Carl le Grand

Tout juste commandé (sur un site allemand, parce que nettement moins cher qu’en France!) et reçu à mon retour de Montpellier, avant un week-end sous couvre-feu, un copieux coffret – 30 CD – dédié à l’un des plus grands chefs d’orchestre du XXème siècle, Carl Schuricht (1880-1967)

On ne manquait pas de témoignages plus ou moins officiels, plus ou moins bien documentés, de l’art d’un chef qu’on pourrait qualifier d’anti-Furtwängler, si l’on cédait à la tentation du cliché ! Sveltesse, arêtes affutées, élan vital, pureté des lignes, c’est ce qu’on aime depuis toujours dans des Beethoven et des Bruckner qu’on place très haut dans son panthéon personnel.

Je tiens en particulier sa Neuvième de Bruckner, captée dans le son glorieux des Viennois au début des années 60, pour un modèle : écouter le début du Scherzo pour se rendre compte de ce qu’est un 3/4 viennois – appui sur le premier temps, allègement de la masse sonore – alors qu’on entend si souvent, et sous les plus illustres baguettes, le défilé d’une Panzerdivision.

La discographie officielle de Schuricht a été complétée au fil des ans chez Decca.

ou rassemblée par Scribendum dans un coffret assez inégal, non pas dans l’interprétation, mais à cause de prises de son ou de reports médiocres.

Le nouveau coffret SWR Classic (voir les détails du contenu en fin d’article) restitue, dans des conditions idéales – des bandes radio transfigurées par une remasterisation admirable – la modernité de l’approche musicale d’un chef déjà dans son grand âge, entre 1950 (il avait 70 ans) et 1966 un an avant sa mort à l’âge de 87 ans.

On y retrouve du connu, dans l’exaltation du concert : une quasi-intégrale des symphonies de Beethoven, les quatre symphonies de Brahms, une 5ème de Schubert, où le style Schuricht apparaît en pleine lumière. Le chef allemand ne confond jamais vitesse et précipitation, il adopte même souvent (écouter les débuts de la Pastorale et de la 5ème de Schubert) des tempi « relaxed » comme le disent nos amis britanniques, et pourtant quelle énergie dans l’articulation, les phrasés, quelle carrure rythmique dans tous les mouvements. Quelle splendeur que la 2ème symphonie de Brahms captée en public en 1966 !

Beaucoup de pépites dans ce coffret : je ne connaissais pas Schuricht dans Mahler ! Deux formidables versions de la 2ème et de la 3ème symphonies.

Les Mozart de Schuricht sont ici plus idiomatiques que les six dernières symphonies qu’on lui fit graver pour La Guilde du disque avec l’orchestre de l’opéra de Paris en 1960. Et entendre Elisabeth Schwarzkopf, Fritz Wunderlich, et surtout une Clara Haskil déchaînée dans le Jeunehomme et le 19ème concerto !

Des raretés aussi : Liszt, Tchaikovski (Hamlet), Debussy, Reznicek (une superbe oeuvre pour baryton et orchestre) quelques compositeurs allemands du XXème siècle qui n’ont pas laissé une trace impérissable.

Beethoven: Symphonies 1,3,4,5,6,7,9; Coriolan-Ouvertüre op. 62
Mozart: Symphonies 28, 35, 40, concertos piano 9 & 19 (Clara Haskil); Konzertarie KV 419; Arie « Porgi, amor » Le Nozze di Figaro KV 492 (Elisabeth Schwarzkopf); Bildnisarie Die Zauberflöte KV 620 (Fritz Wunderlich)
Brahms: Symphonies 1-4 (extraits de répétition de la Symphonie n° 2; Ein deutsches Requiem op. 45; Schicksalslied op. 54; Nänie op. 82; Alt-Rhapsodie op. 53; Tragische Ouvertüre op. 81
Schubert: Symphonie 5
Bruckner: Symphonies 4, 5, 7, 8, 9
Mahler: Symphonies 2 & 3
Haydn: Symphonies 86, 95, 100, concerto violoncelle ré M (Enrico Mainardi) 
Schumann: Symphonies 2 & 3; Manfred-Ouvertüre op. 115; Ouvertüre, Scherzo & Finale op. 52
Richard Strauss: Alpensymphonie op. 64; Guntram-Ouvertüre op. 25; Sinfonia domestica op. 53
Liszt: Ce qu’on entend sur la montagne
Bruch: Concerto violon 1
Reger: Mozart-Variationen op. 132; Hiller-Variationen op. 100
Debussy: La Mer 
Mendelssohn: Die Hebriden-Ouvertüre op. 26; Le songe d’une nuit d’été extraits; Meeresstille und glückliche Fahrt Ouvertüre op. 27
Wagner: Extraits de Tristan und Isolde, Parsifal, Götterdämmerung; Siegfried-Idyll (inkl. Proben zu Parsifal)
Grieg: En automne 
Reznicek: Thema & Variationen für Bariton & Orchester; Donna Diana-Ouvertüre
Pfitzner: Das Käthchen von Heilbronn-Ouvertüre op. 17
Weber: Euryanthe-Ouvertüre
Wolf: Italienische Serenade G-Dur
Tchaikovski: Hamlet
Oboussier: Concerto violon Volkmann: Richard III-Ouvertüre op. 68 Blacher: Concertante Musik op. 10 für Orchester Goetz: Concerto violon Raphael: Sinfonia breve op. 67

L’archet fougueux

Il a quitté le micro, mais heureusement ni la musique ni la vie, comme auraient pu le laisser penser les tombereaux d’hommages qui ont fleuri sur les réseaux sociaux à l’annonce de sa « retraite » ! Frédéric Lodéon animait son dernier Carrefour de Lodéon ce dimanche sur France Musique : Humeurs beethovéniennes

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Je ne vais pas, à mon tour, succomber aux formules convenues de l’hommage anthume, mais plutôt évoquer l’admiration que j’ai pour le formidable passeur de savoir… et le grand musicien que la carrière radiophonique a masqué.

L’homme de radio

Tous ceux qui ont suivi l’aventure de Frédéric sur France Inter d’abord, et plus récemment sur France Musique, savent son incomparable talent de conteur, de raconteur des petites et des grandes histoires de la musique et des musiciens, sa capacité de toujours valoriser l’autre, celui qu’il recevait à son micro, celui dont il accompagnait les premiers pas dans la carrière – un disque, un concert à signaler – Et comme il appartenait à cette espèce, de plus en plus rare, de ces « animateurs » qui savent de quoi ils parlent (heureusement que Frédéric Lodéon était là pour présenter Les Victoires de la Musique classique… jusqu’à 2018), chacune de ses interventions à la radio ou à la télévision fourmillait d’anecdotes éminemment cultivées.

img_4507(à Evian, le 24 février 2018, les dernières Victoires de la Musique classique présentées par Frédéric Lodéon)

Mais je peux témoigner, pour avoir participé à quelques-unes des émissions de Frédéric, que l’apparente facilité, parfois le sentiment d’improvisation qui passaient à l’antenne reposaient, en réalité, sur une préparation extrêmement minutieuse, une organisation très serrée des séquences de son émission. Tout était écrit… à la main ! Chapeau l’artiste !

L’archet fougueux

Avant d’être l’homme de médias admiré, aujourd’hui regretté, Frédéric Lodéon a été un fameux musicien, un violoncelliste de haute volée – Premier prix à 17 ans du Conservatoire de Paris, seul Français à avoir remporté, ex-aequo avec Lluis Claret,  le premier Concours Rostropovitch en 1977. La plupart des disques qu’il a gravés en soliste pour Erato sont devenus difficilement disponibles. Warner serait bien inspiré de les rassembler dans un coffret, tout comme les magnifiques moments de musique de chambre partagés avec ses compères et amis.

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C’est dans les souvenirs du pianiste Jean-Philippe Collard, récemment paru, que j’ai trouvé ces lignes qui éclairent la personnalité musicale de Frédéric Lodéon et les ressorts   d’une amitié au service de la musique.

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« Quand, de la manière la plus naturelle qui soit, la rencontre avec Frédéric Lodéon et Augustin Dumay s’est produite, il allait de soi que nous avions tous les trois le même objectif, le même désir d’en découdre musicalement parlant. Les chemins de solistes que nous avions empruntés jusqu’alors ne suffisaient plus à satisfaire nos appétits »

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« J’ai bien vite trouvé ma place centrale dans cet équipage impatient. Entre un violon royal  et un archet fougueux j’agissais comme une force d’équilibre…. La force qui nous unissait n’était pas seulement celle de jeunes cavaliers qui sortaient pour aller faire prendre l’air à un trio de Schubert, c’était l’alliage de trois compagnons avides de musique. »

« Bonjour les stars ! C’est ainsi que Maurice Fleuret, alors directeur de la musique au Ministère de la Culture, nous accueillit Frédéric Lodéon, Augustin Dumay et moi, au petit matin d’un rendez-vous que nous avions obtenu de haute lutte, pour défendre un projet qui nous tenait à coeur…. Abrités par de généreux châtelains dans leur domaine de Lascours, dans le sud de la France, nous avions conçu l’idée de stages d’été pour une dizaine de jeunes sélectionnés par nos soins, afin de leur offrir ce qui nous avait cruellement manqué dans nos parcours d’étudiants….. L’orchestre de chambre de Pologne, Emmanuel Krivine et Charles Dutoit avaient accepté de partager l’aventure… Le soir nous nous exprimions lors de concerts donnés dans la cour carrée du château, générations confondues, dans le silence de ces belles nuits d’été »

Echo de ces concerts, ce précieux témoignage filmé : le trio Dumay-Collard-Lodéon et Charles Dutoit dirigeant l’Orchestre de chambre de Pologne

« Méprisé par le représentant de l’Etat, ce bel élan fit long feu et consuma notre enthousiasme et notre audace » (Jean-Philippe Collard, Chemins de musique)

Audace, enthousiasme, fougue, générosité, voilà qui dessine un portrait fidèle de l’ami Frédéric Lodéon, qui n’est pas près de déserter le monde de la musique, et qu’on espère retrouver très vite pour de nouvelles aventures !

Les frères Capuçon sont-ils détestables ?

Pardon pour le titre choc, mais il est à la (dé)mesure des milliers de « commentaires » que le violoniste savoyard Renaud Capuçon et son jeune frère Gautier, violoncelliste, suscitent sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Une amitié

Je connais Renaud depuis 1994 et une fête de la musique que France Musique avait organisée au et avec le Conservatoire de Paris alors dirigé par Marc-Olivier Dupin.

J’ai le souvenir d’un adolescent blond comme le Tadzio de Mort à Venise et d’un jeu très pur, presque timide. Il répétait seul pour une « balance son « un extrait d’une partita de Bach. Il avait tout juste 18 ans, personne ne le connaissait et il n’avait aucune galerie à épater. Je le reverrais quelques fois, reconnaissable à ses boucles blondes, dans les files d’attente au guichet de Pleyel, curieux d’entendre ses aînés.

Quand, nommé à Liège fin 1999, je commençai à concevoir les futures saisons de l’Orchestre philharmonique de Liège, j’eus vite l’idée d’y inviter de tout jeunes talents repérés pendant mes années à France Musique. C’est ainsi qu’en 2002 je fis faire leurs débuts en Belgique avec orchestre à Nicholas Angelich et à Renaud...et Gautier Capuçon !

Et que je fis, par la même occasion, la connaissance du petit frère, tout juste 20 ans.

Gautier ne m’en voudra pas de révéler, presque vingt ans plus tard, la teneur d’une discussion commencée en voiture, et poursuivie chez Léon de Bruxelles (l’authentique, l’original rue des Bouchers !) : le jeune violoncelliste était manifestement sous le coup d’un trouble amoureux. Nous eûmes une de ces conversations aussi improbables qu’essentielles où j’étais censé représenter la sagesse et l’expérience : comment sait-on qu’on est amoureux ? à quoi reconnaît-on l’amour et non un emportement passager ?

Dois-je préciser – oui, autant le faire une fois pour toutes ! – que je ne me suis jamais laissé imposer des artistes, des engagements, par qui que ce soit, depuis que j’organise des concerts ?

Après ce premier concert où les deux frères jouèrent naturellement le double concerto de Brahms (lire La complicité des frères amis) il y en eut d’autres où je les réinvitai séparément ou ensemble, toujours pour des programmes originaux (le double concerto pour violon et violoncelle de Thierry Escaich en mars 2006 avec l’Orchestre national de Lille, Gesungene Zeit de Wolfgang Rihm pour le premier concert de Christian Arming avec l’OPL en octobre 2006, le second concerto pour violoncelle de Chostakovitch…) ou la fête des 50 ans de l’orchestre en janvier 2011 (le concerto en do Majeur de Haydn pour Gautier).

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Et je me rappelle, plus récemment, un Renaud Capuçon créant le magnifique concerto de Pascal Dusapin en janvier 2015 à la Philharmonie de Paris, ou en mars 2016 à Genève donnant la première suisse de Mar’eh, le concerto pour violon de Matthias Pintscher.

img_2325(Renaud Capuçon et Matthias Pintscher)

En 2017, au Festival Radio France, j’avais demandé à Emmanuel Krivine qu’il intègre le concerto de Khatchaturian au programme qu’il devait diriger à la tête de l’Orchestre National de France. Renaud Capuçon, une fois encore, accepta, pour le festival, de jouer une oeuvre qu’il n’avait jamais abordée, comme il le reconnut en toute franchise au micro de France Musique:

« C’est la première fois que je joue ce concerto. Au départ, je comptais présenter le n°1 de Prokofiev mais j’ai accepté le challenge de travailler un nouveau concerto car il était totalement dans le thème de cette soirée appelée « Aux confins de l’Empire ». Je suis très heureux de le jouer car c’est une œuvre que je connaissais mal. Elle a beaucoup d’allure et elle va plaire au public. C’est très daté dans l’écriture quand on compare avec ce que pouvaient composer Schönberg, Stravinsky ou Berg à la même époque ou plus tôt. Ce concerto illustre extrêmement bien l’époque, la Russie des années 1940. On imagine très bien le cuirassé Potemkine par exemple. Concernant le répertoire russe en général, je suis évidemment beaucoup plus familier de Prokofiev, Chostakovitch ou Tchaïkovski. Ce qui est étrange, c’est que j’ai toujours tendance à me dire que la musique russe n’est pas vraiment faite pour moi alors que finalement j’ai toujours beaucoup de plaisir à la jouer »

dfil9bfxuaafrpg-large(Juillet 2017, Montpellier)

Omniprésence

Une fois établi que les deux frères ont un talent indiscutable, que ce sont d’authentiques artistes, de vrais musiciens – qui le contesterait ? – ce qu’on leur reproche finalement, c’est leur célébrité, leur présence dans les médias, ce qui est tout de même un comble ! 

Certes on peut être agacé du côté « musicien officiel » qu’endosse Renaud, notamment depuis l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, et de l’image people qu’il projette inévitablement depuis qu’il a épousé la fille de l’ancien maire d’Aix-les-Bains, une autre Savoyarde, Laurence Ferrari.

 Certes on a pu avoir l’impression, pendant le confinement, que Renaud et Gautier Capuçon phagocytaient les réseaux sociaux par leurs prestations quotidiennes, fréquemment relayées par les journaux télévisés.

Certes, on a pu juger inutilement opportuniste la précipitation dont a fait preuve Gautier Capuçon lors de l’incendie de Notre Dame. Mais un autre avant lui n’avait jamais manqué une occasion de prendre part à l’Histoire (cf. Rostropovitch devant le mur de Berlin).

Certes je n’ai pas changé d’avis sur cette émission que je trouve indigne du service public (lire Est-ce ainsi qu’on aime la musique ?à laquelle Gautier prête son nom et son concours.

Mais est-ce bien à eux qu’il faut reprocher tout cela, plutôt qu’à des organisateurs, des producteurs, des journalistes dont l’inculture le dispute le plus souvent à l’absence d’imagination ? Bien sûr, ils pourraient dire non, refuser de se prêter à un jeu médiatique dont ils doivent bien tirer une certaine jouissance (qui résisterait aux sirènes de la gloire ?).

Leur omniprésence ne peut que susciter jalousie, envie, agacement. Mais l’aigreur que manifestent certains de leurs collègues, moins exposés aux feux de la célébrité, n’est pas plus respectable.

Une initiative malheureuse

Depuis 24 heures, c’est Gautier Capuçon qui concentre sur lui un feu nourri de critiques. Pour avoir proposé de faire cet été un tour de France, de jouer gratuitement – ou presque – dans les communes où on voudrait bien l’accueillir, moyennant une contribution aux frais engendrés par ces mini-concerts. 

Initiative qui semble généreuse, et rapportée comme telle par les médias, mais initiative malheureuse, je le dis sans détour à Gautier qui, je l’espère, entendra mes arguments.

Inutile de rappeler ici que toutes les manifestations artistiques de l’été ont dû être annulées au nom d’un principe de précaution, dont on s’apercevra peut-être qu’il a été appliqué avec un zèle excessif. Des milliers d’artistes, d’intermittents, de techniciens, sans parler de tous les métiers liés à la culture et au tourisme, ont été privés de travail, de perspectives, de projets. Et pour un très grand nombre d’entre eux, de ressources, de revenus.

Cher Gautier, s’il y a un espoir que peut-être on puisse rétablir certains concerts, dans certaines conditions, que les festivals annulés puissent proposer à leurs publics quelques événements en format réduit, le moins qu’on doive faire – et je suis sûr que tu en seras d’accord – c’est de permettre à tes camarades, à tes collègues, de jouer, de se produire en public, de reprendre un projet là où la crise sanitaire l’avait interrompu. Et de le faire dans les conditions normales de rémunération de leur travail, de leur prestation. Sûrement pas en accréditant l’idée que la musique classique c’est gratuit, en donnant l’illusion à des élus locaux qu’une tête d’affiche estivale peut remplacer une action culturelle au long cours. 

Le monde de la culture ne se relèvera pas indemne de la crise que nous venons de traverser. Il ne s’en sortira pas par quelque initiative individuelle, aussi généreuse soit-elle, il ne survivra à l’épreuve que par une solidarité collective, dont personne, inconnu ou célèbre, débutant ou confirmé, ne doit être exclu.  Avec ton talent, ta notoriété, tu peux être un héraut de cette reconquête.

 

 

 

Naissance d’un théâtre

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Il y a trois mois, j’évoquais ici même, avec enthousiasme, la réédition des Mémoires de l’un des plus grands musiciens du XXème siècle, le chef d’orchestre Désiré-Emile Inghelbrechtdes Mémoires publiés en 1947 sous le titre Mouvement Contraire, Souvenirs d’un musicien.

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Avant-hier je découvrais, par hasard, sur Facebook que l’éditeur de ce magnifique ouvrage me prenait à partie en des termes peu amènes :

« Content de lire (avec retard) cette chronique du blog du directeur bien connu du Festival de Radio France sur les souvenirs d’Inghelbrecht, mais gageons que l’illustre Monsieur Rousseau n’a pas ouvert le livre publié par la Coopérative : sinon il se serait aperçu que la 4e de couverture du livre ne dit pas que D.E. Inghelbrecht est le « plus grand chef d’orchestre français de sa génération », ce qui serait évidemment faux (d’Ansermet à Désormières, c’est une génération fabuleuse), mais « l’un des plus grands », ce qui est en revanche incontestable. La phrase pour laquelle il nous traite de « présomptueux » ne figurait que sur notre site internet… (et nous l’avons rectifiée depuis). Il trouve la couverture moche, c’est son droit, mais sans doute n’a-t-il pas reconnu le conservatoire de Paris longuement évoqué dans le livre, avec sa porte battante qui faillit tuer Ambroise Thomas. Mais tout en décalquant quelques phrases de notre argumentaire sur notre site, il ne dit pas que ce volume, par rapport à l’édition originale (celle qu’il possède, c’est certain), est enrichi de plus de 35 photos et documents qui ne s’y trouvaient pas (Inghelbrecht se plaignait que son éditeur trop économe lui ait refusé beaucoup d’illustrations), ni que nous avons établi la discographie d’Inghelbrecht la plus complète à ce jour, avec quelques références qui ne se trouvent même pas à la Bibliothèque nationale.
Bref, le livre ne risque guère de se vendre, dit-il, et il est bien placé pour le savoir : il ne l’a jamais eu entre les mains. Contrairement à ce qu’il annonçait, il n’est d’ailleurs pas revenu sur ce livre. »

Nous nous sommes, depuis, expliqués sur ce réseau social. Evidemment, contrairement à ce qu’écrivait M. Masson, j’ai acheté ce livre, chez un de mes libraires parisiens – car j’achète toujours mes livres chez un libraire, et je ne demande jamais de « service de presse » ! – j’en ai déjà lu maints chapitres, mais j’ai, je le concède, failli à la promesse que j’avais faite à la fin de mon article du 15 décembre dernier : « Je reviendrai sur plusieurs chapitres de ces Mémoires « à l’envers », et des pages savoureuses, par exemple sur le concert inaugural du Théâtre des Champs-Elysées, sa première rencontre avec Debussy, ses démêlés à l’Opéra-Comique, etc. ».

D’allure assyrienne

Le chapitre XV de Mouvement contraire est sobrement intitulé 1912-1913 Le Théâtre des Champs-Elysées.

D’abord cette description savoureuse de l’un des personnages les plus importants de la vie parisienne du tournant du siècle Gabriel Astruc (1864-1938)

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« De forte corpulence et d’allure assyrienne, Astruc était généralement vêtu avec l’élégance qu’on nommait alors celle du boulevardier. À la belle saison, il coiffait hardiment le chapeau melon ou le haut-de-forme gris des turfistes. Son goût inné des bijoux se révélait à la perle de sa cravate, aux lourdes bagues gemmées qu’il portait au petit doigt velu de chacune de ses mains, aux émeraudes de ses manchettes et à l’épaisse gourmette d’or qui entourait son poignet droit. Sa boutonnière était invariablement ornée d’un oeillet pourpre qu’il abandonna dès qu’il put le remplacer par un ruban de la Légion d’honneur, longuement convoité.

Journaliste, chroniqueur parlementaire de 1885 à 1895, Gabriel Astruc a fondé en 1897 une société d’éditions musicales, d’abord chez son beau-père Wilhelm Enoch, puis à son propre compte. Comme éditeur, il publie notamment Shéhérazade et le Quatuor de Maurice Ravel, avant de céder ces deux œuvres aux éditions musicales Durand en 

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Concert inaugural

Inghelbrecht avait eu une première collaboration avec Astruc en 1906. Le chef d’orchestre reconnaît que la cordialité de ses relations avec l’intrépide impresario n’était pas étrangère au fait qu’il était le gendre d’un vieil ami d’Astruc, le peintre, sculpteur, affichiste suisse Théophile Steinlen (Colette Steinlein, après ce premier mariage de 1910 à 1920 avec Inghel, épousera en secondes noces un autre chef d’orchestre Roger Désormière !).

C’est au jeune Désiré-Emile que Gabriel Astruc confie la lourde mission de recruter l’orchestre et les choeurs du futur théâtre des Champs-Elysées:

« Jusqu’ici, pour les Grandes Saisons, il était fait appel aux choristes et aux musiciens d’une grande association parisienne. Cette collaboration ne pouvait plus être envisagée désormais, le nouveau théâtre lyrique devant s’assurer, aussi bien que l’Opéra et l’Opéra-Comique, de l’exclusivité de son personnel…. »

La suite mérite une lecture attentive… et instructive. Les démêlés, les négociations du chef « recruteur » avec les syndicats, les représentants des musiciens, les questions de cumul, d’exclusivité, de salaires…en 1913, tels qu’Inghelbrecht les relate, sont encore d’une étonnante actualité ! Comme si rien n’avait changé en un siècle…

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« C’est par miracle que l’on put être prêt quand même à la date fixée pour le concert inaugural – le 2 avril 1913 – à l’occasion duquel Astruc n’avait pas craint de réunir – pour deux heures – dans une apparente union sacrée, les plus illustres musiciens d’alors. Saint-Saëns, Fauré, d’Indy, Debussy et Dukas se succédèrent au pupitre, tandis que m’était échu de diriger l’Ode à la Musique de Chabrier et le Scherzo de Lalo. »

Beethoven 250 (V) : Gilels Masur

Il y aurait beaucoup à dire sur le pianiste russe Emile Guilels (ou Emil Gilels, dans l’orthographe « internationale ») dans BeethovenUne intégrale inachevée des sonates pour piano chez Deutsche Grammophon

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mais au moins trois intégrales des concertos pour piano. Deux en studio, et une autre « live ».

Dans les années 50, Gilels grave les cinq concertos successivement avec André Cluytens (3), André Vandernoot (1,2) à Paris avec la Société des Concerts du Conservatoire, puis à Londres avec Leopold Ludwig (4,5) et le Philharmonia.

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Dix ans plus tard, il trouve en George Szell et son orchestre de Cleveland un partenaire aussi exigeant que lui, et livre une vision étonnamment corsetée, longtemps desservie par une prise de son sans aération (le remastering qui a précédé l’édition du coffret Icon a heureusement corrigé la perspective).

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Pour rappel, Melodia a édité un somptueux (et coûteux) coffret à l’occasion du centenaire du pianiste, où Beethoven a une place de choix. (Voir les détails du coffret ici : Gilels Centenaire / Bestofclassic)

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Mais c’est l’éditeur hollandais Brilliant Classics qui a publié, il y a quelques années, sous deux couvertures différentes, un coffret prodigieux, une intégrale des concertos donnée en public en 1976, captée par la radio soviétique, où toute l’électricité, la technique phénoménale de Gilels s’expriment comme jamais il ne l’a fait en studio, avec un partenaire, Kurt Masur, à l’unisson de cette vision enthousiasmante.

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Le piano venu de l’Est (II) : Annerose Schmidt

J’avais ouvert avec Peter Rösel une série sur ces remarquables musiciens nés, éduqués en Allemagne de l’Est, dont la carrière a été, politique oblige, confinée dans la sphère orientale de l’Europe : Le piano venu de l’Est

Le concert et la présence à Paris de Peter Rösel (L’évidence de la simplicité), ses interventions sur les antennes de France Musique et de France Inter, à l’occasion du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ont rappelé à nos oreilles occidentales ce qu’il en était de l’organisation de la vie musicale à l’est du Rideau de fer.

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(Peter Rösel et Jean-Baptiste Urbain à France Musique le 7 novembre / Photo Yves Riesel)

Autre exemple d’une carrière brillante qui n’a jamais rencontré les faveurs du public occidental, sauf par le disque et encore !, celle de la pianiste Annerose Schmidt, de son vrai nom Annerose Boeck.

Annerose Schmidt naît le 5 octobre 1936 à Wittenberg au nord de Leipzig. Son père est le directeur de l’école de musique et commence à lui enseigner le piano en 1941. Elle donne son premier concert en public en 1945 et reçoit en 1948 un diplôme de concert et un permis professionnel en tant que pianiste de concert officiellement reconnu dans ce qui était zone d’occupation soviétique. Elle donna le premier de ses concerts à la radio berlinoise en 1949. Après avoir passé son examen de fin d’études (« Abitur »), Annerose Schmidt part étudier à l’Académie de musique de Leipzig entre 1953 et 1957.

En 1955, elle reçoit une mention spéciale au Concours international de piano Chopin à Varsovie. L’année suivante elle remporte le tout premier concours international Robert Schumann pour pianistes et chanteurs, qui se tient à Berlin. Ces succès lancent efficace sa carrière internationale… en Pologne, Roumanie, Hongrie, Bulgarie et en Union soviétique.

Son répertoire comprend près de quatre-vingts concertos pour piano, dont ceux de Mozart, Beethoven, Bartók, Chopin et Ravel. Elle joue tout le répertoire pour piano de Schumann et Brahms, mais aussi de la musique contemporaine.

À partir de 1958, elle peut se rendre épisodiquement en Allemagne de l’Ouest et se produire avec des chefs et des orchestres renommés en Finlande, en Suède, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg et en Autriche.  Jamais en France !

En 1985, elle est nommée professeure au Conservatoire Hanns Eisler de Berlin, qu’elle dirige entre 1990 et 1995. Annerose Schmidt a mis fin à sa carrière d’interprète pour raisons de santé en 2006.

ums_photos_01735J’ai d’abord connu Annerose Schmidt par la formidable intégrale des concertos de Mozart qu’elle a gravée au mitan des années 70 avec Kurt Masur et l’orchestre philharmonique de Dresde (le concurrent de la Staatskapelle). J’aime ce jeu franc, direct, qui donne à entendre toutes les facettes de Mozart, un piano très bien enregistré avec des partenaires qui ne surchargent pas d’intentions les ombres et lumières de l’orchestre mozartien.

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Puis j’ai recherché les quelques autres rares disques disponibles en Occident, les concertos de Chopin, toujours avec Masur (et Leipzig) – nettement moins convaincants – les Schumann et Brahms pour le piano seul, qui réservent de belles surprises.

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Soft porn au Conservatoire ?

Est-ce parce que le numéro de septembre de Diapason connaît de sérieux problèmes de distribution ? Je n’ai vu nulle part repris les propos explosifs de l’ex-directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse (CNSMD pour les intimes) de Paris, mon cher Bruno Mantovani

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Interviewé à la suite du très complet dossier que le mensuel consacre au blues des conservatoires de France, Bruno Mantovani qui, à 45 ans, fait le bilan de ses 9 ans de mandat à la tête de la prestigieuse école, n’y va pas par le dos de la cuillère.

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A la question Le CNSM prépare-t-il mieux aujourd’hui ses élèves à une insertion professionnelle qui ne va plus de soi ?, Bruno Mantovani répond :

« C’était une de mes priorités. Nous avons créé des séminaires sur la pratique du métier, avec des modules sur la santé, la culture administrative des contrats et droits, la façon de se présenter et de promouvoir, l’engagement social dans les écoles, les hopitaux, les prisons. Mon but c’est de former des honnêtes gens.

Mais je dois m’avouer un peu désabusé devant le marketing de la musique classique, je me demande si on n’aurait pas dû créer des séminaires de mannequinat et de soft porn en ligne. C’est normal de ne plus voir en scène de jeunes artistes moches ? Combien de grands génies ressemblaient jadis à des sacs à patates ?.

Je me bats contre cette dictature de l’image, contre les Victoires de la Musique, le vu à la télé et périmé dans trois ans. Contre l’impudeur des réseaux sociaux. Peut-être hélas contre les moulins à vent, tant est profonde l’anxiété face au début de carrière. »

C’est cash, direct, et c’est malheureusement la réalité. L’exposition médiatique des jeunes artistes n’est pas toujours – euphémisme – proportionnelle à leur talent.

Illustration, parmi d’autres, de ce que dénonce Bruno Mantovani, cette couverture de disque

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A l’inverse, on ne va pas se plaindre qu’un très bon musicien soit aussi joli garçon.

 

Mais je doute qu’on propose à une fantastique pianiste de 21 ans, qu’on a entendue cet été à Montpellier (Festival Radio France), Toulouse, La Roque d’Anthéron ou Bagatelle, d’abord un enregistrement, ensuite une « promo » sur son look. Marie-Ange Nguci est un talent formidable, une musicienne extrêmement cultivée, mais elle attache plus d’importance à son art qu’à son apparence en concert.

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La dictature de l’image a évidemment contaminé le monde de l’opéra : combien d’exemples ces dix dernières années de cantatrices recalées sur de grandes scènes parce que trop grosses, pas assez glamour !

Impensable d’imaginer aujourd’hui une couverture de disque comme celle-ci, il est vrai, particulièrement moche.

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La collection Decca Eloquence vient de rééditer ce récital d’Anita Cerquetti, en en changeant opportunément la photo de couverture…

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Black Notes

Passage chez mes disquaires habituels en début de semaine. Maigre moisson, mais de grande qualité. On reparlera bien vite de deux grandes dames du piano, honorées l’une et l’autre par de bien beaux coffrets, Yvonne Loriod et Anne Queffélec.

J’ai failli ne pas repérer une boîte (blanche) au titre intrigant :

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À une époque – la nôtre ! – qui se veut si « politiquement », donc lexicalement, correcte, proposer un titre aussi explicite que Compositeurs noirs relève de l’inconscience (!). On attend un coffret dédié aux compositeurs homosexuels, ou juifs, ou musulmans… (on l’a déjà fait pour des compositeurs francs-maçons).

Trève d’ironie facile, le projet lancé par CBS aux Etats-Unis, dans l’Amérique de Nixon, peu après l’assassinat de Martin Luther King, sous l’égide du chef d’orchestre noir Paul Freeman (1936-2015) était aussi utile que séduisant. Ce sont les neuf 33 tours de cette série d’enregistrements constituée de 1974 à 1978 qui sont réédités dans ce boîtier (complétés par un disque d’arrangements symphoniques de Spirituals) et qui illustrent les grands figures musicales noires du continent nord-américain. Plusieurs noms m’étaient déjà bien connus (le chevalier de Saint-George, William Grant Still, Samuel Coleridge-Taylor, George Walker…) mais je découvre les autres (Ulysses Simpson Kay, Roque Cordero, José Mauricio Nunes Garcia, José White, David Baker, Fela Sowande, Olly Woodrow Wilson, Thomas Jefferson Anderson, Talib Rasul Hakim, Hale Smith, Adolphus Hailstork…) Deux siècles de musique que cette entreprise remet en lumière. Merci à SONY d’avoir édité (pour la première fois en CD) ce précieux legs (disponible de surcroît à tout petit prix)

Diversité d’esthétiques, d’influences, d’inspirations, dans des interprétations de premier plan. On n’atteint pas toujours le chef-d’oeuvre, mais tout mérite écoute et intérêt.

Le plus familier, si l’on peut dire, à nos oreilles est Joseph Bologne, chevalier de Saint-Georgené près de Basse Terre en Guadeloupe en 1745, mort à Paris en 1799 (remarquable notice Wikipedia à lire ici)

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Faye Robinson chante, dans un français plutôt approximatif, cette scène tirée de l’opéra-comique Ernestine créé en juillet 1777 à la Comédie Italienne à Paris, qui fera un « bide » complet !

José White (!), de son nom complet José Silvestre White Lafittedevrait lui aussi être familier à nos oreilles françaises. Né à Cuba en 1836, il est mort le 15 mars 1918… à Paris

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Violoniste comme Saint-George, c’est au Conservatoire de Paris qu’il a étudié avec le soutien bienveillant de Rossini. Il dirigera le conservatoire impérial de Rio de Janeiro de 1877 à 1889 avant de revenir finir ses jours dans la capitale française. Le moins qu’on puisse dire est que la France l’a complètement oublié (le centenaire de sa mort il y a moins d’un an est passé sous les radars !) Et pourtant son unique concerto pour violon vaut d’être écouté, surtout sous l’archet vibrant du grand Aaron Rosand.

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Avec Ulysses Simpson Kayon change de siècle et on reste au pays. Né dans l’Arizona en 1917, le compositeur meurt en 1995 dans le New Jersey. Sa rencontre en 1941 avec Paul Hindemith, réfugié aux Etats-Unis, semble déterminer ses orientations stylistiques.

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William Grant Still (1895-1978) fait, quant à lui, figure de pionnier (il est le premier chef noir à diriger le Hollywood Bowl en 1936), d’emblème de cette musique de « sang mêlé ». Son Afro-american Symphonypuise son inspiration dans le blues…

Et quand je disais que Neeme Järvi avait exploré les plus larges répertoires au disque… en voici la preuve :

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L’aventure France Musique (III) : Fortes têtes

Après Il y a vingt-cinq ans, l’aventure France Musique et L’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettesvoici donc le troisième épisode promis. Portraits de quelques fortes têtes qui peuplaient ou travaillaient pour et à France Musique en cette rentrée 1993.

565756_4662915210123_189902518_nAvec Claude Samuel (photo Michel Larigauderie)

Les surprises n’allaient pas manquer pour le nouveau débarqué dans la Maison ronde. Comme ce constat, tôt fait, que la grille de France Musique semblait avoir été concédée par appartements à des producteurs qui se considéraient propriétaires de leur « case » et seuls responsables du format et du contenu de leurs émissions. Une grille de programmes éparpillée façon puzzle, pour reprendre la réplique fameuse de Bernard Blier dans Les Tontons flingueursEt à l’intérieur de la grille, des plages de diffusions de concerts programmées de manière tout à fait autonome, comme un Etat dans l’Etat !

Bref je me posais la question de l’utilité de ma fonction si je n’avais droit au chapitre sur à peu près rien de la chaîne dont j’étais censé diriger les programmes !

Je demandai donc à mon secrétariat de m’organiser, sans tarder, des rendez-vous avec tous les producteurs (ils étaient alors plus de cinquante !), d’abord pour faire la connaissance de ceux que je n’avais jamais rencontrés, ensuite pour échanger sur leurs émissions… En commençant par les figures historiques de la chaîne, celles et ceux qui m’avaient enchanté, parfois énervé, lorsque je les écoutais adolescent.

François Serrette (1927-1999) était alors le producteur d’une émission qu’on lui avait imposée – « Domaine privé », une quotidienne de fin d’après-midi, considérée, par les producteurs, comme une opération de relations publiques pour le directeur de la Musique, Claude Samuel, qui, en effet, y conviait amis, relations, personnalités « bien placées », une « case » horaire qui échappait donc àux producteurs attitrés, ô sacrilège ! –

861502_4662915090120_1586218311_n(Au centre de la photo, François Serrette, on reconnaît de gauche à droite Gérard Courchelle, alors la grande voix du journal de 8 h sur France Inter et mélomane averti, Claude Samuel, Janine Reiss, Pierre Vaneck, Michel Larigauderie, un personnage que je n’identifie plus* et un vieil homme délicieux*, dont le nom ne me revient plus, qui était alors le conseiller artistique de l’Orchestre de Paris)

Je fus très ému de voir arriver un petit homme, à la face joviale, qui se demandait pourquoi je voulais le voir (j’ai découvert plus tard qu’en général quand un producteur était invité dans le bureau du « patron » c’était pour se faire virer !). Je lui rappelai que, vingt ans plus tôt, au printemps 1973, il avait fait le déplacement au Conservatoire de Poitiers pour enregistrer deux émissions (lire Les jeunes Français sont musiciens) et que, deux ou trois ans après, j’étais venu dans les studios de France Musique pour une émission dont les auditeurs faisaient le programme – mes débuts en radio ! – et dont il était le producteur ! Il n’en avait évidemment aucun souvenir, même s’il prétendit le contraire. François vécut, ces années-là, plusieurs drames personnels, que je l’aidai, tant bien que mal, à surmonter. Il disparut, prématurément usé par les épreuves traversées, en 1999, quelques mois après que j’eus quitté la direction de la chaîne. Je raconterai une autre fois quelques rendez-vous savoureux, étonnants ou émouvants, que nous eûmes, François et moi, avec des personnalités que nous souhaitions inviter dans « Domaine privé », notamment une belle brochette d’hommes politiques…

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(Jean de Gaullepetit-fils du général de Gaulle, à l’époque député de Paris, ici aux côtés du réalisateur de l’émission, le cher Michel Larigaudrie)

Puis vint le tour de Myriam Soumagnac (1931-2012), grand personnage de la chaîne, réduite au silence par la volonté de Claude Samuel – il voulait renouveler les voix et les intervenants sur la chaîne – on en reparlera ! – qui espérait trouver une oreille compréhensive, le petit nouveau, qui lui redonnerait le micro. L’arrivée d’une star – un peu fanée – de cinéma n’aurait pas produit plus grand effet, lorsqu’elle fit son entrée dans mon modeste bureau. Chevelure d’un noir de jais flamboyante, masque qui me faisait irrésistiblement penser à Néfertiti (c’est ainsi que je l’appellerais désormais avec ma proche équipe), enveloppée de pelisses et foulards de grand prix, parée de bijoux ruisselants et précédée d’effluves capiteux, Myriam Soumagnac entreprit de me rappeler ses nombreux titres de gloire académiques, ses émissions inoubliables sur France Musique (et même peut-être avant la naissance de la chaîne) et de me convaincre de réparer l’outrage commis à son égard par un Claude Samuel, qu’elle tenait en piètre estime. Le fait est que la situation était incommode pour quelqu’un – elle n’était pas la seule dans son cas – qu’on avait privé d’antenne, mais conservé comme producteur/trice d’émissions. En l’occurrence, je crois me rappeler que Myriam Soumagnac « produisait » une ou deux émissions de musique de chambre, histoire de lui assurer quelques revenus bien modestes. Situation humiliante… que j’essaierais plus tard de résoudre avec la complicité de la directrice du personnel  – on ne disait pas encore DRH – de Radio France.

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Dans la série des personnages qui avaient bercé mon adolescence, notamment dans La tribune des critiques de disquescanal historique, version Panigel/Goléa/Bourgeois, Jacques Bourgeois (1912-1996) officiait encore sur France Musique avec un statut très spécial que nul n’avait songé ou osé remettre en cause. Compte-tenu de sa réputation d’expert et de connaisseur en matière lyrique, il avait, par-delà les changements de direction, toujours su se maintenir comme producteur de concerts et/ou d’émissions ayant trait à l’opéra. Lorsque je suis arrivé à France Musique, Jacques Bourgeois était déjà octogénaire, même s’il tentait de masquer son âge véritable par un usage intensif du maquillage et des postiches censées le faire paraître vingt ou trente ans de moins. Le contraste à l’antenne entre cette voix, entre mille reconnaissable, mais irrémédiablement vieillie, et le contenu de l’émission qu’il produisait, un portrait hebdomadaire d’un jeune chanteur, confinait au ridicule. Mais personne n’osait le lui dire ! Ce fut à moi qu’échut le triste devoir de lui signifier que les meilleures choses ayant une fin, il nous faudrait nous priver de sa collaboration à l’issue de la saison 93/94. On imagine ce que pouvait représenter pour un jeune directeur de France Musique, qui s’était nourri des débats passionnés de La tribune, l’obligation de signifier à ce personnage qu’on n’avait plus besoin de ses services. Même si tout fut fait – j’y veillai personnellement – pour que cette « sortie » se fasse dignement et en reconnaissance des éminents services rendus, je ne peux m’empêcher de penser – aujourd’hui encore – que la maladie qui affecta Bourgeois et l’emporta en 1996 ne fut pas étrangère à cette fin de collaboration…

Pour lire un portrait sensible de Jacques Bourgeois voir Jacques Bourgeois.

Il y a assez peu de témoignages sur cette personnalité, en dehors de ce document de l’INA sur La tribune des critiques de disques

Et bien sûr cette extraordinaire caricature de Peter Ustinovet son imitation prodigieuse de Jacques Bourgeois en particulier :

Suite au prochain épisode…

* Depuis la publication de cet article, plusieurs lecteurs – que je remercie – ont rafraîchi ma mémoire défaillante : le personnage que je n’identifiais plus, à droite de Michel Larigaudrie est l’écrivain Frédéric Vitouxmembre de l’Académie française depuis 2001, et le « vieil homme délicieux », qui allait mourir peu après, en janvier 1998, est Peter Diamandtour à tour secrétaire du pianiste Arthur Schnabeldont il épousera l’une des protégées Maria Curcio, immense pédagogue, directeur du Festival d’Edimbourg, ami et conseiller de nombreux artistes comme Daniel Barenboim.

 

Jochum suite et fin

Au moment de commencer ce billet, me revient un souvenir de jeunesse. De mes études au modeste Conservatoire de Poitiers

Je ne sais plus à quelle occasion nos professeurs et le directeur d’alors, Lucien Jean-Baptiste, étaient partis en voyage à Berlin, nous privant de cours pendant une petite semaine. À leur retour, j’avais interrogé ma professeure de piano, curieux de savoir ce qu’ils avaient vu et entendu, le clou de leur voyage étant un concert à la Philharmonie de Berlin

Je sentais un peu de déception dans son récit : ils avaient bien entendu l’orchestre philharmonique de Berlin, mais pas dirigé, comme ils l’espéraient, par Herbert von KarajanÀ la place de la star, ils avaient eu droit à un « vieux chef », un dénommé Eugen Jochumpersonne ne connaissait… À l’époque, cela ne me disait rien non plus, mais ce nom s’était inscrit dans ma mémoire, et quelques mois plus tard j’achèterais ma première intégrale des symphonies de Beethoven, une « souscription » . parue à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur.

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Une intégrale que je regrettais de ne pas voir incluse dans le beau boîtier proposé par Deutsche Grammophon à l’automne 2016 : lire Eugen sans gêne

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Pourquoi avoir omis les quelques enregistrements symphoniques (outre cette intégrale Beethoven) parus pour étiquette Philips, notamment avec le Concertgebouw ? Mystère.

Le tir a été corrigé avec le second volume, qui vient de paraître.

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Une aubaine que ce coffret (détails à lire ici : Jochum vol.2)

qui permet de réévaluer, sinon réhabiliter, des versions rarement citées comme des références des opéras de Mozart (Cosi fan tutte, L’enlèvement au sérail), ou de Weber (Der Freischütz), qui restitue des Wagner révérés, eux,  par la critique (Lohengrin de 1952, Les Maîtres Chanteurs). Et les grands oratorios de Bach, contemporains des enregistrements de Klemperer ou Karl Richter, sans doute dépassés pour ceux qui ne jurent que par Herreweghe, Harnoncourt ou même Corboz. et pourtant si attachants, dans leur humilité expressive, tous captés à Amsterdam avec les meilleurs chanteurs du moment. Sans oublier les messes et motets de Bruckner, la grande messe de Sainte-Cécile et une somptueuse Création de Haydn, un requiem de Mozart, une Missa solemnis amstellodamoise de grande allure, et bien entendu tout un ensemble d’oeuvres de Carl Orff, dont Jochum fut l’ami et le meilleur interprète.

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Admirable duo Irmgard SeefriedNan Merriman.

Comme souvent, le prix de ce coffret varie assez considérablement parfois dans la même enseigne (FNAC)