Le scandale du Boléro

Dans l’histoire des Ballets russes, aucun scandale à noter lors de la création, il y a quatre-vingt-dix ans, le 22 novembre 1928, du Boléro de Ravel. Rien de comparable avec  la première du Sacre du printemps de Stravinsky au Théâtre des Champs-Elysées le 29 mai 1913.

Et pourtant, il y a un scandale Boléro, qui revient sous les feux de l’actualité : les droits d’auteur faramineux que l’oeuvre a générés au profit de prédateurs issus de « l’entourage » du compositeur, décédé en 1937 sans héritier ni légataire. Le Boléro rapporterait chaque année environ 1,5 million d’euros de droits (46 millions d’euros entre 1970 et 2006 )

Au Canada, au Japon et dans les pays observant un délai de 50 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 1988. Aux États-Unis, le Boléro de Ravel est protégé jusqu’en 2024. Dans les pays de l’Union européenne observant un délai de 70 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 2008.

En France, jusqu’en 1993, le Boléro est resté à la première place du classement mondial des droits à la SACEM. En 2005, c’était encore la cinquième œuvre musicale française la plus exportée bien que n’étant pas à cette date dans le domaine public. Ravel étant mort sans enfants, la lignée d’héritage des ayants droit est extrêmement complexe. Depuis au moins 1970, les droits sont perçus au travers de sociétés légalement enregistrées à l’étranger (Monaco, Gibraltar, Amsterdam, Antilles néerlandaises, îles Vierges britanniques) : un consortium conçu et dirigé par Jean-Jacques Lemoine, aujourd’hui décédé, qui avait auparavant occupé les fonctions de directeur-adjoint des affaires juridiques de la SACEM. Sur ses conseils, en France, la SACEM a continué à percevoir des droits jusqu’au 1er mai 2016, invoquant les prorogations de guerre dues à la Seconde Guerre mondiale, qui auraient allongé la durée des droits d’auteur de 8 ans et 120 jours (soit 3042 jours écoulés entre le 03/09/1939 au 01/01/1948), la faisant passer du 01/01/2008 au 01/05/2016.

En 2016, les héritiers contestent à nouveau l’entrée du Boléro dans le domaine public en France, arguant de ce que le Boléro ayant initialement été créé comme un ballet, il s’agit d’une œuvre collaborative, dont la protection s’étend jusqu’à la fin des droits de tous ses co-auteurs, donc en y incluant la chorégraphe Bronislava Nijinska et le décorateur Alexandre Nikolaïevitch Benois décédé en 1960. L’échéance du domaine public serait alors repoussée de vingt nouvelles années. La SACEM avait cependant rejeté ces nouvelles prétentions, rendant publique l’œuvre le 2 mai 2016.

Mais voici que Le Figaro du 20 novembre révélait que la SACEM avait été assignée en juin 2018 devant le tribunal de grande instance de Nanterre.

Les actuels ayants droit de Ravel et les héritiers d’Alexandre Benois, décorateur du ballet Boléro commandé à Ravel par Ida Rubinstein, reviennent à la charge pour qu’Alexandre Benois soit déclaré coauteur du Boléro. puisque la prise en compte de la date du décès de Benois permettrait à l’œuvre de revenir et rester dans le domaine privé jusqu’en 2039. « Un bonus de 20 millions d’euros à se partager selon nos informations », selon Thierry Hillériteau et Léna Lutaud, les auteurs de l’article du Figaro

D’un côté, il y a donc les actuels ayants droit de Ravel, Evelyn Pen de Castel et Jean-Manuel de Scarano, qui n’ont pas de liens familiaux avec le compositeur et sont installés en Suisse. De l’autre, le journal fait mention de cinq héritiers Benois : Dimitri Vicheney, Alberto Romano Benois, François Tcherkessoff, Françoise Braslavsky et Maxime Braslavsky. Tous se seraient ainsi rapprochés.

Juste avant l’entrée du Boléro dans le domaine public, en mai 2016, la SACEM avait déjà rejeté une demande similaire de la part des héritiers Benois. Une première audience est attendue en 2019. Selon les informations des journalistes, les héritiers Benois réclament 250 000 euros à la SACEM au titre de préjudice économique, 10 000 pour préjudice moral et la nomination d’un expert (Source France Musique).

Sans doute la plus célèbre version dansée du Boléro, celle de Maurice Béjart avec son danseur fétiche Jorge Donn.

A propos de Jorge Donn, ce souvenir personnel : voyageant à la fin des années 80 à bord d’un TGV Paris-Genève, le hasard du placement m’avait installé en face du danseur. Comme souvent lorsqu’on voit quelqu’un sur scène, je l’imaginais grand, et j’avais devant moi un homme plutôt petit, recroquevillé sur son siège. Je n’ai pas osé lui dire mon admiration…

Quant aux innombrables versions discographiques de ce tube, on a l’embarras du choix, même si peu de chefs ont réussi ce savant et délicat mélange entre rigueur rythmique et sensualité. J’ai beaucoup de tendresse pour cette ultime concert de Nouvel an de Karajan en 1985, le Boléro lui allait bien.

Les versions Ozawa et Abbado me semblent l’une et l’autre lumineuses, et magnifiquement captées.

61QjOm08BGL

81AH2f+ZilL._SL1400_

La pire est celle de Maazel avec les Viennois, un ritardando final complètement hors de propos et un sommet de vulgarité.

516TBWgLpsL

 

Les tons lettons

Le risque d’un concert officiel est que l’artistique ne soit pas à la hauteur de l’événement célébré. Nul risque de ce genre n’était à craindre mardi soir à la Philharmonie de Paris.

IMG_9477La Lettonie comme ses soeurs baltes, la Lituanie et l’Estonie, sont, toute cette année 2018, dans la commémoration du centième anniversaire de leur indépendance (voir Lumières baltes et Riga choeur du monde)

IMG_9478(Avec la ministre de la Culture de Lettonie, Dace Melbarde – qui me confiait sa surprise d’avoir eu en cinq ans cinq interlocuteurs français comme ministres de la Culture (Aurélie Filippetti, Fleur Pellerin, Audrey Azoulay, Françoise Nyssen et maintenant Franck Riester) et l’ambassadeur de Lettonie en France, l’ancien Ministre de la Défense Imants Liegis)

IMG_9479

Programme intelligent pour l’Orchestre national de Lettonie et son jeune chef, Andris Poga. Une pièce un peu longue et bavarde du Letton Pēteris Vasks, Musica Appassionata (2002) pour cordes, en guise d’ouverture, qui a le mérite de faire découvrir la belle homogénéité, la rondeur et la précision du quatuor de la phalange balte. Puis le Quatrième concerto pour piano de Rachmaninov – j’en parlais ici il y a quelques jours à l’occasion de la sortie du magnifique disque Trifonov/Nézet-Séguin (Quand Rachmaninov rime avec Trifonov) sous les doigts de mon cher Nicholas Angelich.

IMG_9481

Je n’avais jamais entendu ce concerto que j’aime profondément, mais qui peut être redoutable pour les interprètes comme pour le public tant il est complexe, fuyant, déroutant, aussi superbement joué que mardi soir. Nicholas Angelich, une fois de plus, frappe d’abord par l’intensité de sa sonorité, la luminosité de sa poésie et bien évidemment par sa technique transcendante qui se joue de tous les pièges de la partition.    Que ne lui confie-t-on une intégrale des concertos de Rachmaninov au disque ? Je sais bien qu’il y a déjà quantité de versions admirables, mais quand on a la chance d’avoir un interprète idéal de cette musique… Le tout premier disque d’Angelich, gravé pour la défunte collection « Nouveaux interprètes » d’Harmonia Mundi/France Musique était, comme par hasard, consacré aux Etudes-Tableaux de Rachmaninov !

61O733ekZxL._SL1000_

Deuxième partie : la 6ème symphonie de Tchaikovski. Un tube certes, mais pas si fréquent au concert. Très belle version, qui évite les excès, cultive les couleurs nostalgiques d’une partition qui fait la part si belle aux bois, Poga unifiant les quatre tableaux de cette symphonie atypique. Une belle découverte pour moi que cet orchestre letton que je ne connaissais que par quelques trop rares disques.

Andris Poga dirigeait l’Orchestre philharmonique de Radio France le 6 septembre dernier lors de la soirée d’hommage à Evgueni Svetlanov

PS Depuis la publication de cet article, j’ai vu se développer sur Facebook et sur d’autres sites l’une de ces polémiques qui me réjouissent parce qu’elles sont parfaitement inutiles : doit-on tolérer les applaudissements du public entre les mouvements d’une oeuvre ? Ce fut le cas mardi soir, en effet, dans le concerto de Rachmaninov et dans la Pathétique de Tchaikovski, même si dans le cas de cette symphonie, il est quasi impossible d’éviter les applaudissements après la fin triomphale du 3ème mouvement. Même si des chefs, comme Andris Poga d’ailleurs, trouvent la parade et enchaînent du même geste avec le 4ème mouvement.

Alors, gênants ou pas ces applaudissements ? Aux Etats-Unis, c’est systématique, mais c’est normal, c’est un pays de ploucs, pas comme nous autres Européens cultivés… Moi qui ai une certaine pratique (!!) de l’organisation de concerts, je suis plutôt rassuré que des membres du public manifestent leur enthousiasme de la sorte, ils n’ont pas les codes, pas l’habitude du rituel du concert, et c’est tant mieux !

Ce qui serait encore mieux qu’une interdiction formulée au début du concert (du style : il est interdit de filmer, de photographier, de tousser, d’applaudir intempestivement, mais prenez quand même votre pied !), ce pourrait être – ce que j’ai fait plusieurs fois moi-même ou demandé à des chefs de le faire – de s’adresser simplement au public en quelques mots pour lui expliquer que telle oeuvre mérite d’être écoutée dans sa continuité et applaudie seulement à la fin. On fait oeuvre de pédagogie, on décomplexe un public non initié, et on fait un peu d’histoire de la musique. Simple non ?

Les sans-grade (X) : Horst Stein

« He shunned the flamboyant and jetset lifestyle enjoyed by the likes of Karajan, and to watch he could be somewhat uncharismatic. » On peut difficilement faire plus juste et piquant que The Telegraph dans la nécrologie que le journal britannique publia à la mort du chef d’orchestre allemand Horst Stein (1928-2008)

5205897.image

Une tête, un physique qu’on croirait échappés d’un tableau médiéval, et une notoriété en effet très loin de celle des stars de la baguette, réduite au cercle restreint des mélomanes avertis.

Et pourtant Horst Stein a fait une carrière plus qu’honorable, malheureusement interrompue par la maladie à la fin des années 90 et a surtout laissé une discographie de très grande qualité.

1024px-Horst_Stein

J’avais salué le beau coffret consacré à Max Reger pour l’essentiel constitué d’enregistrements réalisés par Horst Stein avec l’orchestre symphonique de Bamberg, une phalange qui a fêté ses 70 ans l’an dernier et dont il a été le directeur musical de 1985 à 2000.

71e6a5v0qdl-_sl1400_.jpg

A19jaodU52L._SL1500_

Avant Bamberg, Stein avait dirigé l’Orchestre de la Suisse Romande, de 1980 à 1985, où il avait succédé à Wolfgang Sawallisch. Et enregistré pour Decca quelques disques qui font référence, comme un exceptionnel ensemble Sibelius

61c5+Yuh5IL

Dans la même collection Eloquence, à signaler toute une série d’enregistrements, passés inaperçus, mais hautement recommandables, avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, comme une fantastique intégrale des concertos pour piano de Beethoven avec Friedrich Gulda,,les 2ème et 6ème symphonies de Bruckner (Decca avait entrepris une intégrale avec Vienne et plusieurs chefs, Abbado, Maazel notamment), Weber, Wagner.

51CeWQ38kGL

 

51MnKbsuzaL

61NkWK-m8YL

71uidbMmtyL._SL1200_

81UgNfgsyQL._SL1390_

 

 

 

Quand Rachmaninov rime avec Trifonov

La dernière fois que je l’ai entendu en concert, c’était en décembre 2013 à la Salle Pleyel, dans le cadre du cycle Chostakovitch que donnaient Valery Gergiev et son orchestre du Marinski de Saint-Pétersbourg. Il avait tout juste 22 ans, auréolé de ses prix aux concours Chopin  et Tchaikovski. Daniil Trifonov m’avait proprement soufflé par son interprétation du premier concerto de Chostakovitch pour piano et trompette.

Parce que, dans cette oeuvre en particulier, le jeune virtuose conjuguait à peu près toutes les qualités que j’attends d’un interprète :  la technique transcendante, le grain de folie, la variété des humeurs, l’élan poétique. Et finalement ce quelque chose d’indéfinissable, qui le rend unique.

Un premier disque Rachmaninov m’avait mis en joie, une belle alliance entre Daniil Trifonov et le jeune patron de l’orchestre de Philadelphie, un autre surdoué, Yannick Nézet-Séguin (lire Eveil d’impressions joyeuses et Yannick à Rotterdam)

 

5123MGs1BvL

Un deuxième disque vient de paraître ce 12 octobre et, après déjà trois écoutes en continu, je ne peux qu’approuver en tous points l’analyse qu’en fait François Hudry pour QOBUZ :

… Les noces entre Rachmaninov et Daniil Trifonov avec Yannick Nézet-Seguin et le Philadelphia Orchestra s’avèrent somptueuses. Leur version du 2e Concerto renouvelle le miracle de versions mythiques comme celles de Rachmaninov lui-même ou de Earl Wild.

Destination Rachmaninov dit l’album en guise de titre. Le problème c’est que l’on n’a pas envie de descendre du train dans lequel le jeune pianiste russe est bien installé en regardant le paysage défiler… Et quels paysages…car Trifonov et Nézet-Seguin ont une vue aussi large que les grands espaces russes ; le piano volubile, liquide, électrique, aérien, mais aussi puissant de Trifonov répond à l’opulence de l’orchestre. Une pâte sonore jamais pesante mais, au contraire, toujours en mouvement avec une souplesse épousant tous les mélismes et les humeurs d’une partition qui fêtait le retour à la vie d’un compositeur atteint d’une grave dépression.

La grande surprise de ce disque provient pourtant du 4e Concerto, le mal-aimé de la série, qui prend ici les teintes de la mélancolie et s’inscrit dans la suite logique des trois autres avec la même puissance expressive grâce à ces interprètes d’exception. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, saluons une prise de son superlative « à l’ancienne » rendant parfaitement justice à la largeur des phrasés, à l’épaisseur des cordes et aux séduisantes couleurs des cuivres et de la petite harmonie du célèbre orchestre américain.
En prime et sous la forme de formidables bis discographiques, quelques extraits de la Troisième Partita pour violon de Bach dans une transcription virtuose de Rachmaninov. A écouter d’urgence !

© François Hudry/QOBUZ

71x11r-cWeL._SL1200_

 

Si je devais apporter un bémol à mon enthousiasme, ce serait sur le 3ème mouvement du  Deuxième concerto. Je le préfère, je l’entends plus électrique, plus nerveux comme dans l’inoubliable version Katchen/Solti (voir Rachmaninov et Marilyn) Mais le tandem Trifonov/Nézet-Séguin est d’une telle qualité d’écoute réciproque, de liberté poétique, qu’on accepte sans réticence leurs tempi buissonniers. Et pour le Quatrième concerto l’on tient certainement la meilleure version de la discographie rachmaninovienne (malgré les beautés du piano d’Arturo Benedetti Michelangeli, si pâlement secondé par Ettore Gracis dans la légendaire version EMI de 1957).

On imagine que le Troisième concerto suivra bientôt. On peut déjà présumer qu’on ne sera pas déçu, à l’écoute de ce « live » capté en 2014 à Verbier.

D’autres « preuves » de la personnalité si unique de Daniil Trifonov ? Depuis un miraculeux « live » de Geza Anda, je n’ai jamais entendu plus libres et poétiques Etudes op.25 de Chopin que celles-ci lors du Concours Artur Rubinstein de Tel Aviv (2011)

Mêmes impressions avec les Etudes d’exécution transcendante de Liszt.

Une chose est sûre : Rachmaninov rime désormais avec Trifonov !

Martha live

Pour célébrer les 75 ans de la pianiste argentine – en 2016 – les hommages discographiques n’avaient pas manqué, ni en qualité, ni en quantité : Deutsche Grammophon, Warner avaient publié d’imposants coffrets (voir la discographie complète sur bestofclassic). 

Manquait à l’édifice à la gloire de Martha Argerich, ce qui constitue peut-être l’essentiel, l’essence de son art, la collection des « live » enregistrés durant les 15 ans (2002-2016) qu’a duré le Martha Argerich Progetto à Lugano, en Suisse italienne.

61W8D9I4aYL._SL1500_En réalité, ce coffret n’est pas une nouveauté, puisqu’il compile ceux qui paraissaient chaque année, reflétant les éditions successives de ces rassemblements « Martha & Friends »

Il compile, mais il élimine les enregistrements dans lesquels Martha Argerich n’apparaissait pas directement, et qui constituent pourtant des témoignages précieux des débuts de bien des jeunes artistes (les frères Capuçon par exemple), souvent dans des répertoires peu fréquentés.

Mais ces 22 CD n’en sont pas moins précieux, parce qu’ils montrent la pianiste à son acmé, non seulement dans les oeuvres qu’elle parcourt depuis ses débuts, mais aussi dans des répertoires moins familiers. Il y a une « patte » Argerich reconnaissable entre toutes, et lorsqu’elle est entourée de jeunes collègues, on ne se pas demande pas qui est le plus ardent, le plus juvénile du groupe !

Détails du coffret à voir sur bestofclassic

Le parcours d’une vie

Le 13 septembre dernier avait lieu, à Londres, la cérémonie des Gramophone Classical Music Awards 2018, sans doute les récompenses les plus attendues dans le milieu de la musique classique, une quinzaine, cette année, qui ont honoré plusieurs artistes et labels français (voir le palmarès ici : Gramophone Awards 2018). 

C’est au grand chef estonien, Neeme Järvi, 81 ans, qu’a été décerné une sorte de Grammy d’honneur, a Lifetime Achievement Award.

IMG_9092

J’ai déjà raconté comment et quand j’ai rencontré Neeme Järvi et travaillé avec lui (lire : Dans la famille Järvi, le père)

Je pense qu’il détient le record absolu, sinon du nombre de disques, en tous cas de la variété des répertoires et des compositeurs enregistrés, pour trois labels qui l’ont suivi dans son insatiable appétit de découverte.

lifetimeachievement_specialawards2018_gramophone« Je me demande parfois si Neeme Järvi n’est pas plus intéressé par le studio d’enregistrement que par la salle de concert. Par curiosité, j’ai passé une heure à lister les compositeurs dont Järvi a enregistré la musique, un total de 111 ! Le décompte est extraordinaire, plus de 400 CD (Karajan ne doit pas être loin en nombre de disques, Svetlanov non plus en nombre de compositeurs russes et soviétiques) mais personne n’a jamais embrassé un répertoire aussi vaste.

Neeme Järvi est apparu sur la scène musicale à peu près en même temps que le CD. Avec BIS et Chandos, il trouvait des maisons de disques qui étaient prêtes à sortir des sentiers battus. Plutôt que d’imiter les Karajan et Solti dans le coeur du répertoire symphonique, ils ont choisi d’explorer des répertoires peu, voire pas du tout abordés par les majors. Ce furent donc les symphonies de Sibelius et de Prokofiev plutôt que Beethoven et Brahms, Stenhammar plutôt que Schumann. Et avec Järvi, ils avaient un chef d’orchestre qui s’épanouissait dans le studio d’enregistrement. Son modus operandi consistait à dire à ses musiciens, alors qu’ils affrontaient une musique inconnue, «Regardez-moi. Suivez-moi – et ils l’ont fait, jouant souvent mieux qu’ils ne le pensaient. Comme l’indique le fils de Neeme, Paavo, «ses musiciens lui font confiance parce qu’il est un chef d’orchestre fiable, jamais ennuyeux. S’il a besoin changer quelque chose dans la minute, il peut le faire plus rapidement que quiconque, car il a la technique. Une autre chose est que je ne connais pas un seul musicien qui veut simplement faire le travail aussi efficacement que possible. Ils veulent faire de la musique et se sentir au milieu d’un processus créatif.

Revenons à 1985 et à son enregistrement avec l’Orchestre National Écossais de la Sixième Symphonie de Prokofiev pour Chandos, et vous êtes confronté à la plus grande perfection musicale (emblématique des valeurs de production de Chandos). Les cordes ont de l’intensité et de la puissance, mais elles ont aussi une souplesse qui donne l’impression d’être sculptée dans l’instant par le chef d’orchestre. Comme Robert Layton l’a écrit lors de la distinction de l’Orchestral Award en 1985, «un orchestre de second rang jouant avec un engagement total peut souvent être plus passionnant qu’un pilote de luxe à bord d’une phalange en roue libre». Neeme Järvi deviendrait un acteur clé de ce Brave New World, défendant le rare et l’inconnu et livrant toujours d’excellentes performances (un jeune chef d’orchestre m’a récemment demandé s’il était vrai que Neeme Järvi pouvait ouvrir une partition et, plus ou moins à première vue, en donner une bonne lecture. Je pense que la réponse est «oui»!).

Que ce soit en Écosse, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis ou dans son pays natal, l’Estonie – tous des pays dans lesquels il a été directeur musical – Järvi a continué à explorer et à défendre les plus vastes répertoires.. Sa série de BIS consacrée aux 10 symphonies d’Eduard Tubin, a été une formidable découverte pour beaucoup d’entre nous, une des premières sources de l’extraordinaire richesse musicale de l’Estonie

21QPT1QPNAL

À 81 ans, Neeme Järvi reste une source d’inspiration. Les orchestres adorent travailler avec lui car il fait ressortir le meilleur de chaque joueur. Les jeunes musiciens l’aiment parce qu’il connaît parfaitement son métier; ce n’est pas pour rien qu’il a appris son métier à Leningrad, observant et absorbant le talent de chefs d’orchestre comme Sanderling et Mravinski. Pour ses deux fils chefs d’orchestre, Paavo et Kristjan, il est le père dont tout musicien en herbe doit rêver » (James Jolly, in Gramophone)

Chandos chez qui Järvi a constitué l’essentiel de sa considérable discographie publie un coffret de 25 CD, qui certes témoigne de l’incroyable variété des répertoires abordés par le chef estonien, mais ne donne qu’une image très partielle d’un corpus discographique unique au monde…

816B-bYC30L._SL1500_ 2

Détails du coffret à voir sur Bestofclassic

(On trouve ce coffret à prix réduit sur : Presto Classical)

 

Il est libre Max (la suite)

En ce jour de rentrée scolaire, on a vu, un peu partout, musiciens et choristes se joindre aux enfants et à leurs professeurs, le ministre de l’Education nationale ayant réitéré hier sur France Musique sa conviction sur les bienfaits du chant choral. Je plaide depuis si longtemps pour cette mesure simple, universelle, que je ne peux que me réjouir des premiers pas d’une politique nécessaire : Tous en choeurs. Il faut persévérer, aller plus loin comme le précise cet excellent papier : La musique prend ses quartiers à l’école.

François-Xavier Roth, que j’avais laissé jeudi dernier à La Côté Saint-André à la tête de son ensemble Les Siècles, annonce fièrement le concert d’ouverture de sa quatrième saison à la tête de l’orchestre du Gürzenich de Cologne, avec une oeuvre si rare au concert dans nos contrées francophones, qu’on est plutôt surpris – agréablement – d’un tel choix : les Variations et fugue sur un thème joyeux de Hiller, l’imposant opus 100 de 1907 de Max Reger (1873-1916).

Voilà un compositeur admiré par Schoenberg, dont on a à peine commémoré le centenaire de la mort en 2016. Extraits de l’article que je lui consacrais il y a deux ans :

Le centenaire de sa mort a été inégalement célébré. Et n’a pas contribué à une meilleure connaissance de son oeuvre de ce côté-ci du Rhin. La France n’a jamais eu beaucoup de considération pour celui qui passe, au mieux, pour un épigone de Brahms : Max Reger.

Né en 1873, mort d’une crise cardiaque à 43 ans le 11 mai 1916, le compositeur allemand reste largement méconnu, voire méprisé, et quasiment jamais au programme d’un concert en France. Je me rappelle l’étonnement du public (et de la critique) lorsque j’avais programmé à Liège les quatre Poèmes symphoniques d’après Böcklinune première fois en 2004, puis en 2011 (pour la saison des 50 ans de l’Orchestre). Lire L’île mystérieuse.

Les clichés sont tenaces, concernant Max Reger. Contrapuntiste sévère, tourné vers le passé (Bach), hors de son temps (voir la liste de ses oeuvres). Contemporaines du Sacre du printemps et de Daphnis et Chloé, ses grandes oeuvres symphoniques, si elles n’épousent la modernité radicale d’un Stravinsky ou les audaces françaises de Debussy ou Ravel, évitent la surcharge post-romantique d’un Richard Strauss ou du Schoenberg de Pelléas et Mélisande.

Les oeuvres concertantes souffrent, au contraire, de redondances que même d’illustres interprètes comme Rudolf Serkin– qui a étudié avec Reger – ne parviennent pas à gommer.

L’autre problème de Reger, c’est sa profusion. Son corpus d’oeuvres instrumentales est tel que l’amateur qui voudrait s’y aventurer s’épuisera vite : le violon, l’alto, le violoncelle, la clarinette et l’orgue. Des sommes un peu indigestes.

Mais pour le mélomane qui ne voudrait pas passer à côté d’un compositeur original, singulier même dans son époque, deux coffrets complémentaires sont de nature à satisfaire sa curiosité. L’un comprend la totalité de son oeuvre symphonique et concertante, dans des versions de premier ordre, l’autre – qui vient de paraître – est plus ouvert à tous les genres abordés par Max Reger et bénéficie aussi d’interprètes remarquables.

91zuf2alfwl-_sl1475_

A19jaodU52L._SL1500_
61hv3MKx9gL
Puisse ce coffret contribuer à faire aimer et connaître un corpus musical somptueux, qui reste scandaleusement méconnu, voire méprisé, injustement oublié des programmateurs hors la sphère germanique.

La Dolce vita

IMG_7681(Santa Maria de Leuca)

J’ai choisi le sud de l’Italie pour cette pause estivale (voir Le talon de la botte).

Les paysages que je traverse, les cités que je visite, les bords de mer où je m’arrête, m’évoquent irrésistiblement des musiques, légères, doucement teintées de nostalgie.

38875521_10155906743217602_236441329784061952_n(Gallipoli au couchant)

Comme celles qu’un magnifique coffret, à petit prix, réédite sous la houlette la plus pertinente et élégante qui soit, celle de Riccardo Muti – bon sang napolitain ne saurait mentir ! –

81cfRe2-rjL._SL1500_

71y8-OxFCLL._SL1205_

Je reviendrai plus longuement sur l’une des figures centrales de ce coffret, Nino Rota, je serai dans quelques jours tout près de la ville de Bari, dont il fut le directeur du Conservatoire de 1950 à sa mort en 1979. Et sur les autres compositeurs illustrés par Muti.

Ce n’est pas avec Muti que j’ai entendu pour la première fois ces musiques qui chavirent, mais avec ce disque d’intermèdes d’opéras, où Karajan raconte mieux que quiconque la langueur, la mélancolie.

81DzYPMTscL._SL1500_

Peut-on imaginer plus nostalgique que ce passage d’Adrienne Lecouvreur de Cilea ?

La légèreté, l’insouciance, l’atmosphère si typiques d’une certaine Italie, c’est chez un drôle de compositeur, Ermanno Wolf Ferrari, et toujours avec ce disque de Karajan, que je les ai aimées la première fois.

Puis par un CD plutôt inattendu de Neville Marriner

51kGhWKqqLL._SS500

L’excellent Gianandrea Noseda a déjà constitué chez Chandos une impressionnante collection de musique symphonique italienne, dont ce double album consacré à Wolf-Ferrari.

51SlGJgN4CL

Un été Bernstein (IV) : pas de côté

Il y a une chose que Leonard Bernstein n’a jamais faite : diriger un Concert de Nouvel an à Vienne. Alors que la relation entre le chef américain et les Wiener Philharmoniker a été l’une des plus fécondes qui soient, notamment dans le répertoire typiquement viennois – Haydn, Mozart, Beethoven, Mahler. Mais la dynastie Strauss ? Les valses de Johann père et fils, Josef ou Eduard Strauss ? C’est peu dire que Leonard Bernstein n’avait aucun atome crochu, aucune idée même du rythme très particulier de la valse viennoise. On l’entend ici dans un extrait des célèbres Young People’s Concerts : un Sang Viennois aussi peu idiomatique que possible. Une battue à trois temps égaux… bien prosaïque.

Dans Le Beau Danube bleu rien n’y fait, Bernstein reste étranger à cette musique.

Le pire, peut-être, est l’ouverture du Baron Tzigane, dont je n’ai pas trouvé de vidéo. Un ratage complet, surtout quand on le compare à la légendaire version (en concert) de Carlos Kleiber !

 

61pCWK9DkML

Bernstein a tellement réussi de choses, qu’on ne peut lui en vouloir d’avoir raté son rendez-vous avec l’univers si particulier des Strauss. On imagine que sa maison de disques a dû le solliciter, comme on le faisait avec tous les chefs célèbres de l’époque. Enregistrer au moins un disque de valses et d’ouvertures viennoises était une figure obligée. En l’occurrence, c’était inutile et n’ajoute (ni n’enlève) rien à la gloire d’un chef si souvent et magnifiquement inspiré par tant d’autres répertoires.

Toute la discographie de Bernstein : Bernstein Centenary

bestofclassic

Un été Bernstein (III) : L’Italie

Arrivant ce dimanche en Italie pour quelques jours de vacances, je me suis demandé quel était le rapport de l’Américain Leonard Bernstein avec ce pays d’opéra et de traditions populaires, plus que de musique symphonique.

Si l’on excepte la présence du chef au pupitre de La Scala dans les années 50, pour des prestations restées dans les mémoires du fait de « la » Callas, Bernstein a relativement peu travaillé en Italie.

81zAgNfEwLL._SL1500_

81mGqnEJxTL._SL1500_

Il a plusieurs fois dirigé l’orchestre de l’Accademia nazionale di Santa Cecilia de Rome.

C’est avec cette formation qu’il enregistre une version pas vraiment idiomatique, ni dans la conduite de l’orchestre puccinien, ni dans le format vocal des principaux protagonistes, de La Bohème de Puccini

714PtxijgzL._SL1120_

Bernstein retrouve l’Accademia à la fin de sa vie pour un cycle Debussy, crépusculaire, plus wagnérien que français de touche.

61yRqF0njtL

Pour les Italiens proprement dits, morne plaine : un disque d’ouvertures de Rossini, très « show off », et deux des poèmes symphoniques qui forment la « trilogie romaine » de Respighi. Rien d’indispensable…

61psCZ9oGUL._SL1050_

Discographie complète de Bernstein : Bernstein Centenary

Bestofclassic

Post scriptum : Après publication de cet article, un amical lecteur s’étonnait que je ne mentionne pas les deux enregistrements verdiens de Bernstein : son Falstaff avec Dietrich Fischer-Dieskau et l’inévitable Requiem.

81GZUVDi3+L._SL1500_

Je fais un blocage sur DFD dans Verdi (et pas que dans Verdi !), est-ce pour cela que je n’ai jamais prêté une oreille plus attentive à ce que fait Bernstein dans l’ultime chef-d’oeuvre de Verdi ?

51vvlBTC4GL

Même « oubli » pour cette version londonienne du Requiem. Je vais – peut-être – réviser mon jugement avec le troisième coffret – annoncé pour la mi-août – de la Leonard Bernstein Edition de Sony, regroupant tous les enregistrements vocaux, choraux et lyriques du chef.

81GYUc1QOiL._SL1500_