Le concert de l’Orchestre national de France, jeudi dernier, avait une caractéristique : l’opulence orchestrale. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack, le menu était sans doute trop copieux, pour qu’en quelques répétitions, des musiciens, même aussi aguerris que ceux du National, et leur chef, puissent en révéler toutes les subtilités.
L’orchestre de Pierné
Quelle belle idée de programmer Gabriel Pierné, né en 1863 à Metz et mort la même année que Ravel et Roussel en 1937 ! Un personnage capital de la vie musicale parisienne, un compositeur passionnant, auquel je n’ai encore jamais consacré une ligne sur ce blog, même lorsque Warner a publié un coffret tout à fait intéressant.
En revanche, j’avais repéré de longue date le superbe enregistrement réalisé par Jean Martinon à la tête du National du ballet Cydalise et le chèvre-pied
Je suis toujours surpris que nos formations nationales n’explorent pas plus ardemment un patrimoine orchestral qui, à voir les affiches de la très grande majorité des concerts, se résumerait à Berlioz, Debussy et Ravel. Le seul XXe siècle est d’une richesse impressionnante, et Pierné fait partie de ces injustement oubliés. Or pour les amateurs d’opulence orchestrale, avec lui on est servi. Il suffit d’écouter – elles ne sont pas légion – ses quelques pièces d’orchestre.
Fantaisies symphoniques
Sauf erreur de ma part, de tous les arrangements, fantaisies et autres suites symphoniques qui ont été tirés de ses opéras, Richard Strauss n’est l’auteur que de la seule « fantaisie symphonique » sur La femme sans ombre (Die Frau ohne Schatten). C’est étonnant comme, à la fin de sa vie, le vieux compositeur s’offre une dernière luxuriance orchestrale, comme une récapitulation d’une science inouïe de l’orchestre, toujours dominé par le cor glorieux du paternel Franz Strauss.
Les autres arrangements d’opéras de Richard Strauss sont le lot de chefs d’orchestre qui ont tous connu le compositeur. Ainsi cette suite de Die Liebe der Danae, l’avant-dernier ouvrage lyrique de Strauss, créé par Clemens Krauss en 1952 à Salzbourg. C’est le même Clemens Krauss qui en tire cette suite orchestrale.
Un peu comme les suites tirées de Carmen, les quatre interludes symphoniques de l’opéra Intermezzo forment un beau tableau d’orchestre si typiquement straussien.
Ce panorama serait évidemment incomplet sans les multiples suites tirées du plus célèbre des opéras de Richard Strauss, Der Rosenkavalier (Le Chevalier à la rose). mais avant de les évoquer, je veux saluer un enregistrement exceptionnel, et jusqu’à preuve du contraire resté unique, celui de la musique du film Der Rosenkavalier (1925) pour lequel Strauss et son librettiste Hofmannsthal avaient été sollicités – ce serait pour eux des revenus supplémentaires et bienvenus ! – Marek Janowski en a réalisé un disque admirable
Il y a d’abord de vraies suites de concert, comme celle qu’a établie et enregistrée Antal Dorati
ou celle qu’en a tirée un autre grand chef d’orchestre Lorin Maazel
Et puis il y a les suites de valses, assez logiques, puisque la valse irrigue tout l’ouvrage. Beaucoup de chefs aiment les diriger, mais il en est peu d’aussi exemplaires que Karl Böhm, grand serviteur de Richard Strauss.
Tout Strauss
On ne se lasse jamais de l’orchestre straussien. On recommande le coffret le plus complet et le mieux doté.
Une édition vraiment complète qui aligne un grand nombre de références, pour l’orchestre l’intégrale insurpassée de Rudolf Kempe et de la Staatskapelle de Dresde avec de nombreuses pépites comme cette Burlesque idéale sous les doigts du formidable virtuose américain Malcolm Frager.
Et que dire des opéras et de versions signées Karajan, Böhm, Sinopoli, Keilberth !
Et toujours humeurs et bonheurs du moment dans mes brèves de blog
Nous y voilà : il y a deux cents ans, le 25 octobre 1825, naissait le plus célèbre compositeur du monde. Le plus célèbre, oui, puisque ce sont plusieurs milliards de téléspectateurs qui chaque 1er janvier entendent ses oeuvres, on veut parler de Johann Strauss, que je me refuse à appeler Strauss II – il n’est ni pape, ni roi… même de la valse – éventuellement Johann Strauss fils. Même si d’évidence il a acquis une légitime et universelle célébrité, qui surpasse celle de son père (Johann) et de ses frères (Josef et Eduard) pourtant très doués.
La célèbre statue dorée de Johann Strauss dans le parc de la ville de Vienne et un chef, pur Viennois, Christian Arming, qui dirigeait l’orchestre philharmonique royal de Liège dans sa ville natale en mai 2014 (Les soirées de Vienne) / Photo JPR
Pour célébrer ce bicentenaire à ma manière – puisque mon pays, la France, est bien timide – c’est un euphémisme – en dehors d’un beau concert de l’Orchestre national – je propose trois volets très personnels d’exploration de son oeuvre avec des versions que je recommande particulièrement.
D’abord 10 valses, celles qui me touchent le plus, et pour chacune non pas une discographie exhaustive – impossible – mais, tirées de ma discothèque personnelle, des versions qui me semblent être des références et/ou des raretés (mais je mentionne pour chaque valse toutes les versions de ma discothèque !)
La plus célèbre valse de Johann Strauss est d’abord une valse chantée, sur un texte satirique de Josef Veyl, un ami d’enfance du compositeur, qui fera scandale lors de la création le 13 février 1867 au Dianabad par le Wiener Männergesang-Verein. C’est à Paris, lors de l’Exposition universelle, le 1er avril de la même année, qu’est donnée la version orchestrale sous la direction de Johann Strauss.
La seule version avec choeur qui figure dans ma discothèque est celle de Willi Boskovsky avec le choeur de l’opéra de Vienne et bien entendu les Wiener Philharmoniker
Naguère distingué à l’aveugle par l’émission Disques en lice, Claudio Abbado, capté le 1er janvier 1988, reste une/ma référence, loin devant tant d’autres !
Parmi la quarantaine de versions de ma discothèque (avec des récidivistes comme Karajan avec 8 versions studio et « live » !), j’ai mes préférences :
Jascha Horenstein a enregistré à Vienne (avec l’orchestre de l’opéra, c’est-à-dire les Wiener Philharmoniker !) deux disques parus sous diverses étiquettes. Sa Kaiserwalzer (ici à 7’50 ») est idéale d’entrain, d’allure.
Autre version oubliée, viennoise elle aussi, mais avec les Wiener Symphoniker, Wolfgang Sawallisch
J’avais déjà consacré un long article à cette valse de 1869 assez unique dans la production de Strauss. C’est presque un poème symphonique, avec une longue introduction, souvent écourtée, voire supprimée.
Mon premier choix est toujours Willi Boskovsky, qui dirige vraiment une valse qui ne traîne pas, ne s’alanguit pas.
Mais la version de Georges Prêtre en 2010 est émouvante, en ce qu’elle révèle dans l’introduction le grand chef de théâtre qu’il fut.
Depuis des lustres, « ma » version de la valse Roses du sud (créée le 7 novembre 1880 par Eduard, le benjamin des Strauss, au Musikverein de Vienne) est celle de Karl Böhm. Indépassable !
J’intitulais un de mes (nombreux) articles consacrés à Vienne « Capitale de la nostalgie« . S’il est une valse qui exprime précisément ce sentiment diffus qui m’envahit à chaque fois que j’écoute cette musique, c’est bien Nachtfalter (1854).Zubin Mehta avec la complicité des Wiener Philharmoniker a tout compris du caractère double de cette confidence douce-amère.
Reprenant les thèmes de l’opérette Indigo et les quarante voleurs, cette valse est créée, comme Roses du sud, par Eduard Strauss au Musikverein de Vienne le 12 mars 1871.
Carlos Kleiber avait choisi cette valse, plutôt rare au concert, pour célébrer, le 1er janvier 1992, le sesquicentenaire des Wiener Philharmoniker. Le modèle absolu !
(Boskovsky, Dudamel, Fiedler, Horenstein, Kempe, Carlos Kleiber, Maazel, Ormandy, Stolz, Alfred Walter)
Celle valse de 1868 commence par un solo de cithare, pour faire plus exotique sans doute. Dans plusieurs versions des années 60, comme celle de Boskovsky, on a fait appel à un musicien resté célèbre pour un film qui a donné à l’acteur Orson Welles l’un de ses plus grands rôles, Le Troisième homme. L’auteur du thème de Harry Lime est un artiste qui jouait dans une brasserie du Prater, Anton Karas (1906-1985)
Mes deux versions préférées de ces Légendes sont du même chef, Rudolf Kempe (1910-1976), resté justement célèbre pour son intégrale symphonique de l’autre Strauss (Richard), qui a gravé quelques anthologies de la famille Strauss, d’abord à Vienne en 1959, puis dix ans plus tard à Dresde.
Rudolf Kempe / Wiener Philharmoniker
Rudolf Kempe / Staatskapelle Dresde
J’ai dans ma discothèque une unique version chantée de cette valse : Rita Streich (1920-1987) y déploie tous ses sortilèges
Cette valse suit de peu le succès du Beau Danube bleu. L’introduction orchestrale de cette valse est un pur moment de poésie. Certains s’y attardent tellement qu’ils en oublient de valser. Ce n’est pas le cas d’un chef qui, comme Fiedler à Boston, connaissait par coeur ses classiques à Hollywood, Felix Slatkin (1915-1963),
La valse créée en 1883 reprend – d’où son titre ! – une grande partie des thèmes de l’opérette Une nuit à Venise. J’en aime le début qui semble ouvrir sur tous les matins du monde et qui, contrairement à bien d’autres valses de Strauss, semble inexorablement optimiste.
Je n’avais pas beaucoup aimé le concert du 1er janvier 2025 censé ouvrir les célébrations du bicentenaire Strauss. Riccardo Muti qu’on a connu fringant et conquérant, dès son premier concert de l’An viennois en 1993, semblait ici engoncé, excessivement retenu. Finalement sa version est l’une des plus convaincantes.
Autre grand habitué des concerts de Nouvel an – Lorin Maazel – très irrégulier d’une année à l’autre :
(Boskovsky x2, Oliver Dohnanyi, Horenstein, Jansons, Maazel, Muti, Stolz)
Un petit air d’ode à la joie ? Ce sont bien les mêmes mots qu’emploient Schiller et Beethoven dans le finale de la 9e symphonie, ce sont eux qui donnent son titre à cette valse créée en 1893. Mélancolique souvent, joyeuse parfois, ce n’est pas la plus aisée à diriger. On retrouve, comme par hasard, Abbado en 1988.
(Abbado, Barenboim, Boskovsky, Harnoncourt, Maazel, Stolz, Alfred Walter)
Ce choix de dix valses est éminemment subjectif, comme le choix des interprètes. J’ai surtout voulu attirer l’attention sur des versions dignes d’intérêt, moins connues ou repérées.
Il existe une intégrale symphonique de l’oeuvre de Johann Strauss parue chez Naxos. L’ensemble est assez médiocre du côté des orchestres et des chefs, mais au moins il y a toute l’oeuvre éditée de Strauss !
* Le titre de cette série est bien sûr un clin d’oeil, Strauss voulant dire « bouquet » en allemand… et en viennois !
Demain 2e volet de cette mini-série sur les opérettes et oeuvres vocales de Johann Strauss
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L’occasion de faire le point sur la discographie – plus exactement mes choix – des trois oeuvres que j’ai entendues
Le Tombeau de Couperin
Je rappelle dans l’article les circonstances de l’écriture de cette oeuvre, d’abord pour le piano ensuite pour l’orchestre. Ce Tombeau de Couperin fait partie des oeuvres de Ravel que j’écoute le moins. Je l’admire certes, mais ne l’aime pas.
Ici les mêmes que mardi, dans une captation de 2020 :
Karajan n’a enregistré l’oeuvre qu’une fois, et c’était dans la brève période où il fut « conseiller musical » de l’Orchestre de Paris après la mort de Charles Munch.
Pierre Boulez manque un peu de poésie et de souplesse, même en concert avec Berlin
On ne m’en voudra pas de revenir à Armin Jordan, qui avait une manière assez incroyable de laisser venir cette musique, d’un geste, d’un regard, que les orchestres comprenaient immédiatement
Ma Mère l’Oye
On peut difficilement louper la suite de Ma Mère l’Oye, les bonnes versions sont légion.
Giulini y est la poésie même. Son « jardin féerique » ! inégalé
Dans le gros coffret TIlson Thomas Sony, il y a ce bel exemple de l’art de MTT
Petrouchka
L’Orchestre de Paris et son chef donnaient en septembre dernier leur version de Petrouchka aux Prom’s de Londres
Ni la conception ni le jeu d’ensemble n’ont foncièrement changé depuis cette soirée londonienne.
Comme je l’écris, c’est une version plus symphonique que chorégraphique.
On a la chance d’avoir d’excellentes versions du créateur de l’oeuvre, Pierre Monteux, et du compagnon de route des Ballets russes, longtemps ami de Stravinsky, Ernest Ansermet. Les comparaisons sont édifiantes.
On notera à quel point les orchestres ont techniquement progressé en un demi-siècle !
Je garde une préférence pour la version sensationnelle d’Antal Dorati
C’est le printemps et les coffrets pleuvent comme les averses d’avril !
Haydn à Londres
Voici des disques que tout bon Haydnien thésaurisait, au fil de parutions aléatoires, sans imaginer qu’un jour – et ce jour est arrivé ! – paraîtrait un coffret de 18 CD, dont plusieurs inédits !
Au début des années 80, le violoniste et chef anglais Derek Solomons, impressionné par la première intégrale des symphonies de Haydn entreprise par Antal Dorati avec le Philharmonia Hungarica durant les années 70, se dit qu’il revisiterait bien ce corpus gigantesque, ou tout au moins une partie substantielle, à la lumière des éléments d’interprétation « historiquement informés » qui investissent la capitale anglaise, comme d’autres à Vienne (Harnoncourt) ou Amsterdam (Leonhardt).
Il réunit un orchestre de chambre qu’il nomme « L’estro armonico » en référence à la la série éponyme de concertos pour violon de Vivaldi. La liste des musiciens qu’il réunit donne le vertige : ce sont tous les grands noms qui brilleront au firmament de la musique baroque dans les décennies suivantes : Catherine MacIntosh, Elisabeth Wallfisch, Monica Huggett, Pavlo Beznoziuk, Roy Goodman (qui lui-même gravera une bonne cinquantaine de symphonies de Haydn !), Elisabeth Wilcock, dans les vents Stephen Preston, Liza Beznosiuk, Paul Goodwin, Alastrair Mitchell, Anthony Halstead, Timothy Brown, Michael Laird, etc. Excusez du peu !
L’ensemble décide d’abord d’enregistrer, en 1980, ce que les spécialistes appellent les Morzin Symphonies – j’invite fortement à lire l’excellent article (Symphonies pour le comte Morzin) ô combien documenté, paru sur le blog Passée des arts, naguère tenu par Jean-Christophe Pucek, qui officie aujourd’hui dans le magazine Diapason. Solomons et L’estro armonico complètent en 1986 cette première publication.Puis ils vont se consacrer au corpus central des symphonies de Haydn, qu’on regroupe par commodité sous l’étiquette de « Sturm und Drang« , même si toutes ne ressortissent pas exactement à ce mouvement littéraire et musical si important au XVIIIe siècle. Mais elles datent toutes de la période particulièrement féconde que Haydn passa au service du prince Esterhazy.
L’ensemble a bénéficié d’une remastérisation bienvenue. C’est un coffret indispensable. On conseille vivement de l’acquérir sur Amazon.it où il est proposé à 50 € au lieu des 70 et plus affichés sur les sites français !
Juste pour le plaisir, le finale d’une de mes symphonies préférées, la 39e en sol mineur – oui il y a bien une parenté évidente avec une autre « sol mineur » la 25e de Mozart !
Beethoven à Pittsburgh…
Deutsche Grammophon a regroupé en un seul coffret de 17 CD les enregistrements réalisés dans les années 60 pour le label Command par William Steinberg et l’orchestre symphonique de Pittsburgh. Je renvoie à l’article très complet que j’avais consacré à une intégrale des symphonies de Beethoven, longtemps méconnue, car pas distribuée en Europe (Beethoven 250 : William Steinberg), qui est intégrée à ce coffret comme les 4 symphonies de Brahms déjà rééditées.
… et à Washington
Plus inattendue, une autre intégrale des symphonies de Beethoven enregistrée « live » ces deux dernières années par un chef qu’on ne connaissait pas dans ce répertoire et qu’on a toujours beaucoup aimé au concert- la dernière fois c’était avec l’Orchestre de Paris en février 2018 (Le tonnerre et les cloches) – l’Italien Gianandrea Noseda.
Je viens de recevoir ce coffret, et j’ai commencé d’en écouter des extraits. Le bel orchestre « national » de Washington, jadis dirigé par Antal Dorati, Rostropovitch, Leonard Slatkin ou Ivan Fischer, est depuis 2017 sous la houlette du chef milanais, et on comprend que Noseda ait souhaité marquer son mandat de ce corpus symphonique essentiel.
C’est d’ailleurs, à ma connaissance, la première fois que l’orchestre de la capitale fédérale des Etats-Unis livre une intégrale des symphonies de Beethoven.
Autre anniversaire fêté en 2024, celui de Bedrich Smetana né le 2 mars 1824 à Litomyšl et mort le 12 mai 1884 à Prague.
On espère que ce bicentenaire permettra de faire mieux connaître une oeuvre qui ne se résume pas à La Moldau et au cycle Ma Patrie dans lequel s’insère ce célèbre poème symphonique.
En guise d’apéritif, avant qu’on y revienne plus longuement dans quelques semaines, deux cadeaux.
La fiancée de Schwarzkopf
On n’imagine absolument pas Elisabeth Schwarzkopf (1915-2006) incarner Mařenka, l’héroïne de La Fiancée vendue, le plus célèbre opéra de Smetana, extrêmement populaire en pays germaniques, mais quasiment inconnu en France (il n’est entré qu’en 2008 au répertoire de l’opéra de Paris!). La soprano allemande a, comme toutes ses consoeurs, enregistré une série d’airs d’opéras, qu’elle n’a jamais interprétés sur scène ni en concert, comme cet air « endlich allein »
La patrie de Doráti
Je n’étais pas peu fier, comme je l’ai raconté ici le 31 décembre, de découvrir par hasard à Bologne quelques disques rares, comme cette intégrale du cycle de six poèmes symphoniques, Ma Patrie, que je suis sûr d’avoir eu déjà dans ma discothèque, mais que j’ai dû perdre au cours de mes déménagements. La seule gravure du cycle par Antal Doráti avec le Concertgebouw d’Amsterdam ! Peut-être pas très couleur locale, mais qu’est-ce que c’est beau !
Beaucoup de place consacrée ici, ces dernières semaines, aux gloires du passé. Grâce à des rééditions bienvenues (Doráti, Klemperer, les chefs de Cincinnati, Jessye Norman, Victoria de Los Angeles). L’avalanche d’automne n’est pas terminée… et il ne faudrait pas succomber aux facilités de la nostalgie.
Mais il y a heureusement quelques – rares – nouveautés qui exaltent le talent de la génération montante.
Domingo Hindoyan à Liverpool
D’abord un disque comme on n’en fait plus – des intermezzi d’opéras véristes. J’ai tellement aimé celui de Karajan, et tellement pas le médiocre remake de Riccardo Chailly
Voici qu’aujourd’hui l’un des chefs dont j’ai aimé voir éclore le talent en l’invitant souvent à Liège – Domingo Hindoyan, chief conductor depuis 2021 du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, publie un disque très réussi de préludes et d’intermezzi d’opéras de Mascagni, Ponchielli, Puccini, Cilea, etc.
Rien n’est plus difficile à réussir ces pièces d’orchestre, avec le chic, l’élégance, le fini orchestral qui s’imposent, Domingo Hindoyan n’est pas loin d’égaler son illustre aîné berlinois.
Je n’en suis pas surpris de la part d’un chef qui avait fait très forte impression à Montpellier, en dirigeant en 2016 Iris de Mascagni et en 2017 Siberia de Giordano, avec à chaque fois dans les rôles-titres sa propre épouse, la grande Sonya Yoncheva.
Tant de souvenirs avec ces deux-là…
Santtu-Matias Rouvali à Göteborg
Voici bientôt dix ans que j’ai découvert ce phénomène, aujourd’hui à la tête de l’une des grandes phalanges européennes, le Philharmonia de Londres. Il y a un mois, je l’applaudissais encore, dirigeant l’Orchestre philharmonique de Radio France. Santtu-Matias Rouvali poursuit son intégrale des symphonies de Sibelius avec l’orchestre de Göteborg, et ce qui est très intéressant, s’agissant d’un chef qui fête ses 38 ans dans quelques jours, c’est qu’il suscite controverses et divergences à chaque nouveau disque, à chaque concert. On n’admire plus seulement la jeunesse d’un talent hors norme, on se met à discuter ses choix interprétatifs, alors qu’il ne fait qu’affirmer une vision, un regard originaux, surprenants parfois, sur des oeuvres rebattues. Moi j’aime ça ! C’est tellement mieux que l’eau tiède !
Aziz Shokhakimov à Strasbourg
Du jeune chef ouzbek qui dirige désormais l’orchestre philharmonique de Strasbourg, Aziz Shokhakimov, j’avais écrit pour Bachtrack (L’audacieux pari d’Aziz Shokhakimov) tout le bien qu’on pouvait en penser. Mais je n’avais pas évoqué le disque publié à l’occasion de cette rentrée. C’est assez culotté, dans une discographie saturée, d’oser sortir une Cinquième de Tchaikovski et Roméo et Juliette. Défi largement relevé, disque magnifique.
Les affaires reprennent… Même si j’ai toujours un peu la tête dans les hautes vallées de l’Himalaya (Les peupliers du Ladakh).
J’avais déjà poussé un coup de gueule au début de l’année à propos d’un coffret de CD rassemblant les enregistrements réalisés par Antal_Doráti à Detroit. Cette fois c’est à propos d’une réédition des enregistrements mono et stéréo du même chef à Minneapolis :
Le premier scandale est le prix de ces coffrets, certes « remastérisés » (alors que l’essentiel était déjà paru dans les trois coffrets Mercury), et plus encore les minutages ridicules… d’origine de ces galettes présentées dans leurs couvertures elles aussi d’origine.
Totalement incompréhensible, même si on a souvent ici dit notre admiration pour Cyrus Meher-Homji qui procède à ce travail d’exploration des riches fonds de catalogue de Deutsche Grammophon, Mercury, Philips et Decca.
Jean-Charles Hoffelé évoque, admiratif, le sorcier de Minneapolis sur son blog (artalinna.com). François Laurent, dans le Diapason de septembre, est beaucoup plus réservé. S’en est comme d’habitude suivie une discussion passionnée sur Facebook. Les uns et les autres ont fini par admettre que les réussites du chef américain d’origine hongroise se limitaient au répertoire d’Europe centrale – et encore doit-on faire abstraction de la sécheresse de l’acoustique de Minneapolis et de la pauvreté de timbres de cet orchestre !, et que tout le répertoire germanique et viennois manquait singulièrement de charme.
Comme cet arrangement de valses et polkas de Johann Strauss réalisé par Doráti lui-même, le ballet Graduation Ball, qui sonne sec comme un coup de trique :
Le nouveau coffret comprend quelques valses de Strauss qui n’avaient pas été rééditées. On aurait finalement pu s’en passer… comment peut-on rater à ce point l’un des chefs-d’oeuvre du roi de la valse, Roses du Sud ? Phrasés d’une banalité à pleurer, et l’impression que le chef n’aime pas du tout ce répertoire. Alors pourquoi l’enregistrer ?
La comparaison avec Karl Böhm (et Vienne certes!) est éloquente :
Ecoutons donc Doráti pour ce qu’il nous a donné de meilleur, essentiellement à Londres. Et bien sûr plus tard avec ses intégrales irremplacées des symphonies et des opéras de Haydn !
Et je ne saurais oublier tout ce que j’ai découvert grâce à Antal Doráti, comme cette rareté de Respighi
On – l’intéressé en premier ? – me pardonnera, je l’espère, ce jeu de mots de circonstance – en France la Fête des mères est toujours le dernier dimanche de mai, à la différence de quasiment tous les autres pays !.
C’est un personnage que les discophiles chevronnés connaissent au moins de nom, un Australien au palmarès impressionnant (voir sa notice sur Linkedin) : Cyrus Meher-Homji. A ce titre, il est le responsable de la collection Eloquence, aujourd’hui très largement distribuée dans le monde entier, mais que, pendant quelques années, j’ai dû acheter par correspondance… en Australie !
Je ne sais pas si, dans l’univers de la musique classique, Cyrus Meher-Homji a un équivalent encore en activité. J’en doute. Il est le seul, à ma connaissance, à aussi bien connaître et explorer les fonds et tréfonds de l’immense catalogue constitué par Philips, Decca, Deutsche Grammophon, labels historiques aujourd’hui rassemblés sous la bannière d’Universal.
Dorati
En septembre dernier, je me réjouissais de retrouver des Mozart et des Haydn de Dorati, qui avaient échappé aux rééditions Decca ou Mercury du chef hongrois (lire Haydn dans les Pyrénées)
Kubelik
J’attends avec impatience un coffret commandé il y a quelques semaines, les enregistrés réalisés au tournant des années 50 par Rafael Kubelik pour Decca
Des disques que j’ai déjà, en CD séparés, mais qui vont ressortir dans un son nouveau, « remastérisé ».
Et puis, l’avantage considérable de cette collection et du travail de Cyrus Meher-Homji, c’est de nous donner à redécouvrir, et parfois découvrir tout court, des artistes demeurés dans une ombre que leur talent n’aurait pas dû leur infliger, jusqu’à des noms dont je n’avais jamais entendu parler.
Ainsi d’Anja Thauer (1945-1973), une violoncelliste allemande lumineuse, qui va se suicider à 28 ans, à cause d’une histoire d’amour impossible (lire : Anja Thauer. On l’a comparée à Jacqueline du Pré, autre musicienne exceptionnelle, arrêtée dans son élan par la maladie (la sclérose en plaques).
Le violoniste roumain Ion Voicu (1923-1997) avait lui aussi disparu des radars, quelques disques en Allemagne de l’Est encore trouvables sur le label Berlin Classics.
Ici une belle réédition qui rend hommage à un art du violon « natif » de Roumanie.
Il y a parfois des sommes sans doute utiles à certains collectionneurs, mais sur la pertinence desquelles on peut s’interroger. Je suis loin de partager l’enthousiasme de certains amis sur la réédition de ce coffret. La pianiste Ruth Slenczynska, 96 ans aujourd’hui, a d’évidences qualités de virtuosité, mais un jeu qui confine parfois à la sécheresse, affaire de prise de son ?
Ses études de Chopin respirent large, ce qui est n’est pas pour me déplaire :
Il y a un peu plus d’un mois, j’avais loué la réédition, si attendue, des enregistrements du chef suisse Peter Maag (voir Peter le Suisse) en regrettant une étrange prise de son, pourtant annoncée comme « stéréo », pour un disque de concertos avec Fou Ts’ong. Cyrus Meher-Homji m’avait lui-même répondu en signalant, en toute transparence, qu’il n’avait pu remettre la main sur la bande originale en stéréo.
Dans ce blog, les citations des publications de cette collection sont innombrables.
Je signale que le site britannique prestomusic.com fait actuellement une promotion très intéressante sur l’ensemble de la collection…
En tout cas on doit un fier coup de chapeau à Cyrus Meher-Homji. On a hâte qu’il continue de nous restituer ce qui nous semble une inépuisable réserve de trésors, corrigeant au passage les erreurs ou les oublis des maisons-mères (Deutsche Grammophon ou Decca) comme il l’avait fait pour Eugen Jochum
La dynastie Strauss : Johann père et fils, Josef, Eduard – c’est peu de dire que c’était un sacré business, quelque chose comme André Rieu, le talent, le génie même, en plus ! Mais la célébrité des uns et des autres, surtout Johann « le fils », était telle que plusieurs formations se réclamant du « label » Strauss se produisaient simultanément dans les grandes cours d’Europe et, l’été, dans les stations thermales chic où les aristocraties locales avaient leurs habitudes.
En témoigne un grand nombre d’oeuvres écrites pour ces circonstances, ou évoquant le souvenir de ces concerts.
Mais on doit être très reconnaissant à la famille Strauss d’avoir inventé le « best of », la compilation ou le pot-pourri.
A lui seul, Johann Strauss a écrit plus de 80 quadrilles, une danse de salon et de cour très encadrée (voir Quadrille) où l’auteur d’Aimer, boire et chanter, recyclait, et contribuait à populariser et à diffuser, soit des chansons en vogue, soit – et c’est le plus impressionnant – les derniers opéras présentés à Vienne. Ses deux frères, Josef et surtout Eduard, n’y ont pas manqué non plus.
Avant de passer en revue certains de ces quadrilles, hommage doit être rendu au véritable inventeur de la « valse viennoise », concurrent direct de Johann Strauss le père, Joseph Lanner (1801-1846).
Le regretté Mariss Jansons avait dirigé, lors du concert de Nouvel an 2006, cette étonnante pièce de Lanner, dont le titre est explicite : Die Mozartisten
Viva Verdi !
C’est Claudio Abbado qui, le 1er janvier 1988, révèle ce quadrille sur des thèmes du Bal masqué de Verdi
C’est un autre Italien, au début de cette année, qui dirige un quadrille au titre anodin – Neue Melodien Quadrille – à nouveau complètement consacré à Verdi
Quelques années plus tôt, Johann Strauss célébrait déjà Verdi avec ce Melodien-Quadrille
On retrouve Mariss Jansons, en 2006, dirigeant ce Künstler-Quadrille (quadrille des Artistes) où se mêlent Mendelssohn, Beethoven, Weber, Mozart, Paganini…
Faust, Carmen, Offenbach
Mais il n’y en a pas que pour Verdi, les « tubes » français de l’époque sont assaisonnés à la mode viennoise, comme ce quadrille peu connu – jamais joué lors d’un concert de Nouvel an – sur les thèmes du Faust de Gounod
Josef, le cadet, s’y colle aussi :
En revanche, Offenbach attire les foules à Vienne ! C’est d’ailleurs le succès du Français, natif de Cologne, qui va inciter Johann Strauss à se lancer à son tour dans le genre de l’opérette !
Johann Strauss écrit un premier quadrille sur les airs d’Orphée aux enfers et c »est logiquement le grand Georges Prêtre, qui le dirige lors de son premier concert de Nouvel an à Vienne en 2008
et qui récidive en 2010, en révélant ce quadrille sur des thèmes de La belle Hélène. Mais cette fois c’est la plume du plus jeune frère, Eduard Strauss (1835-1916) qui est à l’oeuvre.
C’est le frère cadet, Josef, « le plus doué » d’entre nous selon Johann, qui va composer le plus d’arrangements, de quadrilles sur les thèmes d’opérettes d’Offenbach, données à Vienne :
Comme Vert-Vert, Kakadu en allemand
sur Geneviève de Brabant
ou La Grande duchesse de Gérolstein…
C’est de nouveau Eduard qui fait un pot-pourri très réussi des thèmes de Carmen, et c’est de nouveau Mariss Jansons qui dirigeait ce quadrille
Témoins, parmi plusieurs autres, de la popularité à Vienne de certains ouvrages français, aujourd’hui oubliés, ces quadrilles sur L’Africaine ou Dinorah de Meyerbeer
Auto-promotion
Et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, Johann Strauss adoptera le même procédé pour ses propres opérettes à la fin de sa vie. On ne joue plus guère au disque ou au concert que les quadrilles sur La Chauve-Souris ou Le Baron Tzigane, mais il y en a une bonne douzaine sur des ouvrages aujourd’hui oubliés ou peu joués.
Seule pièce écrite à trois frères, ce Schützen-Quadrille de 1868 qui honore la garde impériale en reprenant des airs et des marches militaires.
L’arrangeur arrangé
Et puis, il fallait bien que cela arrive, la famille Strauss, essentiellement Johann le fils, a aussi fait l’objet d’arrangements. On a évoqué dans un autre billet – Petits et grands arrangements : les Français – le sort que Roger Désormière avait réservé à certain Beau Danube pour les besoins d’un ballet.
Il faut évoquer ici, pour finir, une très belle partition d’Antal Dorati, qui, à l’instar de Manuel Rosenthal pour Offenbach, revisite l’oeuvre de Johann Strauss, en faisant entendre du connu et du beaucoup moins connu dans son Kadettenball / Le bal des cadets publié en 1948.
A l’occasion du centenaire de sa naissance, le 21 mars 1921, Decca a publié un beau coffret de l’intégrale des enregistrements réalisés pour Philips par le violoniste belge Arthur Grumiaux, de 1950 à 1985.
Arthur Grumiaux c’est une légende. En Belgique, c’est un intouchable. Comme son illustre aîné Eugène Ysaye. Ses enregistrements sont souvent cités comme des références comme son partenariat avec Clara Haskil dans les sonates pour violon et piano de Beethoven.
Moi-même, avant d’acquérir ce beau coffret, j’avais dans ma discothèque, une bonne partie de ces « références ». Je m’aperçois que je les avais peu écoutées, que, lorsque je voulais écouter du beau et grand violon, ce n’est pas Grumiaux que je choisissais spontanément (mais plutôt Ferras, Milstein ou Heifetz).
Depuis que j’ai reçu ce coffret, et que je réécoute… ou parfois découvre certains de ces enregistrements, j’éprouve des sensations mitigées.
C’est incontestablement du très beau violon – on sait que Grumiaux surveillait de très près le montage et demandait aux ingénieurs du son d’être toujours plus en avant ! -, élégant, « classique » dans la meilleure acception du terme.
Mais cette recherche du beau son se fait au détriment d’une prise de risque, d’un engagement interprétatif plus éloquent.
C’est particulièrement audible dans cette prise de concert du concerto de Beethoven (à Paris avec Antal Dorati !) ou le premier des deux enregistrements qu’Arthur Grumiaux a réalisés du concerto de Brahms, avec Eduard Van Beinum et le Concertgebouw (en 1958).
Je pense que l’on comprendra mieux mes réserves en comparant ces deux versions du concerto pour violon n°3 de Saint-Saëns
Le finale de ce concerto – écrit pour Sarasate ! – implique virtuosité, panache, élan. Ce qu’on entend dans la version Grumiaux, il faut le dire pas du tout aidé par la direction « plan plan » de Manuel Rosenthal, n’est pas exactement cela !
Nathan Milstein – depuis longtemps ma référence – prouve qu’on peut, qu’on doit oser dépasser la barre de mesure !
On doit aussi observer que le répertoire enregistré d’Arthur Grumiaux est à l’image de son jeu, pas très ouvert et peu aventureux : aucun concerto du 20ème siècle, à l’exception, certes notable, du néo-classique concerto de Stravinsky et d’un bien timide concerto de Berg (pourtant dirigé par le grand Igor Markevitch), mais ni Bartok, ni Prokofiev, ni Sibelius, pour ne pas parler de Chostakovitch ou Szymanowski… Voir le détail complet du coffret ci-dessous*
Restons-en donc à ce qu’on aime de l’artiste, comme son duo légendaire avec Clara Haskil.
Bach, J S: Sonatas & Partitas for solo violin, BWV1001-1006