Baudelaire en musique

A l’occasion d’un autre anniversaire, le centenaire de la mort du compositeur néerlandais Alphons Diepenbrock – le 5 avril dernier – Le Hollandais oublié -, j’ai évoqué incidemment Baudelaire qui a inspiré à Diepenbrock plusieurs très belles mélodies, comme cette Invitation au voyage magnifiquement chantée par Aafje Heynis.

L’un de nos plus grands poètes, Charles Baudelaire, est donc né le 9 avril 1821, il y a deux cents ans.

J’emprunte à Jean-Yves Masson, écrivain, éditeur, professeur, une partie du magnifique texte qu’il publie sur sa page Facebook. A défaut d’avoir sa connaissance encyclopédique de Baudelaire, je partage son admiration, son amour de l’auteur des Fleurs du Mal et de tant d’autres chefs-d’oeuvre

« J’ai aimé Baudelaire d’instinct, dès que j’ai commencé à le lire sérieusement, c’est-à-dire je pense au tout début de mes études. Je l’ai aimé comme un frère puisqu’il m’appelait son semblable, son frère, et que j’ai compris que c’était vrai. Rimbaud l’avait déclaré « le premier voyant, roi des poètes, un vrai dieu « /…./ mais qu’il était évidemment Baudelaire est probablement le plus grand poète chrétien (je ne dis pas catholique) de toute la langue française, en tout cas le plus grand depuis les poètes baroques qu’il aimait tant.

Je me suis nourri de Baudelaire, j’ai vécu avec Baudelaire, je l’ai emporté partout en voyage, il est l’intelligence suprême faite poésie, jusque dans sa critique d’art….

. « Baudelaire est une origine », a dit Pierre-Jean Jouve, ce que le romantisme français n’a pas su être (ailleurs en Europe, oui, mais pas en France). Jouve a raison: ce qu’on appelle la poésie a révélé avec un lui un visage nouveau dans notre langue et personne ne peut l’ignorer…

Hugo serait bien surpris s’il revenait et découvrait que l’œuvre de Baudelaire pèse aussi lourd sur la balance de l’Esprit que les dizaines de milliers de vers de la sienne, et sans doute même plus lourd. Je sais ce que vaut quelqu’un au jugement qu’il porte sur Baudelaire et à la manière dont il en parle. S’il n’y avait pas Montaigne et Rimbaud, il est clair que, sur une île déserte, j’emporterais Baudelaire. Il est vrai que comme je le connais presque par cœur, autant que Rimbaud, le dilemme serait vite résolu. » Bon anniversaire, souverain maître ! (Jean-Yves Masson, 9 avril 2021)

L’invitation au voyage

C’est incontestablement L’invitation au voyage dans le recueil des Fleurs du Mal (1857) qui a eu le plus de succès chez les compositeurs : près d’une dizaine se sont essayés, avec des fortunes diverses, à parer ces vers de mélodies.

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté
.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Léo Ferré

Benjamin Godard

Emmanuel Chabrier

Mais c’est pour moi définitivement Henri Duparc qui donne sa perfection musicale à cette sublime Invitation

J’avoue aimer autant la version orchestrale que la version avec piano, surtout avec des interprètes de la qualité de Françoise Pollet et de José Van Dam !

Impossible d’être exhaustif quant aux multiples « mises en musique » de Baudelaire (on renvoie à une page Wikipedia très bien faite)

Encore quelques exemples, parfois inattendus.

Fauré : Chant d’automne

Chausson : L’Albatros

Harmonie du soir mise en musique par Debussy, donne aussi Harmonie des Abends sous la plume de Zemlinsky

Plus étonnant encore, le premier des trois Lieder que compose un Karlheinz Stockhausen de 22 ans, en 1950, Der Rebell / Le rebelle

Le Vin selon Berg

Alban Berg compose, en 1929, Der Wein, pour soprano et orchestre. Il choisit trois des poèmes des Fleurs du Mal parmi les cinq que contient la section intitulée Le Vin, dans la traduction du poète allemand Stefan George : L’âme du fin/ Die Seele des Weines, Le vin des amants / Der Wein der Liebenden, Le vin du solitaire / Der Wein des Einsames

Tout un monde lointain

L’oeuvre la plus célèbre d’Henri Dutilleux, dédiée à et créée par Mstislav Rostropovitch en 1970, Tout un monde lointain, emprunte son titre à un vers du poème La Chevelure :  Tout un monde lointain, absent, presque défunt.

Dutilleux cite Baudelaire en exergue de chacun des cinq mouvements enchaînés de son concerto pour violoncelle :

Énigme (Très libre et flexible)…Et dans cette nature étrange et symbolique… , Poème XXVII

Regard (Extrêmement calme)…le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers
… , Le Poison

Houles (Large et ample) …Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts…
 , La Chevelure

Miroirs (Lent et extatique) Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
 », La Mort des amants

Hymne (Allegro) …Garde tes songes:
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous!
La Voix

Ici dans une version enregistrée en 2013 à Helsinki par le tout jeune Aurélien Pascal, 19 ans à l’époque, Aurélien Pascal qui sera l’un des invités de marque, en duo avec Alexandre Kantorow le 24 juillet prochain à Montpellier (voir lefestival.eu

Ceux qui me connaissent ne seront pas étonnés que je recommande ces deux disques, de la plus francophile et francophone des chanteuses britanniques, la chère Felicity Lott

Brèves carrières

Jean-Louis Grinda, le directeur de l’Opéra de Monte-Carlo et des Chorégies d’Orange, écrit ce matin sur Facebook : « Une grande artiste et une femme aussi charmante que modeste. A 36 ans, elle fit le choix d’abandonner la carrière pour ne plus être séparée de ses enfants. Elle vivait en famille à Monaco et s’est éteinte ce dimanche à son domicile. Cette photo reflète parfaitement sa resplendissante personnalité. »

Il évoque la soprano italienne Rosanna Carteri née le 14 décembre 1930 et morte ce dimanche 25 octobre.

Lire l’excellent article de Jean-Michel Pennetier sur Forumopera, qui souligne la belle et brève carrière de la chanteuse disparue.

Cherchant dans ma discothèque, je trouve assez peu de témoignages de Rosanna Carteri, mais c’est un nom qui m’a marqué dès mon premier achat du Gloria de Poulenc. Dans la version… légendaire (!) – cf. mon article Légendaires – du créateur français de l’oeuvre, Georges Prêtre. La première audition mondiale a lieu à Boston le 20 janvier 1961 sous la baguette de Charles Munch (avec la soprano Adele Addison), la première française le 14 février de la même année à Paris avec Rosanna Carteri, Georges Prêtre (un patronyme tout indiqué pour une telle oeuvre !) dirigeant les choeurs et l’Orchestre National de la RTF.

Carrières abrégées

Rosanna Carteri n’est pas la seule parmi les chanteuses à avoir choisi de mettre fin prématurément à sa « carrière ». Deux cas me viennent à l’esprit : l’un que j’ai bien connu, la jeune soprano française Alexia Cousin, l’autre que je n’ai connu que par le disque, Anita Cerquetti.

J’ai bien connu Alexia Cousin, aujourd’hui jeune quadragénaire. Elle emporte, en 1998, à l’unanimité le Premier prix du concours Voix Nouvelles. En 2000, je la retrouve à Genève dans l’une des plus mémorables productions de Pelléas et Mélisande qu’il m’ait été donné de voir: Louis Langrée dirigeait l’Orchestre de la Suisse romande dans la fosse du Grand-Théâtre, Alexia Cousin (20 ans !) incarnant Mélisande, Simon Keenlyside Pelléas et José Van Dam Golaud, dans la mise en scène de Patrice Caurier et Moshé Leiser.

En septembre 2001, c’est Alexia Cousin qui remplace Felicity Lott, initialement prévue, pour le concert inaugural de Louis Langrée comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège : elle y chante le Poème de l’amour et de la mer de Chausson. Alexia reviendra chaque année à Liège. Il y aura même un disque en grande partie enregistré (avec le Chausson, Shéhérazade de Ravel et quelques Duparc) et jamais achevé.

Alexia Cousin je la verrai sur scène (notamment dans Juliette de Martinu à l’opéra Garnier en 2002)… jusqu’à ce jour de 2005 où j’apprendrai comme tout le monde, à commencer par son agent, qu’elle arrête tout. Tout de suite et sans retour.

Quelques mois plus tard, je la surprendrai dans la foule qui se presse à la salle philharmonique de Liège pour un concert de Louis Langrée. Elle a acheté son billet à l’avance. Nous échangeons quelques mots, je lui dis combien je suis heureux de la revoir, mais rien évidemment sur sa décision. D’autres fois, en fait à chaque fois que Louis Langrée reviendra à Liège (après la fin de son mandat de directeur musical en juin 2006), Alexia sera là, chaque fois moins tendue, moins repliée sur ses secrets. L’an dernier, on a appris qu’après avoir exercé plusieurs « boulots » bien différents de sa vocation initiale, Alexia Cousin enseignait désormais… l’art de chanter (lire Alexia Cousin le retour). Un jour peut-être la reverrons-nous, l’entendrons-nous de nouveau sur une scène ?

Quant à Anita Cerquetti, de la même génération que Rosanna Carteri, née en 1931 morte en 2014, sa carrière dure dix ans. En 1961, au sommet d’une gloire qu’elle n’a jamais recherchée (en 1958, elle a remplacé Maria Callas dans une « Norma » à Rome, que la diva avait dû interrompre, aphone, incohérente, pour cause d’infection à la gorge devant le président de la République italienne, scandale garanti !), Anita Cerquetti renonce à la scène. Il y a des « pirates » de cette Norma. Il y a aussi un sublime récital heureusement publié par Decca à côté d’une fabuleuse Giocanda

Hommage soit rendu à ces magnifiques musiciennes, qui ont préféré nous léguer un art intact, inabouti mais incandescent, qui ont préféré la liberté, la vie, aux tourments, aux contraintes d’une carrière plus longue.

Dame Felicity

Une grande Dame

Ce récital, lundi soir, dans le délicieux cocon du théâtre de l’Athénée à Paris, était en soi une performance. La chanteuse britannique préférée des Français – 73 ans le 9 mai prochain – a allègrement dépassé l’âge – 70 ans – auquel on avait entendu jadis Victoria de Los Angeles ou Carlo Bergonzi. Il y avait, sans doute, dans le nombreux public de l’Athénée, quelques craintes de ne pas retrouver la Felicity Lott qu’on aime, qu’on admire depuis si longtemps.

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« Bien sûr, on mentirait en prétendant que la voix est encore telle qu’au premier jour, mais la musicalité de l’artiste est intacte, ses aigus pianissimo laissent rêveurs, et l’interprète est comme toujours souveraine. Preuve en est ce troisième des Quatre Derniers Lieder, qui mobilise toutes les ressources de la soprano, et pour lequel son accompagnateur Sebastian Wybrew déploie lui aussi tout son art même si les qualités de la réduction pour piano n’ont que peu en commun avec les sortilèges de la version pour orchestre. « We really know our worth, the sun and I », déclare Yum-Yum dans l’air du Mikadoqui ouvre le programme, mais si « Flott » connaît sa valeur autant que le soleil, elle n’en joue pas moins les modestes avec une coquetterie délectable, déclarant qu’elle n’est plus très sûre des paroles, qu’elle ne sait plus ce qu’elle doit chanter ensuite, ou annonçant qu’elle a décidé de nous proposer tout ce qu’elle donne habituellement en bis, ce qui nous dispensera de devoir l’applaudir à la fin.

Transfiguré par l’élégance de l’interprète, « Parlez-moi d’amour » semble appartenir à l’univers de la mélodie française de salon, et sert de seuil au-delà duquel le programme entre dans la coquinerie, dès l’irrésistible extrait de Passionnément, qui figurait dans le disque Felicity Lott s’amuse, comme plusieurs autres airs chantés ce soir. « Dis-moi, Vénus » est un très grand moment : si elle n’a jamais eu exactement la voix du rôle, même il y a quinze ans, Felicity Lott en a totalement l’esprit, et nous fait rire comme si nous n’avions jamais entendu le texte de Meilhac et Halévy. Après tant de grivoiseries gauloises, petit détour par le monde anglo-saxon qui n’est pas en reste : la France découvrira-t-elle un jour Noel Coward, sorte de réponse britannique à Sacha Guitry, mais qui composait en outre la musique de ses propres chansons ? Même pour les auditeurs non-anglophones qui n’auront pas saisi l’entrelacs de jeux de mot dont le texte est truffé – le concert n’est pas surtitré –, le jeu de citations de Funiculi, funicula dans « A Bar on the Piccola Marina » suffirait à éveiller l’attention. « Les Chemins de l’amour » rendent hommage à Yvonne Printemps, mais certaines intonations font aussi songer à Mireille, et l’on ne saurait trouver meilleur modèle pour la diction du français et l’espièglerie du ton » (Laurent Bury, Forumopera25 février 2020)

Comme l’écrit Laurent Bury, Dame Felicity commence prudemment, à mi-voix presque, mais on oublie vite que l’organe n’a plus la puissance d’hier, tant la technique supérieurement intelligente permet à la chanteuse de restituer la pureté d’un timbre que les années n’ont pas altéré, des aigus immatériels, sans parler du caractère spécifique de chaque pièce.

The Sun Whose Rays Are All Ablaze de The Mikado (Gilbert et Sullivan)

La Flûte enchantée de Shéhérazade (Maurice Ravel)

Chanson de Vilja de La Veuve joyeuse, (Franz Lehár)

Rêverie (Reynaldo Hahn)

Si mes vers avaient des ailes (Reynaldo Hahn)

Beim Schlafengehen de Vier letzte Lieder, op. 150 (Richard Strauss)

Le Roi s’en va-t-en chasse des Folk Songs (Benjamin Britten)

Fancie (Benjamin Britten)

Fancy (Francis Poulenc)

Parlez-moi d’amour (Jean Lenoir)

L’amour est un oiseau rebelle de Passionnément (André Messager)

Ça fait peur aux oiseaux de Bredouille (Paul Bernard)

Les Chemins de l’amour de Léocadia (Francis Poulenc)

Invocation à Vénus de La Belle Hélène (Jacques Offenbach)

Tu n’es pas beau de La Périchole (Jacques Offenbach)

Ah ! Quel dîner de La Périchole (Jacques Offenbach)

Yes ! de Yes ! (Maurice Yvain)

A Bar On The Piccola Marina (Noel Coward)

L’émotion est à son comble lorsque, au bout d’une heure et demie, Felicity Lott prend congé de nous (et de la scène parisienne ?) par cet air tiré de Belle Lurette d’Offenbach

La félicité faite musique

Je connais personnellement Felicity Lott depuis 1988. Producteur à la Radio suisse romande, j’étais chargé, entre autres, d’organiser et de programmer certains concerts de l’Orchestre de la Suisse romande, notamment ceux qui se tenaient dans la partie francophone de la Suisse. C’est ainsi que Felicity Lott chanta pour la première fois avec l’OSR et son chef Armin Jordan à Bienne (dans le canton de Berne) les Illuminations de Britten.

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Je fus l’acteur et le témoin de cette première rencontre entre la chanteuse britannique et le chef suisse, à laquelle allaient en succéder bien d’autres. Imaginez la grande dame, d’une élégance toute british et le chef qui n’aimait rien tant que raconter des histoires destinées à choquer le bourgeois, un dîner d’après concert dans un obscur bistrot biennois ! Ces deux-là eurent un coup de foudre réciproque.

Les agendas du chef et de la diva ne permirent pas de rééditer la rencontre à Genève avant janvier 1994.

J’avais quitté la radio suisse pour France Musique à l’été 1993, mais pour rien au monde je n’aurais manqué ce concert du Nouvel an en janvier 1994 que j’avais mitonné dans les moindres détails avec Armin et Felicity.

Ce 10 janvier 1994, un mauvais rhume aurait contraint n’importe quelle autre chanteuse à annuler. Felicity Lott nous demanda seulement de prévenir le public du Victoria Hall et de solliciter son indulgence.

Précautions inutiles, tellement inutiles que tout le concert fut enregistré en même temps qu’il était diffusé à la radio et qu’il donna ce disque, l’un des plus idiomatiques jamais consacrés à ce répertoire dit « léger » tant de la part du chef que de la cantatrice.

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Entre temps les deux s’étaient retrouvés au Châtelet à Paris pour une série de représentations du Chevalier à la rose en septembre 1993. Comme elle le rappelait lundi soir, Felicity Lott a été « la » Maréchale de la fin du siècle dernier. Elle a cité les grands chefs avec qui elle l’avait chantée, Carlos Kleiber en particulier, elle a oublié Armin Jordan, mais on ne lui en voudra pas !

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D’ailleurs, pour les 65 ans du chef suisse en 1997, ses amis genevois lui avaient préparé une surprise, dont je fus le complice actif. Contact avait été pris avec…Felicity Lott et Christian Zacharias, deux artistes avec qui Jordan avait commencé à travailler à la même époque, et qu’il aimait tout particulièrement. On me demanda si je pouvais organiser, dans le plus secret, les répétitions entre le pianiste et la chanteuse.. dans un studio de la maison de la radio à Paris.

Le soir du concert venu, Armin Jordan ne se doutant de rien fut interrompu par des problèmes d’éclairage du Victoria Hall! Lorsque surgissant de la pénombre, on entendit d’abord quelques notes de piano puis une voix, reconnaissable entre toutes…

La diva du siècle

Les années 2000 vont être fastes pour Dame Felicity. J’ai déjà raconté tout cela dans cet article du 30 octobre 2014 : Voisine

« Au début de l’année 2000, récemment nommé à la direction de l’Orchestre Philharmonique de Liège, je m’étais rendu à Genève pour un double événement : un Pelléas et Mélisande au Grand Théâtre (lire Un noir Pelléas illumine Genève), réunissant un plateau de rêve, la toute jeune et déjà fabuleuse Alexia Cousin, Simon Kennlyside, José Van Dam et à la baguette mon futur directeur musical, Louis Langrée, et le lendemain au Victoria Hall La Voix humaine de Poulenc avec Dame Felicity et Armin Jordan.  À peine arrivé à Genève, je reçois un message très alarmant, Armin Jordan est au plus mal, je fonce à l’hôpital, on ne me laisse passer que parce que j’affirme que je suis de sa famille et j’accède à une salle de soins intensifs, ou plutôt palliatifs, où je découvre mon cher Armin tubé de partout, mais d’excellente humeur et absolument pas mourant. Certes il n’est pas en état de diriger le lendemain… et c’est Louis Langrée qui fera le concert. Felicity Lott est à son acmé dans ce monologue un peu daté de Cocteau et Poulenc.

Elle a aimé travailler avec Langrée. Je pense déjà au programme qui devrait ouvrir le mandat de Louis Langrée à Liège et Bruxelles en septembre 2001 : le Poème de l’amour et de la mer de Chausson et Shéhérazade de Ravel. Felicity est libre et enthousiaste. Quelques jours plus tard, son agent m’appelle, très ennuyé : Deutsche Grammophon a prévu un enregistrement du Rosenkavalier à Dresdeavec Giuseppe Sinopoli à la même période, Felicity ne peut pas refuser pareille proposition, elle qui a été une Maréchale inoubliable sur toutes les grandes scènes du monde. Finalement l’enregistrement ne se fera jamais, Sinopoli meurt d’une crise cardiaque le 20 avril 2001. Mais trop tard pour reprogrammer la chanteuse à Liège en septembre. On ouvrira donc la première saison Langrée/Liège avec… Alexia Cousin, et Felicity Lott nous récompensera de deux soirées mémorables de Nouvel An en janvier 2002. Avec tout ce répertoire dans lequel la plus française des cantatrices britanniques a triomphé notamment sur la scène du Châtelet avec Offenbach.

Nous nous rappelions l’autre soir cette semaine de l’hiver 2002 à Liège. Et une équipée baroque dans les rues commerçantes de la Cité ardente : Dame Felicitydevait être reçue à son retour à Londres par l’Ambassadeur de France dans la capitale britannique pour être décorée de la Légion d’Honneur, et il lui fallait une tenue en rapport avec la solennité de la circonstance ! Nous finîmes par trouver une belle boutique de la rue du Pot d’Or, où l’apparition de la chanteuse ne passa pas inaperçue. Après bien des essayages et des hésitations, Felicity choisit plusieurs ensembles griffés de couturiers français… »

J’ajoute que, pour ce programme de Nouvel an, Felicity Lott avait accepté de chanter l’air de Louise de Charpentier, Depuis le jour – l’un des plus érotiques de la littérature lyrique française. Elle m’avouera après coup n’y avoir jamais retouché depuis les représentations de La Monnaie vingt ans auparavant. Et pourtant quelle fraîcheur, quelle sensualité dans la voix et l’expression !

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L’ovation que le public de l’Athénée lui a réservé lundi soir disait bien l’affection, l’admiration qu’on porte à une belle personne, à une musicienne exceptionnelle, à quelqu’un qui fait partie de notre famille de coeur.

 

William et Elizabeth

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Ce n’est pas l’histoire d’une reine nonagénaire et de son arrière-petit-fils telle qu’elle est saisie sur cette photo d’Annie Leibowitz.

Mais d’une autre Elizabeth, la première du nom, et du plus célèbre poète et dramaturge anglais, mort il y a 400 ans, le 23 avril 1616, dans sa ville natale Stradford-upon-Avon, William Shakespeare.

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Loin de moi la prétention d’évoquer dans ce simple billet la contribution considérable de la souveraine et du dramaturge à la musique. Je me demande si Shakespeare ne détient pas le record d’ouvrages qui ont inspiré les compositeurs de toutes nationalités et cultures depuis quatre siècles…

Restons-en à ces ouvrages nés sous le règne (44 ans !) de la dernière des Tudor (https://fr.wikipedia.org/wiki/Élisabeth_Ire_(reine_d%27Angleterre) et particulièrement aux comédies surgies de l’imagination de Shakespeare pendant cette période.

Much ado about nothing / Beaucoup de bruit pour rien (https://fr.wikipedia.org/wiki/Beaucoup_de_bruit_pour_rien) : Berlioz s’en inspire librement pour son opéra Béatrice et Bénédict. Le grand Colin Davis a laissé trois enregistrements de l’oeuvre, tous avec le London Symphony, le dernier en date capté en concert quelques mois avant sa mort.

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En décembre 2009, Sir Colin avait reçu la Queen’s Medal for Music des mains de la reine.

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LONDON, ENGLAND – DECEMBER 08: HM Queen Elizabeth II presents the Queen’s medal for music to conductor Sir Colin Davis at Mansion House on December 8, 2009 in London, England. The Queen was at Mansion House to see a performance by the London Symphony Orchestra and to present The Queen’s medal for Music to Sir Colin Davis. (Photo by Chris Jackson/Getty Images)

Le tout jeune Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957) écrit en 1919 une musique destinée au Burgtheater de Vienne, il la transformera en suite pour grand orchestre :

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The Merry Widows of Windsor / Les joyeuses commères de Windsor est une comédie qui résulte d’une commande d’Elizabeth qui souhaitait retrouver le personnage truculent de Falstaff déjà présent dans Henri IV. Les deux plus célèbres avatars lyriques sont évidemment le dernier opéra de Verdi, mais aussi l’ouvrage éponyme d’Otto Nicolai, dont on ne donne souvent que l’ouverture.

Pour le Falstaff de Verdi , les références sont légion. On jettera une oreille plus qu’attentive à un « live » assez extraordinaire de 1993 où l’on retrouve Solti à la tête de l’orchestre philharmonique de Berlin, et dans le rôle-titre le grand José Van Dam

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Quant à l’ouvrage de Nicolai, le choix est plus restreint, une belle version Kubelik (Decca), et une récente réédition de la collection Electrola avec le Falstaff immense de Gottlob Frick et le Fenton lumineux de Fritz Wunderlich.

81WuzCFpQZL._SL1425_Suite demain de ce panorama de la comédie shakespearienne mise en musique…

Un coup des Anglais

Une fois de plus, on peut dire merci aux Anglais !

Certes on ne s’attendait pas à pareille surprise en voyant la couverture du dernier numéro de BBC Music Magazine, consacrée aux 25 ans de l’aventure des Trois Ténors

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Mais si vous lisez les autres titres, puis vous rendez à la page 60, vous constatez que le prestigieux magazine musical de la BBC a choisi comme « Composer of the Month » (Compositeur du mois), « the French composer Albéric Magnard, whose bad luck has left him almost totally unknown ». Si l’on cherche la petite bête, on pourrait reprocher à nos amis britanniques d’avoir loupé le centenaire de la mort de Magnard, survenue dans les premiers jours de la Grande Guerre, le 3 septembre 1914 (http://fr.wikipedia.org/wiki/Albéric_Magnard)

Mais comme on n’a pas le souvenir que la presse française ait consacré quatre pleines pages aussi bien documentées et illustrées à cet élève de Vincent d’Indy, fauché dans la fleur de l’âge (il avait 49 ans) après une vie parsemée de tragédies, on ne peut que rendre grâce à Roger Nichols et à la rédaction de BBC Music Magazine pour leur réhabilitation.

À vrai dire, on ne comprend pas qu’on puisse encore parler, un siècle après sa mort, d’un compositeur « totally unknown« . On sait que les programmateurs de concerts, les orchestres, les chefs, ne sont pas toujours des foudres d’imagination, et en France, on continue de faire une sorte de complexe de promouvoir, de faire jouer, d’évoquer même la musique française (quoique les mauvaises habitudes commencent à s’estomper…).

Il a fallu quelques personnalités plus hardies que d’autres, Ernest Ansermet, Michel Plasson, Jean-Yves Ossonce, Thomas Sanderling, pour faire découvrir un symphoniste audacieux. Je me rappelle, avec l’orchestre philharmonique de Liège, une Première symphonie dirigée par Alexandre Dmitriev (Harry Halbreich n’en revenait pas d’entendre dans sa chère salle des Beaux Arts de Bruxelles cette… création belge !), et à plusieurs reprises l’extraordinaire Hymne à la Justice, avec Louis Langrée notamment, un authentique chef-d’oeuvre inspiré à Magnard par l’affaire Dreyfus.

(Ici dans la version de Michel Plasson et du Capitole de Toulouse)

On regrette qu’aucun éditeur n’ait proposé une intégrale de l’oeuvre de Magnard. Il faut se contenter de coffrets et de CD séparés, mais tous de belle facture. Mon choix est plus subjectif que celui de Roger Nichols, mais rien que de l’indispensable !

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Plasson n’est malheureusement plus disponible séparément – ni en téléchargement ! Une réédition s’impose d’urgence !

Les versions Ossonce et Sanderling sont l’une et l’autre disponibles et intéressantes.

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Il faut connaître l’admirable Troisième symphonie dirigée par Ansermet, l’un de ses tout derniers enregistrements (1967)

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L’unique ouvrage lyrique d’Albéric Magnard, Guercoeur, a bénéficié d’une splendide réalisation, dominée par José Van Dam

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Belle intégrale de la musique de chambre en 4 CD chez Timpani – « le » label musique française –

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Et bien sûr le seul ouvrage de référence sur Magnard est de la plume de l’infatigable Harry Halbreich :

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Pour les curieux, une version, à tous égards historique, de l’Hymne à la Justice figure dans le coffret anniversaire de l’Orchestre National de France : le 26 septembre 1944 – trente ans après la mort de Magnard, Manuel Rosenthal ouvre le premier concert du National reconstitué (http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/03/25/orchestre-national-de-france-80-ans-8409262.html)

Le baron José

Il fêtera ses 75 ans l’été prochain. Le Figaro lui consacrait hier un bel entretien :http://www.lefigaro.fr/musique/2015/02/27/03006-20150227ARTFIG00024-jose-van-dam-le-maitre-chanteur.php. Il partage le même patronyme qu’un autre Belge qui n’a pas exactement les mêmes titres de célébrité : Van Damme, José, Libert, Alfred a préféré faire court – Van Dam – et comme Annie Cordy et quelques autres personnalités du monde de la culture, de la science ou de l’université, il a été fait baron par le roi des Belges. J’ai découvert hier le coffret de 10 CD que Warner consacre au grand baryton, puisant largement et intelligemment dans le fonds EMI. 71W-rkhF7gL._SL1417_   Pour compléter le tableau, il faudrait aller chercher chez Deutsche GrammophonVan Dam est pratiquement de tous les enregistrements de Karajan dans les années 70/80. C’est assez dire si le baryton belge a conduit sa carrière de manière exemplaire, sans tapage, sans chercher les feux de la notoriété. Mais un timbre, une diction, une musicalité reconnaissables entre tous. Difficile de faire un choix, simplement découvrir dans le coffret Warner quelques pépites, et retrouver avec bonheur les grandes mélodies françaises dont José Van Dam est un interprète privilégié.

Et parmi d’autres, un très grand souvenir, l’inoubliable Golaud de la production mémorable du Grand Théâtre de Genève de Pelléas et Mélisande de Debussy en février 2000 – dir. Louis Langrée, Orchestre de la Suisse Romande, avec Alexia Cousin (Mélisande) et Simon Keenlyside (Pelléas), mise en scène de Patrick Caurier et Moshe Leiser –

Voisine

Enregistrement cette semaine dans la grande nef du Musée d’Orsay d’une soirée qui sera diffusée pendant les fêtes de fin d’année sur France 3, et parmi les nombreux participants Felicity Lott.  Une amie de presque trente ans, qui est aussi ma voisine lorsqu’elle est parisienne. C’était en décembre 1988, j’étais chargé de l’organisation de certains concerts de l’Orchestre de la Suisse Romande, deux soirées avaient été prévues, d’abord à Bienne, puis à Genève. Au programme un chef d’oeuvre trop rare dans les salles de concert : Les Illuminations de Benjamin Britten sur des textes de Rimbaud. 51QVokE4O6L

C’était aussi la première rencontre de Felicity avec Armin Jordan, qui aurait pu tourner court. Souvenir d’un verre pris après le concert à Bienne, elle très british d’allure et de maintien, Armin un peu provoc comme à son habitude, des blagues qui tombaient un peu à plat. Mais après ce qu’ils venaient de donner sur le plan musical, j’étais persuadé que la relation artistique et amicale allait prospérer… La suite m’a amplement donné raison. 51pNq8bSHGL 51Gt5MHS9yL 51qI1azzYSL 41eXmQCr8VL

Au début de l’année 2000, récemment nommé à la direction de l’Orchestre Philharmonique de Liège, je m’étais rendu à Genève pour un double événement : un Pelléas et Mélisande au Grand Théâtre, réunissant un plateau de rêve, la toute jeune et déjà fabuleuse Alexia Cousin, Simon Kennlyside, José Van Dam et à la baguette mon futur directeur musical, Louis Langrée, et le lendemain au Victoria Hall La Voix humaine de Poulenc avec Dame Felicity et Armin Jordan.  À peine arrivé à Genève, je reçois un message très alarmant, Armin Jordan est au plus mal, je fonce à l’hôpital, on ne me laisse passer que parce que j’affirme que je suis de sa famille et j’accède à une salle de soins intensifs, ou plutôt palliatifs, où je découvre mon cher Armin tubé de partout, mais d’excellente humeur et absolument pas mourant. Certes il n’est pas en état de diriger le lendemain… et c’est Louis Langrée qui fera le concert. Felicity Lott est à son acmé dans ce monologue un peu daté de Cocteau et Poulenc.

Elle a aimé travailler avec Langrée. Je pense déjà au programme qui devrait ouvrir le mandat de Louis Langrée à Liège et Bruxelles en septembre 2001 : le Poème de l’amour et de la mer de Chausson et Shéhérazade de Ravel. Felicity est libre et enthousiaste. Quelques jours plus tard, son agent m’appelle, très ennuyé : Deutsche Grammophon a prévu un enregistrement du Rosenkavalier à Dresde avec Giuseppe Sinopoli à la même période, Felicity ne peut pas refuser pareille proposition, elle qui a été une Maréchale inoubliable sur toutes les grandes scènes du monde. Finalement l’enregistrement ne se fera jamais, Sinopoli meurt d’une crise cardiaque le 20 avril 2001. Mais trop tard pour reprogrammer la chanteuse à Liège en septembre. On ouvrira donc la première saison Langrée/Liège avec… Alexia Cousin, et Felicity Lott nous récompensera de deux soirées mémorables de Nouvel An en janvier 2002. Avec tout ce répertoire dans lequel la plus française des cantatrices britanniques a triomphé notamment sur la scène du Châtelet avec Offenbach.

Nous nous rappelions l’autre soir cette semaine de l’hiver 2002 à Liège. Et une équipée baroque dans les rues commerçantes de la Cité ardente : Dame Felicity devait être reçue à son retour à Londres par l’Ambassadeur de France dans la capitale britannique pour être décorée de la Légion d’Honneur, et il lui fallait une tenue en rapport avec la solennité de la circonstance ! Nous finîmes par trouver une belle boutique de la rue du Pot d’Or, où l’apparition de la chanteuse ne passa pas inaperçue. Après bien des essayages et des hésitations, Felicity choisit plusieurs ensembles griffés de couturiers français…

Je ne parlerai pas des dizaines de représentations, de récitals, de soirées partagées avec cette grande dame. Une amitié précieuse.

Le violon d’avant guerre

Avant mon escapade vacancière, j’avais commencé à dérouler le fil des Mémoires non publiés (Autour du monde en 80 années) de Robert Soëtens : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/03/il-venait-davoir-18-ans/

Dès son admission au Conservatoire de Paris en 1910, le jeune Robert court les concerts, dans le cadre d’une vie musicale d’une profusion exceptionnelle. Récit :

« Je fréquentais surtout les concerts des violonistes célèbres, nouveaux pour moi, le fascinant Kreisler, dont les « tziganeries » et les viennoiseries d’un répertoire personnel n’altéraient en rien la grandeur de l’artiste, incomparable dans la tendresse mozartienne, Bronislaw Hubermann, l’idéal interprète, rêveur et confidentiel, des Sonates de Brahms, qui nous racontent son amour pour Clara Schumann, l’enchanteur Jacques Thibaud dont j’avais reçu, avant octobre 1910, lors de ses passages à Paris entre deux tournées, ainsi que durant l’été à Saint-Lunaire, des leçons de charme violonistique, auxquelles s’ajoutèrent celles du tennis, dont Thibaud était très amateur avant de se consacrer au golf. J’ai vu, ensemble sur un court de championnat, l’équipe Cortot/Casals jouant contre Thibaud et je crois le pianiste Maurice Daumesnil. Aux concerts du célèbre trio (Cortot/Thibaud/Casals) qui faisait courir le Tout-Paris, j’étais souvent le tourneur de pages de confiance, c’est-à-dire assis à la meilleure place !

Je ne manquais pas non plus un récital d’Enesco, si musicalement enrichissant; avec lui, le compositeur était l’interprète des autres, le violon n’étant qu’un moyen. Il partageait rigoureusement sa vie en deux tranches très précises et régulières annuellement – celles du violoniste et du compositeur, faisant, en octobre, une tournée de récitals en Roumanie, en novembre et décembre des tournées en France, en janvier et février aux Etats-Unis, puis en mars et avril un séjour à Paris, rue de Clichy où j’eus le privilège plus tard de le visiter et de jouer, lui étant au piano, sa 2eme sonate. Enfin, de mai à septembre, retiré dans sa résidence de Bucarest, au palais de la princesse Cantacuzène, son épouse, et à Sinaia où il possédait une villa toute blanche dans les pins, il se consacrait à la composition. »

J’interromps ici le récit de Robert Soëtens pour évoquer un souvenir personnel. Pendant l’été 1973, lors d’un voyage en Roumanie déjà évoqué ici (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/12/et-la-callas/), j’ai visité cette maison de campagne d’Enesco (en réalité, Enescu, mais il faut croire que les Roumains qui fréquentaient Paris redoutaient une prononciation à la française de la fin de leur nom, et préféraient un « o » final plus raffiné et exotique, d’où Enesco, Bibesco, etc.), la Villa Luminis construite en 1926 à Sinaia.

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Il y a quarante et un ans, la maison n’était pas encore transformée en musée-mémorial, mais pouvait se visiter. Mon cousin et moi fûmes reçus par un gardien-concierge qui parlait quelques mots de français, et lorsque je lui dis que je jouais un peu de piano… il me fit cadeau de trois partitions d’Enesco pour piano, d’une difficulté telle que je ne suis jamais allé au -delà d’une tentative de déchiffrage ! Mais c’est sans doute le souvenir le plus émouvant que j’ai rapporté de cette première découverte de la Roumanie.

Suite du récit de Robert Soëtens :

« Parmi les pianistes, mon enthousiasme allait à Cortot, poète du piano, nourri d’une riche culture intellectuelle, qui s’exprimait dans son jeu; j’admirais aussi le beethovénien Risler, l’impétueux Sauer (l’un des derniers élèves de Liszt), mais restais bien déçu – par rapport à l’importance de sa renommée – des rubatos chavirants de Paderewski« 

Demain suite des souvenirs de R.Soëtens : Pelléas, Le Sacre, le Théâtre des Champs-Elysées

Quelques disques indispensables pour relayer les souvenirs de notre violoniste centenaire :81fjRDgraLL._SL1500_

Mention toute particulière et affectueuse l’âme de ce très bel enregistrement de la musique de chambre d’Enesco, la violoniste Tatiana Samouil

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Et l’unique opéra d’Enesco en français, écrit en grande partie dans la Villa Luminis :

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