Le français de François

En préambule, ce rappel – parce que la faute est si courante, même chez des amis qui pourtant écrivent et parlent bien ! – on ne met pas systématiquement de majuscule lorsqu’on évoque la nationalité d’une personne ou d’un groupe. La majuscule est de rigueur seulement lorsqu’il s »agit d’un substantif et d’une personne. Ainsi : « Le Français que je suis, et le Suisse que je suis aussi, parle le français. Mes amis belges (et non « Belges ») de Liège font de même » ou encore cette citation prêtée au général de Gaulle : « Les Français sont des veaux » !

J’en profite aussi pour remettre d’actualité un article écrit ici il y a presque huit ans : Les pièges du français. Je n’ai pas à en changer une ligne

La maison du français à Villers-Cotterêts

Le président de la République a inauguré le 30 octobre dernier la Cité internationale de la langue française dans le château, entièrement rénové, de Villers-Cotterêts, qui fut l’une des résidences de François Ier, où le souverain édicta la fameuse Ordonnance d’août 1539 sur le fait de la justice et ses articles 110 et 111, jamais abrogés, qui obligent à écrire tous les actes de justice « en langage maternel français et non autrement » .

J’avais suivi cette inauguration à la télévision, le discours – beaucoup trop long comme d’habitude – d’Emmanuel Macron, et les reportages qui l’avaient précédée et suivie donnaient de cette nouvelle « Cité internationale – et non musée ! – de la langue française » une image des plus flatteuses. J’ai eu envie d’aller vérifier sur place…

Première impression perceptible dès le porche d’entrée et son portique de sécurité. Tout le personnel – jeune – a manifestement été bien formé à l’accueil, aimable et souriant, du public. On le souligne parce que ce n’est pas toujours la vertu la plus répandue dans des musées ou monuments plus célèbres…

On arrive dans une cour recouverte d’un étonnant velum.

Le français pour le plaisir

J’avoue avoir été un peu méfiant en pénétrant dans ce qu’on nous annonçait comme le contraire d’un musée, un parcours « ludique », une exploration en réalité augmentée de l’histoire du français et de ses mille manières de le parler à travers le monde. J’ai vite rendu les armes, d’abord en me prêtant moi-même à une suite de séquences interactives, remarquablement conçues, qui attiraient autant les plus jeunes visiteurs – heureux de voir le nombre de familles présentes ce dimanche matin – que les plus anciens, bénéficiant des techniques les plus récentes de projection, de diffusion du son et de l’image.

Tous les supports de la langue française, d’hier et d’aujourd’hui, sont mis en valeur – le cinéma, le théâtre, la chanson, l’opéra, le livre bien sûr – d’immenses rayonnages s’offrent à qui veut ouvrir, feuilleter un livre – .

Il faut saluer cette complète réussite non seulement du contenu et du parcours proposés au visiteur, mais aussi tous les à-côtés souvent négligés ou remis à plus tard : sur place on a trouvé un joli café-restaurant où rien ne manquait, l’accueil chaleureux et le service empressé, une petite carte de très bonne qualité, qui n’a pas oublié les enfants, pour des prix très modiques. Au printemps il y aura une jolie terrasse s’ouvrant sur un beau jardin en voie d’achèvement.

La restauration du logis royal

L’installation de la Cité internationale de la langue française dans cette ancienne demeure royale, qui avait servi de dépôt de mendicité sous Napoléon, puis jusque dans les années 2010 de maison de retraite en voie de grand délabrement, a été liée à la très remarquable restauration de l’unique château Renaissance de Picardie, le château de Villers-Cotterêts, que François Ier décide de faire édifier en 1528, en bordure de la forêt de Retz où il aime chasser.

L’ancienne chapelle du logis royal.

Vive la maison du français chez François !

Seul regret, l’autre grand homme du lieu n’est autre qu’Alexandre Dumas, dont la statue trône sur la place centrale de Villers-Cotterêts, il y a un Musée Dumas qui doit être intéressant. Mais il n’est apparemment pas encore venu à l’esprit de ses responsables (la municipalité ?) que ce serait intelligent de faire coïncider les jours et horaires d’ouverture avec ceux de la Cité internationale. Le dimanche c’est fermé !

Josephine forever

Que voici une réjouissante nouvelle au cœur de l’été !

Josephine Baker entre au Panthéon le 30 novembre prochain.

Je ne suis d’ordinaire pas sensible à ce genre d’initiative, a fortiori à ce genre de cérémonie.

Mais j’ai aimé ce qui a été fait pour Simone et Antoine Veil.

Je sais que je regarderai ce qui se passera le 30 novembre pour Joséphine Baker.

Parce que j’aime cette femme depuis longtemps. Je me rappelle, jeune adolescent, les reportages à la télévision sur les Milandes, ce château que Joséphine avait acheté pour les enfants qu’elle avait adoptés. Elle ne pouvait plus payer, dépassée par sa générosité !

Dans ses souvenirs Line Renaud raconte la dernière nuit de Josephine Baker, après un dernier triomphe à Bobino.

Mais d’abord et surtout Joséphine Baker c’est une voix, noire certes, américaine d’origine certes, mais surtout unique, inimitable. Ne surtout pas s’arrêter aux deux ou trois chansons qui ont fait sa réputation. Même si on ne se lasse pas de les réécouter.

J’ai une tendresse particulière pour ce disque déniché chez Tower Records à New York du temps où ces fabuleux magasins existaient encore…

Le temps du muguet

Les Français connaissent (par coeur ?) la chanson Le Temps du muguet, écrite en 1959 par Francis Lemarque (1917-2002)

Il est revenu le temps du muguet
Comme un vieil ami retrouvé
Il est revenu flâner le long des quais
Jusqu’au banc où je t’attendais
Et j’ai vu refleurir
L’éclat de ton sourire
Aujourd’hui plus beau que jamais

Le temps du muguet ne dure jamais
Plus longtemps que le mois de mai
Quand tous ses bouquets déjà seront fanés
Pour nous deux, rien n’aura changé
Aussi belle qu’avant
Notre chanson d’amour
Chantera comme au premier jour

Il s’en est allé, le temps du muguet
Comme un vieil ami fatigué
Pour toute une année, pour se faire oublier

En partant, il nous a laissé
Un peu de son printemps
Un peu de ses vingt ans
Pour s’aimer, pour s’aimer longtemps

Dès sa publication, Danielle Darrieux s’est approprié la chanson. Normal l’actrice/chanteuse était née un 1er mai (1917)

On lit dans les notices écrites sur Lemarque que cette chanson s’inspire d’une « mélodie populaire traditionnelle russe ». Rien n’est plus faux. Francis Lemarque, compagnon de route du Parti communiste… et de l’Union soviétique, a très vite vu le parti qu’il pourrait tirer de la chanson composée, en 1955, par Vassili Soloviov-Sedoï (musique) et Mikhaïl Matoussovski (paroles).

Les soirées de Moscou / Подмосковные вечера

Не слышны в саду даже шорохи,

Всё здесь замерло до утра.

Eсли б знали вы, как мне дороги

Подмосковные вечера

Rien à voir avec le Premier Mai, ni avec le muguet, dans cette chanson qui devait d’abord s’appeler Les nuits de Leningrad, le compositeur étant natif de l’actuelle Saint-Pétersbourg. A la demande du ministère soviétique de la Culture, elle devient Les nuits de Moscou.

C’est l’acteur/chanteur Vladimir Trochine qui la crée dans un petit film de propagande destiné à illustrer le bonheur de vivre dans la capitale de l’Union Soviétique !

Mais ce n’est qu’en 1957 qu’elle acquiert une popularité internationale : elle est primée au Festival mondial de la jeunesse et des étudiants – une manifestation très prisée des régimes communistes (le premier « festival » eut lieu à Moscou en 1957, le treizième et dernier en 1989 à Pyongyang… en Corée du Nord !). Elle va aussi servir d’indicatif à Radio Moscou.

Elle a depuis acquis son statut de « chanson traditionnelle ».

Ce n’est pas sans une grande émotion qu’on revoit cet extrait d’un concert donné en 2013 sur la Place Rouge à Moscou, avec le duo le plus glamour de l’opéra russe, le très regretté Dmitri Hvorostovski (1962-2017) – lire Le combat perdu de Dmitri H., et la sémillante Anna Netrebko.

En 1958, en pleine guerre froide entre le bloc soviétique et l’Occident, la victoire d’un jeune pianiste américain Van Cliburn (lire Un Texan conquiert Moscou) au Concours Tchaikovski fait figure d’événement mondial.

L’Américain sait recueillir les faveurs du public moscovite en choisissant un bis très particulier :

Les classiques de Gainsbourg

Eh oui ! Serge Gainsbourg, mort il y a trente ans, le 2 mars 1991, était un emprunteur. Il n’a jamais renié son amour de la musique classique (« J’aime la grande musique. Moi je fais de la petite musique. De la musiquette. Un art mineur. Donc j’emprunte »), ni a fortiori les sources d’inspiration de plusieurs de ses chansons (une vingtaine au moins).

Il en parle dans le beau documentaire – Gainsbourg, toute une vie – diffusé vendredi dernier sur France 3 (qu’on peut encore revoir sur france.tv).

Max Dozolme en parlait ce matin sur France Musique : Gainsbourg au piano avec Chopin.

Nous l’avions illustré à Liège, lors d’une fête de la musique mémorable, en 2009 (lire l’article de Sylvain Rouvroy sur ResMusica : Salut Gainsbourg !) : dans la même soirée, une quinzaine de chanteurs s’étaient succédé sur la scène de la Salle Philharmonique de Liège, puis l’Orchestre philharmonique de Liège dirigé par Jean-Pierre Haeck avait joué cinq extraits « classiques ».

Je ne vais pas me livrer à une recension exhaustive des « emprunts » classiques de Gainsbourg, mais plutôt souligner les moins connus ou les plus originaux.

  1. Poupée beethovénienne

La plus célèbre des chansons de Gainsbourg pour France Gall, Poupée de cire, Poupée de son (1965)

a un furieux air de parenté avec l’un des thèmes du dernier mouvement de la 1ère sonate pour piano de Beethoven. La preuve : écouter Daniel Barenboim à 0’38

2. My Lady sur un marché persan

Gainsbourg, pour son sulfureux Lady Heroïne, va chercher une mélodie chez le Britannique Albert Ketelbey (1875-1959), auteur à succès de musiques « exotiques », comme Sur un marché persan à écouter à partir de 1’45 »

3. La chanson perdue de Solveig

Enregistrée en concert, dans la ville natale de Grieg, par l’excellent orchestre de Bergen et son excellent chef Edward Gardner, la chanson de Solveig, faisant partie de la musique de scène de Peer Gynt, est à entendre à 14’50.

4. Jane et Frédéric

Chopin a inspiré plusieurs des mélodies de Gainsbourg, et pas nécessairement les pièces les plus connues. Ainsi le 4ème des Préludes op.28, si mélancolique, donne Jane B. en 1969

5. La Tristesse de Charlotte

Lemon Incest s’inspire directement de la plus célèbre des Etudes de Chopin, la 3ème de l’opus 10, surnommée « Tristesse »

6. Chopin dépressif

Toujours Chopin dans Dépression au-dessus du jardin

Cette fois c’est la 9ème des études de l’opus 10 qui est convoquée. Ici sous les doigts inimitablement poétiques d’Artur Rubinstein

7.8. Son Nouveau Monde

Gainsbourg utilise, à deux reprises, des thèmes de la Symphonie n°9 dite « du Nouveau monde » de Dvorak.

Le moins évident des emprunts – dans le 4ème mouvement de la symphonie – se trouve dans le film Le Pacha de Georges Lautner (1968) et la chanson Requiem pour un con que Gainsbourg chante et joue devant Jean Gabin

à partir de 0’22 »

Pas non plus immédiate la référence au Nouveau monde dans Initials BB

on repère l’emprunt à 4’45 »

9. Lou Appassionnata

Le rapport entre cette chanson et Beethoven ? Pas évident du tout. Mais Gainsbourg qui connaissait ses classiques trouve le thème du refrain de cette chanson dans l’un des thèmes de la sonate n°23 dite « Appassionata » de Beethoven…

Et pour finir cette liste non limitative, le plus célèbre des emprunts gainsbourgiens à la musique classique :

Brahms et le charme mélancolique du troisième mouvement de sa 3ème symphonie ne pouvaient pas ne pas séduire Gainsbourg.

J’ai pour cette intégrale viennoise de John Barbirolli une tendresse toute particulière, même s’il y a bien des versions plus idiomatiques (lire Barbirolli le Viennois)

À la mode napolitaine

Venu une première fois à Naples en 2002, je n’avais pu ni entrer ni a fortiori assister à une représentation du célèbre théâtre San Carlo.

Cette fois j’ai au moins pu le visiter et constater, même sans qu’aucune musique n’y soit produite, que sa réputation acoustique exceptionnelle n’est pas surfaite.

39059219_10155915394107602_5024673684015546368_nLa façade et les abords extérieurs sont dans un triste état. L’intérieur a heureusement été  restauré dans ses premières splendeurs.

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39038956_10155915394177602_8475630690321301504_nCe qu’on voit de la loge royale

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39027585_10155915393967602_3339505469717741568_n(Le grand foyer ajouté en 1937)

Le San Carlo a été un foyer considérable de création lyrique (450 premières mondiales !) : on renvoie à l’excellent article paru sur Forumopera : Le théâtre San Carlo de Naples.

Il faudrait bien plus d’un article pour évoquer le rôle de Naples dans l’histoire de la musique, de l’opéra. Mais je ne peux m’empêcher un clin d’oeil à Marc Voinchet, Jany Macaby et les 30 clavecinistes réunis autour de Frédérik Haas qui, il y a tout juste un mois – le 14 juillet 2018 – lançaient le marathon Scarlatti qui allait illuminer tout le Festival Radio France 2018, Domenico Scarlatti étant l’un des plus illustres enfants de Naples, où il est né le 26 octobre 1685.

Prenons des chemins buissonniers et amusons-nous, en cette mi-août, à musarder chez les compositeurs que Naples a, de près ou de loin, inspirés.

Richard Strauss, par exemple, et son poème symphonique Aus Italien dont les 3ème et 4ème volets évoquent les plages de Sorrente et la vie napolitaine (ici sous la baguette d’un Napolitain pur jus, Riccardo Muti)

Richard Strauss cite, au début de ce 4ème mouvement, l’une des chansons napolitaines les plus célèbres Funiculi Funicula, qui n’appartient pourtant pas au répertoire populaire mais qui a connu un succès foudroyant dès sa création en 1880.

Nelson Goerner jouait, le 17 juillet dernier, au Festival Radio France, une jolie suite de Poulenc de 1925, simplement intitulée Napoli

Je viens d’en trouver une version, que je ne connaissais pas, que je ne soupçonnais même pas, sous les doigts de…Claudio Arrau

Dans les Années de Pélerinage de Liszt, le triptyque Venezia e Napoli qui forme le supplément de la Deuxième année (Italie) se clôt par une virtuose Tarentelle.

Naples a aussi séduit Tchaikovski : son Capriccio italien en porte la marque évidente.

Comme la Danse napolitaine de son Lac des cygnes

Rossini, dont 6 ouvrages ont été créés au San Carlo de Naples, compose en 1835 sa Danzaqui ressemble tellement à une chanson traditionnelle qu’on en oublierait presque les auteurs. Une Danza qui a donné lieu à de multiples arrangements et orchestrations, comme Respighi (la Boutique fantasque).

Britten se livre à de brillants exercices d’orchestration de pièces de Rossini, comme cette Tarentelle des Soirées musicales op.9 (1936)

Liste non exhaustive et, pour se faire plaisir, une belle compilation de chansons napolitaines irrésistibles…

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et surtout le charme inaltéré du plus italien des crooners américains, Dean Martin :

Voir aussi Sur les traces de Stendhal

Quelque chose d’eux

Pouvait-on imaginer 48 heures plus denses et plus contrastées ? Réunies par une seule cause : la mort de deux célébrités.

Pour moi le 6 décembre est, depuis 45 ans, un tournant très intime de ma vie (Dernière demeure).

C’est maintenant, si l’on se fie à l’avalanche, au torrent de commentaires qui se sont déversés à flots continus depuis les petites heures du jour ce mercredi, sur tous les médias, la date de la disparition de l’idole absolue, obligée, universelle, transgénérationnelle, Johnny HallydayMoi aussi j’aimais bien certaines de ses chansons, et je reconnais ses qualités de showman, une voix, une présence. Pour le reste rien à ajouter à ceci, paru au lendemain de la mort de David BowieLa dictature de l’émotion.

La Garde Républicaine qui se produisait hier soir, dans toutes ses formations musicales,  à la maison de l’UNESCO à Paris, a fait la surprise en fin de concert

Erreur
Cette vidéo n’existe pas

Quant à Jean d’Ormesson, mort le même jour que Mozart, je n’ai pas une ligne à changer à ce que j’écrivais il y a presque deux ans : Le vieillard qui ne radote pas.

Relire Aragon que l’académicien aimait à citer :

C’est une chose étrange à la fin que le monde;
un jour je m’en irai sans en avoir tout dit:
ces moments de bonheur, ces midis d’incendie,
la nuit immense et noire aux déchirures blondes.

Rien n’est si précieux peut_être qu’on le croît.
D’autres viennent, ils ont le coeur que j’ai moi_même;
Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime,
et rêver dans le soir, où s’éteignent des voix.

D’autres qui referont comme moi le voyage,
D’autres qui souriront, d’un enfant rencontré,
Qui se retourneront pour leur nom murmuré;
D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

Il y aura toujours un couple frémissant
pour qui ce matin-là sera l’aube première;

Il y aura toujours,  l’eau le vent la lumière;
Rien ne passe après tout, si ce n’est le passant!

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre:
cette peur de mourir que les gens ont en eux comme si ce n’était pas assez merveilleux,
que le ciel un moment, nous ait paru si tendre…

Malgré les jours maudits, qui sont des puits sans fond,
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine,
Malgré les compagnons de chaîne,
Mon Dieu, mon Dieu, qui ne savent pas ce qu’ils font…

Cet enfer,  malgré tout cauchemar et blessures,
les séparations, les deuils,les camouflets,
et tout ce  qu’on voulait, pourtant ce qu’on voulait
de toute sa croyance imbécile à l’azur,

Malgré tout je vous dis que cette vie fut  telle,
qu’à qui voudra m’entendre, à qui je parle ici
n’ayant plus sur la lèvre, un seul mot que :merci,
je dirai malgré tout, que cette vie fut belle..

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Une mort anonyme

Samedi après-midi. Les gros titres des journaux de la mi-journée, des histoires tragiques : les victimes de l’incendie de la tour Grenfell de Londres, la visite de réconfort de la reine d’Angleterre et de son petit-fils le prince William, les rebondissements dans l’affaire du petit Grégory (interviews nauséabondes de la famille).

Et juste en face de chez moi, une voiture de gendarmerie stationnée depuis le début de la matinée. Devant le garage d’une belle maison aux volets rouges.

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Une terrasse/jardin en surplomb de la rue, de belles roses anciennes. L’apparence d’une demeure entretenue.

Depuis quelque temps, la maison semblait endormie. Non qu’elle fût jamais animée. Mais  depuis que je m’étais installé dans la mienne en face, j’avais pris l’habitude d’apercevoir une silhouette féminine sans âge, cheveux gris filasse, à la fenêtre du premier étage, toujours ouverte en toute saison. Parfois, dans une robe de chambre défraîchie, vieux rouge comme les volets de la maison, toujours la même, je la voyais parcourir la terrasse et la surprenais à m’épier. Mais dès que je me manifestais, par un salut même à distance, elle tournait la tête et les talons.

Elle paraissait vieille, très vieille, comme fatiguée de la vie, recluse, repliée dans sa solitude. Je me faisais tout un cinéma de cette mystérieuse voisine. Ne dit-on pas que, dans mon village, de vieilles actrices finissent leurs jours dans l’oubli ? À cinquante mètres de la maison natale d’Yvonne Printempsà quelques encablures du petit cimetière de Valmondois où reposent d’anciennes gloires du music hall et de la télévision comme Pierre Sabbagh et Catherine Langeais, c’était plausible.

Mû par un étrange pressentiment, je  me décidai tôt ce matin à appeler la gendarmerie. S’il était arrivé quelque chose à ma voisine ? à moins qu’elle ne soit partie en voyage ? ou qu’elle ait été hospitalisée ? Mais je ne pouvais pas rester plus longtemps spectateur de cette maison close, inanimée.

La gendarmerie prit mon message très au sérieux, puisque quelques minutes après mon appel, deux jeunes pandores et une gendarmette sonnaient chez moi, enquêtant immédiatement dans le voisinage et les commerces locaux. Personne ne connaissait l’habitante de la maison. La boîte aux lettres débordait. Le téléphone fixe ne répondait pas. Pas de téléphone portable. Les pompiers furent appelés à la rescousse, pour accéder à la terrasse et procéder à l’ouverture des portes et fenêtres de la maison.

Le temps soudain parut s’étirer. Comme dans un film d’Hitchcock. De là où j’étais, je ne pouvais qu’apercevoir des ombres, parfois un casque de pompier, des mains gantées aussi. Je ne voulais pas non plus jouer les voyeurs « comme à la télé », mais je parvenais mal à me concentrer sur mes travaux de jardinage.

Midi sonnait lorsque les pompiers redescendirent, repliant leurs échelles, remisant leurs casques, et prirent congé de leurs collègues gendarmes. Un peu d’effervescence autour, quelques rares voisins étonnés par la présence de la maréchaussée (« Il y a eu des cambriolages dans le coin ? »).

De nouveau la gendarmette du groupe sonna à mon portail. Pour relever mon identité, mes coordonnées, puisqu’on aurait certainement besoin de m’entendre. Il était bien arrivé quelque chose à ma voisine inconnue, elle avait été trouvée morte au pied de son lit. Une jeune femme médecin-légiste arrivée en début d’après-midi devait déterminer les circonstances et la date du décès, mais, même exprimés avec pudeur, les mots des jeunes gendarmes disaient éloquemment le choc éprouvé devant le spectacle macabre qui s’était offert à leur vue lorsqu’ils avaient pénétré quelques heures plus tôt derrière les volets rouges.

Un café serré pour les réconforter, et leur permettre de tenir le coup pour les heures à venir : la découverte d’un cadavre, toutes les formalités qui s’ensuivent, l’enquête etc.

Et voilà comment une femme, moins vieille que je ne croyais, 75 ans, veuve depuis dix ans, sans enfants, sans amis, brouillée semble-t-il avec un frère vivant loin d’ici, meurt dans l’anonymat, la solitude, le silence, à quelques mètres de voisins qu’elle ne fréquentait pas et qui respectaient (?) ou n’osaient franchir cette distance. Une mort comme des milliers d’autres. La mort de ma voisine inconnue…

 

Femmes alibis ?

Je vais me faire agonir par les tenants de la bien-pensance avec un titre pareil !

Pourtant je maintiens que toutes ces « journées » qui encombrent nos calendriers et comblent le vide de la pensée et de l’action ne servent à rien.

Bien entendu, les inégalités entre hommes et femmes sont encore scandaleuses, mais quelles inégalités ? où ? dans quels contextes ? Bien entendu, les droits les plus élémentaires de l’être humain, des femmes en particulier, sont bafoués dans tant de régions du monde qu’il faut sans cesse se lever et dénoncer ces injustices. Mais une journée, ce 8 mars, vraiment qui peut encore croire que cela soit autre chose qu’un alibi ? une bonne conscience à peu de frais ?

En matière de musique, les inégalités – sur le strict plan arithmétique – sont criantes : les compositrices qui comptent, qui ont eu une postérité, se comptent sur les doigts d’une main par siècle. C’est nettement – et heureusement – moins vrai quant aux interprètes. Mais que faire d’autre qu’un constat ? Passons sur les théories fumeuses qui « expliquent » que la femme étant destinée à « créer » sa descendance, à engendrer ses petits, elle est nécessairement moins tournée vers la création intellectuelle et artistique. Le fait est que les compositrices sont infiniment plus rares que les compositeurs ! Je n’en déduis rien, et je prends ce qu’Elisabeth Jacquet de la Guerre, Louise Farrenc, Clara Schumann ou Betsy Jolas, Kaija Saariaho pour ce qu’elles sont, d’authentiques créateurs.

La question de la « féminisation » des chefs d’orchestre revient régulièrement sur le tapis. Et certain(e)s d’évoquer des quota, de dénoncer une sous-représentation des femmes chefs. Comme s’il suffisait de décréter pour qu’advienne une hypothétique égalité entre les sexes !

Le 11 mars 1983, Françoise Giroud disait dans Le Monde : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. »

Débat sans fin. Peu importe le sexe pourvu qu’il y ait du talent, serais-je tenté de dire ! L’orchestre de la radio irlandaise ne s’y est pas trompé en nommant Nathalie Stutzmann à sa tête :

Simone Young, Marin Alsop, JoAnn Falletta, Alondra de la Parrapour ne citer qu’elles, sont des chefs (cheffes ?) reconnus sur la scène internationale. En France, Emmanuelle Haim, Laurence Equilbey, Sofi Jeannin n’ont plus rien à prouver, et le travail mené par Claire Gibault ou Zahia Ziouani est digne de tous les éloges.

Faut-il, comme certains le prônent, faire de la parité une obligation ? Sur le plan politique, on ne peut nier que la loi a été un puissant accélérateur, même si les plus récentes enquêtes témoignent de la réticence d’une majorité de femmes à s’engager (on peut les comprendre quand on voit le spectacle qu’offre l’actuelle campagne présidentielle…). Sur le plan artistique, la contrainte peut produire l’effet inverse de celui qu’on recherche.

Je me rappelle les concours de recrutement de musiciens de l’Orchestre philharmonique de Liège. Le pupitre de flûtes qui a longtemps été exclusivement masculin est, depuis une dizaine d’années, exclusivement féminin (parce que Lieve Goossens, Valerie Debaele, Liesbet Driegelinck et Miriam Arnold étaient les meilleures lorsqu’elles ont concouru), les premiers solistes des contrebasses ou des bassons sont des femmes, dans les pupitres de violons et altos, les musiciennes sont largement majoritaires.

Je n’ai pas attendu la journée du 8 mars pour faire miens, et depuis toujours, ces vers de Jean Ferrat

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume.
Face à notre génération,
Je déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme.

Entre l’ancien et le nouveau,
Votre lutte, à tous les niveaux,
De la nôtre est indivisible.
Dans les hommes qui font les lois,
Si les uns chantent par ma voix,
D’autres décrètent par la bible.

Le poète a toujours raison
Qui détruit l’ancienne oraison
L’image d’Ève et de la pomme.
Face aux vieilles malédictions,
Je déclare avec Aragon :
La femme est l’avenir de l’homme!

Pour accoucher sans la souffrance,
Pour le contrôle des naissances,
Il a fallu des millénaires.
Si nous sortons du Moyen âge,
Vos siècles d’infini servage
Pèsent encore lourd sur la terre.

Le poète a toujours raison
Qui annonce la floraison
D’autres amours en son royaume.
Remets à l’endroit la chanson
Et déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme !

Il faudra réapprendre à vivre,
Ensemble écrire un nouveau livre,
Redécouvrir tous les possibles.
Chaque chose enfin partagée,
Tout dans le couple va changer
D’une manière irréversible.

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume.
Face aux autres générations,
Je déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme

 

 

 

Performance

Gainsbourg, Brassens, BrelBarbara c’est la nostalgie d’un âge d’or de la chanson française, exploitée avec plus ou moins de bonheur par les interprètes d’aujourd’hui (au risque même de la trahison dans le cas de Patrick Bruel).

Quand Lambert Wilson a conçu l’idée d’un hommage à Yves Montand, certains ont dû penser qu’il s’y mettait à son tour. L’ambition était tout autre, comme l’exprime ce texte :

« Pourquoi Yves Montand? Pourquoi aujourd’hui? Vingt-cinq ans après sa disparition, que nous reste-t-il de lui?

Une silhouette longiligne et souple, vêtue de noir, les échos d’une voix reconnaissable entre mille, un vibrato particulier, un répertoire considérable, des rencontres avec les plus grands poètes et compositeurs de son temps, une longue carrière d’acteur de cinéma, un engagement politique, des femmes, Simone Signoret, Edith Piaf, Marilyn Monroe, une popularité immense.

J’ai demandé à Christian Schiaretti, le directeur du TNP de Villeurbanne de concevoir et de mettre en scène un spectacle en chansons autour de cette icône du XXème siècle. À partir des personnages qui l’auront accompagné, des rencontres qu’il aura faites pendant toute sa vie, nous tenterons d’esquisser, entre textes, poésies et musique, le portrait d’un homme qui, issu du monde ouvrier, et par la seule force de son ambition et de son talent, a su laisser derrière lui une réelle oeuvre : ce répertoire, précisément, dont il a été à l’origine.

Une trentaine de chansons arrangées par Bruno Fontaine, six musiciens sur scène, et un acteur qui chante évoquant, sans jamais vouloir l’imiter, un chanteur devenu acteur ». (Lambert Wilson, mars 2016)

J’étais dimanche soir à la première des trois soirées parisiennes de la tournée Wilson chante MontandDans la salle mythique du Trianon au pied de la butte Montmartre.

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Salle comble pour deux heures sans pause d’une performance époustouflante. Performance scénique d’un chanteur/acteur capable de tout, jouer, chanter, danser, dire (les beaux textes de Semprun sur Montand) à un rythme qui ne lui laisse aucun répit.

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Performance artistique, à aucun moment Wilson ne singe, n’imite Montand, il l’interprète, l’incarne, le fait vivre. La performance est aussi celle certes du metteur en scène Christian Schiaretti mais plus encore de l’homme-musique qu’est Bruno Fontaine (qui récidive après ses hommages à Barbara – Des histoires d’amour – et Bécaud – Nathalie et ses guides)

Chapeau bas les artistes ! Un spectacle à voir encore ce soir à Paris, puis en tournée.

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Carrie, Debbie, ABBA et quelques autres

Puisque ce blog est un peu un journal, ma chronique du temps présent, il fait aussi office de mémoire nécrologique. Le rythme est soutenu en cette fin d’année, Carrie Fisher (que je n’ai jamais vue en princesse Leia puisque je n’ai jamais vu aucun film de la série Star Wars !), Claude Gensac (elle, je ne dois pas avoir loupé un de ses films avec Louis de Funès), Pierre Barouh (je connaissais le nom, un peu ses chansons, mais j’ai aimé les hommages qu’on lui a rendus), ce matin la mère de Carrie Fisher, l’inoubliable Kathy Selden de Chantons sous la pluieDebbie Reynolds :

Evidemment d’autres souvenirs affluent : l’inoubliable spectacle monté par Jean-Louis Grinda à l’opéra de Liège en 1999 puis repris à Paris, Molière du meilleur spectacle musical 2001, avec dans le rôle de Kathy Selden, Isabelle GeorgesEt la production tout aussi magique du Châtelet en 2015 : Singin in the rain.

Souvenirs encore hier soir, avec une Flûte enchantée à l’opéra de Stockholm. Chantée en suédois (!!), avec des chanteurs encore verts, une jeune cheffe d’orchestre pas très passionnante à la tête d’une formation qui n’avait pas – et de loin – l’allure et la justesse de celle de la veille (Fedora), mais une mise en scène ludique, poétique, à laquelle je n’ai pas compris grand chose, mais ce n’était pas non plus l’essentiel ! N’est pas Bergman qui veut… Souvenirs parce qu’en septembre 1991 (bicentenaire de la mort de Mozart); j’avais emmené mon fils aîné – 11 ans – voir son premier opéra dans un lieu magique, le Théâtre du Joratà Mézières dans le canton de Vaud en Suisse. Cette Flûte enchantée mise en scène par Patrice Caurier et Moshe Leiserdirigée par Armin Jordan

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Ce matin, ciel couvert sur Stockholm, météo idéale pour commencer la tournée des musées  dans le quartier de Djurgarden

img_7303img_7304img_7305Visite d’abord du Musée Vasaimpressionnant. J’en reparlerai demain…(à lire et voir ici : La Cathédrale engloutie)
Mais la curiosité du lieu c’est le musée consacré au groupe mythique de pop suédois ABBA

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Le ticket d’entrée est hors de prix (25 €), et même si l’exposition est plutôt bien faite et complète (une belle rétrospective de la pop suédoise des années 50 à aujourd’hui), on a un peu l’impression de s’être fait gruger par le système financier très efficace qui permet aux membres du groupe dissous en 1982 de continuer à prospérer au plus haut niveau ! Mais quand on aime, la nostalgie n’a pas de prix…

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