean Guillou.

J’évoquais il y a peu l’excellent « guide » des organistes co-écrit par Vincent Warnier et Renaud Machart (Les bons tuyaux)

41ts1c2qorl

C’est Renaud Machart qui avait « traité » le musicien, titulaire de l’orgue de Saint-Eustache à Paris de 1963 à 2015 (!).

img_1125(Saint-Eustache à Paris, le 22 janvier 2019)

C’est encore Renaud Machart qui signe, ce soir, dans Le Monde,, le portrait contrasté d’un organiste atypique, d’un musicien qui ne laissait personne indifférent. Extraits :

« Après Marie-Claire Alain (1926-2013), André Isoir (1935-2016) et Michel Chapuis (1930-2017), c’est le dernier grand organiste français de renommée internationale issu de cette formidable génération qui disparaît. Jean Guillou, titulaire de la tribune de l’église Saint-Eustache, à Paris, de 1963 à 2015, est mort à Paris samedi 26 janvier, le même jour que Michel Legrand. Il avait 88 ans…

Comme Legrand, qui travailla avec des artistes aux pedigrees divers, Guillou aura sans cesse voulu faire sortir l’orgue de l’église, travaillant avec le mime Marceau, s’intéressant aux chants des baleines, au théâtre nô, à la musique d’Extrême-Orient, à l’orgue de Barbarie, pour lequel il avait une tendre affection. La télévision devait lui consacrer de nombreux reportages et portraits où il témoignait de ces dilections…

...Guillou fut un improvisateur de génie, constituant des mondes sonores aux couleurs et miroitements qui pouvaient donner souvent l’impression d’une fresque sonore dépeignant l’Apocalypse, des abîmes de lave, des mondes surnaturels….

Peu sensible au jeu « historiquement informé « qui intéressa vite ses contemporains…, Jean Guillou n’était pas non plus affidé aux traditions de l’école d’orgue symphonique ou néo-classique. Il développera un style personnel, clair, incisif, détaillé, parfois surprenant dans ses choix de registration, mais d’une personnalité et d’une intelligibilité telles qu’il finissait par convaincre par sa logique propre, y compris dans d’étonnantes transcriptions dont il était l’auteur. »

Jean Guillou avait beaucoup enregistré pour Philips (un coffret avait été réédité il y a quelques années) puis pour d’autres labels.

Brilliant Classics avait édité un triple album, à très petit prix, toujours disponible, qui propose un panorama plutôt réussi de l’art du musicien disparu :

51fulzvp9vl

Un premier CD enregistré sur les orgues de Saint-Eustache : Bach, Mozart, Widor, Liszt et Guillou lui-même, un deuxième capté sur l’orgue de Notre-Dame des Neiges de l’Alpe d’Huez à la conception duquel il avait directement participé, toute une série de transcriptions plus spectaculaires les unes que les autres, un troisième enfin avec des versions tout aussi enthousiasmantes des tubes de l’orgue avec orchestre, la 3ème symphonie de Saint-Saëns et la symphonie concertante de Jongen.

51blg46vokl

 

Wiener Blut

Je n’ai pas bien saisi la raison d’une édition/réédition, dont j’ai tout lieu de me réjouir mais qui ne s’appuie sur aucun anniversaire ou fait marquant. Decca consacre un beau coffret de 50 CD et 2 DVD à Willi Boskovsky (1909-1991). natif de Vienne, Konzertmeister (premier violon) de l’orchestre philharmonique de Vienne de 1936 à 1979, connu dans le monde entier pour avoir dirigé les concerts de Nouvel an de 1955 à 1979.

81e8hc+0r-l._sl1500_

Si une bonne moitié du coffret est logiquement consacrée à la musique de la dynastie Strauss et consorts, on y reviendra, nombre d’enregistrements de musique de chambre (avec les ensembles que Boskovsky conduisait de son violon, le Wiener Oktett, le Wiener Philharmonisches Quartett, ou le Wiener Mozart Ensemble) sont édités pour la première fois en CD.

Tous les détails du coffret à voir ici : bestofclassic : Boskovsky ou l’esprit viennois

Une certaine critique française n’a jamais porté ce chef dans son coeur, comme si le fait d’être né, d’avoir grandi et appris, puis joué toute sa vie à Vienne, était un handicap plus qu’un atout pour incarner l’esprit de la capitale autrichienne. Je me souviens d’avoir lu, encore tout récemment, lors d’une discussion dont Facebook a le secret, à propos du dernier – mauvais – concert du Nouvel an, les mêmes propos sur un chef « routinier », laissant les Philharmoniker se « vautrer » (sic) dans la vulgarité.

Il suffit d’écouter, de comparer Boskovsky à ses successeurs, et même à plusieurs de ses illustres contemporains, pour constater que la tenue, le chic, le charme – oui cette Gemütlichkeit si typiquement viennoise – l’allant, l’allure, sont l’apanage d’une direction qui chante comme nulle autre dans son arbre généalogique.

Pris au hasard, ce concert du 1er janvier 1974 : Routine, vulgarité dans la valse Freuet Euch des Lebens ? Lourdeur, rubato intempestif dans le Beau Danube qui conclut ? Au contraire, un modèle de précision rythmique alliée à une souplesse de phrasé et de respiration qui ne sont qu’aux Viennois. Comme dans les Mozart, Beethoven ou Schubert,  ce quelque chose qui paraît si naturel, allant de soi, à rebours des baguettes si nombreuses ces dernières années au pupitre des concerts de l’An, qui surinterprètent, soulignent, et finalement plombent la légèreté d’une musique que Brahms et Wagner admiraient (parce qu’ils n’en comprenaient pas les secrets ?).

Le legs Strauss de Boskovsky avait souvent été réédité, mais comme je le remarquais dans un article récent (Valses de Strauss : les indispensables), il y manquait toujours les versions chantées notamment du Beau Danube bleu données lors du concert de l’An 1975.

Le nouveau coffret Decca reprend heureusement l’intégralité de ces enregistrements, dans de somptueuses prises de son.

On remarque aussi dans ce coffret de vraies raretés comme l’Octuor du compositeur belge Marcel Poot (1901-1988) une oeuvre de 1948. Au milieu de Mozart, Beethoven, Schubert ou Dvorak,

Je ne l’ai pas lu dans le livret, mais à réécouter des versions que je connais par coeur, j’ai l’impression que les bandes d’origine ont bénéficié d’une belle « remastérisation ».

Dans la même veine, on aurait tort de se priver des enregistrements, là encore parfaitement idiomatiques, des deux opérettes majeures de Johann Strauss, La Chauve-souris et le Baron tzigane, qu’a laissés Willi Boskovsky… et avec quelles distributions !

51dkwlymi1l

71i2-+ky1xl._sl1200_

Pour être à peu près complet sur l’art de Boskovsky, il faut signaler le coffret paru en 2018 chez Warner (voir Le roi de la valse) Abondance de viennoiseries…

71inj6mgrjl._sl1200_

Les musiciens en peinture

C’est peu de dire que les musiciens sont partout à Berlin, et bien entendu dans les musées. Petite galerie de portraits rassemblée au gré de mes visites à la Alte Nationalgalerie, à la Gemälde-Galerie, au Musée des instruments de musique qui jouxte la Philharmonie.

IMG_0701Portrait à 14 ans du pianiste Josef Hofmann (1876-1957) par Anna Bilinska, Varsovie 1890.

Josef Hofmann fut un interprète virtuose considérable, admiré, adulé même (c’est à lui que Rachmaninov a dédié son Troisième concerto), pédagogue exceptionnel (de 1924 à 1938 il dirige le département piano du Curtis Institute de Philadelphie).

71JkSM5lhIL._SL1200_

IMG_0730Le harpiste et compositeur Jean-Baptiste Krumpholtz né en Bohème en 1742, mort à Paris en 1790.

IMG_0594

Buste de Gluck

IMG_0726

Wanda Landowska (1879-1959)  la première « star » du clavecin

IMG_0717Le célèbre portrait de Carl-Maria von Weber (1786-1826) par Caroline Bardua

71u6QcLcZrL._SL1200_

IMG_0703Richard Strauss (1864-1949) par Max Liebermann

IMG_0670Diego Velazquez(1599-1660) Les trois musiciens

IMG_0662Gerard ter Borch (1617-1681) Le concert

1024px-Adolph_Menzel_-_Flötenkonzert_Friedrichs_des_Großen_in_Sanssouci_-_Google_Art_ProjectLe fameux tableau d’Adolf von Menzel représentant le roi de Prusse, Frédéric II, jouant de la flûte dans son château de Sans Souci.

81OdpxTqR3L._SL1429_

IMG_0615

La cathédrale Ste Edwige (à l’arrière de la Staatsoper) : le choeur de Ste Edwige, dirigé par Karl Forster (1904-1963) a été le partenaire de tant d’enregistrements de la fin des années 50, début 60. Mes premiers disques sacrés de Mozart, Haydn, Brahms…

51P4zWnQbNL

81A4jB2FN9L._SL1300_

61kmuKOLQGL

51gNcMlZgzL

La toute nouvelle salle Pierre Boulez, à l’arrière du bâtiment de la Staatsoper, voulue par Daniel Barenboim, conçue par Frank Gehry, inaugurée en mars 2017.

IMG_0558

IMG_0618

Et puis un beau souvenir d’une soirée d’octobre 2015 à Berlin, avec mon très cher Menahem Pressler (à l’arrière-plan, on aperçoit Jonas Kaufmann et Daniel Hope qui vont venir saluer le vieux pianiste, d’autres photos à voir ici : Les échos de la fête)

img_1193

71n8eZV-S6L._SL1500_

Le goût du piano

Encore un parfait petit livre à offrir, dans cette épatante collection du Mercure de France, Le goût de… (format de poche, 8 €)

81C0ONwtVDL

Nul besoin d’apprendre à en tirer des sons, il suffit d’en effleurer les touches pour qu’il se mette à chanter. Juste. En cela, le piano se distingue des autres instruments. Ses quatre-vingt-huit touches, offertes en un regard, suggèrent toutes les combinaisons possibles, innombrables, passées et à venir, de la musique occidentale. Complet, imposant, solitaire, le piano est l’instrument du virtuose et l’outil du chef d’orchestre, capable de condenser toute la complexité d’un opéra, d’une symphonie. Le piano fascine, et pas seulement les musiciens : Flaubert, Fontane, Feydeau, comme Tolstoï, Zola, Sand ou Verlaine ont composé non pas pour, mais sur et avec lui. Interprètes et compositeurs eux-mêmes ont cédé au plaisir d’en parler. Mozart d’abord, puis Berlioz, Schumann, Liszt et bien d’autres encore. Tout le XIXᵉ siècle a résonné de ce nouvel instrument, massif, lascif, magique. Le XXᵉ siècle est resté sous son charme, Vian, Sagan, Colette ou Duras en témoignent. Quant aux écrivains du XXlᵉ siècle, tels Echenoz ou Barnes, ils continuent à en porter l’écho. (Présentation de l’éditeur)

Cécile Balavoine a fait un heureux choix de textes, comme le portrait de Debussy par Colette, ou celui de Chostakovitch par Julian Barnes, une lettre de Mozart à son père sur les pianos de Stein à Augsbourg, et tant d’autres signés Tolstoi, Boris Vian, Marguerite Duras, Mörike…

En écho à La Sonate à Kreutzer, la célèbre nouvelle de Tolstoi (citée dans ce livre), une version de la sonate de Beethoven, qui ne laissera pas indifférent.

Post scriptum à mon billet d’avant-hier : Le lièvre au pays des malicesCet aphorisme du grand pianiste Alfred Brendel:

The word LISTEN contains the same letters as the word SILENT

Le lièvre au pays des malices

Ne cherchez plus le cadeau à faire à vos amis, à vos proches. Un petit bijou de malice, d’intelligence et de jeu avec les mots et la musique.

41XKmFnEOQL

L’anagramme est une porte dérobée. Qui aime les perspectives inattendues, les correspondances insoupçonnées, goûtera les plaisirs de ce jeu consistant à mélanger les lettres d’un mot, d’une expression, en vue de former un nouveau mot, une nouvelle expression. Ici, le plaisir est musical, et notre duo nous entraîne dans une fantaisie sur les musiciens et leurs oeuvres. La Reine de la nuit s’avance tel un grand aigle noir, le col hérissé et la traîne en deuil, la Soirée dans Grenade prend des accents de sérénade grandiose, et, au loin, un versant de dune nous offre sa danse du ventre.

Un air enfoui monte dans le soir, une petite musique de nuit dont la quiétude est un peu intime. Lully, Bach, Chopin, Debussy, Satie… Mais aussi l’esprit du tango et de la valse. Mais encore Bill Evans, Alice Cooper, Portishead. Chacun pourra picorer ça et là, selon sa mélomanie…

Voilà comment l’éditeur présente ce formidable petit bouquin ! Ses deux auteurs ?

Karol Beffacompositeur surdoué, controversé (Victoire de la musique classique 2018)

img_4506

et Jacques Perry-Salkow, pianiste de jazz, obsédé/passionné de litterature « contrainte » (quel bel euphémisme !), qui n’en est pas à son coup d’essai !

On se régale, on rit de bon coeur, on est parfois épaté par les trouvailles de ces deux garnements.

Et on aime quand la pure poésie naît d’une anagramme :

La vie en rose : Si on l’a rêvée

Brel, ne me quitte pas : Le temps qui t’a berné

Les moulins de mon coeur : Comme son roulis de lune

Prélude à l’après-midi d’un faune : Un parfum de paradis endeuillé

et celle-ci encore :

Francis Poulenc, Dialogues des Carmélites : Fracas sec, minéral, des coups de guillotine

Cadeau aussi, cette version de La vie en rose qui me rappelle un grand moment – le soir de la finale de la Coupe du monde ! le 15 juillet 2018 – du dernier Festival Radio France

Une devinette pour finir : de quel célèbre roman le titre de ce billet est-il l’anagramme ?

Le piano venu de l’Est (I) : Peter Rösel

C’est Alain Lompech, spécialiste ès piano, auteur d’un ouvrage de référence sur Les Grands pianistes du XXème siècle (on attend avec impatience un deuxième tome)

71ZTYjRNbOL

débatteur infatigable, qui, sur Facebook, braquait avant-hier le projecteur sur lui : Voici ce qu’on appelle un maître ! Peter Rösel (prononcer : Reu-zeul), pianiste allemand formé à Moscou, assurément scandaleusement négligé par le milieu musical. 

Et, à propos d’une autre vidéo, Lompech ajoutait : Où l’on voit que l’on peut jouer vite, clair et articulé sans lever les doigts au plafond ! Peter Rösel, grand, grand artiste et pianiste… Le minimum de gestes pour le maximum de résultat. Et son Mendelssohn avec Masur est splendide.

Voilà bien longtemps que, pour ma part, j’admire ce très grand musicien, sans malheureusement l’avoir jamais entendu en concert. Il fait partie de cette cohorte d’artistes de grande envergure qui, par choix ou par obligation, n’ont jamais pu ou voulu faire carrière en dehors du bloc soviétique. Heureusement pour nous mélomanes, les remarquables micros de la VEB Deutsche Schallplatten Berlin, dans des prises de son remarquables de précision et d’aération, ont capté tous ces musiciens, et le label Berlin Classics, qui a pris le relais d’Eternanous a restitué la majeure partie de cet inestimable legs discographique.

Pour ce qui est de Peter Rösel, deux beaux coffrets ont documenté ses jeunes années. Tout y est admirable, avec des sommets comme ses concertos de Rachmaninov avec Kurt Sanderling, les Weber avec Blomstedt, le 2ème concerto de Prokofiev évoqué par Alain Lompech, son anthologie Brahms, mais aussi des Beethoven, Schumann, Debussy, d’exceptionnels Tableaux d’une exposition, etc.

51O97XudAfL

51Ff22i1p3L

514oxnl0VmL

5148lEvQvAL

Peter Rösel est toujours en activité, sa discographie s’est enrichie ces dernières années d’une intégrale des Sonates de Beethoven notamment.

Pour ce qui est des coffrets ci-dessus, on les trouve facilement sur le site allemand d’Amazon (amazon.de).

 

L’aventure France Musique (IV): Fortes têtes (suite)

Certains m’ont dit leur impatience : un mois sans nouvelles depuis le dernier épisode L’aventure France Musique (III) : Fortes têtes !

Reprenons le fil des souvenirs, avec certains des personnages – qui étaient aussi des personnalités – qui peuplaient l’antenne de France Musique. Je précise, à ce stade, que je n’évoquerai pas dans ces lignes, des personnes encore en vie et/ou en activité, non pas que je veuille me censurer, mais il y a déjà assez à dire sur de glorieux aînés qui ne sont plus.

J’étais déjà amoureux de sa voix, de ce délicieux accent si particulier d’une Britannique assimilée depuis si longtemps à la France, je le devins sans réserve lorsqu’elle se présenta pour la première fois à mon bureau. Mildred Clary était une très belle femme, un port de grande dame à tous les sens du terme, et nous allions, jusqu’à sa disparition en 2010, cultiver une relation assez unique de très vive admiration, pour ce qui me concernait, et d’authentique affection réciproque.

Mildred avait une sorte de statut un peu particulier sur la chaîne, comme d’autres figures historiques. Le long feuilleton qu’elle avait consacré à Mozart en 1991, l’année du bicentenaire de la mort du compositeur salzbourgeois, l’avait établie comme une spécialiste de ce format radiophonique. Comme le rappelait Renaud Machart dans le magnifique papier qu’il lui avait consacré dans Le Monde le 27 novembre 2010 :

« Voix légendaire de France Musique, la chaîne publique de musique classique de Radio France, Mildred Clary est morte, le 18 novembre, à Paris, des suites d’une fulgurante maladie. Elle avait 79 ans.

Née à Paris d’un père anglais et d’une mère française, le 7 février 1931, elle avait enchanté des générations d’auditeurs. Signataire depuis les années 1960 d’émissions et séries thématiques, elle aura particulièrement frappé les esprits et les mémoires par son feuilleton quotidien consacré à Mozart, en 1991, à l’occasion du bicentenaire de sa mort.

Blessée par son départ contraint de Radio France, en 1999, elle n’en avait rien laissé paraître. Elle avait d’ailleurs eu la joie d’être rappelée fréquemment à l’antenne, pour des programmes spéciaux, au cours des années qui avaient suivi, au grand contentement de son auditoire, qui lui était resté fidèle… »

A-2251777-1508587551-2234.jpeg

Il paraît aujourd’hui assez naturel qu’un directeur de chaîne ou d’antenne construise sa grille de programme et en compose le « casting » – Untel va animer le 7-9, l’autre prendre la tranche 18h-20 h, celui-ci les soirées, etc…

Comme je l’ai déjà écrit, la grille de France Musique que j’avais trouvée à mon arrivée ne reposait pas vraiment sur ces bases, en dépit des efforts de plusieurs de mes prédécesseurs. Certains producteurs se considéraient – et étaient, de fait, considérés ! – comme propriétaires de leur case, de leur genre, de leur type d’émission, et lorsqu’ils y avaient fait leurs preuves (toujours selon eux !) n’entendaient pas qu’un directeur, a fortiori un jeune blanc-bec, les contraignît à des changements qu’ils n’auraient pas eux-mêmes décidés.

Dans le cas de Mildred Clary, qui était la plus adorable des interlocutrices, j’étais face à une double difficulté : la réduction inéluctable (déjà pour des raisons budgétaires !) des émissions dites « élaborées », c’est-à-dire bénéficiant de moyens importants de production, d’enregistrement, de recherche, de réalisation, comme des feuilletons ou des séries comme Le Matin des musiciens, et le fait que je ne me voyais pas demander à Mildred de présenter des concerts l’après-midi ou le soir – qui est certes un noble et difficile exercice – bref de faire du direct, quand, presque toute sa vie, elle s’était vouée, et avec quel talent, à l’élaboration d’émissions « finies ». Mais nous finirions par trouver des modes de collaboration correspondant à la fois à ses éminentes qualités et aux nécessités de la grille de programmes. Je me souviens en particulier d’une série estivale qu’elle était venue me proposer avec un enthousiasme espiègle et contagieux : chaque samedi à 11 h elle inviterait un artiste à proposer un plat de son choix, et les auditeurs pourraient le réaliser en temps réel et le servir au déjeuner. Je me rappelle, par exemple, la recette des gnocchi de Christian Zacharias !

Mildred Clary avait été l’épouse de l’écrivain, dramaturge et académicien René de Obaldia, centenaire le 22 octobre prochain, filmé ici, il y a quelques jours, par Thierry Geffrotin lors de la session de l’Académie Alphonse Allais qui accueillait ses nouveaux membres.

Autre forte tête, avec qui les relations, toutes courtoises qu’elles aient toujours été, n’ont jamais été simples : Jean-Michel Damian.

Depuis qu’il s’était installé dans la tranche du samedi après-midi, avec des moyens – le cachet le plus élevé de la chaîne, deux collaboratrices à plein temps – qu’aucun autre producteur n’a jamais eus, impossible d’en déloger Jean-Michel Damian. Je crois avoir tout essayé, par exemple le retour à une quotidienne, dans le souvenir qu’il avait laissé sur France Inter. Rien n’y fit, JMD restera dans la mémoire des auditeurs comme l’homme du samedi.

Je reproduis ici le texte que j’avais écrit au lendemain de sa mort, le 2 novembre 2016 :

Une voix de radio

J’apprends ce matin la mort de Jean-Michel Damian à 69 ans. Et, comme le dit la chanson, ça me fait quelque chose !

Damian c’était d’abord une voix, unique, chaude et grave (lire cet extrait de blog J.M.Damian), l’une des plus radiogéniques de Radio France, où il a officié pendant près d’une quarantaine d’années alternativement sur France Inter et France Musique.

C’était une silhouette enveloppée, toujours habillée de chic, un dandy « talentueux comme pas deux, fin, cultivé, impertinent, ami adorablement insupportable, musicien, curieux, paresseux, gourmand et gourmet, il avait fait du samedi après-midi de France Musique un havre de gai savoir en ouvrant son micro à des débats passionnants qu’il rendait légers comme une plume, auxquels il conviait, dans un souci de diversité des propos des gens venus d’horizons divers. Y jouèrent, chantèrent les plus grands : Bartoli, Egorov, Freire, Perlemuter, Rosen, Dalberto, Kremer, Ross et des dizaines d’autres… connus ou pas mais tous singuliers artistes. » (Alain Lompech sur Facebook).

J’ai connu Jean-Michel Damian d’abord comme auditeur, puis comme directeur de France-Musique et je dois reconnaître que ce n’était pas le producteur le plus simple à gérer. Il savait entretenir le statut à part que sa personnalité, sa culture mais aussi ses exigences lui avaient conféré sur la chaîne. Il voulait toujours être entouré, rassuré, par de jeunes – et toujours talentueuses – assistantes (dont plusieurs ont fait elles-mêmes de belles carrières radiophoniques). Hypocondriaque, il me faisait à chaque fois tout un cinéma lorsqu’on lui demandait de travailler loin de Paris – comme ce week-end au festival d’Evian où il ne se sentait pas de se rendre, jusqu’à ce que je lui garantisse que j’avais sur place d’excellents amis médecins, spécialistes de toutes les maladies qui pouvaient l’atteindre, prêts à intervenir en urgence…

Mais j’ai tellement de merveilleux souvenirs de Damian et de ses samedis après-midi incontournables, inamovibles, que tous les petits défauts de l’homme s’effacent de la mémoire.

Deux me reviennent en particulier : le 23 décembre 1995, nous avions décidé de fêter les 80 ans d’Elisabeth Schwarzkopf, qui avait accepté de faire spécialement le déplacement de sa retraite zurichoise pour venir en direct dans l’émission de Damian. Ce dernier regimbait à l’idée d’accueillir cette artiste jadis compromise avec le régime nazi – mais combien parmi la multitude d’invités reçus dans l’émission avaient été vierges de toute compromission avec le pouvoir politique ? -. Les dernières préventions de Damian tombèrent lorsqu’il vit le studio 104 de la maison de la radio plein comme un oeuf, et qu’il put poser à Schwarzkopf toutes les questions qu’il souhaitait. Comme celle de son enregistrement préféré : un miraculeux Wiener Blut enregistré en 1953 avec le formidable chef suisse Otto Ackermann et le tout jeune ténor suédois Nicolai Gedda.715tgeym9ll-_sl1063_

L’autre grand souvenir, c’est quelques mois plus tôt, le 23 avril 1995 à Berlin. Cette fois c’est France-Musique qui se déplaçait pour aller rencontrer Dietrich Fischer-Dieskau, pour lui souhaiter un joyeux 70ème anniversaire ! Dans les studios de la RIAS. Je me rappelle encore l’arrivée de la limousine grise, conduite par Julia VaradyJ’ai un autre souvenir moins agréable en revanche : j’avais proposé à JMD de faire la traduction simultanée des propos de Fischer-Dieskau, l’allemand étant, au sens propre du terme, ma langue maternelle. Dubitatif, Damian s’enquit des services d’un ami dont c’était paraît-il le métier, mais qui n’avait aucune habitude de la radio ni de la traduction simultanée, on allait malheureusement s’en rendre  compte très vite. On n’était pas loin de frôler la catastrophe, Fischer-Dieskau comprenant très bien le français corrigeait de lui-même les questions…et les réponses mal traduites par ce malheureux interprète… Dommage ! Reste cette merveilleuse rencontre avec DFD…

J’espère que France Musique et l’INA nous donneront à réentendre quelques-uns de ces grands rendez-vous de Jean Michel Damian.

J’ai retrouvé ce document, émouvant à plus d’un titre :

https://player.ina.fr/player/embed/CPB7905537201/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/460/259/1« >Jean Michel Damian interviewe Patrice Chéreau

Montserrat avant Barcelona

 

Depuis qu’on a appris aux petites heures de ce samedi matin le décès de Montserrat Caballé, les médias ont semblé s’ingénier à aligner les pires poncifs : « la dernière diva », le « modèle d’Hergé pour sa Castafiore » (au mépris évident de toute vraisemblance historique) et surtout la « chanteuse devenue populaire depuis son duo avec Freddie Mercury « et la chanson Barcelona.

Sur les sites spécialisés, les éloges se mêlent aux dithyrambes, sans beaucoup de distance par rapport à la réalité d’une carrière qui s’est prolongée au-delà du raisonnable.

Mais on sait, une fois pour toutes, qu’il est malséant d’émettre la moindre critique, la moindre nuance sur un disparu célèbre.

Il est absurde de mettre en avant – comme je l’al lu – les « 50 ans de carrière » de la cantatrice catalane, quand chacun, pour peu qu’il soit doté de deux oreilles en bon état, peut entendre que, depuis la fin des années 80, la voix s’était irrémédiablement durcie, et que ce qui en avait fait la légende (les fameux aigus filés, un legato appuyé sur un souffle long, un timbre liquide) n’était plus que souvenir ou caricature.

Mais il reste tout ce qu’il y a avant le duo avec Freddie Mercury, les premiers enregistrements admirables. Contraste saisissant avec Maria Callas : dans les mêmes rôles, là où l’une incarnait, était le personnage au risque d’une mise en danger vocale, l’autre n’était que pure recherche du beau chant, sans souci excessif de caractérisation.

Quelques piliers de ma discothèque, où j’entends la seule Montserrat Caballé dont je veux garder le souvenir :

71mkgHCMSYL._SL1500_

« Un de ses plus beaux disques …
« Parigi o cara », elle y a pourtant si peu chanté, du moins à l’Opéra

La Caballé a 34 ans lorsqu’elle enregistre cette version mythique. Le moelleux de son timbre, son incarnation du rôle, ses sons filés sublimes (L' »Addio del passato », sans les coupures habituelles est beau à pleurer).

Avec la jeune Caballé l’émotion naît du souffle et de la simplicité de la ligne héritée de la tradition belcantiste. Carlo Bergonzi (avec son savoureux accent parmesan) est un Alfredo de rêve au style impeccable.

A la tête de l’Orchestre de la RCA Italienne (composé principalement des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Rome), Georges Prêtre est un accompagnateur attentif et enthousiaste, constamment à l’écoute de ses chanteurs.
Un pur bonheur.

(François Hudry/QOBUZ)

Rien à rajouter à ces lignes de François Hudry, sauf pour rappeler que lors d’un Disques en Lice consacré à cette Traviata, c’est cette version qui était arrivée en tête.

81SJAbPodkL._SL1500_

Quant à cette Lucrezia Borgia, on connaît l’histoire : en 1965, Montserrat Caballé y remplace Marilyn Horne à Carnegie Hall, où elle fait ses débuts. L’enregistrement suivra, inégalé, inégalable.

71kx-oWWIWL._SL1500_

A l’apogée de ses moyens vocaux (1965-1975), RCA lui fait enregistrer, outre ces opéras, une série d’airs peu connus de Donizetti, Rossini, Bellini, regroupés dans un coffret très précieux :

81o1nNvOA7L._SL1500_

Je découvrirai plus tard avec elle Les Puritains de Bellini dans l’enregistrement, pour moi insurpassé, de Riccardo Muti

51QwYZnN2uL.jpg

Plusieurs compilations EMI/Warner donnent un bel aperçu de l’art belcantiste de Montserrat Caballé :

81YWxXDrr3L._SL1417_

81+YC4zXrBL._SL1200_

En cherchant dans les archives du Festival Radio France – où je savais que Montserrat Caballé s’était produite au moins une fois – je suis tombé sur cette vidéo de l’INA : René Koering, surfant sur l’incroyable succès du film Amadeus de Milos Forman, sorti en 1984, avait programmé Les Danaïdes de Salieri, avec dans le rôle-titre… Montserrat Caballé et pour diriger l’orchestre de Montpellier, Emmanuel Krivine !

Voir : Les Danaïdes à Montpellier

La rigueur et la fantaisie

Après Charles Munch, Fritz Reiner, Pierre Monteux, qui avaient fait l’objet de copieuses rééditions, sans parler de Leonard Bernsteinc’est – enfin ! – au tour d’un autre grand chef qui a fait les heures de gloire de CBS devenu Sony, George Szell (1897-1970) de bénéficier d’une réédition à sa mesure.

Il y a quelques années, La Boite à musique à Bruxelles avait proposé un coffret remarquable, édité en Corée, comportant tous les enregistrements symphoniques de Szell, y compris des concerts « live » au Japon.

41pmabn6ZnL

Le coffret proposé par Sony, reprend tous les enregistrements réalisés pour Columbia, les premiers en mono, et les concertos où Szell accompagne Isaac Stern, Zino Francescatti, Robert Casadesus, Rudolf Serkin, Leon Fleisher ou Gary Graffman. Dans les pochettes originales, ce qui nous vaut souvent des minutages très chiches. Beau livre, belle iconographie.

815boMorw8L._SL1500_

Et – comment dire ? – à l’arrivée comme une sorte de déception. Le remastering est très inégalement apprécié, parfois il assèche une acoustique déjà très rêche, parfois il redonne, au contraire, un peu d’air à des prises qu’on trouvait étriquées, mais sans éliminer un bruit de fond gênant, comme dans les concertos de Mozart avec Casadesus. Mais surtout, la légendaire rigueur de George Szell confine souvent à la raideur, dans Haydn ou Mozart – L’oreille, la mienne, s’est habituée, au fil des ans, à tellement plus de souplesse, d’inventivité, de rebond – merci Nikolaus Harnoncourt ! – que, pour ne prendre qu’un exemple, la Posthorn Serenade de Mozart m’est devenue inécoutable sous la baguette si sévère du patron de Cleveland.

Je ne vais cependant pas me priver de réécouter les Beethoven, Brahms, Schumann, tout un répertoire romantique où précisément la baguette de Szell contrastait avec ses voisins   Munch, Bernstein et même Reiner.

Détails du coffret Szell à voir ici : bestofclassic

C’est un peu l’exact contraire du chef d’origine hongroise qui a disparu le 6 septembre dernier, l’Italien Claudio Scimonela fantaisie faite musique !

Sous la pression de toute une jeune génération de violonistes et chefs italiens, les Biondi, Alessandrini et autres, on a un peu oublié le rôle pionnier de Scimone dans l’interprétation de Vivaldi, et, dans le domaine lyrique, de Rossini. Avec ses Solisti Veneti, il avait poursuivi le travail de redécouverte vivaldienne d’Ephrikian ou des Musici, mais surtout ouvert de nouvelles perpectives à l’interprétation du Prete Rosso. Je me rappelle, il y a dix ou quinze ans, sur Musiq3, avoir entendu Scimone pester contre des interprètes de Vivaldi qui voulaient, à toute force, se rendre originaux, en adoptant des tempi infernaux, en hachant le discours au point de le défigurer, Scimone rappelant une évidence : tout ce que Vivaldi écrivait pour un ensemble instrumental devait pouvoir être chanté par la voix humaine.

C’est vrai qu’en réécoutant la somme assez prodigieuse qu’Erato avait captée, on est parfois surpris par le legato, une articulation qui fait passer la ligne de chant avant les contrastes rythmiques, et on continue d’admirer, même si d’autres visions, d’autres éclairages plus récents ont enrichi notre connaissance de ces répertoires.

51FVruBLwTL

51Ep88j-nBL

51NIpIAAm6L

On reviendra plus longuement sur la carrière et la discographie de Claudio Scimone. Hommage !