La force de l’homme

Un de mes amis liégeois m’a bloqué hier sur Facebook après que j’eus posté une dernière vidéo de mon voyage au Kenya (La beauté du monde)

IMG_8422(Vue sur le centre de Nairobi)

et qu’il m’eut ainsi apostrophé :

« Non, mais quand même … tu sais que ça flambe en Australie et que Trump fout le feu au Moyen-Orient ? »

– Oui et ?

– Indécence !

– Quelle indécence ?

Celle de s’afficher en permanence là où tout est beau, glorieux, réussi. Comme si la vie ressemblait à cela, une vie sans échec, sans faille, où tout est réussite professionnelle, gastronomique, touristique. Et donc ta vie. Voilà ce qui est indécent. Chacun vit sa vie mais il n’existe pas de vie sans faille. »

S’il ne m’avait pas bloqué, il aurait pu lire la réponse que je lui destinais :

J’ai choisi il y a plusieurs mois de faire ce voyage au Kenya (où, par parenthèse, a eu lieu ce matin un attentat signé Al Qaida à la frontière nord du pays !), j’y ai vu des beautés, fait des rencontres magnifiques. Devrais-je m’abstenir d’en faire état sur mon « mur », pour mes seuls « amis », au prétexte que le monde va mal ? Mais, je le concède, si j’ai des épreuves ou des difficultés dans la vie – et j’en ai comme tout le monde – je m’abstiens de m’épancher ici. Un sens de la pudeur sans doute.

Comme le commentait un autre ami : Ne s’arrêter qu’aux laideurs du monde c’est faire le jeu de ceux qui en veulent la ruine !

IMG_7770(Le petit aéroport Wilson de Nairobi)

Indifférence ?

En réalité, je vois bien ce que cet ami me reproche, et il n’est sûrement pas le seul : ma supposée indifférence au monde et aux autres, à ceux qui ne vont pas bien, qui souffrent.

Parce que je m’abstiens de participer au gigantesque café du commerce que sont devenus les réseaux sociaux, de donner mon avis sur tout et sur tous, de partager ma compassion avec les malheurs qui nous assaillent, de signer des pétitions, de me lamenter publiquement sur les terribles incendies qui ravagent l’Australie, les coups de folie de Trump etc.

Il ne fait pas bon afficher son bonheur, c’est « indécent » – pour reprendre l’expression de X. –

Le bonheur honteux ?

Devrais-je me justifier d’avoir entrepris un voyage qui contrevient doublement à la bienpensance collective ? D’abord c’est l’avion, c’est pas bien l’avion – même si l’empreinte carbone du trafic aérien est bien inférieure, et de loin, à celle de l’élevage intensif des bovins dans le monde -, ensuite c’est cher, c’est pas bien de susciter l’envie, la jalousie de ceux qui ne peuvent pas se le payer !

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L’écologie en action

Non seulement je n’éprouve aucune honte, mais plutôt de la fierté d’avoir approché des populations, des paysages, une faune, une flore, qui sont aussi touchés par le dérèglement climatiqueJe n’ai pas les connaissances scientifiques qui me permettraient de mesurer l’impact des pluies diluviennes qui se sont abattues du début décembre jusqu’à Noël sur la vie animale, sur les éco-systèmes,  Selon les habitants, du jamais vu depuis plus de trente ans. J’ai vu, du petit avion qui me conduisait du nord vers l’ouest du Kenya, des sols gorgés d’eau qui miroitaient sous le soleil, j’ai vu de robustes Land Rover s’embourber dans d’immenses étendues transformées en marécages. J’ai vu des troupeaux d’éléphants, de zèbres, d’impalas, habitués à chercher leur nourriture durant la saison sèche, se régaler d’une verdure abondante et s’abreuver à des mares devenus lacs, à des rus devenus rivières.

J’ai aussi rencontré des hôteliers complètement engagés dans le respect de la nature : pas un ustensile en plastique, de la nourriture provenant des cultures locales, de l’électricité produite par des panneaux solaires, et parcimonieusement distribuée (des coupures plusieurs heures le jour et la nuit).

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C’est dans ces paysages admirables qu’ont été tournées la plupart des scènes du film de Sidney Pollack Out of Africa (1985), inspiré du roman autobiographique de Karen Blixen, La ferme africaine.

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La force des hommes et des femmes

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Quand j’ai la chance de voyager en terres inconnues, comme l’étaient pour moi la réserve des Samburu puis celle des Maasai, plus qu’aux paysages – somptueux -, aux animaux – impressionnants – je m’intéresse aux hommes et aux femmes que je croise. Le plus souvent avec bonheur, parfois au risque de la déception.

Je me rappelle – ce devait être à l’automne 1997 – une incroyable soirée à Ouarzazate au Maroc. Un magasin de tapis et deux jeunes vendeurs qui commencent par me faire l’article et finalement engagent vite une conversation – en français – qui durera bien au-delà de l’heure de fermeture. Sur la vie, leur destin, mon métier,  la culture, la littérature… Je me demandais à l’époque quels jeunes Français de leur âge eussent été capables d’une telle densité d’échanges.

Du Kenya je garderai le souvenir de Jefko qui nous servait à table, de son sourire énigmatique, de ses attentions délicates, de Chris notre chauffeur si heureux de nous faire rencontrer deux lions, qui s’étaient jusqu’alors cachés à la vue des autres voitures, de nous mener voir des familles d’hippopotames s’ébrouer dans la rivière Mara, gonflée par les pluies récentes, d’énormes crocodiles se partager les restes d’un zèbre…

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La déception est venue d’une non-rencontre, une visite organisée – et cher payée ! – d’un village Maasai. L’impression d’avoir été le jouet d’une mafia qui s’enveloppe dans le manteau bien pratique des traditions ancestrales, pour affirmer sans vergogne l’intangibilité de l’organisation de leurs tribus : les hommes ont tous les droits, notamment celui d’avoir plusieurs épouses, celles-ci ayant tous les devoirs, d’abord la soumission aux mâles, tous les travaux ménagers, l’artisanat, l’éducation des enfants, etc. Moyennant quoi, 75% des enfants des villages Maasai ne vont pas à l’école, ne parlent aucune autre langue que le Maa vernaculaire.

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Impression de malaise, sentiments partagés entre admiration pour un peuple millénaire et rejet d’un système verrouillé bien peu respectueux du droit des femmes.

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Nids d’espions

J’écoute rarement la radio en milieu d’après-midi, sauf lorsque j’ai un trajet à faire en voiture. Ce qui m’est arrivé récemment. J’ai pris en cours de route Affaires sensibles, l’émission de Fabrice Drouelle sur France Inter, consacrée ce jour-là à Georges Pâques, l’espion français du KGBL’invité, Pierre Assoulineracontait sa fascination pour ce personnage, Georges Pâques (1914-1993) au coeur de l’une des plus retentissantes affaires d’espionnage du XXème siècle.

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Je dus faire plusieurs librairies avant de trouver Une question d’orgueil.

« Qu’est-ce qui pousse un homme à trahir son pays ? Ou, plus précisément : qu’est-ce qui pousse, en pleine guerre froide, un haut fonctionnaire français, doté de responsabilités à la Défense et à l’OTAN, à transmettre des documents secrets au KGB pendant près de vingt ans ? Ni l’argent ni l’idéologie. Quoi alors ? Obsédé par ce cas unique dans les annales de l’espionnage, l’auteur décide de tout faire pour retrouver cet antihéros de l’Histoire et tenter de déchiffrer ses mobiles. Une longue traque va s’ensuivre, où il reviendra à deux femmes de lui livrer les clés de ce monde opaque. » (Présentation de l’éditeur)

Inutile de dire que Pierre Assouline nous tient en haleine et que ce livre a tous les ingrédients d’un roman… d’espionnage ! Passionnant.

Comme à mon habitude – de lire plusieurs bouquins en parallèle – je suis aussi plongé dans un ouvrage qui vient de paraître. L’auteur était jusqu’à l’an dernier le patron des espions français, Bernard Bajolet a été, en effet, le tout puissant directeur général de la Sécurité extérieure (DGSE) de 2013 à 2017, après une carrière diplomatique exceptionnelle qui l’a mené au coeur de tous les poudriers de la planète (Damas, Sarajevo, Bagdad, Kaboul, Alger…). Il a inspiré les scénaristes de la fameuse série Le Bureau des légendes.

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Bernard Bajolet entraine le lecteur dans les points chauds du globe où son parcours de diplomate l’a conduit : Syrie, Jordanie, Bosnie, Irak, Algérie, Afghanistan… Il le fait assister à ses rencontres avec des personnages souvent fascinants, parfois sulfureux, lui fait entrevoir les coulisses des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens, l’introduit dans le bureau de quatre présidents français : Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande.
Voyage dans l’espace, voyage dans le temps : Bernard Bajolet ne livre pas seulement des souvenirs sur sa période diplomatique -de 1975 à 2013-. Il les relie à l’Histoire plus ancienne –notamment lorsqu’elle donne des clés d’explication- et les rapproche des développements récents de l’actualité, qui trouvent en partie leur origine dans les évènements dont il a été le témoin. Il explique comment l’intervention des Etats-Unis en Irak en 2003 et leur gestion de l’après-guerre ont favorisé l’avènement de Daech.
Par le biais de la petite histoire qu’il a vécue, -semée d’anecdotes souvent pittoresques, il fait entrer le lecteur dans la grande Histoire, et pose la question du rôle de la France et de l’Europe dans un monde dérégulé (Présentation de l’éditeur)

Autant le dire d’emblée, ceux qui s’attendent à un récit enjolivé et linéaire des exploits d’un diplomate chevronné ne seront certes pas déçus, mais ce livre est beaucoup plus que des mémoires ordinaires. J’en ai plus appris sur l’histoire du Moyen Orient depuis soixante ans… et depuis Jésus et Mahomet, sur l’essence, la nature et la dérive des religions, en quelques chapitres saisissants d’intelligence, de concision, de connaissance intime des peuples moyen-orientaux et de leur histoire, qu’en plusieurs gros pavés de « spécialistes » auto-proclamés. Les chapitres consacrés à la Syrie sont parmi les plus éclairants, les plus intelligibles, qu’il m’ait été donné de lire. Mais tout le reste est à l’avenant. Je ne connaissais pas Bernard Bajolet, sinon son titre et sa fonction. Son livre me donne le regret de ne pas l’avoir croisé plus tôt.

L’intérêt est nettement moindre, et la déception avérée, avec une nouveauté au titre fracassant :

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La journaliste, comme l’écrit un lecteur de cet ouvrage, » semble faire de ce livre son journal intime et paraît par moments très satisfaite d’elle-même. La narration est parfois un peu pénibleUn peu d’humilité serait la bienvenue, de même qu’un récit plus axé sur son sujet.
Certaines questions auraient eu le mérite d’être plus creusées.
Pour résumer, la journaliste semble avoir pris du plaisir à découvrir ce monde, et à le montrer aux autres fièrement, mais passe à côté de nombreuses questions intéressantes et accessibles. (Source Amazon)