Une joyeuse marche, Chabrier et les copains

Le hasard, ou plus exactement le projet de faire étape dans une maison d’hôtes agréable sur le chemin du retour d’Italie, m’a fait choisir comme halte l’une des quatre sous-préfectures du Puy-de-Dôme, la bien tranquille cité d’Ambert, 6600 habitants.

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IMG_3208On n’a pas remarqué beaucoup d’animation dans les rues du centre ville ancien…

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IMG_3181Originale, cette mairie ronde, ancienne halle aux grains, construite en 1816.

IMG_3182Une bonne table, le Md’une belle originalité, plats copieux, vins pour tous les goûts.

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Les copains de Jules Romains

Je ne sais pas qui lit encore Jules Romainsencore moins l’un de ses romans, publié en 1913, Les Copains :

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Au cours d’une soirée bien arrosée, une bande de copains (Broudier, Bénin, Lesueur, Omer, Huchon, Martin et Lamendin) décident de sanctionner les villes d’Ambert et d’Issoire car, à leurs yeux, elles font preuve d’insolence sur une carte de France. Après avoir consulté un somnambule en guise d’oracle pour vérifier la pertinence de leur décision, ils passent à l’action. C’est ainsi que la caserne d’Ambert recevra nuitamment une visite impromptue du ministre (en réalité Broudier), qui demande à voir des manœuvres immédiates dans la ville. Bénin se fait quant à lui passer pour un éminent théologien venu de Rome, et le curé lui laisse avec émotion la place en chaire pour le sermon : les paroissiens éberlués entendent une apologie (d’abord masquée puis débordante) de la luxure ! À Issoire, lors de l’inauguration d’une statue de Vercingétorix sur la place Sainte-Ursule, le héros gaulois (qui n’est autre que Lesueur, nu sur le cheval de bronze) répond grossièrement au discours du député.

Ces Copains donneront une chanson, et parmi les plus célèbres de son auteur, Georges Brassens

puis le film, pour lequel la chanson a été écrite, d’Yves Robert en 1965, avec une joyeuse bande d’acteurs, Noiret, Rich, Lonsdale, Bedos, Mondy...

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Emmanuel Chabrier

Mais, en choisissant Ambert comme étape, j’ignorais que c’était la ville natale d’un compositeur que j’admire profondément depuis longtemps, Emmanuel Chabrierqui, né le 18 janvier 1841, y grandit jusqu’en 1852. Encore quatre ans à Clermont-Ferrand avant que la famille ne s’installe à Paris.

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IMG_3186Le monument et le jardin dédiés à Chabrier, à Ambert.

J’aime Chabrier pour son art d’échapper aux. classifications, sa totale liberté vis-à-vis des modes, des influences, sa manière d’écrire une musique si subtilement française. Aucun label n’a encore eu l’idée d’éditer une intégrale de son oeuvre, qui tiendrait en moins d’une douzaine de CD.

Son oeuvre d’orchestre, dominée par quelques tubes comme Espana, ou la Joyeuse marche, tient en un double CD. Paul Paray en a été l’interprète le plus éclairé, Plasson le plus complet.

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Une version plutôt exotique d’Espana, dirigée par Placido Domingo lors de l’un des célèbres concerts berlinois de la Waldbühne :

Plus convaincante, cette version de la Fête polonaise dirigée par Neeme Järvi à la tête de l’orchestre symphonique de Detroit :

On aime beaucoup les Mélodies de Chabrier, tendresse, poésie, humour, et dans cette intégrale publiée par Hyperion il y a de quoi se régaler…

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L’oeuvre pianistique, que j’ai toujours beaucoup de plaisir à jouer, a trouvé en Pierre Barbizet son interprète idéal

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Deux subtiles versions des ouvrages lyriques de Chabrier à recommander :

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Un vieux festival

Ils ne sont pas si nombreux les festivals qui peuvent se targuer d’en être à leur 69ème édition ! C’est le cas de celui de BesançonQui s’achève à la fin de cette semaine et qui accueillait hier et aujourd’hui un orchestre, un chef et un soliste qui me sont particulièrement chers, l’OPRL, Christian Arming et Tedi Papavrami.

14355798_10154007850158247_5277474715835804185_n(Photo OPRL/Facebook)

Pour les Liégeois, c’est un retour dans la capitale franc-comtoise, très exactement 14 ans après un concert Beethoven dirigé par Louis Langrée (le 14 septembre 2002) avec Ning Kam, Vitali Samochko et David Cohen dans le Triple concerto !

J’ai trois autres souvenirs personnels de Besançon, 1991, 1992, 1995, mais liés non pas directement au Festival mais au Concours international de jeunes chefs d’orchestre

Comme producteur « responsable de la musique symphonique » (sic) de la Radio suisse romande, j’étais évidemment directement intéressé par les activités de ce concours, qui avait jadis distingué des chefs comme Seiji Ozawa (et plus récemment Kazuki Yamada ou Lionel Bringuier). 

En 1991, j’étais venu de Genève assister à la finale, trois concurrents, mais un seul qui, dès son entrée sur scène, sans qu’il ait encore dirigé une seule note, montrait qu’il était chef, ce sentiment imperceptible, indéfinissable, mais que tous les musiciens d’orchestre connaissent bien. Ils savent immédiatement reconnaître celui qui est.. ou n’est pas le chef, à tous les sens du terme ! En l’occurrence ce fut bien lui, George Pehlivanian, qui remporta un 1er prix à l’unanimité. Le public liégeois se rappelle encore cette boule d’énergie au pupitre de l’OPRL, la dernière fois c’était pour le festival Rachmaninov de février 2013 (lire ce papier enthousiaste de Jean-Marc Onkelinx : Festival Rachmaninov).

L’année suivante, 1992, je reçus une invitation à faire partie du jury du Concours ! Quel honneur, quelle responsabilité aussi ! Et quelle expérience passionnante. Voir tous ces jeunes chefs répéter, prendre leurs marques (ou pas), captiver ou au contraire lasser le jury, et puis voir un talent se révéler, sortir de sa chrysalide, un très grand souvenir. De surcroît le jury était présidé par le très distingué et délicieux Alexander Gibson, lui-même ancien lauréat du Concours.

J’ai retrouvé par hasard le compte-rendu de l’Humanité de la finale de ce concours 1992 : Cela s’est joué entre un Belge, un Chinois, un Italien…

On ne sait pas trop ce qu’il est advenu du premier, en revanche le deuxième nommé a fait depuis un beau parcours, illustré encore cet automne par la parution de ce magnifique livre-disque, enregistré « sur le vif » le 24 juillet 2015 au Festival de Radio France Montpellier (CHOC de Classica)

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En 1995, je reçois une nouvelle invitation à siéger au Concours. Entre-temps je suis devenu directeur de France Musique (depuis l’été 1993), une absence d’une semaine de Paris n’est pas très bien vue par mes patrons de Radio France, mais le prestige du concours, etc… Cette année-là le jury est présidé par John Nelson. Personne parmi les candidats ne se détache vraiment, certains ne sont pas prêts – c’est le cas du fils d’un chef d’orchestre français, qui depuis a pris un bel envol, mais à qui John Nelson et d’autres membres du jury avaient dû expliquer amicalement qu’il devrait mûrir et s’aguerrir ). Un premier prix est attribué à un jeune Japonais, dont je n’ai plus jamais entendu parler depuis…

C’est finalement le lot de tous les concours, qui ne sont jamais une garantie de carrière pour les lauréats, mais qui, parfois, révèlent d’authentiques talents. Et pour qui a, comme moi, eu la chance de siéger dans plusieurs jurys, c’est sans doute l’expérience la plus enrichissante sur le plan artistique et humain. On ne voit plus jamais les artistes de la même manière, on mesure le courage, l’énergie, l’abnégation qu’il faut à un jeune musicien, au-delà de ses qualités musicales, d’abord pour affronter ces compétitions inhumaines, ensuite pour se lancer dans une carrière complètement aléatoire.

Un coup des Anglais

Une fois de plus, on peut dire merci aux Anglais !

Certes on ne s’attendait pas à pareille surprise en voyant la couverture du dernier numéro de BBC Music Magazine, consacrée aux 25 ans de l’aventure des Trois Ténors

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Mais si vous lisez les autres titres, puis vous rendez à la page 60, vous constatez que le prestigieux magazine musical de la BBC a choisi comme « Composer of the Month » (Compositeur du mois), « the French composer Albéric Magnard, whose bad luck has left him almost totally unknown ». Si l’on cherche la petite bête, on pourrait reprocher à nos amis britanniques d’avoir loupé le centenaire de la mort de Magnard, survenue dans les premiers jours de la Grande Guerre, le 3 septembre 1914 (http://fr.wikipedia.org/wiki/Albéric_Magnard)

Mais comme on n’a pas le souvenir que la presse française ait consacré quatre pleines pages aussi bien documentées et illustrées à cet élève de Vincent d’Indy, fauché dans la fleur de l’âge (il avait 49 ans) après une vie parsemée de tragédies, on ne peut que rendre grâce à Roger Nichols et à la rédaction de BBC Music Magazine pour leur réhabilitation.

À vrai dire, on ne comprend pas qu’on puisse encore parler, un siècle après sa mort, d’un compositeur « totally unknown« . On sait que les programmateurs de concerts, les orchestres, les chefs, ne sont pas toujours des foudres d’imagination, et en France, on continue de faire une sorte de complexe de promouvoir, de faire jouer, d’évoquer même la musique française (quoique les mauvaises habitudes commencent à s’estomper…).

Il a fallu quelques personnalités plus hardies que d’autres, Ernest Ansermet, Michel Plasson, Jean-Yves Ossonce, Thomas Sanderling, pour faire découvrir un symphoniste audacieux. Je me rappelle, avec l’orchestre philharmonique de Liège, une Première symphonie dirigée par Alexandre Dmitriev (Harry Halbreich n’en revenait pas d’entendre dans sa chère salle des Beaux Arts de Bruxelles cette… création belge !), et à plusieurs reprises l’extraordinaire Hymne à la Justice, avec Louis Langrée notamment, un authentique chef-d’oeuvre inspiré à Magnard par l’affaire Dreyfus.

(Ici dans la version de Michel Plasson et du Capitole de Toulouse)

On regrette qu’aucun éditeur n’ait proposé une intégrale de l’oeuvre de Magnard. Il faut se contenter de coffrets et de CD séparés, mais tous de belle facture. Mon choix est plus subjectif que celui de Roger Nichols, mais rien que de l’indispensable !

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Plasson n’est malheureusement plus disponible séparément – ni en téléchargement ! Une réédition s’impose d’urgence !

Les versions Ossonce et Sanderling sont l’une et l’autre disponibles et intéressantes.

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Il faut connaître l’admirable Troisième symphonie dirigée par Ansermet, l’un de ses tout derniers enregistrements (1967)

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L’unique ouvrage lyrique d’Albéric Magnard, Guercoeur, a bénéficié d’une splendide réalisation, dominée par José Van Dam

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Belle intégrale de la musique de chambre en 4 CD chez Timpani – « le » label musique française –

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Et bien sûr le seul ouvrage de référence sur Magnard est de la plume de l’infatigable Harry Halbreich :

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Pour les curieux, une version, à tous égards historique, de l’Hymne à la Justice figure dans le coffret anniversaire de l’Orchestre National de France : le 26 septembre 1944 – trente ans après la mort de Magnard, Manuel Rosenthal ouvre le premier concert du National reconstitué (http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/03/25/orchestre-national-de-france-80-ans-8409262.html)