Le français chanté

Je n’ai pas recensé les chroniques de ce blog, où j’évoque le français, la langue française, mon amour des langues, et de cette langue en particulier. Et même si je peste contre cette  mode contemporaine des « journées », je dois reconnaître que la Journée internationale de la Francophonie ce 20 mars, couplée à une Semaine de la langue française, a été illustrée de belle manière, en particulier par le président de la République sous la coupole de l’Académie française.

IMG_4399

Comme le relève ce matin un ami journaliste belge, à propos du discours d’Emmanuel Macron : Enfin un dirigeant français qui a compris ce qu’est la francophonie.

Je n’ai pas pu suivre l’allocution présidentielle. J’étais au même moment retenu au cimetière du Père-Lachaise par les obsèques d’une belle personne, la grand-mère maternelle de mes petits-enfants, née au Cambodge, victime avec sa famille des persécutions de Pol Pot, atterrie un jour de 1976 à Roissy alors qu’elle pensait rejoindre les Etats-Unis. La France devient sa nouvelle patrie, le français la langue qu’elle partagera exclusivement avec son mari et ses trois enfants, puis ses petits-enfants, la langue de l’amour familial.

Oui le discours du président dit bien la vraie puissance du français : lire  La francophonie est une sphère dont le France n’est qu’une partie.

L’édition 2018 du Festival Radio France Occitanie Montpellier (voir lefestival.eu) consacrera une large place au chant français, à la mélodie, à la chanson française, au français chanté dans tous ses éclats.

Parmi quantité de concerts où le chanté français sera mis à l’honneur, une soirée qui promet d’aussi belles émotions que ce disque, avec Marianne Crebassa et Fazil Say :

81sdctaxvol-_sl1200_

Mais pour illustrer le propos présidentiel, faut-il rappeler que le « bien chanter » français n’est pas l’apanage des seuls artistes francophones ? Nous en avons eu encore la preuve lors de la Table d’écoute de Musiq3 du 25 février dernier consacrée aux Quatre poèmes hindous de Maurice Delage. Les deux chanteuses « vainqueuses » de l’écoute anonyme sont… Felicity Lott et Anne-Sofie von Otter !

513plhrqpol-_ss500

J’ai encore un souvenir très lumineux de la tournée qu’avait faite il y a dix ans, en août 2008, l’Orchestre philharmonique royal de Liège en Amérique du Sud, sous la direction de Pascal Rophé, avec une soliste magnifique, dans un répertoire qui n’allait pas de soi même devant les publics cultivés de Sao Paolo, Montevideo ou Buenos Aires : Susan Graham chantait les Nuits d’été de Berlioz. À la perfection, et si j’osais, mieux quant à la précision du texte, de la diction, que nombre de ses consoeurs francophones ! Car, en dehors de la scène, Susan Graham ne parlait pas un mot de français…

Dans une riche discographie, où tout est à écouter, je retiens, pour les conseiller vivement, ces deux albums

71lrl7BeerL._SL1050_

51vX8pqu1wL

Autre preuve de la qualité du français chanté par une non-francophone, ce célèbre air de Louise de Charpentier – le plus érotique de la littérature lyrique française – chanté par celle qui fit les beaux soirs mozartiens d’Aix-en-Provence, l’inoubliable Sophie du Rosenkavalier de Karajan, l’Américaine Teresa Stich-Randall. A-t-on jamais mieux évoqué l’émoi amoureux ? Et comme pour ne pas faire oublier que le français n’était pas sa langue native, l’auditeur attentif relèvera juste une coquetterie de prononciation « l’âme encore – prononcée comme Angkor – grisée »… mais combien d’illustrissimes chanteurs ont trébuchéé sur ces diphtongues qui sont l’un des charmes et des difficultés du français, les on, en, in, an…

L’audace du public

Deux concerts contrastés, pour le moins, ces derniers jours à Paris. Des programmes « exigeants » comme on dit quand on veut s’excuser de ne pas a priori complaire au « grand public » (lire Le grand public). Et des programmes qui ont conquis, enthousiasmé les publics réunis pour ces concerts.

D’abord jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le pianiste Christian Zacharias. 

IMG_4730

Je connais Christian depuis presque trente ans, lorsqu’il avait accepté de remplacer un jeune pianiste souffrant comme soliste d’un concert dirigé par Armin Jordan à Genève ! C’était, je crois, en 1990. Même au faîte de sa carrière de pianiste, il n’avait encore jamais joué en Suisse ! Et ce fut, pour lui, le début d’une aventure musicale qui allait notamment le conduire à diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne de 2000 à 2013 (à la suite du regretté Jesus Lopez Cobos), et pour moi le commencement d’une amitié qui ne cesserait plus.

IMG_4731.jpg

Ainsi, en 1997 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais été mis dans la confidence de la préparation d’un concert monté par les Amis de l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande) pour fêter les 65 ans d’Armin Jordan, en même temps que la fin de son mandat à la tête de la phalange genevoise. J’avais trouvé un studio à la maison de la radio à Paris pour que Christian Zacharias et Felicity Lott puissent répéter, dans le plus grand secret, une séquence dont ils feraient la surprise au chef suisse.

En 2010, j’invitai Christian Zacharias à jouer dans la nouvelle série Piano 5 étoiles à la Salle Philharmonique de Liège. Un an plus tard, il dirigeait les forces de l’Opéra royal de Wallonie pour de subtiles Noces de Figaro de Mozart mises en scène par Philippe Sireuil.

Ce jeudi soir, faisant le pari de la confiance du public, il avait choisi un programme très classique, et plutôt rare en récital : Bach et Haydn. Rien pour l’épate, rien pour la virtuosité transcendante ou le romantisme échevelé. Austère presque… Mais quel bonheur d’entendre un piano sonner clair et dense, qui jamais ne cherche à singer ou imiter le clavecin ou le pianoforte. C’est la première fois que j’entendais Zacharias chez ces deux compositeurs, mais je vis depuis longtemps avec ses Scarlatti…sans parler de l’autre grand classique dont il est un interprète de prédilection, Mozart !

81dtLpqY1HL._SL1500_

51HAsgBly5L

61JYFEwG+qL

51Pnw7sDKgL

L’autre moment fort de rencontre entre un musicien hors norme et un public aventurier, ce fut vendredi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio. L’Orchestre philharmonique de Radio France avait convié la jeune cheffe polonaise Marzena Diakun (qu’on reverra à Montpellier le 13 juillet prochain – Made in France) à diriger un programme extrêmement (trop ?) copieux. Rien moins que Taras Bulba de Janáček d’entrée de jeu, suivi d’un long (trop ?) concerto pour percussions du Finlandais Kalevi Aho, et en seconde partie la 9ème symphonie de Dvořák.

Le public n’aura peut-être retenu de cette soirée que la prestation exceptionnelle, étourdissante, ébouriffante, de Martin Grubinger, la star de la percussion. Déjà en novembre 2014, quelques jours après l’inauguration de l’Auditorium de Radio France, il avait donné un aperçu de son fantastique talent en interprétant Speaking drums de Peter Eötvös sous la direction du compositeur.

71ecIzSuMkL._SL1200_

Je l’avais invité, avec son père et les soeurs Önder, en juillet 2016, à une soirée du Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait failli ne pas avoir lieu (lire Rattrapés par l’actualité). 

Vendredi il a fait une nouvelle démonstration d’un art incomparable, sa seule prestation sauvant de l’ennui une oeuvre vraiment longuette et répétitive qui n’est pas la plus inspirée de son auteur. En bis, Martin Grubinger a proposé un numéro plus sportif que musical, comme il l’a annoncé lui-même pour le plus grand bonheur d’un public aux anges. Court extrait :

Erreur
Cette vidéo n’existe pas

 

La passion Gergiev

S’il y a bien un livre utile, nécessaire, passionnant, c’est bien celui que vient de publier Bertrand Dermoncourt, sobrement intitulé : Valery Gergiev, Rencontre.

31wOP8DRQnL

Le chef russe, d’origine ossète – il y tient -, est sans doute l’homme le plus paradoxalement admiré et contesté du monde musical. Je me rappelle les pétitions furieuses, les interpellations adressées à Mathieu Gallet, PDG de Radio France, lui enjoignant de renoncer à faire diriger le concert du 14 Juillet 2017 par Valery Gergiev. Gergiev étant supposé être un proche de Poutine.

Les mêmes bonnes âmes ont-elles interdit, quelques mois plus tard, à Gérard Depardieu, un autre supposé « proche » du maître du Kremlin, de chanter Barbara dans les studios de la Maison de la Radio ?

Qui connaît, en réalité, Valery Gergiev ? Qui peut se permettre de porter un jugement définitif, politique ou musical, sur une personnalité aussi complexe ? Dermoncourt lui-même reconnaît qu’il lui a fallu dix ans pour parvenir à ce bouquin qui donne – enfin – à connaître l’un des plus grands chefs de notre époque.

J’ai eu la chance de l’accueillir à Montpellier, à l’été 2016 (lire La rencontre) et de me faire une toute autre idée que les clichés que j’avais moi aussi en tête. Bien sûr, Gergiev n’est pas étranger à la légende qui s’est créée autour de lui, il le reconnaît d’ailleurs dans ce bouquin. Mais comme toujours la vérité n’est jamais univoque, simpliste…

CC680DF/SdCard//DCIM/103LEICA/L1031681.JPG

L’homme et le musicien qu’on découvre au fil de ces entretiens sont vraiment passionnants, la culture de Gergiev – qui passe pour être parfois peu regardant sur les répétitions – est considérable. Il faut lire tout ce qu’il dit des compositeurs qu’il aime et dirige, sur ses aînés, ses confrères, les orchestres qu’il anime. Le propos n’est jamais banal ou convenu dans la bouche d’un homme qui pourrait être revenu de tout, blasé, conforté dans son statut de star, et qui est au  contraire tout mouvement, curiosité insatiable, entreprise.

Valery Gergiev dit vrai quand il affirme qu’il ne cherche ni l’argent ni la gloire.

Reste que, comme tous les grands artistes, il a ses jours sans et ses jours avec, des concerts qui vous marquent à vie- comme le 22 janvier dernier à la Philharmonie : Les rêves d’Anja –, et d’autres qu’on oublie. Comme ses disques.

Un choix très personnel de ceux que j’ai en bonne place dans ma discothèque :

 

51awejbFaGL

71JcYS5GSnL._SL1400_

71LjakpS5KL._SL1400_

Mozart à Versailles

La programmation musicale de Laurent Brunner au château de Versailles est tellement riche qu’on voudrait être chaque semaine  présent soit à l’Opéra royal, soit dans la Chapelle royale.

IMG_4699

IMG_4704Tout occupé à préparer mon rendez-vous avec le public de Montpellier vendredi soir (voir une partie de la programmation 2018 dévoilée), j’ai failli manquer le rendez-vous que nous donnait ce week-end Raphael Pichon avec Mozart à Versailles.

Un programme bateau ? Oui si l’on considère que le Requiem de Mozart est l’assurance d’une salle comble mais c’est sans compter sur le chef et animateur de l’ensemble Pygmalion : Raphael Pichon ne sait pas faire dans le banal. C’est déjà ce que j’écrivais il y a plus de deux ans en évoquant le disque qui rassemblait la soprano Sabine Devieilhe et celui dont elle partage la vie :

La jeune célébrité, l’envol prodigieux de la carrière de Sabine Devieilheauraient pu conduire le producteur du disque comme la soprano à graver un disque de grands airs de Mozart, un de plus. Succès de vente assuré…

La chanteuse et ses partenaires, les musiciens de l’ensemble Pygmalion et leur exceptionnel animateur (au premier sens du terme, celui qui en est l’âme), Raphaël Pichon, en ont décidé autrement, et l’expliquent avec une clarté, une simplicité d’évidence, dans le riche et remarquable livret de cet épais CD cartonné.Ils nous racontent une histoire, font de la musicologie enfin vivante : celle d’une relation amoureuse, de passions successives et inspiratrices de Mozart pour des soeurs nées musiciennes, les filles de Fridolin Weber de Mannheim (par ailleurs cousines du fondateur du romantisme musical allemand, le compositeur Carl Maria von Weber).

Comme le rappelle Raphaël Pichon, « il y avait Aloysia Weber. Mozart en fut amoureux et composa pour elle plusieurs pages bouleversantes. Il y avait aussi Konstanze, la petite sœur d’Aloysia, que Mozart épousa en 1782. Il y avait enfin Josepha, l’aînée de la famille, pour qui le compositeur écrivit le rôle de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée. Ce programme reconstitue l’ambiance dans laquelle évoluait Mozart entre ses passions amoureuses et ses passions musicales. Il nous rappelle qu’un concert, au XVIIIe siècle, n’avait rien à voir avec un concert d’aujourd’hui. Les soirées étaient longues, faites d’œuvres diverses rarement données intégralement, et on ponctuait les improvisations de collations et autres libations. Des concerts vécus comme des fêtes ! »

71n6m21qcvl-_sl1437_Malheureusement, Sabine Devieilhe annoncée hier soir a dû déclarer forfait pour cause de cordes vocales grippées. Mais Raphael Pichon, ses choristes et ses musiciens n’ont pas failli à leur réputation. Avec eux, c’est toujours comme si on redécouvrait, d’une oreille débarrassée de ses confortables habitudes, des partitions pourtant si familières, mais rien n’est jamais fait pour l’épate, l’esbroufe.

IMG_4702

Un programme mêlant le Miserere d’Allegri, des musiques maçonniques de Haydn et Mozart avant le Requiem.

Réussite longuement applaudie. Et l’espoir d’une captation bientôt disponible ?

IMG_4706

Tombe la neige

C’est l’hiver et il neige, quelle surprise ! IMG_4600Il est vrai qu’à Montpellier et dans l’Hérault la neige est rarissime, et que la journée du 28 février 2018 restera dans les annales météorologiques.. et un mauvais souvenir pour quantité d’automobilistes piégés par l’abondance des chutes.

IMG_4602Le Musée Fabre et l’Esplanade habillés de blanc

IMG_4599

IMG_4601

Je ne pensais pas retrouver si vite la neige rencontrée sur les sommets alpins (voir Le lac enchanté)

Musicalement, la neige est puissamment évocatrice (Musiques climatiques)

51b3zcgY1SL

Le jeune Michael Tilson Thomas dirige l’une des plus belles versions de cette 1ère symphonie de Tchaikovski justement intitulée « Rêves d’hiver »

L’opéra féerique de Rimski-Korsakov, Snegourotchka (La fille des neiges) est admirable de bout en bout, comme on l’a vu à l’Opéra Bastille il y a quelques mois

Un paysan et sa femme se désolent de ne pas avoir d’enfants. Un jour d’hiver, pour se distraire, ils décident de fabriquer un enfant de neige. Celui-ci prend vie : c’est une belle petite fille, qui grandira rapidement, tout en gardant un teint pâle comme la neige : on l’appelle Snégourotchka. Lorsque le printemps arrive, la jeune fille manifeste des signes de langueur. Les autres jeunes filles du village l’invitent à jouer avec elles, et sa mère adoptive la laisse partir à regret. Elles s’amusent et dansent, Snégourotchka restant toujours en arrière, puis l’entraînent à sauter par-dessus un feu de joie : à ce moment, elles entendent un cri, et en se retournant, elles découvrent que leur compagne a disparu. Elles la cherchent partout sans succès : Snégourotchka a fondu, et il n’en est resté qu’un flocon de brume flottant dans l’air.

Mais depuis que j’ai vu ce rare film d’Hans-Jürgen Syberberg, Ludwig, requiem pour un roi vierge (contemporain et très différent du Ludwig ou le Crépuscule des dieux de Visconti) cette scène de traversée de la forêt enneigée en traineau est à jamais associée à Wagner et au sublime duo de Tristan et Isolde « O sink hernieder » (ici dans la version mythique de Furtwängler avec Kirsten Flagstad et Ludwig Suthaus)

713nJTwm0WL._SL1200_

Victoires jubilaires

IMG_4501

Alors que j’avais émis quelques réserves l’an dernier (lire Quelles victoires ?) je dois saluer la réussite des 25èmes Victoires de la musique classique qui ont eu lieu hier soir dans le cadre magique de la Grange au Lac d’Evian.

Sans doute parce que tant de souvenirs m’attachent à ce lieu, à l’inauguration duquel j’avais assisté. J’ai déjà évoqué ici l’âme et l’instigateur de cette Grange au Lac (lire Anniversaires 90 + 175 :

« Evian d’abord où le grand patron d’industrie Antoine Riboud s’était entiché de Slava, dont il avait fait, en 1987, le président et l’âme des Rencontres Musicales d’Evian (fondées en 1976 par Serge Zehnacker) et à qui il avait offert une salle de concert hors norme dans le parc de l’hôtel Royal, la Grange aux Lacs.

Beaucoup de souvenirs pas seulement musicaux de ces retrouvailles annuelles, auxquelles j’assistais en voisin. J’y reviendrai, tant il y en eut d’émouvants, d’agaçants ou de cocasses. L’un me revient à propos de Pierre Bouteiller : celui-ci n’était jamais le dernier à courir les cocktails d’après-concert, surtout lorsqu’ils avaient lieu au Royal. A l’heure où la plupart des convives rassasiés partaient se coucher, Pierre se mettait au piano près du bar et jouait des standards de jazz…

Autre souvenir lié à l’inauguration devant un parterre très people de la Grange aux Lacs. La soirée avait été particulièrement pluvieuse, les abords immédiats de la salle n’étaient pas achevés, et c’est sur des chemins de terre détrempés que les invités devaient rejoindre le dîner au Royal en contrebas. Sortant par hasard de la salle à côté de Raymond Barre, j’entendis l’ancien Premier ministre s’exclamer : « Ce n’est pas la Grange aux lacs ce soir, c’est la grange aux flaques » !

La soirée d’hier était aussi mieux rythmée, plus courte (relativement, puisque terminée à 23h30). Leila Kaddour-Boudadi a de loin surclassé ses consoeurs stars de la télé qui s’étaient naguère essayées avec nettement moins de bonheur à l’exercice délicat de la présentation de cette soirée et bien entendu Frédéric Lodéon nous a encore servi des anecdotes dont il a le secret, après avoir avoué que ce serait la « der des der » et qu’il était temps pour lui de transmettre le flambeau après 17 ans de présentation des Victoires de la musique classique.

IMG_4507

Sur le nombre de récompenses, la sélection des « nommés », les votes de la profession, les critiques n’ont jamais manqué et n’épargneront pas ces 25èmes Victoires. Je constate simplement que le tableau d’honneur de cette soirée était à nouveau très impressionnant, qu’aucun des nommés, a fortiori aucun des récipiendaires de cette année n’était indigne d’y figurer, bien au contraire. Le plus surprenant – qui atteste d’ailleurs de l’incroyable foisonnement de talents français dans cette discipline – est peut-être que les prix de la Révélation du soliste instrumental et du meilleur Soliste instrumental soient allés à deux violoncellistes, quasiment du même âge, les excellents Bruno Philippe et Victor Julien-Laferrière.

IMG_4503(Bruno Philippe en pleine discussion avec le pianiste Jérôme Ducros)

IMG_4512Que Sabine Devieilhe ait raflé deux Victoires n’aura étonné personne !

On est moins convaincu par l’utilité d’un vote pour le « meilleur compositeur » de l’année, comme si on pouvait juger de l’oeuvre et du travail d’un compositeur dans ce genre de compétition, mais on est heureux qu’après Thierry Escaich l’an passé, ce soit Karol Beffa qui ait été honoré hier soir.

IMG_4506

Et puis il faudrait remercier Paul Meyer, Nelson Goerner, Anna Vinnistakaia, Lucas Debargue, et tous les autres, des moments rares de musique qu’ils nous offerts, exercice particulièrement périlleux dans ce genre de soirée télévisée. On me pardonnera d’avoir à mon tour succombé – après plus de 2 millions de personnes qui l’ont vu sur les réseaux sociaux – à la voix, au talent, au charme du contre-ténor polonaos Jakub Józef Orlinski

Toute la soirée est à revoir/réentendre sur francemusique.fr : 25èmes Victoires de la musique classique (mais contrairement à ce qu’indique le site de France Musique, ce n’est pas l’Orchestre national mais celui de l’Opéra de Lyon qui officiait hier soir)

28276254_1477216289072764_142791242358761763_n(Nelson Goerner après un Clair de lune de Debussy gorgé de poésie)

IMG_4511(Paul Meyer jouant un extrait du concerto de Thierry Escaich).

Enfin nul n’oubliera la prestation survoltée de Barbara Hannigan, chef et soliste d’un arrangement de Girl crazy de Gershwin…

Tous les détails du palmarès de ces 25èmes Victoires ici : Le palmarès des 25èmes Victoires de la musique classique

 

Claude de France

On n’a pas fini de célébrer Claude Debussy mort il y a cent ans (voir De la belle ouvrage)

Je ne suis pas sûr de tenir une chronique très suivie de ce centenaire, tant d’autres le feront mieux que moi. Mais je veux signaler la parution d’un petit bouquin, découvert le week-end dernier chez mon libraire favori.

41Zu+OANE4L

Pianiste et producteur de radio (Notes du traducteur, puis Portraits de famille sur France Musique), Philippe Cassard a consacré une part importante de sa activités à Claude Debussy (1862-1918). Mêlant digressions biographiques et analyses de l’oeuvre, cet ouvrage se présente comme une succession pointilliste de courts chapitres, donnant le point de vue de l’interprète : souvenirs et impressions rassemblés de près de cinquante ans de compagnonnage avec Debussy. Il éclaire l’auteur de Pelléas et Mélisande d’une lumière inédite, et très intimiste. A la lecture, on retiendra la célébration d’un Homme Musique, celui qui conjugue le son avec la couleur, saisit l’instant sur une portée, rend une atmosphère palpable et dessine délicatement les contours d’une rêverie. Claude Debussy demeure. Il est le Patron (Présentation de l’éditeur)

Qui ne connaît Philippe Cassard ? Compagnon et acteur de tant d’aventures musicales (Des touches et des voix), il a la gentillesse de rappeler mon engagement à ses côtés quand il entreprit une première fois, à Paris, à l’auditorium Saint-Germain, une intégrale du piano de Debussy à la fin des années 90 que je fis capter par France Musique, puis qu’il reprit le même projet, complété des partitions à quatre mains ou deux pianos avec François Chaplin, en 2012 cette fois à la Salle philharmonique de Liège

512A4AK2GDL

Pour qui souhaite une approche sensible, intelligente et aimante de Debussy, ce nouvel opus d’Actes Sud est un must.

J’en profite pour évoquer deux autres ouvrages de cette collection. Après ma visite de la maison des Mendelssohn à Leipzig (Retour chez Felix) j’avais oublié de citer l’excellent Mendelssohn de Jérôme Bastianelli, de loin préférable au pavé indigeste paru chez Fayard.

4163xllSHWL

En revanche, la déception est complète avec ce portrait bâclé d’une famille (La dynastie Strauss) qui attend encore un ouvrage de référence en français. Occasion manquée vraiment dans une collection qui fait référence pour ses autres titres…

51YOMzz5YtL

De Broadway aux Champs-Elysées

IMG_3319

Il y a trois semaines j’étais sur Broadway (In the magic of the night). Jeudi soir, Broadway était au théâtre des Champs-Elysées à Paris.

IMG_3503 (1)(Magie de l’avenue Montaigne à Paris)

IMG_3502

Isabelle Georges (voir Isabelle au Bal) y reprenait le spectacle créé avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège le 31 juillet 2014 au Concertgebouw d’Amsterdam et repris à Liège à la veille de Noël 2014. Avec les mêmes partenaires Frederik Steenbrink (chant), Guillaume Naud (piano), Gilles Barikosky (saxophone), Jérome Sarfati (contrebasse), David Grebil (batterie), et à la baguette Fayçal Karoui qui, ce jeudi soir, dirigeait l’Orchestre de chambre de Paris. Un triomphe, une fois de plus !

IMG_3509

Juste avant le spectacle, j’avais fait un saut à l’exposition Gauguin au Grand Palais

illusproggauguin_0

Avec l’impression de me retrouver dans les salles du Metropolitan Museum of Art de New York (voir Les trésors du Met) où Gauguin et tous ses illustres camarades occupent presque tout un étage…

 

IMG_3496(Gauguin, Autoportrait au chapeau, 1893, Musée d’Orsay)

Déjeuner ce vendredi dans une excellente table du centre de Paris, pour évoquer le festival Radio France 2018 avec une complice de toujours. Assis par le hasard des réservations à côté d’un pianiste jadis célèbre, qui a toujours soigneusement cultivé son accent russe.

Et dans la soirée, alors que la concurrence était forte (Noël à Broadway à Radio France), j’avais choisi l’anti-« spectacle de fête » par excellence : Patrick Timsit, à l’exact opposé de son personnage d’amuseur public, dans un beau monologue d’extraits du Livre de ma mère d’Albert Cohen, mis en scène par Dominique Pitoiset. Au théâtre de l’Atelier.

25552043_10155329864432602_2500288009104149040_n

Les premières vingt minutes sont parfois laborieuses, comme si le comédien avait besoin de s’imprégner de la gravité du texte face à un public qui n’attend qu’une occasion de rire. Puis Timsit trouve son rythme, le ton juste, et c’est alors l’émotion qui gagne tous les spectateurs. Je n’ai personnellement jamais été un lecteur de Cohen, il faudrait peut-être que je m’y mette après ce spectacle, à conseiller à ceux qui veulent échapper à la fête obligatoire.

Festival d’orchestres

J’avais au moins trois bonnes raisons d’être à Liège vendredi dernier : une oeuvre – la 9ème symphonie de Beethoven, un orchestre et un chef – l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Christian Arming – qui me sont chers, la fidélité à un engagement – le combat de la Fondation Ihsane Jarfi

Orchestre et chef en très grande forme, Christian Arming, en Viennois pur sang qu’il est, maîtrise à la perfection cette étrange objet musical qu’est la 9ème symphonie d’un compositeur, certes né à Bonn, mais devenu Viennois à 22 ans. Le public du Festival Radio France avait déjà pu s’en apercevoir lors de la soirée de clôture de l’édition 2015. Arming dirigeait alors choeur et orchestre de Montpellier…

IMG_2697

IMG_2704

IMG_2706

En ce triste anniversaire du 13 novembre 2015 (Le chagrin et la raison), comme vendredi soir pour commémorer le martyre d’Ihsane Jarfi il y a cinq ans, l’exhortation  de Schiller et de son Ode à la joie résonne plus haut que jamais : Alle Menschen werden Brüder / Que tous les hommes deviennent frères…

La semaine dernière je recevais aussi deux coffrets que j’étais impatient de découvrir.

L’un des big five parmi les grands orchestres américains, le Boston Symphonybénéficie, sans raison apparente – pas d’anniversaire ou de commémoration – d’une mise en coffret de tous les enregistrements réalisés par la phalange de Nouvelle-Angleterre depuis le début des années 70… jusqu’à l’an dernier pour Deutsche Grammophon

81CyTh6y08L._SL1200_

912rcpQLxmL._SL1500_45 ans d’enregistrements dont certains sont devenus légendaires, les tout premiers d’un tout jeune homme, Michael Tilson Thomas, de magnifiques Ravel et Debussy par le guère plus vieux Claudio Abbado, bien évidemment la part du lion pour le titulaire de l’orchestre pendant près de trente ans, Seiji Ozawa, directeur musical de 1973 à 2002, une quasi-intégrale Ravel qui a fait date, des Respighi resplendissants, des ballets idiomatiques (Roméo et Juliette, Le Lac des Cygnes, Casse-Noisette…). Et puis des raretés, le dernier concert de Leonard Bernstein quelques mois avant sa mort, sur les lieux de ses débuts (à Tanglewood), Eugen Jochum dirigeant Mozart et Beethoven, le grand William Steinberg qui n’aura guère eu le temps d’imprimer sa marque. Plus étonnant, sont inclus dans ce coffret les tout récents Chostakovitch (symphonies 5,6,8,9,10) enregistrés par Andris Nelsons, patron du BSO depuis 2014. Un vrai bonus avec plusieurs CD de musique de chambre dus aux Boston Chamber Players, comme ces valses de Strauss, transcrites par Webern, Schoenberg ou Berg

Liste complète de ce coffret à voir ici : Boston Symphony : les années Deutsche Grammophon.

Demain j’évoquerai en détail un autre coffret au contenu parfois inattendu ou surprenant : Georges Prêtre, les enregistrements Columbia

Octobre en novembre, la Révolution

Les médias généralistes en ont brièvement parlé hier, sans expliquer pourquoi on commémore la Révolution d’octobre… en novembre !

La deuxième phase de la Révolution russe, la prise de pouvoir – le coup d’Etat – par Lenine et les bolcheviks, a lieu le 25 octobre 1917,  c’est-à-dire dans la nuit du 7 au 8 novembre 1917 ! La Russie, qui n’est pas encore l’URSS, vit encore sous le calendrier julien, qui était celui des églises orthodoxes, et n’adoptera le calendrier grégorien qu’en 1918.

Ce centenaire d’un événement qui a changé le cours d’une grande partie du monde, durant près d’un siècle, fait l’objet d’une étrange pudeur, en Russie d’abord. Comme si le passif – la dictature, le crime de masse – avait définitivement submergé l’élan novateur, idéaliste, des premiers révolutionnaires.

2883a0ed-vodcarref8599a50371001e0b9f0fd58e395484a5637b2418ba5ffc05e109304c2d50f3b

Ainsi France 2 a-t-elle choisi de rediffuser la série documentaire – au demeurant excellente – Apocalypse Staline à l’occasion du centenaire de la Révolution d’octobre !

Lorsque j’ai choisi pour l’édition 2017 du Festival Radio France (#FestivalRF17) le thème des Révolution(s), centré essentiellement sur la Révolution d’octobre, j’ai éprouvé un certain sentiment de solitude, voire d’incompréhension. Le public et les auditeurs de France Culture (Rencontres de Pétrarque) et de France Musique ont, quant à eux, approuvé largement ce choix, comme ils ont pu découvrir quantité d’oeuvres, d’interprètes qui leur ont révélé l’incroyable foisonnement créatif issu de la Révolution (Octobre Prokofiev)

festival_montpellier

Les oeuvres commémoratives ne sont pas toujours les meilleures de leurs auteurs. Celles que Prokofiev et Chostakovitch ont consacrées à la commémoration de la Révolution d’octobre n’échappent pas à cette règle, mais à bien les écouter, on entend, on perçoit la désillusion, l’ironie, le poids d’une histoire et d’un système qui a dénaturé l’élan initial.

Chostakovitch, plus encore que Prokofiev, illustre cette terrible ambiguïté. D’abord avec sa 2ème symphonie, dédiée « à Octobre« , expérimentale, brève, avec une intervention chorale, écrite en 1927 (Chostakovitch n’a que 21 ans !)

816xs5RiTCL._SL1085_

Il remet cela beaucoup plus tard, en 1961, avec sa 12ème symphonie, sous-titrée L’année 1917 (donnée le 17 juillet dernier à Montpellier par Andris Poga et l’orchestre national du Capitole de Toulouse)

Enfin, en 1967, pour le cinquantenaire de la Révolution, il écrit ce poème symphonique  Octobre plus sombre que triomphal

 

61quJD9tnQL

Quant à la « cantate » que Prokofiev écrit en vue de la célébration du 20ème anniversaire d’Octobre, au plus noir des purges staliniennes, en 1937, on sait ce qu’il en advint : elle ne fut créée qu’en mai 1966, treize ans après la mort – le même jour ! – du compositeur et de Staline !

812BZX8yXDL._SL1500_

On ne peut manquer d’évoquer aussi le chef-d’oeuvre d’Eisenstein, Octobre, qu’il faut voir et revoir, tant le génie de l’un des plus grands cinéastes du XXème siècle y éclate à chaque plan.

81HxzJIswqL._SL1500_