Klaus, Nicholas, Santtu, Vincent et les autres

D’un dimanche à l’autre, je suis passé par toutes sortes d’émotions « positives ».

Le Mahler de Mäkelä

Le festival Enesco de Bucarest s’achevait le week-end dernier par deux concerts de l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, dirigé par son futur chef Klaus Mäkelä. J’étais évidemment curieux de découvrir ce que donnerait la rencontre entre le jeune Finlandais, qui nous a habitués à Paris à tant de belles choses, et ce fabuleux orchestre hors ses murs. J’en ai fait le compte-rendu pour Bachtrack : Klaus Mäkelä et le Concertgebouw en majesté à Bucarest. Et comme je l’ai écrit, je ne veux retenir que le souvenir d’une Troisième symphonie de Mahler, dont le dernier mouvement continue de me hanter. Je n’ai pas l’habitude de recourir à l’exagération, mais je n’avais jusqu’alors jamais entendu d’aussi sublime.

J’emprunte à une consoeur de Bachtrack, une partie du papier (The definition of love) qu’elle fit à la mi-septembre après avoir entendu les mêmes in situ. J’aurais pu signer ces lignes :

In the finale, originally subtitled What Love Tells Me, one of the finest symphonic movements ever written, tears welled in my eyes after just the first few notes. The subdued restraint and beauty in the strings was quite overwhelming. Mahler asks the question: What is love? Words truly are not enough when we have music such as this.

The intense horn and string climax, the rising double bass figures, the warmth of the oboe entry – almost vocal in quality – displayed playing of the highest calibre/…/This was Mäkelä and the RCO at their best, finding long lines, the phrasing, the nuance and that special something in a score laden with Mahler’s detailed instructions while the music became ever more urgent. Horn bells aloft again, the final climax was perfectly timed before shimmering violas and a flute, wafting like a butterfly, led us to Mahler’s definition of love. This was not the usual triumphant ending, but something much more subtle. Tonight’s concert will stay long in the memory.  (Backtrack, 16 septembre 2023, Clare Varney)

Le chapeau de paille de Vincent Dedienne

Titre provocateur qui ne correspond en rien à la réalité du spectacle vu ce jeudi soir au théâtre de la Porte Saint Martin… même si la promotion s’appuie sur la notoriété de l’humoriste/comédien.

Suivant une mode très contestable, qui consiste à faire un « avant-papier » et non une critique a posteriori, Le Monde s’était fendu d’un long article (Alain Françon embarque sur le rêve de Labiche) qui, il est vrai, m’avait intrigué, ne serait-ce que parce qu’Alain Françon n’est pas réputé pour son appétit pour la gaudriole ou le vaudeville !

Eh bien, non seulement on n’a pas regretté sa soirée, mais on a redécouvert les ressorts du théâtre de Labiche, et cette pièce en particulier – Un chapeau de paille d’Italie – qu’on n’a pas le souvenir d’avoir jamais vue sur scène.

Je n’ai pas vu l’intérêt de la contribution de Feu! Chatterton à cette mise en scène, surtout après avoir assourdi toute la salle au lever de rideau… mais elle ne dénature pas l’esprit de Labiche. Esprit de Labiche qu’Alain Françon, au contraire, exalte, décuple, en exacerbant les effets comiques, poussant chacun de ses nombreux acteurs/actrices à l’extrême de leur fantaisie (qu’on veut tous citer ici : Vincent Dedienne, Anne Benoit, Eric Berger, Emmanuelle Bougerol, Rodolphe Congé, Laurence Côte, Suzanne De Baecque, Luc-Antoine Diquéro, Noémie Develay-Ressiguier, Antoine Heuillet, Tommy Luminet, Marie Rémond, Alexandre Ruby, Balthazar Gouzou, Victor Lalmanach, Noémie Moncel, Léa Constance Piette, Fiona Stellino, Baptiste Znamenak).

On ne s’aperçoit qu’aux saluts que c’est une actrice – fabuleuse Anne Benoît – qui joue le futur beau-père de Fadinard, le jeune rentier (Vincent Dedienne) et on applaudit absolument toute la troupe sans aucune exception! Spectacle évidemment chaudement recommandé… et bravo évidemment à Vincent Dedienne qui n’avait pas besoin de nous prouver qu’il est d’abord et surtout un formidable comédien.

Pour Chostakovitch

Les fidèles de ce blog savent ma fidélité à un compatriote de Klaus Mäkelä, presque un vétéran à 37 ans (!), mon très cher Santtu-Matias Rouvali, invité régulier du Festival Radio France à Montpellier, du temps où j’en avais la charge, entre 2014 et 2021. Je ne pouvais évidemment manquer le concert qu’il dirigeait à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France, à la maison de la radio, vendredi soir.

L’attraction de ce concert – sans entracte ! une « nouveauté » de la saison Radio France, il n’est jamais trop tard pour bien faire ! – était, paraît-il, la violoniste coréenne Bomsori. Dans un tube du répertoire, le concerto de Tchaikovski. La jeune femme, dans une robe rouge qu’elle arbore semble-t-il sur toutes les scènes, est bardée de prix et sort un premier disque chez Deutsche Grammophon (ce qui, aujourd’hui, compte-tenu de la politique artistique complètement erratique d’un label jadis prestigieux, ne représente au mieux que l’assurance d’un soutien promotionnel important). Jamais ce concerto ne m’a paru aussi ennuyeux que sous cet archet besogneux, non exempt d’accrocs et de traits bousculés, aussi banal et parfois de mauvais goût.

On était impatient de passer à la seconde partie du concert : la Sixième symphonie de Chostakovitch, qui tient une place particulière dans mon panthéon personnel

« Quant à la 6ème symphonie de Chostakovitch, c’est encore avec l’Orchestre de la Suisse romande que j’ai pu la programmer et l’entendre pour la première fois en concert ! Je me rappelle encore cette séance du comité de programmation de l’orchestre, présidé par Armin Jordan, lors duquel j’avais suggéré un programme qui me semblait original et cohérent, avec Les Fresques de Piero della Francesca de Martinu, les Chants et danses de la mort de Moussorgski (interprétés par Paata Burchuladze), et cette 6ème de Chostakovitch. Plusieurs membres dudit comité de se récrier, pas assez « grand public », deux oeuvres du XXème siècle ô horreur, même avec un soliste vedette ! Armin Jordan, qui devait diriger ce programme, trancha : « Je ne connais pas ni le Martinu, ni le Chostakovitch, mais si Jean-Pierre le propose, je suis son idée et je dirigerai ce programme ».  Point final ! Et le jour venu, devant un Victoria Hall comble (preuve que le public est toujours plus intelligent que les programmateurs frileux !), Armin Jordan dirigea l’un de ses plus beaux concerts ! » (extrait de mon billet du 18 janvier 2019).

Quand dans le concerto de Tchaikovski, chef et orchestre semblaient être en pilotage automatique, Santtu-Matias Rouvali et l’Orchestre philharmonique de Radio France allaient donner leur pleine puissance dans une oeuvre qui continue de fasciner, ce long mouvement lent qui l’ouvre, presque insoutenable, jusqu’à ce vide sidéral d’où seules émergent le piccolo et la flûte, suivi d’un allegro bien dans la veine sarcastique de son auteur et se terminant dans un presto grinçant à force de paraître si insouciamment guilleret.

Bernstein dans un formidable DVD explique, avec tellement d’évidence, le miroir que forment les deux 6e de Tchaikovski et Chostakovitch :

Pour cette 6e de Chostakovitch, et pour elle seule, on doit réécouter le concert de vendredi sur francemusique.fr.

Hommage incomplet

J’attendais impatiemment ce coffret d’hommage à Nicholas Angelich (lire Le piano était en noir)

On est évidemment très heureux de retrouver tous ces témoignages « live » de l’art d’un musicien si tôt disparu, mais à jamais installé parmi les très grands. Des Liszt captés à Radio France en 1999, la sonate de Berg, une rareté absolue, les quatre Fantaisies de Zemlinsky sur des poèmes de Dehmel (Douai 1995), la 2e suite anglaise de Bach (Québec 2011), les variations sur un thème de Haendel de Brahms (en avril 2019 en Bretagne, testamentaire), un programme tout Ravel, vraiment exceptionnel, au théâtre des Champs-Elysées en 2013, les variations Goldberg sur la meme scène deux ans plus tôt, le quintette de Franck avec les Ébène à Verbier, la sonate 2 pianos et percussions de Bartok avec Martha Argerich, une prodigieuse Waldstein (Lyon 2015) et des Tableaux d’une exposition idiomatiques (Paris 2013), et un seul CD de concertos (le 3e de Rachmaninov avec l’Orchestre philharmonique de Radio France en 2010, la Rhapsodie Paganini avec Tugan Sokhiev avec Toulouse en 2013).

Cet ensemble est formidable, mais on aurait pu/dû aisément le compléter par d’autres captations, tout aussi indispensables, réalisées en Belgique ou en Suisse par les radios publiques. Espérons qu’à défaut de figurer dans ce coffret, ces précieux témoignages seront bientôt disponibles pour le public. C’est le moins qu’on puisse faire pour rendre hommage à un musicien d’une telle envergure.

Festivals et surprises

L’imposture Molière et Cyrano

J’avais fini par penser que Jean-Baptiste Poquelin alias Molière avait un lien de terre ou de sang avec la ville de Pézenas qui, depuis des lustres, l’honore et le célèbre. Et puis non, si Boby Lapointe est bien originaire de cette charmante cité de l’Hérault, Molière, en dehors de séjours attestés et d’amitiés scellées ici n’a strictement aucun lien familial ou officiel avec Pézenas.

Mais du théâtre il y a dans cette ville, durant tout l’été, et c’est tout l’avantage de ma nouvelle position de retraité sans contrainte que de pouvoir au dernier moment, visiter une sorte de festival de théâtre, qui propose chaque soir une pièce du répertoire. Dimanche soir, c’était Cyrano de Bergerac par l’Illustre Théâtre. Et ce fut plus qu’honorable, du très bon théâtre, et un comédien, dont j’ignorais le nom, Gérard Mascot qui a fait mieux qu’endosser le rôle de Cyrano, il l’a incarné de belle manière du début jusqu’à la fin.

Berlioz, Gardiner et Kantorow

C’est très agréable d’assister en simple spectateur à la soirée d’ouverture d’un festival qu’on a dirigé pendant huit ans. De retrouver quantité de figures amies et de n’avoir rien d’autre à faire que d’être pleinement à l’écoute de ce qui se passe, sans devoir être aux aguets

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Alexandre Kantorow et John Eliot Gardiner

Le programme du concert d’ouverture du Festival Radio France, le 17 juillet, n’avait rien de très original, mais les interprètes valaient le déplacement : le quatrième concerto de Beethoven, joué par Alexandre Kantorow, et la Symphonie fantastique de Berlioz, avec l’orchestre philharmonique de Radio France dirigé par John Eliot Gardiner.

Un concert à réécouter avec bonheur sur France Musique.

Dans la Symphonie fantastique, Gardiner avait demandé la présence des quatre harpes requises par Berlioz dans le deuxième mouvement Un bal. Présence évidemment spectaculaire sur la scène de l’Opéra Berlioz de Montpellier

Le lendemain, mardi, Alexandre Kantorow donnait un récital dans une salle Pasteur comble, sur le thème du Wanderer. Partant de la fougueuse et virtuose 1ère sonate de Brahms, en passant par plusieurs des Lieder de Schubert « arrangés » par Liszt, pour l’achever par une Wanderer Fantasie de Schubert gagnée par une inépuisable frénésie. Et en bis une Litanei de Schubert/Liszt à pleurer. Le jeune homme de 19 ans que le Festival avait reçu en 2016 comme « jeune soliste » – un concert à l’époque enregistré par France Musique ! – confirme, sept ans plus tard, l’artiste exceptionnel, le virtuose inspiré, le doux poète qu’il était déjà.

Les disparus de juillet

Pour mémoire, Carlos Kleiber disparaissait le 13 juillet 2004, Lorin Maazel le 13 juillet 2014. Personnalités plusieurs fois évoquées ici. Leur art est éternel.

Milan Kundera (1929-2023)

Je ne sais pas ce qui m’a retenu, au contraire de mes proches, de lire plus de Kundera. Je vais devoir me rattraper maintenant qu’il est mort. Surtout après avoir lu les hommages qui lui sont rendus par des amis comme Benoît Duteurtre dans le Figaro

Je me suis plongé ce matin dans La Fête de l’insignifiance (2014); j’en regrette d’autant plus vivement de ne pas m’être plus tôt régalé à un style, une approche, une distance ironique qui me plaisent.

André Watts (1945-2023)

La disparition, à 77 ans, des suites d’un cancer, du pianiste américain André Watts, n’aura à l’évidence pas le retentissement en Europe que son immense talent eût justifié.

Je renvoie à sa fiche Wikipedia particulièrement bien documentée. J’ai eu la chance, malheureusement pas de l’entendre, mais de le croiser et d’échanger quelques amabilités avec lui, grâce à Louis Langrée, durant le Mostly Mozart Festival de New York. André Watts, quand il ne jouait pas, avait toujours une intense curiosité pour ses jeunes collègues. Je me demande d’ailleurs si ce n’était pas à l’occasion des débuts à New York… de Lang Lang ! Louis Langrée l’avait dirigé dans le premier concerto de Mendelssohn !

André Watts avait lui-même été un jeune prodige, adoubé par Leonard Bernstein avec qui il fit ses grands débuts new yorkais, puis enregistra plusieurs disques, dans le cadre d’un contrat signé dès ses 21 ans avec CBS (devenu Sony). Dans le cadre des célèbres Young People concerts, André Watts connaît à 17 ans, une célébrité immédiate avec le 1er concerto de Liszt :

Le regretté Tom Deacon avait retenu le pianiste américain dans sa magnifique collection des « Great Pianists of the 20th Century »

Festival de Cannes : le générique interdit

Depuis 1990, le festival de Cannes est identifié par ce générique musical :

Il s’agit d’un extrait – Aquarium – d’une oeuvre, la plus célèbre de son auteur, qui a failli ne jamais voir le jour…

En effet, lorsque Saint-Saëns écrit son Carnaval des animaux, c’est pour une circonstance particulière, et dans son esprit c’est une pochade qui n’a surtout pas vocation à la postérité. L’oeuvre est créée en auditions privées le 9 mars 1886 à l’occasion du Mardi gras par et chez le violoncelliste Charles Lebouc, puis redonnée le 2 avril 1886 chez Pauline Viardot en présence de Franz Liszt. Puis Saint-Saëns en interdit l’exécution de son vivant (à l’exception du Cygne ) craignant sans doute d’abîmer l’image de sérieux qui s’attache à sa personne et à son oeuvre, C’est d’ailleurs la même année, 1886, le 19 mai, qu’est créée à Londres l’autre « tube » de Saint-Saëns, sa symphonie n° 3 avec orgue ! Il faudra donc attendre 1921 et la mort du compositeur pour que Le Carnaval des animaux soit donné en public dans son intégralité, les 25 et 26 février 1922 sous la direction de Gabriel Pierné.

De nombreuses citations musicales parodiques se retrouvent dans la partition (RameauOffenbachBerliozMendelssohnRossini), ainsi que des chansons enfantines comme J’ai du bon tabacAh ! vous dirai-je, mamanAu clair de la lune,.. Dans certains enregistrements, qui associent souvent Pierre et le Loup de Prokofiev, le Carnaval des animaux est présenté par un narrateur qui récite un texte humoristique de Francis Blanche (né l’année de la mort de Saint-Saëns, mort en 1974)

  • I – Introduction et Marche royale du lion

Des trilles de piano et des montées de violons et de violoncelles. Marche très majestueuse, en do majeur pour les premiers accords, en la pour la suite, sur un rythme très strict. Quelques montées chromatiques de piano, puis d’autres aux instruments à cordes qui imitent les rugissements du lion, d’une manière qui n’est guère terrifiante, mais qui jouent un peu sur le tableau de l’inquiétude. Le mouvement finit sur une gamme chromatique ascendante puis descendante de la mineur. L’ambiance générale est celle d’un ballet.

  • II – Poules et Coqs

Exemple de musique purement imitative, ce caquetage concertant, auquel vient s’ajouter la clarinette, est un morceau de bravoure. Très ironique, avec des notes dont la venue est quasiment incohérente aux cordes, imitant les caquètements ; ce passage amuse toujours les plus petits par son caractère imitatif. Inspiré de La Poule de Jean-Philippe Rameau.

  • III – Hémiones (ou Animaux véloces)

Uniquement au piano, très rapide, à base de gammes exécutées tambour battant, cela rend la course véloce de ces ânes sauvages du Tibet.

  • IV – Tortues

Le thème, bien évidemment lent, est interprété par les violoncelles et les altosSaint-Saëns met en place une opposition rythmique entre le piano en triolets et le thème binaire en croches. Ce passage s’inspire du célèbre galop d’Orphée aux Enfers, dont Saint-Saëns n’a retenu que le thème. Le ralentissement extrême du rythme (échevelé chez Offenbach) produit un effet des plus savoureux.

  • V – L’Éléphant

Ce mouvement est lui aussi comique de manière très directe. Le thème, lent, est tenu par la contrebasse, soutenue par des accords de piano. On note un nombre important de modulations à partir de mi bémol majeur. Ce morceau est une citation de la Danse des sylphes de La Damnation de Faust de Berlioz ; très aérien dans sa version originale, il devient pachydermique chez Saint-Saëns. Il s’est aussi inspiré du Songe d’une nuit d’été de Felix Mendelssohn.

  • VI – Kangourous

Le piano alterne joyeusement des accords avec appoggiatures, ascendants puis descendants, et des passages plus lents, où sans doute l’animal est au sol…

  • VII – Aquarium

Célèbre thème, tournoyant et scintillant, évoquant le monde des contes de fées et pays imaginaires, avec des notes de l’harmonica de verre ― souvent jouées au glockenspiel ou au célesta ― et des arpèges descendants de piano.

  • VIII – Personnages à longues oreilles

Très évocateur, cet épisode, joué au violon, utilise les harmoniques aiguës et des tenues basses. Dans certaines interprétations, on jurerait entendre les braiements de l’âne.

  • IX – Le Coucou au fond des bois

C’est un mouvement très satirique, où la clarinette a le privilège de répéter vingt-et-une fois le même motif, sur les mêmes deux notes, alors que le piano mène la mélodie seul par des accords lents…

  • X – Volière

Mouvement très gracieux, où le thème est tenu presque exclusivement par la flûte, soutenue par des tremolos discrets des cordes et des pizzicatos.

  • XI – Pianistes

Autre passage, très humoristique, qui donne lui aussi dans la caricature. Les pianistes ne font que des gammes, ascendantes et descendantes, dans les tonalités majeures à partir de do, entrecoupées par des accords des cordes. Ce morceau peut être exécuté de différentes façons, selon la manière dont les musiciens interprètent la mention portée par Saint-Saëns sur la partition : « Dans le style hésitant d’un débutant ». Ils peuvent ainsi se permettre de se décaler l’un par rapport à l’autre et de jouer des fausses notes.

Il faut rappeler que Saint-Saëns était l’un des plus grands virtuoses de son temps !

  • XII – Fossiles

Passage parodique évoquant, outre les animaux disparus, les vieux airs d’époque. La clarinette reprend l’air célèbre du Barbier de Séville de RossiniUna voce poco fa. Le compositeur plaisante même avec sa propre Danse macabre, rendue gaie pour l’occasion ! Le thème est joué au début par le xylophone et le piano, avec des pizzicati des cordes. On entend aussi très clairement un fragment de Au clair de la Lune, joué par la clarinette, ainsi que les notes gaies de Ah vous dirais-je maman, deux chansons enfantines, puis, enchaîné à l’air du Barbier, un passage de Partant pour la Syrie, chanson populaire d’époque napoléonienne, dont la mélodie est attribuée à la reine Hortense.Saint-Saëns parodie particulièrement les artistes sans talent, en mettant bout à bout ces airs anciens, ajoutant même un passage fugué, du « remplissage » utilisé par les compositeurs en manque d’imagination.

Peut-être le mouvement le plus connu de toute la pièce, en tout cas le seul qui a l’honneur d’être parfois joué seul, c’est un magnifique solo de violoncelle soutenu par le piano, très poétique et sans doute sans humour ni caricature d’un quelconque excès de lyrisme propre aux cordes.

  • XIV – Final

Ce dernier morceau équivaut à la parade des fins de revue. Entamé par la reprise des trilles des pianos du 1er mouvement, il développe lui aussi un thème maintes fois repris plus tard sur d’autres supports. Ledit thème s’appuie sur une descente de basse par figure de marche. On y voit réapparaître plus ou moins brièvement les animaux dans l’ordre suivant : les hémiones (avec des accords scandés par les cordes), les fossiles (notamment par l’utilisation plus importante du xylophone), les poules et coqs, les kangourous, les ânes et, implicitement par la tonalité, le lion.

Et comme pour prouver que ce Carnaval des animaux n’est pas 1. réservé aux enfants 2. l’apanage des musiciens français, je veux citer ici des versions dirigées par des chefs étrangers- tirées de ma discothèque – parfois surprenantes, qui toutes attestent du génie universel de son auteur.

Quand je parle de chefs, j’évoque bien sûr seulement la version pour orchestre d’une oeuvre écrite au départ pour un ensemble de 11 instrumentistes (2 violons, 1 alto, 1 violoncelle, 1 contrebasse, 1 flûte, 1 clarinette, 2 pianos, 1 xylophone, 1 harmonica de verre ou, le plus souvent, 1 célesta) et qui, dans cette formation, bénéficie de quantité de versions discographiques éminentes.

John Barbirolli, Hallé Orchestra (1958)

, New York Philharmonic (1962)

C’est évidemment Bernstein lui-même, fabuleux pédagogue, qui présente le Carnaval des Animaux

Karl Böhm, Orchestre philharmonique de Vienne (1975)

S’il y a un nom qu’on ne s’attend pas à trouver dans cette oeuvre, c’est bien celui de Karl Böhm, et c’est pourtant l’une des plus grandes versions de l’oeuvre, que je place en toute première place dans mes références (tout comme son Pierre et le Loup qui y est couplé)

Dans la version allemande, c’est le fils du chef, l’acteur Karlheinz Böhm qui fait le récitant, dans la version française devenue très difficile à trouver, c’est le comédien Jean Richard.

Charles Dutoit, London sinfonietta (1980)

Le chef suisse qui fut longtemps le seul à avoir gravé les poèmes symphoniques de Saint-Saëns, donne ici une version très poétique du Carnaval

Carl Eliasberg, Orchestre philharmonique de Leningrad (1951)

Sans doute la version la plus inattendue de ma discothèque, celle conduite par le chef russe Carl Eliasberg (1907-1978), avec, excusez du peu, comme pianistes Emile Guilels et Yakov Zak, qui s’en donnent à coeur joie dans ces Hémiones. Je sais que cette version est disponible en numérique, la mienne figure dans le magnifique coffret édité par Melodia pour le centenaire de Guilels (voir tous les détails ici)

Arthur Fiedler, Boston Pops (1972)

Assez étrangement, cette version est l’une des plus « sérieuses », même si les solistes de l’orchestre de Boston sont superlatifs.

Skitch Henderson, London Symphony Orchestra (1960)

Skitch Henderson (1918-2005) a un peu le même profil qu’Arthur Fiedler. Né en Angleterre de formation classique, il a fait l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis comme chef de « musique légère ». Ici, il a un duo de pianistes de première catégorie, rien moins que Julius Katchen et Gary Graffman !

Ion Marin, Orchestre symphonique de Hambourg (2019)

De nouveau, ici, ce n’est pas tant la personnalité du chef que celle des deux pianistes – Martha Argerich et Lilya Zilberstein – qui fait l’intérêt de cette toute récente version captée à Hambourg, où la pianiste argentine a déménagé ses pénates depuis la fin de ses années Lugano.

Igor Markevitch, Philharmonia Orchestra (1950)

La virtuosité est au rendez-vous, la poésie un peu moins, avec Markevitch et ses deux pianistes hongrois, Geza Anda et Bela Siki.

Zubin Mehta, Israel Philharmonic Orchestra (1984)

On peut compter sur Katia et Marielle Labèque pour ne pas laisser s’endormir les animaux de ce Carnaval !

Seiji Ozawa, Boston Symphony Orchestra (1994)

Esprit de sérieux quand tu nous tiens ! Les deux pianistes de ces Kangourous sont Garrick Ohlsson et John Browning.

Guennadi Rojdestvenski, Solistes de l’Orchestre National de France (1990)

Aux côtés de l’épouse du chef russe, Victoria Postnikova, le pianiste français Jean-François Heisser, dans un Aquarium bien languide

Felix Slatkin, Concerts Arts Orchestra (1953)

On a déjà dit ici tout le bien qu’on pense du légendaire animateur des concerts d’été du Hollywood Bowl à Los Angeles, Felix Slatkin (1915-1963) père du chef Leonard Slatkin (lire Felix à Hollywood)

Martin Turnovsky, Orchestre symphonique de Prague (1961)

J’aime infiniment cette version pragoise qui respecte autant l’esprit que la lettre de cette « fantaisie zoologique »

Une version due à l’un des grands chefs tchèques du XXème siècle, Martin Turnovsky (1928-2021), auquel j’avais consacré un portrait – voir ici – lorsque Supraphon a eu la bonne idée de nous restituer plusieurs de ses grands enregistrements, dont ce Carnaval des animaux

Maïwenn et la Dubarry

Et puisque le film Jeanne du Barry ouvre le festival de Cannes 2023 ce mardi soir

un souvenir et une recommandation musicale.

Le souvenir, je l’ai raconté ici (lire Inattendus) : en mai 2016, je me suis retrouvé assis à côté de Maiwenn à l’occasion d’un « stage de sensibilisation routière ». Moment délicieux, vraiment inattendu.

La recommandation musicale, c’est l’opérette de Carl Millöcker, Gräfin Dubarry (La comtesse Dubarry), créée le 31 octobre 1879 à Vienne au Theater an der Wien, revue, « actualisée » par Theo Mackeben en 1931, et depuis lors plus souvent jouée sous le titre « Die Dubarry (La Dubarry)« 

Ansermet enfin

On savait par son biographe, l’ami François Hudry, que Decca avait prévu d’honorer le chef suisse Ernest Ansermet (1883-1969) par une monumentale réédition de son legs discographique à l’occasion des 50 ans de sa mort en 2019. Puis silence radio (lire mon billet de décembre 2021 Disques fantômes). Sur la foi d’une nouvelle date de parution annoncée pour avril 2022, j’avais commandé le premier et plus important coffret de cette édition – Ernest Ansermet, the Stéréo Years – chez l’éditeur allemand jpc.de. C’est finalement un an après la date annoncée que j’ai reçu le précieux coffret.

On n’a pas à regretter le retard pris sur la date initiale de publication, tant l’objet qui nous est livré est à tous égards remarquable.

A la différence d’autres éditeurs (Sony, Decca pour le récent Dorati/Detroit), on a ici des minutages très généreux… et des pochettes d’origine. Sur chaque pochette, figurent tous les détails qu’un mélomane curieux est en droit d’attendre, les interprètes bien sûr, les minutages, les dates et lieux précis d’enregistrement.. et de première publication, les équipes de prise de son, etc… Dans le livret quadrilingue (français, anglais, allemand, japonais), d’excellents, quoique trop brefs à notre goût, textes de François Hudry et Jon Tolansky. Et le tableau extrêmement détaillé de tous les enregistrements réalisés par Ansermet, de leurs dates de publication, etc. Un coffret « mono » doit suivre.

Je connaissais déjà la quasi totalité de ces enregistrements, et en admirais de longue date les prises de son, presque toutes réalisées au Victoria Hall de Genève, par les ingénieurs de Decca de la grande époque. De ce que j’ai pu entendre de ce nouveau coffret, les remastérisations sont impressionnantes, en ce qu’elles gomment les défauts des premières prises stéréo, sans altérer – au contraire – leur parfait équilibre. Et quand Decca annonce toutes les captations stéréo cela comprend aussi des enregistrements qu’on ne connaissait pas en CD, comme une 1ère et une 8ème symphonies de Beethoven captées en mai 1956 (sept ans avant l’intégrale des symphonies)

En terres germaniques

Quant au contenu, il permettra, on l’espère, d’élargir la perception qu’on a de ce grand chef, une fois pour toutes catalogué comme spécialiste de la musique française. On aime tellement enfermer les musiciens dans des cases…

Qu’on écoute seulement ce qu’Ansermet fait de la demi-douzaine de cantates de Bach qu’il a gravées, des symphonies parisiennes de Haydn (la première intégrale en stéréo !), bien sûr des symphonies de Brahms et Beethoven, si proches de conception de son contemporain Monteux

Les Weber, Mendelssohn, Schumann (magnifique 2ème symphonie) ne manquent ni d’élan ni de saveur.

Maître de ballet

Qui pourrait oublier qu’Ansermet a été, de 1915 à 1923, le chef des Ballets Russes, qu’il a, à ce titre, créé les partitions du Tricorne de Manuel de Falla, de Noces de Stravinsky, qu’il a étroitement connu ceux dont il dirigeait les oeuvres ! Ses enregistrements des trois grands ballets de Tchaikovski, de Coppélia de Delibes, de Glazounov, évidemment de Stravinsky (malgré la brouille qui les a séparés après la guerre, Ansermet refusant de jouer les partitions « révisées » par Stravinsky, qui, ce faisant, régénérait le compteur de ses droits d’auteur!). Dans Tchaikovski en particulier, les tempi d’Ansermet peuvent parfois surprendre, on ne doit jamais oublier que lui savait ce qu’était qu’accompagner des danseurs !

Une curiosité sans limite

On ne peut résumer ici ce que fut l’incroyable carrière du chef suisse, fondateur en 1918 de l’Orchestre de la Suisse Romande qu’il dirigea jusqu’en 1967, ni l’étendue de ses curiosités et de ses répertoires. Mais on en trouve, dans ce coffret, l’éclatant témoignage.

De Sibelius, il a laissé deux symphonies, dont une surprenante Quatrième :

En septembre 1968 pour l’un de ses tout derniers enregistrements, il grave la 3ème symphonie d’Albéric Magnard.

Il n’oublie jamais ses contemporains suisses, Honegger bien sûr (c’est Ansermet qui crée le poème symphonique Pacific 2.3.1, Frank Martin

On l’a bien compris, ce coffret est une malle aux trésors, qu’on n’a pas fini de redécouvrir.

Hautes études

Mauvais souvenirs

Un mot d’abord pour rappeler la messe qui était dite en l’église Saint-Roch mardi dernier, pour commémorer le décès de Nicholas Angelich le 18 avril 2022. Je n’avais pas pu assister à ses obsèques, en raison d’une réunion – qui s’est avérée inutile ! – à Montpellier, je tenais à être présent à cette cérémonie où j’ai retrouvé quelques amis, mais malheureusement aucun des artistes qui clamaient, sur les réseaux sociaux, leur amitié indéfectible pour le pianiste disparu….Ainsi va la vie. Et Nicholas reste dans nos coeurs et dans nos mémoires.

Très mauvais souvenir encore que ce 24 avril 2020 et l’annulation forcée – et avec le recul prématurée, j’y reviendrai – du Festival Radio France (lire Le coeur lourd):

Hautes études

Ce lundi je n’ai pourtant pas envie de m’attarder sur ces mauvais souvenirs.

Sauf si le mot « études » évoque, pour les apprentis musiciens que nous fûmes, des exercices pénibles, souvent peu gratifiants, mais nécessaires.

Pourtant quand Chopin, Liszt, Debussy s’en mêlent, pour ne citer que les plus illustres, les Études deviennent des chefs-d’oeuvre.

Le numéro de mai du magazine Gramophone consacre un article passionnant aux deux cahiers d’Etudes de Chopin, signé Jed Distler. Passionnant et un peu surprenant dans le choix des versions proposées. Avec quelques oublis étonnants, et, pour moi, la découverte d’inconnues !

J’ignorais- honte à moi ! – jusqu’aux noms de la pianiste française Véronique Bonnecaze

de la pianiste Juana Zayas, née à La Havane le 25 décembre 1940, formée au Conservatoire de Paris, puis aux Etats-Unis où elle semble s’être établie, selon les très maigres informations que j’ai pu recueillir sur Internet.

Sa version des deux cahiers, enregistrée en 1983, est d’ailleurs le Top Choice de Gramophone !

Autre inconnue pour moi, la Japonaise Yuki Matsuzawa, dont Distler loue tout à la fois « technical mastery, tasteful nuance, impeccable timed phrasing » et recommande la version en téléchargement.

Sans dévoiler le contenu de l’article de Gramophone, on retrouve dans l’article de Jed Distler des noms attendus, d’Alfred Cortot à Jan Lisiecki, de Ruth Slenczynska à Maurizio Pollini, pour ne citer que des versions souvent signalées par la critique et qui ne convainquent pas toujours – euphémisme – l’auteur de l’article.

Heureux, à l’inverse, d’y lire des noms comme Dinorah Varsi (lire La révélation Dinorah)

ou de Georges Cziffra (qualifié de « The Acrobat »)

ou encore d’Abbey Simon (lire Le pianiste oublié) :

Et puis il y a plusieurs oublis dans la liste de Gramophone, comme le merveilleux Geza Anda, dont la version de l’opus 25 en récital à Locarno en 1965 reste la plus chère à mon coeur.

ou encore le tout jeune Boris Berezovsky

Jed Distler aurait pu (dû?) rappeler la récente réédition de l’un des tout premiers disques du si regretté Rafael Orozco (1946-1996) – lire Le Chopin de Rafael

Deux opéras, deux orchestres

On peut difficilement imaginer soirées plus contrastées, et chez l’auteur de ce blog situations parfois schizophréniques. Celle où le critique musical est en activité, celle où l’auditeur jouit pleinement du moment sans l’angoisse du papier à écrire.

Un couple mal assorti

J’aime les soirs de première, non par snobisme (les mondanités, ça n’a jamais été mon truc !), mais parce que l’effervescence est partout perceptible, côté public comme côté interprètes et organisation. Lorsque je prends mes places vendredi soir au guichet du théâtre des Champs-Elysées, après en avoir salué l’actuel et le futur directeurs, J.Ph. me laisse deviner un spectacle qui décoiffe. Il faut dire que Le Rossignol de Stravinsky et Les Mamelles de Tiresias de Poulenc dans une même soirée, mis en scène par Olivier Py, ça promet.

Résultat mitigé ! A lire sur Bachtrack : Le Rossignol et Les Mamelles de Tiresias un couple mal assorti. Avis partagés par mes « collègues » de Forumopera, du Figaro ou du Monde

Un spectacle à voir… pour les Mamelles !

San Francisco à Paris

Samedi soir, programme généreux pour le troisième des concerts du San Francisco Symphony en résidence à la Philharmonie. Esa-Pekka Salonen sur le podium, Yuja Wang au piano !

(Yuja Wang, Esa-Pekka Salonen, le San Fransisco Symphony dans un extrait du finale du 3ème concerto de Rachmaninov)

La pièce d’ouverture est due à une jeune compositrice californienne, Gabriella Smith. Une musique vraiment descriptive, qu’elle situe à 40 kilomètres au nord de San Francisco sur le majestueux cap de Point Reyes. Adolescente, Gabriella Smith y a participé à un projet de recherche sur les chants d’oiseau. Et c’est là contemplant l’océan, bercée par les bruits environnants, que lui vient l’idée de Tumblebird Contrails. Tous les instruments de l’orchestre sont sollicités pour reproduire la houle, le ressac, le sable qui crisse sur la grève. C’est mieux qu’un exercice de style, l’affirmation d’une authentique maîtrise du grand orchestre.

Que dire, ensuite, qui n’ait déjà dit sur Yuja Wang, sa technique superlative, son approche aussi virtuose que poétique de l’immense 3ème concerto de Rachmaninov (cf. l’extrait ci-dessus) ! En bis, la sublime transcription par Liszt de « Marguerite au rouet » de Schubert presque murmurée, dans un souffle.

Puis devant l’insistance du public, un « encore » qui était si familier à Nelson Freire, les Ombres heureuses de l’Orphée et Eurydice de Gluck arrangées par Sgambati

En seconde partie, le Concerto pour orchestre de Bartok, où les Californiens et leur chef n’ont pas de mal à briller de tous leurs feux. Mais ce n’est décidément pas l’oeuvre qu’on préfère de Bartok.

Les beaux dimanches du National

Je me rappelle encore l’énergie qu’il avait fallu développer, après l’inauguration de l’auditorium de Radio France en novembre 2014, pour installer l’idée que la musique et les formations musicales de la Maison ronde devaient être proposées au public le week-end. J’avais lancé le principe de concerts symphoniques le dimanche après midi, me heurtant d’emblée à l’incrédulité voire à l’hostilité générale, à l’exception, je dois le dire, du PDG Mathieu Gallet qui souhaitait une Maison de la Radio en format VSD !

J’ai eu évidemment beaucoup de plaisir à constater ce dimanche après-midi qu’un public jeune et familial avait pris place dans l’Auditorium. Pour un concert en tous points admirable. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Gianandrea Noseda, Joshua Bell et le National au meilleur de leur forme.`

L’art de la critique (suite)

Voilà quelques semaines que j’ai endossé un nouveau rôle, celui de critique musical. Nouveau ? pas tant que cela m’ont répondu d’aucuns, puisque, selon eux, je le faisais déjà sur mon blog. Pas tout à fait faux, même si mes remarques ici ne peuvent être assimilées à une critique construite, étayée. Exercice auquel je dois me plier, essayer en tout cas, lorsque j’écris pour Bachtrack (voir mon dernier papier sur l’intégrale Schumann de l’ONF et Daniele Gatti)

Bon public

Je n’ai plus de responsabilité dans le monde musical, je ne suis plus directeur d’un festival, d’une entreprise culturelle, d’une chaîne de radio, mais je suis resté le même, à l’égard des musiciens, des artistes, des professionnels que j’ai côtoyés et qui sont souvent devenus des amis. Est-ce à dire que je dois m’interdire de les critiquer ? Non bien sûr, mais connaissant leur démarche, leur travail, je me mets à la place du public, je suis dans le public, et j’essaie de raconter ce que j’ai vu et entendu, et qui parfois m’a surpris ou déçu (ainsi du dernier récital de Fazil Say à Paris).

J’avoue que je suis parfois soulagé de ne pas avoir à faire la critique d’un concert auquel j’assiste. Dernier en date, mardi dernier, l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam à la Philharmonie, dirigé par Paavo Järvi, avec en soliste Lisa Batiashvili.

Je n’aurais pas pu écrire un dithyrambe comme celui de mon estimé collègue sur Bachtrack, qui ne tarit pas d’éloges sur le jeu de la violoniste dans le Concerto de Beethoven. Au sortir de cette longue, très longue première partie de concert, je faisais part à des amis – devrais-je dire maintenant des « collègues » ? – du Figaro, de Diapason, de ma perplexité : pourquoi ces tempi si lents qui rendent le premier mouvement interminable ? pourquoi une quasi-absence de l’orchestre et du chef ? J’avais le souvenir de ce disque si formidable :

Apercevant à quelques sièges le jeune violoniste Daniel Lozakovich, je me rappelais la toute autre impression qu’il m’avait laissée, le 11 juillet 2019, en ouvrant le Festival Radio France à Montpellier, au côté d’un autre Järvi ! :

« Le concerto de Beethoven passe comme un rêve, le petit prodige suédois nous donne à entendre l’essence, le coeur d’une oeuvre qui fuit l’épate et la virtuosité gratuite, Lozakovich et Järvi s’écoutent, se répondent, atteignent plus d’une fois au sublime, à cet état suspendu de pure beauté. Le silence est absolu dans la vaste salle de l’opéra Berlioz du Corum de Montpellier. Nous avons tous le sentiment de vivre l’un de ces moments que la mémoire rendra indélébile… » (Opening Nights).

Pour en revenir au concert de mardi dernier, l’unanimité s’est faite sur la deuxième partie, la Cinquième symphonie de Prokofiev. Pierre Liscia (Bachtrack) souligne l’extraordinaire démonstration de discipline orchestrale donnée par l’Orchestre du Concertgebouw, véritable star de la soirée .

On continue de ne pas aimer le très soviétique premier mouvement, comme un exercice obligé de la part du compositeur pour célébrer la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie (l’oeuvre est créée le 13 janvier 1945 dans la grande salle du Conservatoire de Moscou). Les trois mouvements suivants sont, eux, du pur Prokofiev, agreste, lyrique, virtuose. Paavo Järvi manifeste un contrôle de tous les instants sur la formidable machine orchestrale. On aimerait parfois qu’il se lâche un peu.

Le respect des artistes

Je me réjouissais d’entendre Lukas Geniušas le 8 février dans le bel écrin de la Salle Cortot. Le pianiste lituanien ayant déclaré forfait, il était remplacé par un artiste que j’avais souvent invité à Liège, libre, fantasque, étrange, Severin von Eckardstein. Programme étrange (sa transcription pour piano de Mort et transfiguration de Richard Strauss, Liszt, la 32ème sonate de Beethoven). Heureusement que je n’avais pas de critique à écrire…Je suis sorti décontenancé, malheureux, déçu. Il faut aussi accepter ces rendez-vous ratés, au nom même de l’admiration et du respect qu’on porte à ces artistes.

En attendant, il faut écouter les disques du pianiste allemand. Ils ne nous ont jamais déçu !

Doráti l’Américain

Coup de gueule

Le coup de gueule est à la hauteur de l’attente… déçue. On était très heureux de voir que Decca avait rassemblé dans un coffret tout ce que le chef américain d’origine hongroise, Antal Doráti (1906-1988), avait enregistré du temps où il était le directeur musical de l’orchestre symphonique de Detroit, de 1977 à 1981. (*)

L’objet en impose, un gros boîtier pour seulement 18 CD – vendu au prix très fort de 75 à 98 € selon les fournisseurs !. La mauvaise surprise, c’est qu’à peu près tout avait déjà été réédité souvent dans des collections économiques, et qu’on nous ressert les pochettes d’origine (qui cela intéresse-t-il encore ?) et surtout les minutages d’origine ! Autrement dit 1 CD pour Le Sacre du printemps (36 minutes !), idem pour les autres ballets de Stravinsky… En bon français, ça s’appelle du foutage de gueule.

S’il s’agissait de republier les enregistrements de la dernière époque de Doráti, pourquoi ne pas y avoir inclus la petite dizaine de disques réalisés à Washington, quand il était à la tête du National Symphony Orchestra, voire ceux qu’il a faits avec le Royal Philharmonic de Londres pour Decca ?

On eût aimé retrouver les Nocturnes de Debussy (l’un des très rares disques de Dorati consacrés à ce compositeur) captés à Washington

En l’état ce coffret n’a aucun sens.

Une discographie pléthorique

Cela dit, Antal Doráti est un cas. C’est probablement le détenteur du record de disques enregistrés. Personne, à ma connaissance, ne s’est risqué à dresser une discographie exhaustive du chef hongrois, à l’exception du site Discogs qui a relevé 745 occurrences (ce qui ne veut pas dire autant de disques !).

Notons d’abord, qu’à la différence de nombre de ses contemporains – pour ne prendre que des Hongrois d’origine comme lui, Ormandy, Solti – Doráti n’a jamais occupé longtemps de fonctions de directeur musical. Après guerre, 4 ans à Dallas, 11 ans à Minneapolis, 4 ans à la BBC, 8 ans à Stockholm, 6 ans à Washington, 3 ans au Royal Philharmonic, 4 ans à Detroit, puis une dizaine d’années sans poste fixe. Cette relative « instabilité » peut signifier que chef et musiciens se lassaient vite les uns des autres, ou que le tempérament de Dorati, sa boulimie d’enregistrements, ne favorisaient pas l’établissement de relations de longue durée.

Ce n’est d’ailleurs avec aucun de « ses » orchestres qu’il a réalisé ses enregistrements les plus fameux, on pense bien sûr à ce qui, sans même tout le reste, aurait assuré sa postérité : les Symphonies de Haydn (avec le Philharmonia Hungarica) et les opéras de Haydn (avec l’Orchestre de chambre de Lausanne).

Bien sûr, il y a l’immense collection réalisée pour Mercury Living Presence, là encore quelques-uns, les premiers, avec Minneapolis, mais l’essentiel avec le London Symphony, ou le Concertgebouw d’Amsterdam (peut-être le plus beau Casse Noisette de toute la discographie)

Quant au répertoire, seul un Neeme Järvi dépasse Dorati en curiosité tous azimuts. Tous les grands symphonistes, à l’exception notable de Rachmaninov (sauf pour accompagner – et comment ! – le légendaire Byron Janis dans les concertos n° 2 et 3)

Difficile pour moi de faire un choix dans ma propre discothèque, où je pense avoir à peu près tous les enregistrements Mercury et Decca d’Antal Dorati.

Si l’on cherche un modèle de prise de son « réaliste », les rhapsodies hongroises captées à Londres sont spectaculaires :

J’ai longtemps eu une seule version du ballet La boutique fantasque de Respighi :

(*) Contenu du coffret Doráti/Detroit

CD 1 (41′)

Tchaikovski : Ouverture 1812, Capriccio italien, Marche slave

CD 2 (50’07)

Liszt : Rhapsodie hongroise n°2, Dvořák: Rhapsodie slave n°3, Enesco: Rhapsodie roumaine n°1, Ravel: Rapsodie espagnole

CD 3 (53’04)

Bartók: Suite n°1, Deux portraits

CD 4-5 Richard Strauss: Die aegyptische Helena

Gwyneth Jones, Martti Kartu, Dinah Bryant, Barbara Hendricks, Willard White, Betty Lane, Birgit Finnilä

CD 6 (54’14)

Richard Strauss: Don Juan, Till Eulenspiegel, Tod und Verklärung

CD 7 (37’07)

Stravinsky ; Petrouchka

CD 8 (52’48)

Szymanowski : Symphonies n°2 et 3

CD 9 (47’36)

Dvořák: Suite tchèque, Valses de Prague, Polonaise, Polka des étudiants, Nocturne

CD 10 (50’56)

Copland : El salon Mexico, Dance Symphony, Fanfare for a common man, Rodeo

CD 11 (33’31)

Stravinsky : Le Sacre du printemps

CD 12 (53’31)

Richard Strauss : Also sprach Zarathustra, Macbeth

CD 13 (43’34)

Stravinsky : L’Oiseau de feu

CD 14 (55’42)

Gershwin : Porgy and Bess, suite symphonique, Grofé: Grand Canyon suite

CD 15 (45’35)

Richard Strauss : Der Rosenkavalier suite, Die Frau ohne Schatten fantaisie symphonique

CD 16 (60’19)

Bartók: Le Mandarin merveilleux, Musique pour cordes percussion et célesta

CD 17 (55’37)

Stravinsky : Symphonie en mi b M, Scherzo fantastique

CD 18 (53’14)

Copland: Appalachian Spring, Stravinsky: Apollon musagète

Hamlet & Co.

#FestivalRF22 #SoBritish

Hamlet à Montpellier

C’était hier la soirée d’ouverture du Festival Radio France, édition 2022 « So British ». Avec l’opéra d’Ambroise Thomas, Hamlet, dans sa version initiale, reconstituée, pour ténor. Un triomphe on peut le dire.

De gauche à droite : Philippe Talbot, Jodie Devos, Michael Schonwandt, John Osborn, Clémentine Margaine

Richard Martet, dans Opera Magazine, écrit :

« Une « prima donna » est née ! Nous avons toujours senti, chez Jodie Devos, l’étoffe d’une cantatrice d’exception. Elle a littéralement explosé hier, vendredi 15 juillet, dans une somptueuse version de concert d’Hamlet d’Ambroise Thomas, au Festival Radio France Occitanie Montpellier. L’excellente chanteuse que nous connaissons, au timbre frais et à la technique ébouriffante, est passée au niveau supérieur. La voix a gagné en rondeur et en puissance, sans rien perdre de ses qualités virtuoses, trouvant un terrain d’épanouissement idéal dans la redoutable scène de folie d’Ophélie, à l’acte IV. Variant les climats et les couleurs à l’infini, alternant longues phrases rêveuses et véhémentes cascades de vocalises, avec une netteté de diction jamais prise en défaut, la soprano belge a été saluée par une ovation aussi spectaculaire que méritée. Et quelle poésie, quelle émotion dans le passage qui suit, quand Ophélie, accompagnée par le chœur (Montpellier et Toulouse réunis) à bouche fermée, s’enfonce lentement dans le lac ! L’intensité de l’incarnation est telle qu’on en oublie complètement qu’il s’agit d’une version de concert. Jodie Devos a, de plus, la chance d’être remarquablement dirigée (Michael Schønwandt, à la tête de l’Orchestre National Montpellier Occitanie) et entourée : John Osborn en Hamlet (l’opéra est donné dans sa version avec un ténor dans le rôle-titre), Clémentine Margaine en Gertrude (impressionnante), Philippe Talbot en Laërte, Jérôme Varnier en Spectre…« 

Michael Schonwandt me confiait avant le concert combien l’incarnation d’Hamlet par un ténor changeait la couleur, la teneur du drame, et plusieurs des comparses des deux rôles principaux disaient après coup qu’ils préféraient presque cette version à l’habituelle avec baryton dans le rôle-titre. Evidemment Jodie Devos a vraiment triomphé pour sa première Ophélie sur scène – je n’oublie ni Natalie Dessay, jadis à Covent Garden, ni Sabine Devieilhe naguère à l’Opéra Comique, toutes deux sous la direction de Louis Langrée – mais la grâce, le fruité de la voix de la jeune cantatrice belge, en ont fait hier soir une Ophélie de rêve. John Osborn, d’abord par sa diction parfaite, sa prononciation et sa compréhension intime de la langue française, autant dans les élans héroïques que dans les confidences brisées, nous a infiniment touchés. Comme le souligne Opéra Magazine, tous les comparses, à commencer par Clémentine Margaine, les choeurs de l’opéra de Montpellier et du Capitole de Toulouse, l’opulent Orchestre de Montpellier, la direction généreuse et inspirée de Schonwandt, ont fait de cette soirée d’ouverture du festival un événement, bientôt diffusé sur France Musique.

D’autres Hamlet

Shakespeare et son prince du Danemark ont finalement peu inspiré les compositeurs d’opéra. En revanche, musiques de scène ou poèmes symphoniques n’ont pas manqué, même si aucune n’a jamais atteint la célébrité des nombreux Roméo et Juliette mis en musique.

Liszt

Liszt très impressionné par une représentation de Hamlet à Weimar en 1856, écrit un poème symphonique d’une vingtaine de minutes qui « résume » le drame shakespearien. Ici dans une version d’une grande densité, l’Orchestre national de France, enregistré au Théâtre des Champs-Elysées, est dirigé par Daniele Gatti, dont on a appris récemment la nomination à la tête de la Staatskapelle de Dresde.

Tchaikovski

Tchaikovski écrit en 1888 une « ouverture fantaisie » éponyme. De loin moins célèbre qu’une autre « ouverture fantaisie » intitulée.. Roméo et Juliette !

Emotion que de retrouver cette captation dirigée par le grand Evgueni Svetlanov :

Prokofiev une musique de scène

Prokofiev écrit lui une musique de scène à la demande du metteur en scène Sergei Radlov, qui est créée en mai 1938.

Très belle version discographique due au regretté Mikhail Jurowski (1945-2022) :

Chostakovitch

Le jeune Chostakovitch a précédé Prokofiev : c’est un jeune homme de 25 ans qui écrit lui aussi une musique de scène en 1931.

Plusieurs versions russes recommandables, mais la plus étonnante est sans doute celle d’Arthur Fiedler à la tête de ses Boston Pops !