Beethoven 250

 

À plus d’un an du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven (Bonn, 16 décembre 1770), les éditeurs fourbissent déjà leurs coffrets. Le premier à dégaîner Universal (Deutsche Grammophon Decca) propose rien de moins qu’une « nouvelle édition complète » de l’oeuvre intégrale du compositeur allemand.

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Ne pas croire cependant qu’il s’agit de nouveaux enregistrements, sauf pour certaines raretés. Plutôt d’une habile compilation du fonds considérable accumulé par la Deutsche Grammophon, Philips et Decca, avec des minutages très généreux (souvent supérieurs à 80′). : 118 CD, 3 Blue Ray Audio avec les symphonies de Karajan (1961-63), les sonates pour piano de Kempff (1963-1971) et les quatuors par les Amadeus (1959-1965). 2 DVD (Fidelio/Bernstein et les symphonies 4 et 7 dirigées par Carlos Kleiber au Concertgebouw). Le tout à un prix plus qu’attractif pour une somme pareille (env. 220 €).

Seule déception : l’ouvrage richement illustré qu’on découvre dans le coffret, tout comme les livrets qui accompagnent chaque catégorie de CD (musique orchestrale, piano, etc.), n’ont manifestement pas été conçus pour le public français, puisqu’ils ne sont présentés qu’en allemand et en anglais. Mais rien à dire sur la qualité et la quantité d’informations fournies (lieux, dates d’enregistrement, etc.)

Sur le contenu, voir le détail complet iciBEETHOVEN THE NEW COMPLETE EDITION.

Quant au choix des versions retenues dans ce coffret, on pourra toujours critiquer ou s’interroger sur certaines options.

Sur le corpus symphonique, l’éditeur ne manifeste pas une grande confiance envers la dernière intégrale en date, puisqu’il n’en a gardé que les 7ème et 8ème symphonies. Il faut dire que la déception est grande à l’écoute d’Andris Nelsons et de l’orchestre philharmonique de Vienne. 

On n’est pas loin de partager l’avis de Pascal Brissaud qui souligne les précédents ratages de Rattle et Thielemann avec les mêmes Wiener Philharmoniker : Le chef letton, qui adopte une approche très traditionnelle -tempos, tendance vif, mais sans rien de la virtuosité et de la culture sonore d’un Karajan par exemple, phrasés, couleurs, articulations-, sans souci particulier d’exactitude historique ou de renouvellement du texte, sculpte les phrases et les contre-phrases, les irise, musarde dangereusement, le signifiant prenant presque toujours le pas sur le signifié, pour le moins nébuleux, au-delà d’un lustre ou d’un chatoiement de façade, où de grands éclats cuivrés alternent sans grande consistance avec des alanguissements lyriques assez fades. Nelsons s’approche assez de la lumière et de la générosité d’un Bruno Walter, dont il n’a pas tout à fait le galbe et le génie de la couleur : son objectif semble de rendre présent les aspects les plus humains, les plus sensibles, les plus lumineux de cette musique, au risque de s’attarder jusqu’à l’évanescence au chaud soleil du lyrisme beethovénien, sans aucune considération pour les ténèbres, le démonisme ou la dette métaphysique de cette musique que d’autres (de Furtwängler ou Klemperer à Harnoncourt ou même, paradoxalement, le tout récent et sublimement objectif Blomstedt/Gewandhaus), ont su magnifier. Ceci nous vaut d’excellentes symphonies 1, 2, 4 et 8 (cette dernière sans humour, hélas) même si le naturel de la propulsion et le jeu des accents apparaissent un rien timides et bien peu interrogatifs. En revanche, l’Héroïque manque de vigueur, d’aspérités et de drame, noyée dans une euphonie un brin superficielle, à l’instar de la Cinquième, dont le scherzo, sans aucun mystère, échoue à ouvrir sur la surprise d’un finale ici trop convenu. La Pastorale reste un chromo assez plat (et là encore, sous-dramatisé : les mvts 3 et 4 ! ) qui n’ouvre sur aucun mysticisme. La Septième, sous-dimensionnée (dès l’introduction lente), pâtit de temps intermédiaires trop édulcorés (même si l’inhabituelle poésie de l’allegretto ne manque pas d’intérêt) et la Neuvième, extraordinairement aérée et lumineuse, d’une approche sans hauteur ni profondeur, où les tensions apparaissent insuffisamment marquées et d’où la subjectivité est trop absente pur en révéler le caractère d’exception ».

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Abbado, Bernstein, Böhm, Chailly, Giulini, Fricsay, Karajan, Carlos Kleiber, Monteux, NelsonsSchmidt-Isserstedt se partagent les symphonies côté versions « traditionnelles », on nous ressert Gardiner pour les versions « historiquement informées » et on a puisé dans les archives des extraits de versions archi-connues (dont la toute première Cinquième enregistrée, en 1913, par Arthur Nikisch), Furtwängler, Richard Strauss, Van Kempen, Karajan 1941, etc.  (détails à voir sur bestofclassic). Le 1er BluRay Audio redonne la première intégrale Karajan/Berlin)

Même mélange pour les concertos, avec des choix plus audacieux peut-être comme deux « live » de Martha Argerich (le 1er concerto avec Ozawa et le Mito chamber orchestra, le 2ème avec Chmura et l’orchestre de la Suisse italienne, capté à Lugano), les 3ème et 4ème tirés de l’intégrale Brendel/Rattle/Vienne, le 5ème par Zimerman/Bernstein, mais aussi Buchbinder/Thielemann (1), Gulda/Stein (2), Pollini/Abbado (3), Pollini/Böhm (4), Kempff/Leitner (5), pour le concerto pour violon les choix un peu étranges de la récente version Repin/Muti ou de Mutter/Karajan (bien compassée), mais très bienvenu pour Schneiderhan/Jochum. Même étonnement pour le choix de la version du trio Chung pour le Triple concerto. (détails sur bestofclassic).

Pour les autres oeuvres d’orchestre (ouvertures, ballets, musiques de scène), le nouveau coffret ne fait que reprendre des versions déjà publiées et republiées par DGG lors de précédents « anniversaires » ! Pour Fidelio, le choix en CD s’est porté sur la dernière version d’Abbado avec Kaufmann/Stemme, et un CD d’extraits des versions historiques de Böhm, Fricsay, Karajan. C’est Bernstein qui a été retenu pour l’un des 2 DVD du coffret.

La Missa solemnis est proposée dans deux versions, Gardiner et la première Karajan (1964).

Pour les sonates pour piano, outre le BluRay Audio de l’intégrale Kempff, les choix nous semblent particulièrement pertinents. On est heureux, en particulier, de retrouver les premières gravures beethovéniennes de Stephen Kovacevich (réalisées dans les années 70 pour Philips) pour plusieurs sonates et surtout les Variations Diabelli

Arrau, Brendel, Gilels, Pollini se partagent, sans surprise, les autres sonates. Plus rares, Demus, Kocsis, Freire, Lupu, Perahia, Uchida, Ashkenazy, et même Hélène Grimaud et Kissin.

La musique de chambre fait appel aux valeurs sûres, souvent consacrées (Kremer, Maisky, Argerich, Dumay, Pires, le Beaux Arts trio, les quatuors Emerson et Italiano (le 3ème BluRay Audio nous offre la célèbre intégrale des Amadeus).

On prendra un peu plus de temps à découvrir la centaine de de songs irlandais, écossais, gallois et de chants populaires collectés par Beethoven, dans les interprétations de référence d’artistes britanniques réunis autour de Felicity Lott, Ann Murray, Thomas Allen…

Warner annonce, dans quelques semaines, un coffret Beethoven Complete Works… en 80 CD ! A rebours de la variété de versions et d’approches proposées par le coffret Universal, il s’agira d’une compilation d’intégrales homogènes (les symphonies par Harnoncourt, les sonates par Kovacevich (2ème version), etc.)

Détails complets du coffret DGG/Decca : BEETHOVEN 250 THE NEW COMPLETE EDITION

From Scotland

J’ai salué la qualité exceptionnelle des musiciens que j’ai entendus durant mon récent séjour en Ecosse, ceux du Scottish Chambre Orchestra (Journal d’Ecosse Icomme ceux du Scottish Opera (Journal d’Ecosse II). 

Il faut ajouter deux grandes phalanges symphoniques, le Royal National Scottish Orchestra et le BBC Scottish Symphony Orchestra l’un et l’autre basés à Glasgow.

Petit tour d’horizon – non exhaustif – d’une discographie impressionnante.

Avec le Scottish Chamber, des disques qu’on aime particulièrement :

61lrLUj11nL._AC_SL1050_Clin d’oeil à trois artistes amis, dont ce fut l’unique enregistrement réalisé en Ecosse.

La période la plus faste, la plus intéressante aussi, du SCO en matière de disques, est sans conteste la décennie 90, avec la personnalité charismatique de Charles Mackerras (1925-2010)

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Dans Mozart, le vieux chef australien opère un retour aux sources, donne une énergie et des couleurs « historiquement informées » à un orchestre dont il allège les textures. Même métamorphose dans d’idéales symphonies de Brahms. Des gravures qui ont été peu remarquées par la critique continentale, et qui, pour certaines, ont longtemps été indisponibles à la suite de la faillite du label américain Telarc.

Son successeur, Robin Ticciati (2009-2018), laisse quelques enregistrements de belle venue, même si, dans Berlioz ou Brahms, on ne retrouve pas toujours l’inspiration de son aîné.

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71AUG7if8-L._AC_SL1200_On attend avec impatience la sortie, le 15 novembre, de la 9ème symphonie de Schubert, sous la houlette du tout jeune et nouveau directeur musical du Scottish Chamber Orchestra, le Russe Maxime Emelyanychev

 

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La discographie du Royal Scottish National Orchestra s’est considérablement développée lorsque Neeme Järvi en a tenu les rênes de 1984 à 1988.

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Une intégrale des poèmes symphoniques et des Lieder de Richard Strauss (avec Felicity Lott) que Chandos serait bien inspiré de nous proposer en coffrets.

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Autre période féconde pour l’orchestre, avec quelques disques remarquables, le mandat de Stéphane Denève (2005-2012).

La meilleure intégrale symphonique Roussel (lire Le marin musicienrécente

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81q6Ojw1jEL._SL1429_L’attachement du chef français au compositeur Guillaume Connesson est connu et le début d’une aventure discographique commune a eu lieu à Glasgow.

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La discographie du BBC Scottish est plus hétéroclite, plus orientée vers des répertoires moins courus (missions de service public des orchestres de la BBC !).

C’est à cet orchestre, conduit par le chef français Jean-Yves Ossonce, qu’on doit l’une des rares intégrales des symphonies de Magnard

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Offenbach méritait mieux

On a assez loué ici les qualités de deux coffrets majeurs, sortis ces derniers mois, publiés par Warner, pour honorer Debussy (De la belle ouvrage) puis Berlioz  (Le père Berlioz)

pour ne pas avouer une vraie déception à propos d’un coffret qu’on attendait, qu’on espérait (Et Offenbach ?)

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Déception quant au contenu et à la présentation pour le moins approximative qui est faite du compositeur, de son oeuvre, et du contexte musical et historique de son activité parisienne.

Certes il était inenvisageable d’imaginer une intégrale, puisque tant d’ouvrages restent à découvrir, à enregistrer. Mais, comme Warner l’avait fait pour Berlioz par exemple, il eût suffi de rassembler des versions parues chez d’autres éditeurs d’oeuvres dont il n’existe souvent qu’un unique enregistrement (je pense aux Fées du Rhincaptées en 2003 à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France).

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La composition de ce coffret ne laisse pas d’intriguer. À qui cette édition est-elle destinée ? au public français, à l’auditoire allemand ?

Orphée aux Enfers, La belle Hélène, La Vie parisienne, Les Contes d’Hoffmann, bénéficient de versions en français et en allemand. Quant à La Grande Duchesse de Gérolstein, elle n’a droit qu’à des extraits en français (alors qu’il y a au moins deux versions qui font autorité, celle de Michel Plasson avec Régine Crespin – mais chez Sony – et celle de Marc Minkowski avec l’irrésistible Felicity Lott…. chez Warner !

Certes, cette Grande Duchesse, comme d’irrésistibles Orphée aux enfers et Belle Hélène ont fait l’objet d’un coffret de référene, mais pourquoi avoir écarté ces réussites récentes ?

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Les versions germaniques ne sont pas dénuées d’intérêt, et il est vrai qu’Offenbach est régulièrement joué, en allemand, dans les théâtres outre-Rhin. Pas sûr, cependant, que l’adéquation stylistique soit toujours au rendez-vous avec des chanteurs plus habitués à l’opérette viennoise, comme Anneliese Rothenberger, Adolf Dallapozza ou même Dietrich Fischer-Dieskau

Quant au choix des versions retenues, dans un catalogue très fourni, les fonds EMI ou Erato, on n’est pas surpris que Michel Plasson se taille, justement, la part du lion (avec les équipes brillantes qu’Alain Lanceron rassemblait à Toulouse, Jessye Norman, Teresa Berganza, Mady Mesplé, etc…On l’est plus du choix d’une version des Contes d’Hoffmann, celle de Sylvain Cambreling qui n’a, dans les principaux rôles, que des interprètes non francophones (Neil Schicoff, Ann Murray, Rosalind Plowright, etc..), alors que le même éditeur a une version, autrement plus convaincante, et tout aussi brillante, celle qui rassemble Roberto Alagna, Natalie Dessay, José Van Dam...

Rien de l’Offenbach violoncelliste, alors que Warner vient de publier une magnifique version d’Edgar Moreau !

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Maigres « compléments » un disque « d’airs célèbres » avec Jane Rhodes et Roberto Benzi et la version archi-connue de Gaîté parisienne (dont on précise qu’il s’agit de la « version orchestrale », comme s’il en existait une autre ??) de Manuel Rosenthal, avec un orchestre de Monte-Carlo en très petite forme et mal enregistré. Pourquoi ne pas avoir retenu le chic, le charme et le fini orchestral de Karajan avec le Philharmonia (en 1958) ?

L’affaire se corse avec le livret qui accompagne ce coffret. Je ne suis, de loin, pas un spécialiste d’Offenbach, et je fais confiance à ceux que j’ai déjà cités (voir Et Offenbach ?pour nous éclairer sur le personnage et son oeuvre.

Entre approximations, généralités, vulgarité, et fautes de syntaxe, on est gâté : à propos des Contes d’Hoffmann « on dispose de trop de matériau, dont on ne sait pas ce qu’il en aurait fait », Saint-Saêns est traité au passage de « vieux cochon », La belle Hélène est qualifiée de « persiflage gréco-latin bourré d’anachronismes délirants« . On sera heureux d’apprendre qu’un ouvrage comme Le Pont des soupirs dont il n’existe, à ma connaissance, aucune version en CD, fait partie des « tubes immortels » d’Offenbach, et on pourra se dispenser de lire d’invraisemblables développements sur les « diverses appellations des oeuvres lyriques d’Offenbach : opérette, opéra-bouffe, opéra-comique, opérette-bouffe, opéra-bouffon, opéra-féerie.. des termes qui se marchent quelque peu sur les pieds (sic) !

Déception donc ! Offenbach méritait vraiment mieux.

On se console avec Felicity Lott :

et avec ce double album de l’impayable Régine Crespin.

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Des goûts et des couleurs

« Je sais aussi d’expérience…. qu’on ne sert pas les musiciens, a fortiori quand on les aime, par l’hypocrisie ou le silence, on n’est pas obligé pour autant de les blesser inutilement. Le musicien, l’artiste sait mieux que quiconque si son récital, son concert, a été réussi ou… moins réussi. Il n’a que faire des compliments de complaisance ».

Voilà ce que j’écrivais dans un article – Le difficile art de la critique – qui m’avait valu beaucoup de commentaires, et qui me revient maintenant.

Si ce blog était véritablement mon journal intime, je n’hésiterais pas une seconde à lui confier sans détour les sentiments que m’ont inspirés certains concerts auxquels j’ai assisté. Mais, si j’ai choisi de le laisser en accès libre, donc public, je restreins de moi-même mon expression.

Il a suffi d’un adjectif – « déçu » – posté sur Facebook à l’issue d’un récent concert pour que je sois sommé de m’expliquer et qu’un débat s’ouvre avec d’autres musiciens, des collègues du pianiste auquel je faisais référence. Il en ressortait que je ne pouvais pas être déçu, que ce n’était pas possible, vu que l’artiste en question est considéré comme un immense talent en devenir et qu’il est impérial dans le répertoire où précisément j’ai eu l’impression de le voir sombrer. En résumé, si je disais ce que je pense, je risquais de compromettre une brillante carrière – et ce serait de ma faute ! -.

De toutes les façons, je ne peux définitivement pas être, publiquement, juge et critique. Je garderai donc les raisons de ma déception pour moi…

D’un autre concert – les 40 ans de l’Orchestre de chambre de Paris, mercredi au Théâtre des Champs-Elysées – je ne dirai guère plus. Il y avait du bon, de l’excellent et du moins bon. IMG_9127 (1)

Sans doute était-il osé, risqué même, de faire se succéder deux cycles de mélodies pour ténor, avec deux chanteurs différents, en première partie – comme l’a noté Bachtrack, mais comme je suis un inconditionnel des cycles de Britten, en particulier ses Illuminations sur des poèmes de Rimbaud, j’ai été comblé d’y entendre Mark Padmore. Certes je préfère de loin la version pour soprano – qui est l’originale, puisque écrite pour la chanteuse suisse, Sophie Wyss – que j’ai eu l’immense chance de pouvoir programmer, il y a presque trente ans, avec Felicity Lott, Armin Jordan et l’Orchestre de la Suisse romande.

 

Avec un chanteur de la qualité de Mark Padmore, et la présence au sein de l’OCP depuis quelques mois,  d’un fabuleux jeune corniste, Nicolas Ramezje me demande si la sublime Sérénade pour ténor, cor et orchestre du même Britten n’eût pas été en meilleure situation… Un prochain concert ?

Dans mon courrier ce matin, un tout nouveau disque et un gentil mot de Jean-Marc Luisadal’un des musiciens les plus singuliers de la planète piano.

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J’aime beaucoup Jean-Marc Luisada, sa passion encyclopédique pour le cinéma, je n’aime pas tout ce qu’il fait au piano, précisément parce qu’il prend certains partis, qui peuvent me dérouter dans certains répertoires, mais jamais il ne m’ennuie ou m’indiffère.

Avec ce nouveau CD Schumann, il récidive, remet sur l’ouvrage ces deux chefs-d’oeuvre qui ont échappé à plus d’un – Humoresque en particulier – Je vais évidemment au plus tôt le confronter avec ce premier jet, presque trentenaire, livré aux micros d’un personnage ô combien original, François Dominique Jouis, et son label Harmonic Records, qui furent quelque temps installés à Thonon-les-Bains où j’eus plus d’une occasion de croiser leur destinée compliquée.

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Le français chanté

Je n’ai pas recensé les chroniques de ce blog, où j’évoque le français, la langue française, mon amour des langues, et de cette langue en particulier. Et même si je peste contre cette  mode contemporaine des « journées », je dois reconnaître que la Journée internationale de la Francophonie ce 20 mars, couplée à une Semaine de la langue françaisea été illustrée de belle manière, en particulier par le président de la République sous la coupole de l’Académie française.

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Comme le relève ce matin un ami journaliste belge, à propos du discours d’Emmanuel Macron : Enfin un dirigeant français qui a compris ce qu’est la francophonie.

Je n’ai pas pu suivre l’allocution présidentielle. J’étais au même moment retenu au cimetière du Père-Lachaise par les obsèques d’une belle personne, la grand-mère maternelle de mes petits-enfants, née au Cambodge, victime avec sa famille des persécutions de Pol Pot, atterrie un jour de 1976 à Roissy alors qu’elle pensait rejoindre les Etats-Unis. La France devient sa nouvelle patrie, le français la langue qu’elle partagera exclusivement avec son mari et ses trois enfants, puis ses petits-enfants, la langue de l’amour familial.

Oui le discours du président dit bien la vraie puissance du français : lire  La francophonie est une sphère dont le France n’est qu’une partie.

L’édition 2018 du Festival Radio France Occitanie Montpellier (voir lefestival.eu) consacrera une large place au chant français, à la mélodie, à la chanson française, au français chanté dans tous ses éclats.

Parmi quantité de concerts où le chanté français sera mis à l’honneur, une soirée qui promet d’aussi belles émotions que ce disque, avec Marianne Crebassa et Fazil Say :

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Mais pour illustrer le propos présidentiel, faut-il rappeler que le « bien chanter » français n’est pas l’apanage des seuls artistes francophones ? Nous en avons eu encore la preuve lors de la Table d’écoute de Musiq3 du 25 février dernier consacrée aux Quatre poèmes hindous de Maurice Delage. Les deux chanteuses « vainqueuses » de l’écoute anonyme sont… Felicity Lott et Anne-Sofie von Otter !

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J’ai encore un souvenir très lumineux de la tournée qu’avait faite il y a dix ans, en août 2008, l’Orchestre philharmonique royal de Liège en Amérique du Sud, sous la direction de Pascal Rophé, avec une soliste magnifique, dans un répertoire qui n’allait pas de soi même devant les publics cultivés de Sao Paolo, Montevideo ou Buenos Aires : Susan Graham chantait les Nuits d’été de Berlioz. À la perfection, et si j’osais, mieux quant à la précision du texte, de la diction, que nombre de ses consoeurs francophones ! Car, en dehors de la scène, Susan Graham ne parlait pas un mot de français…

Dans une riche discographie, où tout est à écouter, je retiens, pour les conseiller vivement, ces deux albums

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Autre preuve de la qualité du français chanté par une non-francophone, ce célèbre air de Louise de Charpentier – le plus érotique de la littérature lyrique française – chanté par celle qui fit les beaux soirs mozartiens d’Aix-en-Provence, l’inoubliable Sophie du Rosenkavalier de Karajan, l’Américaine Teresa Stich-RandallA-t-on jamais mieux évoqué l’émoi amoureux ? Et comme pour ne pas faire oublier que le français n’était pas sa langue native, l’auditeur attentif relèvera juste une coquetterie de prononciation « l’âme encore – prononcée comme Angkor – grisée »… mais combien d’illustrissimes chanteurs ont trébuchéé sur ces diphtongues qui sont l’un des charmes et des difficultés du français, les on, en, in, an…

L’audace du public

Deux concerts contrastés, pour le moins, ces derniers jours à Paris. Des programmes « exigeants » comme on dit quand on veut s’excuser de ne pas a priori complaire au « grand public » (lire Le grand public). Et des programmes qui ont conquis, enthousiasmé les publics réunis pour ces concerts.

D’abord jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le pianiste Christian Zacharias

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Je connais Christian depuis presque trente ans, lorsqu’il avait accepté de remplacer un jeune pianiste souffrant comme soliste d’un concert dirigé par Armin Jordan à Genève ! C’était, je crois, en 1990. Même au faîte de sa carrière de pianiste, il n’avait encore jamais joué en Suisse ! Et ce fut, pour lui, le début d’une aventure musicale qui allait notamment le conduire à diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne de 2000 à 2013 (à la suite du regretté Jesus Lopez Cobos), et pour moi le commencement d’une amitié qui ne cesserait plus.

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Ainsi, en 1997 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais été mis dans la confidence de la préparation d’un concert monté par les Amis de l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande) pour fêter les 65 ans d’Armin Jordanen même temps que la fin de son mandat à la tête de la phalange genevoise. J’avais trouvé un studio à la maison de la radio à Paris pour que Christian Zacharias et Felicity Lott puissent répéter, dans le plus grand secret, une séquence dont ils feraient la surprise au chef suisse.

En 2010, j’invitai Christian Zacharias à jouer dans la nouvelle série Piano 5 étoiles à la Salle Philharmonique de Liège. Un an plus tard, il dirigeait les forces de l’Opéra royal de Wallonie pour de subtiles Noces de Figaro de Mozart mises en scène par Philippe Sireuil.

Ce jeudi soir, faisant le pari de la confiance du public, il avait choisi un programme très classique, et plutôt rare en récital : Bach et Haydn. Rien pour l’épate, rien pour la virtuosité transcendante ou le romantisme échevelé. Austère presque… Mais quel bonheur d’entendre un piano sonner clair et dense, qui jamais ne cherche à singer ou imiter le clavecin ou le pianoforte. C’est la première fois que j’entendais Zacharias chez ces deux compositeurs, mais je vis depuis longtemps avec ses Scarlatti…sans parler de l’autre grand classique dont il est un interprète de prédilection, Mozart !

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L’autre moment fort de rencontre entre un musicien hors norme et un public aventurier, ce fut vendredi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio. L’Orchestre philharmonique de Radio France avait convié la jeune cheffe polonaise Marzena Diakun (qu’on reverra à Montpellier le 13 juillet prochain – Made in France) à diriger un programme extrêmement (trop ?) copieux. Rien moins que Taras Bulba de Janáček d’entrée de jeu, suivi d’un long (trop ?) concerto pour percussions du Finlandais Kalevi Aho, et en seconde partie la 9ème symphonie de Dvořák.

Le public n’aura peut-être retenu de cette soirée que la prestation exceptionnelle, étourdissante, ébouriffante, de Martin Grubingerla star de la percussion. Déjà en novembre 2014, quelques jours après l’inauguration de l’Auditorium de Radio France, il avait donné un aperçu de son fantastique talent en interprétant Speaking drums de Peter Eötvös sous la direction du compositeur.

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Je l’avais invité, avec son père et les soeurs Önder, en juillet 2016, à une soirée du Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait failli ne pas avoir lieu (lire Rattrapés par l’actualité). 

Vendredi il a fait une nouvelle démonstration d’un art incomparable, sa seule prestation sauvant de l’ennui une oeuvre vraiment longuette et répétitive qui n’est pas la plus inspirée de son auteur. En bis, Martin Grubinger a proposé un numéro plus sportif que musical, comme il l’a annoncé lui-même pour le plus grand bonheur d’un public aux anges. Court extrait :

 

Inde galante

Camille de Rijck m’avait convié à participer à son émission dominicale de critique de disques Table d’écoute sur la chaîne culturelle de la RTBF, Musiq3 , ce dimanche consacrée aux Quatre poèmes hindous de Maurice Delage.

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L’émission est à réécouter ici : Table d’écoute 25 février 2018

Une oeuvre atypique, qui ne recourt pas à une sorte d’exotisme de pacotille, d’une extrême concision (moins de dix minutes pour le cycle !), un authentique petit chef-d’oeuvre.

Quatre poèmes, qui pourraient presque ressortir au genre du haiku japonais :

Madras (Bhartrihari)

Une belle à la taille svelte
se promène sous les arbres de la forêt,
en se reposant de temps en temps.
Ayant relevé de la main
les trois voiles d’or
qui lui couvre les seins,
elle renvoie à la lune
les rayons dont elle était baignée.

Lahore, (Heinrich Heine,trad. Gérard de Nerval)

Un sapin isolé se dresse sur une montagne
Aride du Nord. Il sommeille.
La glace et la neige l’environne
D’un manteau blanc.

Il rêve d’un palmier qui là-bas
Dans l’Orient lointain se désole,
Solitaire et taciturne,
Sur la pente de son rocher brûlant.

Bénarès : Naissance de Bouddha

En ce temps-là fut annoncé
la venue de Bouddha sur la terre.
Il se fit dans le ciel un grand bruit de nuages.
Les Dieux, agitant leurs éventails et leurs vêtements,
répandirent d’innombrables fleurs merveilleuses.
Des parfums mystérieux et doux se croisèrent
comme des lianes dans le souffle tiède de cette nuit de printemps.
La perle divine de la pleine lune
s’arrêta sur le palais de marbre,
gardé par vingt mille éléphants,
pareils à des collines grises de la couleur de nuages.

Jaipur  (Bhartrihari)

Si vous pensez à elle,
vous éprouvez un douloureux tourment.
Si vous la voyez,
votre esprit se trouble.
Si vous la touchez,
Vous perdez la raison.
Comment peut-on l’appeler bien-aimée?

Six versions étaient en lice, dont l’une – la plus récente – a eu les honneurs des dernières Victoires de la Musique classique (lire Victoires jubilaires).

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Au fil de l’écoute, et pour des raisons explicitées dans notre débat, nous avons éliminé

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Marcel Quillévéré , qui l’avait d’emblée reconnue, a manifesté jusqu’au bout son enthousiasme pour Martha Angelici captée dans les années 50 – diction et ligne de chant évidemment impeccables ! –  une version qu’on retrouve dans le gros coffret d’hommage à André Cluytens

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Enfin émerveillement partagé à l’écoute de deux grandes chanteuses, non francophones, mais tellement amoureuses du français, si « bien diseuses », une version que je ne connaissais pas, celle d’Anne Sofie von Otter (tellement admirée récemment dans les Dialogues des Carmélites donnés au Théâtre des Champs-Elysées)

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Et puis un disque qui m’accompagne depuis sa sortie, une vraie rareté à l’époque, heureusement rééditée doublement en CD isolé et dans le coffret-hommage au chef suisse : Felicity Lott et Armin Jordan

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