Le Goncourt et la Finlande

Après le mauvais bouquin de Ségolène Royal – recyclage de ses thèmes de campagne de 2007 sur le mode « j’ai eu raison avant tout le monde », agrémenté de quelques piques pas très fines sur à peu près tout le personnel politique, surtout celui de son camp, les souvenirs, souvent drôles, parfois répétitifs, de Jane Birkin,

je me disais qu’à la perspective de quelques heures d’avion je devais changer de registre. Et pourquoi pas le Goncourt dont je venais d’entendre l’interview sur France Inter ?

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D’ordinaire, je ne me précipite jamais. Mais ce Nicolas Mathieu – que je ne connaissais pas – m’a d’emblée paru sympathique, modeste, surpris de ce qui lui arrive, pas poseur pour un sou.

J’ai lu la « présentation de l’éditeur » :

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence. Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Et je me suis dit : encore un de ces faux romans naturalistes, autobiographiques, à la Eddy Louis. J’ai quand même téléchargé un extrait…et j’ai très vite téléchargé tout le livre. Parce que, comme une oeuvre musicale inconnue qui vous empoigne, vous surprend, vous captive, le roman de Nicolas Mathieu vous embarque, ne vous lâche plus. Dans une langue à la fois très élaborée, mais jamais précieuse, ni auto-complaisante, et très directe, un mélange que je n’imaginais pas possible entre le parler cru des ados et de purs moments de poésie, le récit coule, fluide, riche de mille détails qui dressent un décor sans digressions inutiles.

Bon, voilà, j’aime ce livre, j’aime cet écrivain et je félicite l’académie Goncourt !

Hier je partais pour la Finlande, où je n’avais pas remis les pieds depuis l’été 2006 (Helsinki et la Carélie), et une semaine en décembre 2005 à Helsinki, à l’occasion du concours Sibelius de violon.

Voyage intéressé, conséquence directe d’un dîner d’après-concert en juillet dernier (lire George et Igor). J’avais écrit ceci :

« Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre. Il n’est que de réécouter le concert ici : francemusique.fr.

Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… » 

Santtu-Matias Rouvali – c’est lui le jeune chef de 32 ans, 33 depuis deux jours ! – me disait à ce dîner, dans la chaleur des nuits de Montpellier, qu’il voulait revenir au plus vite au Festival Radio FranceVoeu partagé, mais qui semblait loin d’être exaucé, puisque, comme tous les surdoués de sa génération, SMR est très pris, très demandé, « principal conductor » de l’orchestre de Göteborg, « principal guest conductor » du Philharmonia de Londres, et directeur musical, depuis 2010 de l’orchestre philharmonique de Tampere, l’un des très bons orchestres de Finlande.

Mais quand on veut, on trouve, et la solution fusa presque immédiatement : « Invite-moi avec « mon » orchestre de Tampere, je te promets, je reviens en 2019″ ! Il ne fallait pas me le promettre deux fois. Le temps que la nouvelle directrice générale de l’orchestre prenne ses fonctions début août, et le contact était noué.

Et me voici à Tampere, pour discuter de la venue de l’orchestre et de son chef, sans doute pour deux concerts et deux programmes, à Montpellier l’été prochain. Et voir et entendre ces musiciens et leur chef répéter et jouer dans leur fabuleuse salle de concert – quelle acoustique idéale ! – IMG_9970

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Dans quelques heures, un programme qui est la marque de l’originalité du chef. Son premier Carmina Burana – succès populaire garanti – avec pas moins de 200 choristes sur scène (tous « amateurs » mais à quel niveau !!) – précédé de mélodies avec orchestre (pour baryton et soprano) de Richard Straussque je n’ai personnellement jamais entendues en concert. Impatient !

 

 

Nids d’espions

J’écoute rarement la radio en milieu d’après-midi, sauf lorsque j’ai un trajet à faire en voiture. Ce qui m’est arrivé récemment. J’ai pris en cours de route Affaires sensibles, l’émission de Fabrice Drouelle sur France Inter, consacrée ce jour-là à Georges Pâques, l’espion français du KGBL’invité, Pierre Assoulineracontait sa fascination pour ce personnage, Georges Pâques (1914-1993) au coeur de l’une des plus retentissantes affaires d’espionnage du XXème siècle.

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Je dus faire plusieurs librairies avant de trouver Une question d’orgueil.

« Qu’est-ce qui pousse un homme à trahir son pays ? Ou, plus précisément : qu’est-ce qui pousse, en pleine guerre froide, un haut fonctionnaire français, doté de responsabilités à la Défense et à l’OTAN, à transmettre des documents secrets au KGB pendant près de vingt ans ? Ni l’argent ni l’idéologie. Quoi alors ? Obsédé par ce cas unique dans les annales de l’espionnage, l’auteur décide de tout faire pour retrouver cet antihéros de l’Histoire et tenter de déchiffrer ses mobiles. Une longue traque va s’ensuivre, où il reviendra à deux femmes de lui livrer les clés de ce monde opaque. » (Présentation de l’éditeur)

Inutile de dire que Pierre Assouline nous tient en haleine et que ce livre a tous les ingrédients d’un roman… d’espionnage ! Passionnant.

Comme à mon habitude – de lire plusieurs bouquins en parallèle – je suis aussi plongé dans un ouvrage qui vient de paraître. L’auteur était jusqu’à l’an dernier le patron des espions français, Bernard Bajolet a été, en effet, le tout puissant directeur général de la Sécurité extérieure (DGSE) de 2013 à 2017, après une carrière diplomatique exceptionnelle qui l’a mené au coeur de tous les poudriers de la planète (Damas, Sarajevo, Bagdad, Kaboul, Alger…). Il a inspiré les scénaristes de la fameuse série Le Bureau des légendes.

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Bernard Bajolet entraine le lecteur dans les points chauds du globe où son parcours de diplomate l’a conduit : Syrie, Jordanie, Bosnie, Irak, Algérie, Afghanistan… Il le fait assister à ses rencontres avec des personnages souvent fascinants, parfois sulfureux, lui fait entrevoir les coulisses des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens, l’introduit dans le bureau de quatre présidents français : Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande.
Voyage dans l’espace, voyage dans le temps : Bernard Bajolet ne livre pas seulement des souvenirs sur sa période diplomatique -de 1975 à 2013-. Il les relie à l’Histoire plus ancienne –notamment lorsqu’elle donne des clés d’explication- et les rapproche des développements récents de l’actualité, qui trouvent en partie leur origine dans les évènements dont il a été le témoin. Il explique comment l’intervention des Etats-Unis en Irak en 2003 et leur gestion de l’après-guerre ont favorisé l’avènement de Daech.
Par le biais de la petite histoire qu’il a vécue, -semée d’anecdotes souvent pittoresques, il fait entrer le lecteur dans la grande Histoire, et pose la question du rôle de la France et de l’Europe dans un monde dérégulé (Présentation de l’éditeur)

Autant le dire d’emblée, ceux qui s’attendent à un récit enjolivé et linéaire des exploits d’un diplomate chevronné ne seront certes pas déçus, mais ce livre est beaucoup plus que des mémoires ordinaires. J’en ai plus appris sur l’histoire du Moyen Orient depuis soixante ans… et depuis Jésus et Mahomet, sur l’essence, la nature et la dérive des religions, en quelques chapitres saisissants d’intelligence, de concision, de connaissance intime des peuples moyen-orientaux et de leur histoire, qu’en plusieurs gros pavés de « spécialistes » auto-proclamés. Les chapitres consacrés à la Syrie sont parmi les plus éclairants, les plus intelligibles, qu’il m’ait été donné de lire. Mais tout le reste est à l’avenant. Je ne connaissais pas Bernard Bajolet, sinon son titre et sa fonction. Son livre me donne le regret de ne pas l’avoir croisé plus tôt.

L’intérêt est nettement moindre, et la déception avérée, avec une nouveauté au titre fracassant :

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La journaliste, comme l’écrit un lecteur de cet ouvrage, » semble faire de ce livre son journal intime et paraît par moments très satisfaite d’elle-même. La narration est parfois un peu pénibleUn peu d’humilité serait la bienvenue, de même qu’un récit plus axé sur son sujet.
Certaines questions auraient eu le mérite d’être plus creusées.
Pour résumer, la journaliste semble avoir pris du plaisir à découvrir ce monde, et à le montrer aux autres fièrement, mais passe à côté de nombreuses questions intéressantes et accessibles. (Source Amazon)

 

Quand Bernard Pivot s’énerve

La lecture du Journal du Dimanche – quand j’en ai l’occasion – est toujours divertissante. Je ne rate jamais une chronique du pape des mots et des lettres (c’est bien le moins ce dimanche, jour de canonisation de deux anciens papes !), surtout quand Bernard Pivot, l’homme des dictées et des dictionnaires, s’en prend avec un humour ravageur et une santé corrosive à ces mots qui nous polluent sans ajouter du sens ou du contenu à notre parler quotidien.

ImageLe président de l’Académie Goncourt n’est ni un réactionnaire ni un nostalgique d’une langue défunte. Son dernier opus est la preuve du contraire :

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Il consacre sa chronique dominicale à un pavé d’Alexandre des Isnards (un nom bien « franchouillard » selon Pivot), un Dictionnaire du nouveau français

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La recension pratiquée par l’auteur de ce Dictionnaire est passionnante, instructive autant qu’amusante. Modes et travers du temps y sont épinglés sans répit.

Pas moins de 400 entrées. Quelques exemples :

ASAP : acronyme de  » As Soon As Possible  » Dès que possible en langage professionnel

Badder : énervement circonstanciel, coup de cafard passager

Boloss : naze, bouffon des beaux quartiers

Crème : cool, classe, en langage adolescent

Enjailler (s’) : s’amuser, se réjouir, éprouver du plaisir

Fangirler : adorer, et adorer en parler Kikoolol : personne qui abuse des smileys et des abréviations du langage texto

Mème : contenu diffusé sur Internet donnant lieu à des imitations

Mooc : cours en ligne ouvert à tous et diffusé à une large audience

Plussoyer : donner son assentiment en quelques lettres, ou en un chiffre « +1 »

Swag : qui a du style, qui a la classe

Moi j’en étais resté à « trop cool« , je suis définitivement has been...