Mises en boîtes : Copland, Mendelssohn

Le CD est mort, paraît-il, mais les éditeurs continuent de mettre en boîtes leurs fonds d’archives, parfois récentes. Et c’est une opération bien pratique pour qui a des rayons encombrés de trop de galettes individuelles.

Pour une fois, il n’y a pas eu besoin d’anniversaire prétexte pour sortir deux coffrets remarquables.

Copland by Copland

Aaron Copland (1900-1990), mort quelques semaines après son cadet Leonard Bernstein (lire Bernstein ou le génie à vif), est l’archétype du compositeur américain, l’inventeur d’une musique qui plonge toutes ses racines dans la terre américaine. Il est l’un des seuls à avoir bénéficié d’une notoriété mondiale, à défaut d’une vraie célébrité. Même si on connaît mal son oeuvre, on connaît son nom.

J’avais déjà dans ma discothèque plusieurs des CD où le compositeur dirige ses propres oeuvres, le plus souvent à la tête d’orchestres londoniens ! Sony vient de rééditer l’intégrale de ce précieux legs en 20 CD et à petit prix, il faut le relever puisque cela n’a pas toujours été le cas naguère.

C’est évidemment une somme inestimable, qui donne à connaître un créateur plus complexe que ne le laissent deviner ses oeuvres les plus connues (Appalachian Spring, Billy the Kid, Rodeo…) qui sont évidemment les plus descriptives, les plus « natives » !

Quelle chance ont eue les enfants qui, ce jour-là, assistaient à l’un des Young People Concerts animés et présentés par Leonard Bernstein, lorsqu’ils ont découvert le compositeur Aaron Copland jouant son propre concerto pour piano !

A Liège, après la restauration en 2005 de l’orgue Schyven de la Salle philharmonique, j’aurais souhaité programmer la symphonie avec orgue de Copland. Je n’y suis jamais parvenu, et mes successeurs non plus jusqu’à présent !

Mendelssohn sur les ailes du chant

C’est devenu une habitude chez Warner Classics de consacrer de forts coffrets à des compositeurs, certes les plus souvent à l’occasion d’un anniversaire. Dans le cas de Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847), aucun prétexte particulier, sauf pour réunir en 40 CD des versions déjà connues, publiées par les différents labels qui font partie aujourd’hui du groupe Warner : EMI, Electrola, Teldec, Erato, etc.

Les pièces pour piano – pour l’essentiel les cycles de Romances sans paroles – sont dues Daniel Adni avec quelques raretés bienvenues, des Etudes et caprices joués par Annie d’Arco et surtout une Première sonate avec la pianiste argentine Silvia Kersenbaum (grâce à qui j’avais découvert le 2e concerto pour piano de Tchaikovski).

C’est Marie-Claire Alain qui avait jadis gravé une part malheureusement peu connue de la production de Mendelssohn, son oeuvre pour orgue

Pour la musique de chambre, Warner n’a pas eu de mal à trouver les meilleures versions : Frédéric Lodéon (violoncelle), Maxim Vengerov (violon), le trio Fontenay, l’élégant sextuor avec piano capté lors d’un festival Argerich à Lugano, les quatuors sont partagés entre les Berg, Artemis et Cherubini.

Les concertos pour piano sont ceux de Cyprien Katsaris et Kurt Masur, une version plusieurs fois couronnée, celle que nous avions retenue, il y a bien longtemps, dans l’émission Disques en Lice (lire Une naissance) :

Sans surprise, le corpus des « grandes » symphonies est confié à Kurt Masur et à « son » Orchestre du Gewandhaus de Leipzig (qui donnent aussi un magnifique Songe d’une nuit d’été) les symphonies de jeunesse étant dévolues au Concerto Köln.

Deux absolues raretés, deux brefs ouvrages lyriques – Die beiden Pädagogen et Die Heimkehr aus der Fremde – dirigées par Heinz Wallberg avec des stars de l’époque, Peter Schreier, Dietrich Fischer-Dieskau… tout un bouquet de mélodies composite, et tout un récital du grand Fischer-Dieskau accompagné par Sawallisch au piano. L’oeuvre chorale est dévolue à Michel Corboz.

Seul regret, pour les deux grands oratorios, Paulus et Elias, il y a mieux que les honnêtes Conlon et Frühbeck de Burgos proposés ici.

La somme est admirable, ce coffret unique, donc hautement recommandé !

Back to Bach

Titre un peu facile j’en conviens pour ce qui est devenu au fil des ans une habitude : une cure de Bach. Il y a six ans, j’avais passé l’entre-deux-fêtes à Dresde et Leipzig (Le mystère Jean-Sébastien Bach).

Ici l’occasion m’est donnée par un fabuleux coffret – un cadeau idéal ! – récapitulatif des enregistrements réalisés pour Harmonia Mundi par Philippe Herreweghe de 1987 à 2007 de 48 cantates de Bach.

Un texte passionnant accompagne ces 17 CD, signé par Renaud Machart, qui a vécu de l’intérieur les débuts de l’aventure Herreweghe, et qui mieux que personne, évoque le charisme particulier du musicien belge.

Dans ce coffret, j’ai réécouté – la période de l’année s’y prête ! les trois cantates de l’Avent (les numéros 36, 61, 62 du catalogue des oeuvres de Bach – BWV=Bach Werke Verzeichnis)

Je redécouvre avec émotion cet enregistrement du choral Nun komm der Heiden Heiland revu par Busoni sous les doigts de Vladimir Horowitz

et un disque de chevet, l’inoubliable Bach d’Alfred Brendel.

Quand Rachmaninov rime avec Trifonov (la suite)

Il y a cinq ans déjà, je consacrais tout un billet à l’intégrale des concertos de Rachmaninov que venaient de publier le pianiste russe Daniil Trifonov, le chef québécois Yannick Nezet-Seguin et le plus « rachmaninovien » des orchestres, celui de Philadelphie.

Ce 30 octobre, je retrouvais les mêmes en concert à la Philharmonie de Paris, et comme l’a écrit Alain Lompech pour Bachtrack, Philadelphie et Trifonov ont fait chavirer la Philharmonie. Après l’avoir entendu à New York dans le concerto de Schumann, j’étais évidemment impatient d’entendre Daniil Trifonov dans ce kaléidoscope que forment les 24 variations sur le 24ème caprice de Paganini – la Rhapsodie sur un thème de Paganini – de Rachmaninov.

Une chose est d’avoir entendu cette équipe dans un disque magnifique, une autre est de les entendre « en vrai ». D’être submergé par la somptuosité d’un orchestre unique au monde – le Philadelphia Sound si amoureusement construit par Eugene Ormandy au long de presque un demi-siècle de règne, si jalousement conservé, entretenu par des générations de musiciens exceptionnels et des chefs comme Riccardo Muti, Wolfgang Sawallisch et, depuis quinze ans, Yannick Nézet-Seguin, ce Philadelphia Sound n’est décidément pas une légende.

Le chef québécois qui ne m’a pas toujours séduit en concert (ni dans certains de ses disques d’ailleurs) m’a ici subjugué par sa vision de la Première symphonie de Rachmaninov, l’injustement mal-aimée. Je vais écouter plus attentivement l’intégrale des symphonies qu’il vient de publier chez Deutsche Grammophon.

Les morts de Diapason

Dans la liturgie catholique, on célèbre le 1er novembre tous les saints de l’Eglise, c’est une fête de joie. Mais depuis belle lurette on confond la Toussaint et le 2 novembre le jour des morts. Ce que fait Diapason aujourd’hui en consacrant un article passionnant aux sépultures des grands musiciens : Où voir les tombes des grands compositeurs ?

Au hasard de mes voyages, j’ai pu m’arrêter sur les tombes de certains d’entre eux, le plus souvent sans l’avoir cherché.

Claudio Monteverdi est inhumé à Venise dans l’immense nef de Santa Maria Gloriosa dei Frari

C’est à Venise, dans le cimetière de l’île San Michele, que sont également enterrés Igor et Vera Stravinsky (lire Sonate d’automne), tout près du fondateur des Ballets Russes, Serge Diaghilev

Bien sûr c’est dans le choeur de l’église Saint-Thomas de Leipzig dont il fut le Cantor que repose Jean-Sébastien Bach

Durant l’été 2022, j’avais visité les lieux chers à Puccini, à Lucques et à Torre del Lago.

Mort des suites d’une opération d’un cancer de la gorge à Bruxelles, le corps de Puccini avait d’abord été rapatrié à Milan avant d’être finalement inhumé dans la petite chapelle de sa maison de Torre del Lago.

Coup de chapeau à Domingo Hindoyan pour ce très beau disque de préludes et d’intermezzos d’opéras de Puccini en particulier :

L’été 23 (V) : Levine à Salzbourg

Petite série estivale pendant que ce blog prend quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque : épisode 5

Comme il en apparaît régulièrement, une discussion s’est récemment engagée sur Facebook sur les mérites de James Levine (1943-2021) comme chef symphonique qui a beaucoup enregistré, mais dont les disques sont souvent restés méconnus, voire ignorés par la critique. Je faisais référence dans mon article James Levine, une vie pour la musique à un coffret publié par Universal Italie à l’époque. Coffret absolument passionnant, même s’il y manque par exemple les admirables 4ème et 5ème symphonies de Sibelius.

Beaucoup de captations de concert, comme cette Missa solemnis de Beethoven, parcourue par un souffle impressionnant, enregistrée le 12 août 1991 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg, avec un sacré quatuor de solistes : Cheryl Studer, Jessye Norman, Placido Domingo et Kurt Moll, avec les choeurs des radios de Leipzig et de Stockholm et bien entendu l’orchestre philharmonique de Vienne !

La musique pour rire (X) : quand ils se détestent

Je suis friand de mémoires de musiciens, de compositeurs, de leurs témoignages, de leurs lettres : Mozart, Berlioz, Debussy, Honegger, liste non limitative

Dans le numéro de juillet de Diapason, Ivan Alexandre et François Laurent se sont amusés à sélectionner quelques-uns de ces écrits dont la première caractéristique n’est pas vraiment la bienveillance. Quand les compositeurs ne s’aimaient pas, ils ne l’envoyaient pas dire, et quand ils avaient un talent de plume, ça donne des formules parfois assassines, toujours réjouissantes.Et révèle souvent les aspects cachés de certaines personnalités.

Le gentil Mendelssohn

De qui l’élégant et aimable Felix Mendelssohn peut-il parler dans une lettre du 28 mars 1831 :

« Il est d’une vanité incommensurable et traite avec un superbe dédain Mozart et Haydn, de sorte que tout son enthousiasme m’est suspect/…./ Cet enthousiasme purement extérieur, ces airs désespérés qu’on prend auprès des dames, ces génies qui s’affichent en grosses lettres, tout cela m’est parfaitement insupportable » ?

Réponse ci-dessous *1

Il faut croire que l’orchestre dont Felix Mendelssohn fut le premier directeur musical, celui du Gewandhaus de Leipzig, n’a plus à l’égard de ce compositeur d’une « vanité incommensurable » les préventions de son chef, comme en témoigne cette étonnante captation de la Symphonie fantastique, réalisée en 2018, où pour une noble cause des musiciens de Dresde et de Leipzig avaient été réunis sous la houlette d’Herbert Blomstedt.

Le haineux Wagner

Sans aucune référence à un récent épisode politique, comment ne pas trouver complètement injuste et déplacé ce commentaire :

« Dans la musique instrumentale de Haydn, nous croyons voir le démon enchaîné de la musique jouer devant nous avec la puérilité sénile d’un vieillard de naissance » (1870)

C’est peu dire qu’on ne partage absolument pas ce jugement qui n’honore pas son auteur… Richard Wagner !

Rappelons tout le bien qu’on a dit de la réédition du legs discographique du quatuor Pražák :

Pauvre Boris

De qui cette réflexion ? : « J’ai étudié à fond Boris Godounov… Je méprise sincèrement la musique de Moussorgski : c’est la parodie la plus méchante et la plus vulgaire de l’art musical »

L’auteur de ce jugement a-t-il été dérouté par la modernité de Boris ? Qu’aurait-il pensé de cette mise en scène (qui date de 2018) filmée à Saint-Pétersbourg et qui résonne étrangement avec l’actualité russe de ces dernières semaines ?

Réponse *2

Bruckner le détraqué

« La musique de Bruckner n’a ni queue ni tête et cela ne souffre aucune discussion, pas plus que sa personne. C’est un pauvre détraqué que les moines de Saint-Florian ont sur la conscience » (12 janvier 1885)

Ce n’était manifestement pas l’avis de Karajan qui s’est rendu plusieurs fois à l’abbaye bénédictine de St.Florian. Ici une captation réalisée en 1979 de la Huitième symphonie – la plus longue – de Bruckner

Réponse *3

Encore une dernière, la plus célèbre sans doute de ces « vacheries » que la petite histoire de la musique a retenues :

« Monsieur Ravel refuse la Légion d’honneur, mais toute sa musique l’accepte »

Pierre Boulez est lui-même cité à plusieurs reprises dans l’article de Diapason. Il est très présent dans ce remarquable et dejà ancien ouvrage de l’ami Alain Surrans, l’actuel directeur de l’opéra de Nantes et Angers.

Réponse *1 : Mendelssohn parle de… Berlioz qui lui-même n’a jamais été avare d’une vacherie à l’égard de ses contemporains

Réponse *2 : Celui qui parle de vulgarité à propos de Moussorgski n’est autre que son contemporain Tchaikovski

Réponse *3 : On savait que Bruckner avait subi plus de quolibets que d’encouragements de la part du monde musical, on ignorait que Brahms eût la dent aussi dure contre lui !

Bâtons migrateurs

Je disais, dans mon dernier billet, à propos d’une Bohème de rêve, que j’avais eu la révélation d’un jeune chef, Lorenzo Passerini. Si j’étais encore en situation de le faire, je m’empresserais de le réengager dans un programme symphonique.

Je veux ici parler des chefs d’orchestre, de la vie musicale actuelle, et de certaines décisions que je ne comprends pas.

C’était mieux avant ?

Ici même j’ai évoqué, le plus souvent pour m’en réjouir, nombre de rééditions discographiques parfois considérables qui restituent des carrières fabuleuses : Ansermet, Klemperer, Gardiner, Muti, Böhm, Abbado, Haitink, pour ne citer que les plus récentes. Tous ces chefs ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’interprétation et de la direction d’orchestre. On peut les caractériser, les identifier à un ou des répertoires. Pourra-t-on en dire autant d’un certain nombre de baguettes d’aujourd’hui ?

Maazel et Blomstedt

Ces jours-ci on réédite les enregistrements de deux chefs quasi contemporains, Lorin Maazel (1930-2014) et Herbert Blomstedt (né en 1927… et toujours en activité !).

Pour le chef américain né à Neuilly, c’est un ultime recyclage qui réussit même à être incomplet :

Quelques ajouts par rapport à un précédent coffret – dont une miraculeuse Symphonie lyrique de Zemlinsky avec un couple star Julia Varady et Dietrich Fischer-Dieskau -, les concerts de Nouvel an confiés de 1980 à 1983 à Lorin Maazel après le retrait de Willi Boskovsky… mais pas celui de 2005 !

Question qu’on se posait déjà lors de précédentes rééditions d’une discographie pléthorique éclatée entre de multiples éditeurs : quelle trace Maazel laisse-t-il dans l’histoire de la direction d’orchestre ? Qu’a-t-il laissé à Paris (Orchestre national), Cleveland, Pittsburgh, Munich, New York, où il a occupé des fonctions de direction musicale ? En dehors du fait d’avoir été un prodigieux technicien, qui impressionnait les formations qu’il dirigeait par la sûreté de sa baguette, qu’a-t-il laissé de musicalement marquant, décisif ? Tant d’intégrales Beethoven, Brahms, Mahler, Schubert, Bruckner… restées sous les radars.

Je n’oublie pas pour ma part que mes premiers coffrets Sibelius et Tchaikovski, c’était les siens : Maazel était dans sa trentaine, et pas encore blasé !

Il y a cinq ans, j’applaudissais Herbert Blomstedt – 90 ans à l’époque – à la Philharmonie de Paris (lire L’autre Herbert) devenu la star des philharmonies de Berlin et Vienne ! Decca réédite les enregistrements que le chef américain avait réalisés du temps de son mandat à San Francisco et quelques-uns de ceux gravés à Leipzig.

A la différence de Maazel, Blomstedt n’est pas un stakhanoviste du disque. Mais comme pour Maazel, on peine un peu à distinguer ce qui caractérise vraiment un chef qui est toujours intéressant sans jamais bouleverser, au disque tout du moins.

On parle à son propos d’équilibre, de justesse stylistique – qualités infiniment appréciables, comme on l’a écrit par exemple au sujet de ses intégrales des symphonies de Beethoven : Blomstedt, Dresde et Leipzig.

Bâtons voyageurs

Tous les chefs cités plus haut ont marqué de leur personnalité les institutions, orchestres, opéras, qu’ils ont dirigés, parfois fondés (comme Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse romande). Parce qu’ils y sont restés de longues, parfois très longues années.

De telles « carrières » ne sont plus possibles aujourd’hui. Les orchestres qui, par parenthèse, ont tous, sans exception, gagné considérablement en qualité technique ces cinquante dernières années, ne veulent plus, ne supportent plus d’avoir en face d’eux le même chef. D’ailleurs les mandats longs, y compris pour les plus illustres, se sont rarement bien terminés. La liste des fâcheries, voire des divorces, est éloquente : Karajan à Berlin, Haitink à Amsterdam, même Barenboim à la Staatskapelle de Berlin…

Est-ce que pour autant l’instabilité permanente qui a gagné la vie musicale depuis une vingtaine d’années est préférable aux situations figées d’antan ?

Pour des Dudamel et Nezet-Seguin, qui ont pris leurs marques à Los Angeles pour l’un, à Montréal et New York pour le second, le « turn over » chez les chefs donne le tournis.

Prenons au hasard deux chefs de même génération, Jaap van Zweeden et Marin Alsop. Cette dernière s’est récemment illustrée dans une polémique ridicule à propos du film Tar, où Cate Blanchett incarne une cheffe d’orchestre à la trajectoire compliquée…

Voilà des parcours, des carrières mêmes incompréhensibles, sauf si la seule motivation de ces chefs est la puissance et… l’argent. Rien de ce que j’ai entendu d’eux, rarement en concert, plus souvent à la radio ou au disque, ne m’a jamais ni convaincu ni même retenu l’attention. Je cherche en vain dans la liste de leurs enregistrements, d’abord de la cohérence, ensuite et surtout l’affirmation d’un propos, d’une personnalité artistique qui ferait d’eux une référence dans tel ou tel répertoire.

On vient d »annoncer la nomination de Marin Alsop… à l’orchestre de la radio polonaise ! Après avoir dirigé les orchestres du Colorado (USA), de Bournemouth (Grande-Bretagne), de Baltimore (USA), Sao Paolo (Brésil), de la radio de Vienne (Autriche).

Peut-on trouver enregistrement plus ennuyeux de la 1ère symphonie de Schumann ?

J’ai eu beau chercher dans une discographie relativement abondante chez Naxos, ou des « live » disponibles sur YouTube, je n’ai vraiment rien trouvé qui me donne envie de sauver le soldat Alsop.

Quant à celui qui fut longtemps le premier violon du Concertgebouw d’Amsterdam (de 1979 à 1995), il s’était distingué il y a quelques années comme étant le chef le mieux rémunéré des Etats-Unis, donc du monde, avec un revenu de plus de 5 millions de dollars pour l’année 2013 ! (source : New York Times). Comme Marin Alsop, rien n’explique la carrière du chef hollandais, et pourtant : successivement chef du symphonique des Pays-Bas (1996-2000), de la Résidence de La Haye (2000-2005), de la radio néerlandaise (2005-2013), entre temps de l’orchestre des Flandres en Belgique et de Dallas (2008-2011), du Hong Kong Philharmonic (2012), et last but non least, du New York Philharmonic (2018-2024)… On notera tout de même que JvZ ne reste jamais longtemps quelque part, peut-être parce que les musiciens (ou les sponsors) de ces orchestres finissent par s’apercevoir de ses limites. De nouveau quelles traces un chef peut-il laisser lorsqu’il passe d’un pays, d’une culture, d’une formation à l’autre tous les cinq à dix ans ?

Jaap van Zweden n’est pas un mauvais chef et, question stylistique, il a été à très bonne école à Amsterdam. Mais cela suffit-il à en faire un grand chef ?

Pour terminer ce billet sur une note plus positive – et en prévision d’une série de portraits que je voudrais égrener tout au long de l’été – il y a heureusement dans la jeune génération des moins de 50 ans, des contre-exemples de très grand talent, pour n’en citer que quelques-uns que j’ai eu la chance d’inviter, des Alain Altinoglu, Domingo Hindoyan, Santu-Mattias Rouvali, Philippe Jordan… je complèterai la liste !

PS. En anglais, « baguette » de chef d’orchestre se dit « baton »… par allusion à ce bâton qui servait à battre la mesure et qui a été fatal à Lully (qui se l’était planté dans le pied et est mort des suites de la gangrène occasionnée par cette blessure)

La Cinquième de Merlin

Après un récent concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne (voir Bachtrack : Des Wiener Philharmoniker double crème), j’avais consacré un billet à la Cinquième symphonie de ChostakovitchUne Cinquième très politique -. Voici que le numéro de juin de Diapason propose une autre Cinquième, et pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit de celle de Mahler, dans un copieux dossier – analyse de l’oeuvre et discographie comparée – signé Christian Merlin.

Le même Christian Merlin signe d’ailleurs l’autre imposant dossier de ce numéro, sur un sujet qu’il connaît par coeur pour lui avoir consacré le meilleur ouvrage qui existe en français : l’orchestre philharmonique de Vienne précisément !

J’ai aperçu avant-hier, juste avant un concert, l’ami Merlin et lui ai dit combien sa discographie comparée de la 5ème de Mahler me réjouissait. Parce qu’au terme d’un travail colossal, des centaines d’heures d’écoute, le résultat déjoue pas mal d’idées reçues sur les versions considérées comme « de référence' » et d’autres qu’il était de bon ton d’ignorer ou de laisser de côté.

On ne va pas dévoiler ici les éléments de ce savant dossier, mais comme mes propres choix rejoignent en grande partie ceux de Christian Merlin et de Diapason, il ne sera pas très difficile de s’y retrouver.

  1. Karajan

« Il a été méprisé par la critique dans la 5ème. Pourtant quelle autre version est aussi entêtante ? … Sa direction est une lame de fond, un kaléidoscope de sensations, de la mélancolie morbide à l’ivresse étourdissante en passant par l’élégance viennoise ». Christian Merlin évoque ici la célèbre version de studio de 1973.

Mais, ajoute Merlin, « si vous mettez la main sur le live de 1978 à Salzbourg… vous entendrez un chef qui prend tous les risques » (Le CD est disponible sur le site d’Yves St.Laurent)

Tout simplement phénoménal !

2. James Levine / Philadelphia Orchestra

Merlin trouve aussi que James Levine ici, comme en général dans le répertoire symphonique, n’a jamais été considéré à la hauteur d’un talent qu’il ne déployait pas qu’à l’opéra. J’ai le souvenir de la sortie en petit coffret économique des gravures mahlériennes de Levine à Philadelphie. De cette Cinquième « on sort K.O. debout » comme l’écrit Christian Merlin

Pour les autres versions que je cite, je n’établis pas d’ordre de préférence. Je les mentionne ici, parce que Christian Merlin ne les a pas retenues dans sa confrontation, et que, sans remettre en cause les références reconnues, elles ont, outre leur relative rareté, le mérite d’accroître encore notre curiosité.

Tenant d’une grande tradition germanique, élève lui-même (comme peu le furent) de Karajan, Günther Herbig qui officia longtemps en Allemagne de l’Est, puis au Kozerthaus de Berlin, confère un grand style à cette Cinquième.

Harold Farberman (1929-2018)

Quasi-inconnu sur le continent européen, le chef et compositeur américain Harold Farberman a gravé pour Vox plusieurs symphonies de Mahler, qui méritent qu’on s’y attarde.

Vaclav Neumann (1920-1995), le successeur de Karel Ancerl à la tête de l’orchestre philharmonique de tchèque, est cité par Merlin pour sa version de la Cinquième de Mahler gravée à Leipzig au mitan des années 60, l’une des plus rapides de la discographie. En revanche, Diapason n’évoque pas l’intégrale réalisée à la fin des années 70 à Prague.

A moins que j’aie mal lu et relu son article, Christian Merlin ne parle pas non plus de Giuseppe Sinopoli, dont les Mahler ne laissent personne indifférent.

Que le lecteur ne m’en fasse pas le reproche, je ne citerai pas ici toutes les versions de ma propre discothèque, ni évidemment celles que recense Diapason : Barbirolli, Bernstein, Abbado, Kondrachine, Tennstedt etc.

Fascinations

Mes camarades critiques, professionnels ou occasionnels (j’en fais partie ! cf. Offenbach et Stravinsky), ont parfois des admirations pavloviennes, sans toujours le recul… critique qui devrait être de mise !

Deux exemples opposés : la nomination de Klaus Mäkelä au Concertgebouw, les derniers disques d’Herbert Blomstedt.

Est-ce bien raisonnable ?

Ainsi on annonçait la semaine passée la nomination du chef d’orchestre finlandais Klaus Mäkelä, 26 ans (un vieux!), à la direction musicale de l’orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam à partir de… 2027 ! Dans cinq ans donc.

Le jeune homme occupe déjà la même fonction avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo depuis 2020, et avec l’Orchestre de Paris depuis 2021. Au moins les choses sont claires pour les musiciens et les responsables de ces deux orchestres : leur chef les quittera dans moins de cinq ans.

Le processus adopté par le Concertgebouw est pour le moins étrange. La prestigieuse phalange amstellodamoise, qui en 2018 a viré sans préavis son précédent directeur musical Daniele Gatti (Remugles) sur la base de rumeurs non vérifiées, donne l’impression d’adopter les moeurs du football professionnel : attirer une star par tous les moyens (on ne connaît pas le montant de la transaction, mais on peut se douter qu’elle n’est pas mince !). Et surtout de faire un pari risqué.

Aujourd’hui tout le monde se pâme devant ce chef à qui tout semble réussir. Même sa récente intégrale Sibelius semble anesthésier des critiques à la dent d’ordinaire plus dure.

Ce n’est qu’avec une extrême prudence que certains se risquent à trouver cet enregistrement inégal, inabouti.

J’espère, je souhaite de toutes mes forces, que Klaus Mäkelä développe et révèle une stature, une envergure musicale, que son très grand talent laisse pressentir. Mais il faut aussi lui laisser le temps de se construire dans la durée, accepter qu’il puisse parfois décevoir après avoir ébloui. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec Andris Nelsons (44 ans) qui tout jeune suscitait le même engouement à chacune de ses apparitions à Paris et dans ses premiers disques : quand on lit maintenant les critiques sur ses derniers enregistrements, Chostakovitch, Bruckner, Richard Strauss, on est loin des Diapasons d’Or et autres Choc de Classica, auxquels il était jadis abonné…

Le Concertgebouw d’Amsterdam fait le pari que, dans cinq ans, il éprouvera toujours la même admiration pour le chef qu’il s’est attaché. On le souhaite pour l’orchestre comme pour Klaus Mäkelä.

Mais – la question qui fâche – n’y avait-il vraiment personne d’autre qu’un chef déjà en poste dans deux grands orchestres ?

Avec nos meilleurs vieux

L’autre fascination partagée par une grande partie de la critique est celle qu’on éprouve à l’égard des vieux, des très vieux chefs. C’était le cas, par exemple, pour Bernard Haitink, disparu l’an passé à l’âge de 92 ans. Rares étaient ceux qui émettaient des réserves sur certains de ses derniers concerts et/ou enregistrements.

Aujourd’hui, tout le monde est – à juste titre – admiratif d’Herbert Blomstedt, 95 ans le 11 juillet prochain, et je ne suis pas en reste.

Mais être fasciné par Blomstedt en concert n’implique pas qu’on le soit par tous ses enregistrements les plus récents. Ainsi de la dernière nouveauté Deutsche Grammophon, les 8ème et 9ème symphonies de Schubert avec le Gewandhaus de Leipzig.

Une version contemplative, qu’on peut trouver trop statique, sans ressort.

Il y a quarante ans, le même Blomstedt gravait à Dresde, une intégrale des symphonies de Schubert qui reste pour moi une référence. Et quel élan, quelle poésie dans ce même premier mouvement de l’Inachevée…

J’ai un peu les mêmes réserves avec les récentes symphonies de Brahms parues chez Pentatone. C’est très beau, bien enregistré, mais, dans chacune, il me manque un élan, une énergie, que je trouve ailleurs. Mais on admire la science et la sagesse d’un grand maître.

Ardeurs et pudeurs de la critique

Sujet récurrent sur ce blog : la critique (cf. Le difficile art de la critique, L’art de la critique, etc.).

J’en reparle à propos de deux articles récents : la chronique d’Alain Lompech (Le coup de gueule de Tonton Piano !) dans le Classica de juin, et un billet de Philippe Cassard dans L’Obs du 2 juin dernier.

L’aveu d’Alain

Alain Lompech relate La Tribune des critiques de disques de France Musique à laquelle il a participé, à propos de la 3ème sonate pour piano de Brahms (lire : Ils aiment Brahms) : « J’adore quand elle (La Tribune) m’inflige des leçons de modestie, comme lors de cette émission d’avril…où j’ai éliminé deux de mes versions préférées. Je n’ai même pas eu de mots assez durs en réserve pour parler de celle de Jonathan Fournel que j’avais pourtant placée très haut quand elle est sortie et n’ai pas été accroché par celle d’Alexandre Kantorow« . Lompech raconte s’être refait La Tribune chez lui et en déduit : « Fournel comme Kantorow dont les interprétations exigent des écoutes au long cours pour être comprises… Voici ce qui explique aussi pourquoi Claudio Arrau ou Alfred Brendel se sortent souvent assez mal des confrontations d’extraits ».

Ayant été, de sa fondation fin 1987 à 1993, l’un des trois « permanents » de l’équivalent suisse de La Tribune, la défunte émission « Disques en Lice » (lire Une naissance) alors animée par François Hudry, j’aurais bien des exemples à donner à l’appui des dires d’Alain Lompech. Il faut rappeler que ces émissions fonctionnent avec des écoutes « à l’aveugle » ! Ainsi dans Disques en Lice, Clara Haskil, lorsqu’elle était.. en lice, ne franchissait, elle non plus, jamais le cap de la première écoute. Et des versions multi-référencées de parfois s’incliner devant des inconnus (comme pour Rhapsody in Blue la victoire haut la main de Siegfried Stöckigt, Kurt Masur et le Gewandhaus de Leipzig !!)

La critique impossible ?

Philippe Cassard a eu le courage, selon certains, le malheur selon d’autres, de publier ce billet dans L’Obs de la semaine dernière :

Que n’a-t-on lu, depuis, sur Facebook essentiellement, de « commentaires » sur cette prise de position émanant d’un pianiste et producteur de radio (éternel débat : peut-on être juge et partie ?).

Moi-même j’avais écrit à propos de ce coffret consacré à la pianiste française Cécile Ousset, retirée depuis bien des années : « Je suis pour le moins perplexe, après avoir écouté les enregistrements que je ne connaissais pas (Debussy, Chopin, Rachmaninov). Du piano solide, au fond du clavier, mais qui me semble bien court d’inspiration et de feu« .

Le plus cocasse, dans l’histoire, c’est que ceux qui ont reproché à Cassard la virulence de son propos ne semblent pas non plus toujours convaincus par le jeu et les interprétations de la pianiste. Diapason (Laurent Muraro) et Classica (Jean-Charles Hoffelé) mettent chacun 5 diapasons ou 5 étoiles à ce coffret – la note la plus haute avant le Diapason d’Or ou le Choc de Classica ». Et pourtant :

J.C.H : Dans Ravel « Son piano ample et un brin distant n’y charge rien mais éclaire le texte avec cette pudeur qui signe l’essence et aussi la limite de son art. Cécile Ousset ne se déboutonne jamais/…./ Des Chopin « impeccables » / « Debussy d’une évidence qui se passe de mystère mais aussi, hélas, de magie »

J’aime bien Jean-Charles Hoffelé (il faut lire son site Artamag), je suis souvent d’accord avec ce qu’il écrit, dans son style inimitable, mais ici je ne comprends pas les prudences qu’il a à l’égard de disques – on ne parle pas de la personne de Cécile Ousset, mais de ce qu’on entend ! – qui sont bien ennuyeux.

Laurent Muraro : « Côté concerto, on pourra rester sur sa faim devant quelques lectures sans folie et un peu empesées du 1er de Tchaikovski ou du Schumann (avec Masur) ainsi que par des Rachmaninov également un peu sages (2ème et Rhapsodie avec Rattle, 3ème avec Herbig)/…./ Pâles Tableaux d’une exposition/…./Pas d’esbroufe et quand Cécile Ousset prend son temps c’est pour mieux nuancer sa palette ».

De nouveau, l’enthousiasme du critique de Diapason est plutôt parcimonieux !

Puisque l’un et l’autre trouvent de l’intérêt à une version du concerto de Poulenc – que je ne connaissais pas – écoutons-la. La concurrence discographique est moins forte, il est vrai, et Poulenc s’accommode plutôt bien de cette vision charnue. Même si ma (p)référence reste un CD qui m’est cher, pour beaucoup de raisons (Eric Le Sage / Orchestre philharmonique de Liège / Stéphane Denève /Sony RCA)

Printemps qui commence

Une semaine après le second tour de l’élection présidentielle, je ne change pas une ligne à ce que j’écrivais ici : Gagnants et perdants. Le feuilleton Mélenchon continue, à l’heure où j’écris ces lignes, après les écolos, ce qu’il reste du parti socialiste et du parti communiste semble tout près d’une complète reddition. Quelques sièges de députés valent bien le reniement de quelques principes.

Reine de la nuit

Je l’aimais bien, Régine, disparue ce 1er mai. J’ai un vague souvenir du New Jimmy’s, sa boîte mythique, à la fin des années 70.

La morte oubliée

J’avais consacré, il y a plus de deux ans, un billet à une artiste est-allemande dont la notoriété n’a jamais franchi le rideau de fer, bien à tort : Le piano venu de l’Est, Annerose Schmidt.

Personne n’a relevé le décès, le 10 mars dernier, d’Annerose Schmidt, de son vrai Annerose Boeck. Il nous reste heureusement, sur les sites de téléchargement, et sous le label Berlin Classics, une belle documentation discographique de l’art de cette pianiste, notamment une intégrale des concertos de Mozart, que je chéris particulièrement.

Contrairement à ce qui est mentionné sur le bandeau inférieur, ce n’est pas le 21ème mais le 22ème concerto de Mozart qui est à entendre ici.

Kurt Masur, un héritage

Cette intégrale mozartienne avec Annerose Schmidt révèle un aspect peu connu de la carrière et de l’art du chef allemand Kurt Masur (1927-2015), qu’on ne retrouve pas dans l’intégrale que Warner publie de ses enregistrements réalisés pour Teldec et EMI, pour l’essentiel avec l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig, dont Masur fut le directeur musical de 1970 à 1996 – fameux bail ! -, et dans une mesure plus limitée avec le New York Philharmonic et le London Philharmonic qu’il dirigea après Leipzig.

Tous les détails de ce coffret à retrouver ici : Kurt Masur, l’héritage Teldec Warner.

Parmi les rééditions notables, une intégrale un peu oubliée, à tort, des poèmes symphoniques de Liszt.

Cécile Ousset introuvable

Dans ce coffret Masur, et dans d’autres, on trouve une pianiste, française, Cécile Ousset, contemporaine d’Annerose Schmidt, que j’avais rencontrée il y a quelques années (Frontières), à qui Warner consacre également une belle boîte :

Je suis pour le moins perplexe, après avoir écouté les enregistrements que je ne connaissais pas (Debussy, Chopin, Rachmaninov). Du piano solide, au fond du clavier, mais qui me semble bien court d’inspiration et de feu.