Archives (FO)

J’ai collaboré quelque temps au site Forumopera et j’en suis encore infiniment reconnaissant à l’équipe qui m’a accueilli (Sylvain, Camille, Christophe et d’autres qui se reconnaîtront).

Je souhaite archiver ici d’abord les articles que j’y ai écrits sur les concerts que j’ai couverts pour Forumopera. Un second volet comprendra les critiques de disques.

>>Plein la vue sur Broadway (11 décembre 2022)

L’histoire d’un succès

Pour ceux qui ne sont jamais allés à New York, une précision géographique : au centre de Manhattan, la 42ème rue croise Broadway sur Times Square. Quand on évoque les scènes de Broadway, on les trouve pour la plupart sur la 42nd Street !

42nd Street est d’abord un film musical de Lloyd Bacon, sorti en 1933, resté dans toutes les mémoires grâce aux chorégraphies éblouissantes de Busby Berkeley et à quelques chansons en particulier (compositeurs Leo Forbstein et Harry Warren) : 42nd Street, Lullaby on Broadway, We’re in the money, Shuffle off to Buffalo…

La comédie musicale éponyme présentée en 1980 au Foxwoods Theatre (actuel Lyric Theatre) reprend tous les ingrédients du film, obtient un Tony Award en 1981.

Le spectacle déjà présenté au Châtelet en 2016 est proposé jusqu’au 15 janvier 2023.


© Thomas Amouroux – Chatelet

L’argument

Acte I : En 1933 à Broadway les auditions sont presque terminées pour le nouveau spectacle Pretty Lady de Julian Marsch quand la chanteuse Peggy Sawyer arrive à New York, valise à la main, fraîchement débarquée du bus en provenance d’Allentown (Pennsylvanie). Malgré son retard elle est embauchée comme danseuse remplaçante. Peu après arrive Dorothy Brook, la vedette du spectacle, qui n’est plus montée sur scène depuis dix ans. Officiellement fiancée au producteur Abner Dillon, elle ne peut pas fréquenter son amant Pat Denning car Dillon pourrait rompre le contrat avec Julian Marsch. Pat doit donc quitter la troupe. Le soir du spectacle, Peggy heurte accidentellement la cheville de Dorothy et se fait renvoyer.

Acte II : Dorothy a la cheville cassée et ne peut plus remonter sur scène. Les danseurs de la troupe, pensant que Peggy est assez talentueuse pour la remplacer, convainquent Julian Marsch d’aller la chercher à la gare. D’abord fâchée contre le directeur, Peggy finit par accepter sa proposition. Elle travaille alors très dur pour assurer le premier rôle. Peu de temps avant le spectacle, Dorothy lui rend visite et reconnait son talent. La représentation est un triomphe pour la jeune danseuse, Julian Marsch savoure son succès en reprenant le thème final de Pretty Lady.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Apothéose de la danse

On a compris à la lecture de l’argument que la trame du spectacle est bien mince et l’histoire bien convenue. On est même surpris qu’à part « l’accident » qui immobilise la star annoncée, Dorothy Brook, les librettistes n’aient creusé aucune situation, des histoires d’amour à peine effleurées, des personnages dessinés à grands traits, à la limite de la caricature – la star finissante, son « mécène » jaloux, un ténor ridicule et qui le sait, la débutante un peu godiche, et toute une troupe sympathique sans rivalités apparentes. 


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Mais à vrai dire on s’en fiche un peu, parce que ça fait longtemps qu’on n’a pas vu sur une scène parisienne, a fortiori depuis la longue parenthèse Covid, une telle débauche de moyens, un vrai grand spectacle de près de trois heures, dont on sort heureux, galvanisé, encore plein de rythmes et de mélodies qui réchauffent l’hiver qui commence.

C’est d’abord un fabuleux spectacle de danse. Depuis les mythiques Rockettes au Radio City Hall de New York, on ne se rappelle pas avoir vu pareils ensembles. C’est par les pieds qu’on découvre 42nd Street, d’abord par le battement des claquettes qu’on entend, puis par la vue d’une trentaine de paires de jambes à mesure que le rideau se lève. Cette scène inaugurale, devenue culte dès sa création en 1980, est reprise à l’identique par le metteur en scène et chorégraphe Stephen Mear, qui avait lui-même dansé ce spectacle à Londres dans ses jeunes années.

Près d’une cinquantaine d’artistes, des triple threats comme on appelle ces interprètes à la fois danseurs, chanteurs, comédiens, dont on nous précise qu’à chaque représentation ils utilisent pas moins de 200 paires de chaussures, surtout ces fameuses tap shoes, et 300 costumes. 


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Broadway enchanté

Les principaux rôles chantés sont tenus là aussi par des voix de caractère. Même si des Roberto Alagna ou Natalie Dessay se sont essayés, avec succès, au genre de la comédie musicale, on sait que les grands chanteurs d’opéra ne sont pas les mieux placés pour s’y adonner, depuis un célèbre enregistrement de West Side Story de et sous la direction de Bernstein et surtout le making of où l’on voit le chef/compositeur s’escrimer – en vain – à faire comprendre à José Carreras ou Kiri Te Kanawa comment on incarne vocalement Tony ou Maria ! 

Le caractère justement – c’est bien la seule réserve qu’on peut émettre sur le cast de cette 42ème rue – c’est ce qui manque un peu au personnage de Peggy Sawyer qu’incarne Emily Langham. Quelque chose, dans le physique, dans la voix, manquent à cette jeune Anglaise qui n’en est pas à son premier rôle sur les scènes du West End, une personnalité qui s’imprime dans le souvenir.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Ses comparses sont mieux dessinés : Rachel Stanley assume les coquetteries et les excès de Dorothy Brook, la star déclinante à la cheville trop fragile. Le finalement petit rôle du ténor est ridicule à souhait sous les atours de Jack North, le directeur/producteur Julian Marsh tel que le joue Alex Hanson évite précisément la caricature qu’on réserve trop souvent à ce type de rôle, il en est même émouvant. Mention spéciale pour les trois bonnes copines de la petite Peggy, qui l’entourent et la rassurent dès son arrivée dans la troupe : Lauren HallCharlie Allen et Gabby Antrobus. Elles sont d’une inépuisable gaieté et d’un optimisme à toute épreuve.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Quant à l’orchestre rassemblé dans la fosse du Châtelet – était-il d’ailleurs bien nécessaire de le sonoriser à l’excès ? – Gareth Valentine peut compter sur une vingtaine de musiciens français de tout premier plan, qui semblent être nés avec le swing dans la peau. 

LE spectacle à voir absolument pour ces fêtes de fin d’année !

(@Forumopera/JPR)

>>Pâle Shéhérazade (17 octobre 2022)

A vue d’œil, l’auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique était à peine à la moitié de sa jauge côté public, ce jeudi 13 octobre. Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France avaient pourtant choisi un programme original, remarquablement équilibré, dans la ligne que Radio France s’est fixée pour ses formations musicales : primauté à la musique française. 

Psyché sans chœur

Le bicentenaire de la naissance de César Franck (1822-1890) était le prétexte à entendre l’un de ses ultimes chefs-d’œuvre, trop rares au concert, son poème symphonique Psyché. Mais, alors que la collaboration avec le Palazzetto Bru Zane était fièrement affichée, pourquoi n’avoir donné que les quatre extraits purement symphoniques, l’œuvre, en sept « épisodes », faisant appel pour trois d’entre eux à un chœur ? Alors que le Chœur de Radio France est allé donner et enregistrer à Liège la version intégrale de Psyché, sous une direction malheureusement bien prosaïque (un coffret Fuga Libera), pour quelle mystérieuse raison était-il absent d’une production dans ses murs ? Belle occasion manquée. 

À cette Psyché tronquée qui ouvrait le concert, succédait une autre figure de légende : Shéhérazade, le cycle de trois mélodies de Ravel (1903) sur des poèmes de Tristan Klingsor. Initialement annoncée, la jeune soprano égyptienne Fatma Saïd avait cédé la place à l’Australienne Siobhan Stagg, qui avait revêtu pour l’occasion une ample robe brodée de rouge et d’or.


Siobhan Stagg © Simon Pauly / Radio France

Pâle Shéhérazade

Mais l’habit ne fait pas l’interprète, et si la voix ne manque pas de ressources – on l’a déjà entendue sur les scènes françaises – on peine à distinguer ce soir l’affirmation d’une personnalité, malgré la beauté du timbre.

On sait combien le premier et le plus long poème du cycle – Asie – est délicat comme je l’ai souvent entendu dire de chanteuses anglo-saxonnes… autant que d’interprètes francophones. Ne serait-ce que le tout début – Asie répété trois fois, la troisième sonnant comme « Azu » –  Siobhan Stagg s’efforce, sans toujours y parvenir, de dire le texte chantourné de Klingsor aussi clairement que possible, et sans doute trop occupée à cet exercice de diction, elle en oublie de conter, de raconter les désirs d’évasion, les rêves de voyage « avec la goélette… qui déploie enfin ses voiles violettes comme un immense oiseau de nuit dans le ciel d’or ». Le chef reste étonnamment prudent, placide, alors que Ravel fait surgir la houle. Un même sentiment de neutralité, de timidité presque, recouvre les deux mélodies suivantes – La Flûte enchantée et L’indifférent. Des tempi trop alanguis ne rendent pas justice au travail du chef sur les timbres et les alliages sonores. En bis, Siobhan Stagg semble plus à son aise dans le délicat Morgen de Richard Strauss, dans son tendre dialogue avec le violon de Sarah Nemtanu.

On veut espérer que la jeune cantatrice australienne persévérera dans l’art de la mélodie française. Quand on a réécouté Marylin Horne (avec Bernstein et le National, un « live » fameux de 1975), Felicity Lott (avec Armin Jordan) ou Anne-Sofie von Otter (avec Pierre Boulez, simplement idéal) pour ne prendre que quelques exemples d’illustres aînées non francophones, on sait que l’objectif est à sa portée. 

Cendrillon rutilante

Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France livraient en seconde partie une suite – choisie par le chef  – d’extraits du ballet Cendrillon (1945) de Prokofiev. Bravo pour l’originalité ! SI les suites de Roméo et Juliette sont régulièrement programmées – on ne s’en plaindra pas –, l’absence de l’autre grand ballet de Prokofiev, composé précisément à la demande du Marinski de Leningrad après le succès de Roméo (1936) mais créé au Bolchoi à Moscou, est incompréhensible. En matière de profusion mélodique, de virtuosité orchestrale, le second ne le cède en rien au premier. Et ce soir chef et orchestre donnent véritablement le sentiment d’être dans leur élément, brillant de tous leurs feux.

Ce concert a été redonné le 14 octobre à la MC38 à Grenoble et est toujours disponible à la réécoute sur le site de francemusique.fr(

(@Forumopera/JPR)

>>Les bons sentiments (9 octobre 2022)

Charles Sigel avait ici même – Les bonnes intentions font-elles un bon disque ? – dit tout ce qu’on pouvait penser du dernier disque de la mezzo américaine, Joyce DiDonato, évoquant la grande tournée destinée à promouvoir le disque et le projet Eden qui le sous-tend.


© DR

Projet explicité par la chanteuse elle-même : 

« Je vous invite à me rejoindre pour une soirée célébrant la majesté, la puissance et le mystère de la Nature à travers le pouvoir transformateur de la musique. Avec ce vaste programme que j’ai élaboré, je vous invite à revenir à nos racines et à explorer si nous nous connectons aussi profondément que possible à l’essence pure de notre être, pour créer un nouvel EDEN de l’intérieur et planter des graines d’espoir pour le futur.

Je serai rejointe par mes célèbres partenaires musicaux de longue date, les musiciens de l’orchestre Il Pomo d’Oro.

Pour m’assurer que l’expérience EDEN continuera de grandir en dehors de la salle de concert, chaque membre du public recevra des graines à planter tandis que je vous demanderai : « En cette période de bouleversements, quelle graine allez-vous planter aujourd’hui ? » 

Les spectateurs nombreux – le théâtre semble presque plein – trouvent sur leur siège une petite pochette en carton à l’effigie de la chanteuse, qui contient deux graines, dont une de lavande (on n’a pas compris l’autre, le français de Mme DiDonato s’avérant plus qu’approximatif !). Nous serons donc invités à les planter pour « régénérer » le monde, rien de moins.

Après avoir assisté à l’une des étapes de cette tournée mercredi soir au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, on pose à son tour la question : Les bons sentiments font-ils un bon récital ?

À l’américaine

Ce n’est donc pas à un récital classique qu’on assiste. Au centre de la scène un podium noir en forme de disque, des tubes métalliques circulaires dont il manque un élément, qu’un peu plus tard on verra la chanteuse brandir comme une épée, un drapeau sans fanion (?).  Les musiciens de Il Pomo d’Oro sont disposés de part et d’autre se faisant face.

Le concert commence – à l’heure ! – dans le noir. Un mince filet de lumière éclaire le premier violon. La première œuvre au programme (cf. le disque) est la Question sans réponse (The Unanswered Question) de Charles Ives. À la place de la trompette qui normalement scande et interrompt le tapis des cordes, on entend à quatre reprises – du second balcon au parterre, quelques notes d’une silhouette qu’on distingue à peine. Petits soucis de justesse.

Puis Joyce DiDonato gagne la scène et ce podium central où elle va successivement se dresser vers le ciel, s’asseoir, s’agenouiller, se coucher face contre terre, selon les pièces inscrites à son programme. La « mise en espace » de Marie Lambert-Le Bihan, les lumières de John Torres, donnent l’illusion d’un show comme sur Broadway, une sorte de « récital pour les nuls ». Les gestes, les postures de l’interprète, l’environnement lumineux, plutôt sommaire, appuient la démonstration : Eden ce sont les joies et les douleurs de la vie. 

La performance est du côté de la chanteuse. Présente quasiment sans interruption sur le plateau, passant sans effort apparent des douceurs suaves de Rachel Portland aux furies de Mysliveček ou de Gluck (Enzo), plus inégale dans Mahler. Si les moirures de la voix font merveille dans Ich atmet’ einen linden Duft, on s’attendrait dans le dernier des Rückert-Lieder, le bouleversant Ich bin der Welt abhanden gekommen à une retenue, à une voix moins somptueuse, comme émaciée. Broutilles que tout cela; Dans les Mahler, on a la surprise, finalement agréable, de voir le théorbe de l’ensemble Il pomo d’oro prendre la place de la harpe. 

La chanteuse revient plusieurs fois sur scène, longuement applaudie par un public conquis. Elle fait généreusement saluer ses compagnes et compagnons d’aventure, Zefira Valova et les musiciens d’Il Pomo d’Oro. Et prend la parole (cf.supra). Nous annonce une surprise : la présence du chœur d’enfants Sotto Voce dont on n’a pas bien compris où et quand Joyce DiDonato avait pris le temps de travailler avec eux. Mais, après la mort au monde (Mahler) qui concluait le récital, les deux chansons qui vont suivre redonnent de l’optimisme. La spontanéité de la surprise est parfaitement réglée et les bons sentiments affluent.


Joyce DiDonato et le choeur Sotto Voce (photo JPR)

En réponse à ces « cadeaux », ces messages d’espoir des enfants, Joyce DiDonato leur et nous offre un « Ombra mai fu » de toute beauté. 

(@Forumopera/JPR)

>>L’hommage à Lars Vogt (6 octobre 2022)

Un mois après sa mort, plusieurs de ses amis musiciens s’étaient réunis autour de l’Orchestre de chambre de Paris ce mardi 4 octobre à la Philharmonie de Paris pour rendre hommage à Lars Vogt, le pianiste et chef disparu le 5 septembre dernier des suites d’un cancer du foie.

Daniel Harding dirigeait l’Orchestre dont Lars Vogt avait pris la direction musicale en 2020, des complices de toujours comme le violoniste Christian Tetzlaff ou le violoncelliste Alban Gerhardt, le pianiste anglais Paul Lewis, et peut-être et surtout le ténor Ian Bostridge, avec qui Lars Vogt avait enregistré il y a quelques mois un Schwanengesang bouleversant.

Un programme sobre, ni funèbre, ni compassé, qui donnait à entendre les passions du musicien disparu. 

En ouverture la Musique funèbre maçonnique de Mozart, où rayonnent les vents de l’orchestre, l’illumination de l’accord final en majeur qui vient clore cet absolu chef-d’oeuvre.

Mahler et Bostridge

Puis la haute et mince silhouette juvénile de Ian Bostridge s’avance aux côtés du chef pour chanter les belles trompettes – « Wo die schönen Trompeten blasen » – du Des Knaben Wunderhorn de Mahler. Le temps de s’adapter au timbre et à la diction si particuliers de Bostridge (jamais la parenté vocale et stylistique avec Peter Pears ne nous a semblé si évidente !), on est saisi par la simplicité, l’absence d’effets de l’interprète dans l’une des mélodies les plus intensément nostalgiques du cycle mahlérien. Chacun pense à l’ami disparu et retient ses larmes.

Christian Tetzlaff succède au ténor anglais (il le retrouvera dans la seconde partie) pour la jolie Romance bohémienne de Dvorak. L’ami et partenaire de toujours de Lars Vogt nous la fait prendre pour un chef-d’oeuvre. 

L’Orchestre de chambre de Paris et Daniel Harding concluent cette première partie d’hommage – qui s’est ouverte par quelques mots émouvants, comme prémonitoires, prononcés par Lars Vogt au micro de Jean-Baptiste Urbain dans la Matinale de France Musique à l’automne 2021 – par le 3e mouvement – Adagio espressivo – de la deuxième symphonie de Schumann.


© Orchestre de chambre de Paris

La seconde partie commence dans Le silence de la forêt, brève et magnifique élégie concertante de Dvorak, murmurée, chantée par le violoncelle de l’ami Alban Gerhardt.

Mon coeur chargé de tristesse

Reviennent alors ensemble et en duo Christian Tetzlaff et Ian Bostridge pour quelques savoureuses mélodies de Ralph Vaughan Williams, dont presque tout le monde en France ignore le 150e anniversaire de la naissance (le compositeur britannique est né le 12 octobre 1872 à Down Ampney et mort le 26 août 1958 à Londres). Quatre mélodies extraites d’un cycle Along the Field  (1927) sur des textes d’Alfred Edward Housman (1859-1936) d’inspiration populaire, qu’amplifie le dialogue inhabituel entre le violon et la voix. Regrets, tristesse, mais aussi joie de vivre, fantaisie, liberté : les quatre mélodies choisies par Ian Bostridge et Christian Tetzlaff expriment à leur manière l’image que nous voulons garder ce soir du pianiste et chef disparu. 

Le huitième poème du cycle, le dernier des quatre chantés ce soir par le duo – With rue my heart is laden – dit notre tristesse : 

Mon coeur est chargé de tristesse
Pour les bons amis que j’avais
Jeunes filles aux lèvres roses
Et garçons aux pieds légers
Près de ruisseaux que l’on ne peut franchir
Les garçons aux pieds légers reposent
Les filles aux lèvres roses dorment
Dans les champs où les roses se fanent.

On installe le piano pour que Paul Lewis puisse jouer le mouvement lent du 1er concerto de Brahms. Puis – sans doute le sommet émotionnel de la soirée – Ian Bostridge, avec Daniel Harding et les musiciens de l’orchestre de chambre de Paris, va tirer des larmes du public nombreux de la Philharmonie, avec cette si simple mélodie de Schubert, parée d’un tissu orchestral d’une infinie douceur par Max Reger : Nacht und Träume. 

Le concert s’achève par l’espérance que Schumann fait lever dans le finale solaire de sa 2e symphonie. 

(@Forumopera/JPR)

>>La relève à Royaumont : quatre duos, deux révélations (28 septembre 2022)

La pluie s’est annoncée plus vite que prévu. On presse le pas dans la majestueuse allée encadrant le bassin qui mène à l’imposant corps de bâtiment de l’abbaye de Royaumont (Val d’Oise). On profitera mieux de la somptuosité des lieux le lendemain après-midi sous le soleil.

On nous présente une Nuit de la mélodie et du Lied, titre trompeur (une nuit vraiment ?) pour un concert classique de deux heures en deux parties, qui va permettre au public rassemblé nombreux dans le réfectoire des Convers, d’entendre quatre duos chant/piano (les mêmes qui avaient enregistré un disque Ombres chimériques avec un programme différent au printemps dernier). L’idée est excellente qui permet à ces jeunes artistes qui ont « résidé » à Royaumont ainsi qu’au musée d’Orsay, de se montrer à leur meilleur dans l’épreuve du concert.

L’épreuve est aussi pour le critique qui se demande s’il doit y aller mollo ou franco, ne considérant que ce qu’il écoute et voit ou tenir compte du jeune âge et de l’inexpérience – relative – des interprètes. Finalement on a choisi de dire les choses franchement.

Anne-Lise et Nicolas

Premier duo à entrer en scène, la Française Anne-Lise Polchlopek et son pianiste Nicolas Royez. Elle est violoniste de formation et a étudié auprès de Mireille Delunsch, José van Dam et Sophie Koch. Lui a un parcours marqué par les rencontres d’Alain Planès, Roger Muraro ou Christian Ivaldi. 

La chanson perpétuelle  de Chausson et le premier cahier des Canciones clásicas españolas du Catalan Fernando Obradors (1897-1945) au programme. Belle originalité ! La voix est large, puissante, homogène, le port est altier, les traits sont d’une déesse antique, l’interprète pourra sans doute affronter la scène sans problème. C’est d’ailleurs le problème ce soir : la chanteuse semble comme encombrée par le volume de son organe, rien jamais en dessous du mezzo forte. Son partenaire au piano idem. On est pourtant dans le réfectoire des convers, sous des voûtes gothiques, pourquoi forcer le son comme s’ils étaient au pied du mur antique d’Orange ?

Plus embêtant pour cette ancienne étudiante en langues étrangères, une diction aussi improbable. Dans le Chausson, des « é » prononcés « ê » et des consonnes mangées, comme diluées. Dans les chansons espagnoles – bien qu’on ne soit pas hispanophone on a quand même dans l’oreille Berganza, Los Angeles ou Lorengar dans ce répertoire – on n’entend aucune des raucités, aucune des couleurs si caractéristiques du castillan. Il faut suivre sur le programme les textes des poèmes (pourtant traduits par la chanteuse elle-même !) pour en comprendre les variations sentimentales  (« ma seule et unique Lorela » « donne-moi d’innombrables baisers » « ma belle amie, je me meurs », etc.). L’interprète n’en laisse rien paraître. 


Nicolas Royez et Anne-Lise Polchlopek © Royaumont

Gregory et Nathaniel

L’arrivée du second duo amuse et surprend : deux grands garçons dont l’un arbore fièrement un look capillaire à la Jakub Józef Orliński, choucroute sur le sommet du crâne. Mais dès que Nathaniel LaNasa pose les mains sur son clavier, dès que Gregory Feldmann ouvre la bouche, ils tiennent l’auditoire en haleine et ne vont plus le lâcher. Et quel programme, a priori périlleux : les deux Epigrammes de Clément Marot de Ravel, en vieux français, un extrait des Five mystical songs (Love bade me welcome) de Vaughan Williams (bravo de ne pas avoir oublié le sesquicentenaire du compositeur anglais !), trois Lieder de Brahms, les numéros 7 à 9 de son opus 32. 

Le baryton clair de l’Américain, formé à la Juilliard School de New York, est d’une souveraine homogénéité, manquant peut-être de profondeur dans le grave, mais quelle simple beauté sans artifice d’une voix qui ne force jamais ! Et – on est bien obligé de faire la comparaison avec celle qui l’a précédé – quelle diction, quel sens de la narration, tout dans les mots, les nuances, le regard, le langage corporel. Nul besoin de comprendre ou connaître l’anglais ou l’allemand pour entendre la douleur, l’exaltation, le transport amoureux, l’espérance de l’après qui se manifestent chez Vaughan Williams et Brahms.

Le piano se fait poète, parfaitement accordé au chanteur. 

Ces deux-là ont déjà chanté au Carnegie Hall de New York et y ont eu, nous dit-on, un grand succès. On veut bien le croire. Les Suisses ont bien de la chance, qui pourront entendre Gregory Feldmann à l’opéra de Zurich, dont il vient d’intégrer l’International Opera Studio en cette rentrée. 


Gregory Feldmann et Nathaniel LaNasa © Royaumont

Florence et Elenora

Après l’entracte, un duo de femmes. La mezzo-soprano franco-allemande Florence Losseau s’est formée au Conservatoire de Munich et à l’opéra studio de Linz. Sa partenaire ce soir est d’origine américaine, mais Elenora Pertz travaille beaucoup à Berlin.

De nouveau le duo n’a pas choisi la facilité : Alban Berg, deux des Sieben frühe Lieder(Nacht et Traumgekrönt), Debussy, deux des Cinq poèmes de Baudelaire (Harmonie du soir et La mort des amants) et pour finir de Poulenc les sept brefs poèmes de La fraîcheur et le feu.

La fraîcheur et le feu, c’est ce qui résume le mieux cette demi-heure de récital. La voix est d’un cristal pur – sublimes aigus chantés sur le souffle –, épouse les harmonies vénéneuses de ces mélodies de jeunesse, déjà si parfaites, du plus sensuel des trois cmpositeurs de la nouvelle école de Vienne (Berg, Webern, Schoenberg). Debussy bénéficie du même traitement : le texte est dit avec une justesse, une précision, une délicatesse hallucinantes – on en comprend chaque mot, chaque intention.  

Florence Losseau et Elenora Pertz administrent ensuite la preuve que les harmonies baudelairiennes n’ont aucun secret pour elles, puis se meuvent en toute complicité dans le cycle poétique d’Eluard magnifié par la musique de Poulenc, dont les titres sont autant d’énigmes que de promesses d’infini : « Rayons des yeux et des soleils » « Tout disparut même les toits du ciel » « Dans les ténèbres du jardin » « Homme au sourire tendre » « La grande rivière qui va ». On ne résiste pas au plaisir de citer le cinquième poème qui donne son nom au cycle :

« Unis la fraîcheur et le feu

Unis tes lèvres et tes yeux

De ta folie attends sagesse

Fais image de femme et d’homme »


Elenora Pertz et Florence Losseau © Royaumont

Liviu et Juliette

Pour conclure cette « nuit », de nouveau un baryton. L’Autrichien Liviu Holender est en troupe à l’opéra de Francfort depuis la saison 2019/2020 et compte déjà quelques beaux rôles à son actif. Sa partenaire Juliette Journaux est diplômée du Conservatoire de Paris. Le baryton, nous dit-on, a suivi la masterclass Mahler avec Thomas Hampson et déjà participé au concert Mahler en héritage de la fondation Royaumont. C’est pour cela qu’il a choisi deux extraits du Des Knaben Wunderhorn de Mahler (Rheinlegendchen et Revelge) après deux Schubert –Der zürnenden Diana et Nachtstück – dans lesquels on l’imagine comme un poisson dans l’eau puisque chantant dans sa langue maternelle.

Si au disque on peut sans doute apprécier « l’attrait immédiat du timbre de Liviu Holender, mâle, dense, riche comme la terre fertile sur laquelle poussent les épicéas en Forêt noire », sous les voûtes de Royaumont la voix sature l’espace, trop de son, trop d’intentions histrioniques dans les Mahler et un déficit de poésie, de douceur simplement dans le Nocturne schubertien. Encore une grande voix qui doit certainement briller à l’opéra, mais qui peine à nous convaincre dans l’intimité du récital. Sans doute un programme plus varié, comme ceux qu’avaient choisis ses collègues d’un soir, eût-il mieux mis en valeur les atouts de l’interprète !


Juliette Journaux et Liviu Holender © Royaumont

En fin de compte, si on était tenté de faire un classement – ce qui n’a pas de sens puisqu’il ne s’agissait ni d’un concours ni d’une émission de télévision ! – on retiendrait l’excellente qualité de ces quatre duos et on exprimerait une préférence pour les voix de Gregory Feldmann et Florence Losseau. 

(@Forumopera/JPR)

>>Douceur de la douleur (27 septembre 2022)

Retour à Laon ce vendredi 23 septembre. Le curé de la Cathédrale Notre-Dame est toujours aussi heureux de manifester son bonheur d’accueillir le public surtout qu’à la différence du concert d’ouverture, le programme de la soirée est d’inspiration religieuse et l’hommage à Notre-Dame explicite avec le Stabat Mater de Poulenc !

François-Xavier Roth a prêté son orchestre Les Siècles au chef de l’ensemble vocal AEDESMathieu Romano. Ce dernier a composé un programme qui, sur le papier, paraît fait de bric et de broc (Janequin y côtoie Charles Ives, Gesualdo Rodion Chtchédrine*) et qui se révèle être, au contraire, un magnifique parcours, un chemin de foi : l’espoir (Janequin), la désolation (Gesualdo) la confirmation (Pärt), la question sans réponse (Ives), la ferveur (Messiaen) pour culminer dans l’éploration du Stabat Mater

Un chemin de foi

Toutes les pièces sont enchaînées, quasiment sans interruption. Sans ruptures harmoniques d’un morceau à l’autre, comme s’il était naturel de passer de Janequin à Chtchédrine et du Russe à Gesualdo… Au risque d’une certaine uniformité. Les nuances, les accents, pourraient être plus prononcés, les contrastes entre les époques et les styles plus accusés. On peine à distinguer le vieux français de Janequin du russe de L’ange scellé puis de l’italien de Gesualdo. 

Et pourtant, une fois de plus, on tire son chapeau aux chanteurs de l’ensemble AEDES – ils sont 32 ce soir – et à leur chef  et fondateur Mathieu Romano. Voici une formation fondée en 2005 capable de s’adapter à toutes les situations, tous les contextes, tous les répertoires, avec un égal bonheur. Voici des artistes qui ont depuis longtemps compris qu’on peut attirer, intéresser de larges publics par des propositions qui sortent des sentiers battus.

Le programme de ce vendredi à Laon en était la parfaite illustration : rien vraiment de « grand public » (concept ridicule qui n’est avancé que par ceux qui ne vont jamais au concert et ignorent ce qu’attend précisément le public !), quelques noms plus connus ou familiers que d’autres (Messiaen, Poulenc), des enchaînements, audacieux à priori et finalement totalement convaincants à l’écoute. Moments magiques que la flûte qui se déploie du fond de l’église à la fin du Chtchédrine, ou angoissants comme la trompette qui introduit la « Question sans réponse» de Charles Ives. La présence du soprano fruité de Marianne Croux dans le premier des Poèmes de Mi de Messiaen nous fait regretter la brièveté de l’extrait de ce cycle où s’illustrèrent naguère Françoise Pollet et Pierre Boulez.

Mater dolorosa

Mais on attend évidemment ce qui va constituer la conclusion et l’acmé de ce programme : le Stabat Mater de Poulenc. Lorsque son ami, le peintre et décorateur Christian Bérard (1902-1949), meurt brutalement en 1949, Poulenc songe d’abord à un requiem, mais devant la Vierge noire de Rocamadour, celui qui se définissait lui-même comme « moine ou voyou », choisit le texte médiéval du Stabat Mater et compose, en 1950, une œuvre d’envergure – la seule de ce type avec le Gloria créé dix ans plus tard – pour soprano solo, chœur et orchestre, en douze parties. 

  1. Stabat mater dolorosa (Très calme) – Chœur
  2. Cujus animam gementem (Allegro molto – Très violent) – Chœur
  3. O quam tristis (Très lent) – Chœur a cappella
  4. Quæ mœrebat (Andantino) – Chœur
  5. Quis est homo (Allegro molto – Prestissimo) – Chœur
  6. Vidit suum (Andante) Soprano (ou mezzo-soprano) – Chœur
  7. Eja mater (Allegro) – Chœur
  8. Fac ut ardeat (Maestoso) – Chœur a cappella
  9. Sancta mater (Moderato – Allegretto) – Chœur
  10. Fac ut portem (Tempo de Sarabande) Soprano – Chœur
  11. Inflammatus et accensus (Animé et très rythmé) – Chœur
  12. Quando corpus (Très calme) Soprano – Chœur

Douze parties qui sont du pur Poulenc, alternance de gravité et de légèreté – la douleur de la mère du Christ n’est pas toujours tragique, plutôt révoltée ou contemplative. Marianne Croux fait d’autant moins un numéro que le soprano solo n’intervient jamais seul. Elle en laisse plus d’un au bord de l’émotion lorsque s’achève ce Stabat mater, sa voix si douce au milieu de celles d’un chœur qui se fond dans le silence.

On a pu regretter, dans les épisodes les plus puissants, que le chœur ne soit pas plus nombreux quand l’orchestre se déploie, regret vite effacé eu égard à l’engagement collectif des interprètes, chanteurs et musiciens, et à la performance du maître d’œuvre d’un programme exemplaire. 


La soprano Marianne Croux, Les Siècles et l’ensemble AEDES dirigés par Mathieu Romano © Robert Lefèvre/Festival de Laon

Mathieu Romano, pour remercier un public remarquablement attentif et silencieux, offre en bis une chanson de Clément Janequin, les musiciens des Siècles debout se joignant aux chanteurs d’Aedes :

* précision de linguiste : l’alphabet russe comporte une lettre – Щ – qui phonétiquement se transcrit en français par 5 lettres chtch !

(@Forumopera/JPR)

>>Ainsi chantait Caligula (18 septembre 2022)

La haute ville est quasiment déserte à moins d’une heure du concert d’ouverture du 34e Festival de Laon. La vaste nef de la cathédrale Notre-Dame sera pourtant bien remplie à 19 heures. Oui, 19 heures pour un concert sans entracte qui s’achèvera avant 20h30 ! Une idée pour les concerts à Paris et dans les grandes métropoles ?

Pour une fois, les inévitables discours d’entrée – le Maire, le président du festival – sonnent juste : il fallait une dose certaine d’audace et d’inconscience aux fondateurs de la manifestation, à commencer par son infatigable directeur artistique Jean-Michel Verneiges, pour lancer d’abord, et surtout maintenir au fil des décennies et des changements électoraux, un festival à l’ambition artistique avérée qui rassemble pour des programmes originaux la crème des ensembles vocaux et orchestraux français et prend appui, quasiment dès l’origine, sur un partenariat avec Radio France. Cette nouvelle édition ne déroge pas à la règle (voir le programme ci-dessous).

Ce sont justement deux des formations de Radio France, la Maîtrise dirigée par Sofi Jeannin, et l’Orchestre Philharmonique sous la houlette de son directeur musical Mikko Franck que l’on retrouvait ce 15 septembre (la veille de leur rentrée parisienne) dans un programme intrigant : deux raretés, un « tube ». 

Ainsi parlait Mikko Franck

Commençons par la fin, le tube : une semaine tout juste après avoir entendu le très jeune compatriote de Mikko Franck (43 ans), Klaus Mäkelä (26 ans) empoigner le poème symphonique de Richard Strauss Also sprach Zarathustra à la tête de l’Orchestre de Paris et en déployer les épisodes parfois bruyants dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie, on pouvait se demander ce qu’allait donner la même oeuvre (bravo la coordination entre les orchestres parisiens !) dans une acoustique de cathédrale. Et quelle vision en livrerait Mikko Franck qui illustrera sa dilection pour le compositeur bavarois à plusieurs reprises au cours de la saison. On avait gardé un souvenir ébloui des débuts de Mikko Franck à la tête de l’orchestre philharmonique de Vienne, en juin 2014, où il dirigeait Till Eulenspiegel et une danse des sept voiles de Salome, vénéneuse à souhait. Mikko Franck tient la bride courte à un orchestre philharmonique de Radio France en grande forme : une fois passé le portique d’entrée (on perçoit la rumeur du public qui reconnaît la musique de 2001 Odyssée de l’espace) d’une majesté un rien démonstrative, le chef finnois va privilégier les épisodes chambristes, une narration qui évite les boursouflures d’une partition qui n’en est pas avare, au risque parfois d’en atténuer les contrastes. Là où on est placé, dans les premiers rangs, on est agréablement surpris par le rendu acoustique de ce grand orchestre (dont on a quand même rogné les effectifs de cordes) : la précision, la définition sont au rendez-vous. Les solistes, très sollicités, brillent de tous leurs feux : mention spéciale pour le violoncelle d’Eric Levionnois et surtout le violon solo du jeune Nathan Mierdl (24 ans), qu’on avait repéré dans les rangs de l’Orchestre national, et qui étrenne ce jeudi sa nouvelle position de premier violon super-soliste de l’Orchestre philharmonique de Radio France.

Soulage sans s et avec trio

Avant Richard Strauss, le programme proposait une rareté, dont on n’a pas bien perçu le sens, sauf à comprendre que Radio France se doit de faire une plus large place aux compositrices ? Personne autour de moi, ni moi non plus, ne connaissait  le nom de Marcelle Soulage (1894-1970), professeur de solfège au conservatoire de Paris durant une vingtaine d’années après la Seconde Guerre mondiale. Mais c’était une très bonne idée de faire jouer sa Légende op.13, une brève pièce écrite en 1919, et d’y faire briller trois magnifiques solistes de l’Orchestre philharmonique de Radio France : Magali Mosnier à la flûte, Olivier Doise au hautbois et Nicolas Tulliez à la harpe.

Un duo pour Caligula

Mais ce qui motivait notre présence à ce concert, c’était une autre vraie rareté, la suite tirée de la musique de scène écrite par Gabriel Fauré pour la pièce Caligula d’un enfant du pays, Alexandre Dumas. Alexandre Dumas est né à Villers-Cotterêts, à une soixantaine de kilomètres du chef-lieu de l’Aisne. Le Festival 2022 est placé sous les auspices de la future Cité internationale de la langue française, en cours d’installation dans le château où François 1er édicta en 1539 sa fameuse Ordonnance sur le fait de la justice qui stipule en ses articles 110 et 111 que le français devient la langue officielle du droit et de l’administration en lieu et place du latin.

A défaut de notices sur les oeuvres dans le programme remis au public, on emprunte au Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française ce qu’on doit savoir de l’oeuvre donnée en ouverture qui rassemblait ce jeudi le grand effectif de la Maîtrise de Radio France préparé par sa cheffe Sofi Jeannin et l’orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Mikko Franck.

Le directeur du théâtre de l’Odéon, Paul Porel, reprend en 1888 la tragédie Caligulad’Alexandre Dumas, créée en 1837. Il sollicite Gabriel Fauré pour une musique de scène qui n’interviendra que dans le prologue et le 5e acte. La nouvelle production, créée le 8 novembre, connaîtra 34 représentations. Fauré arrange sa partition pour le concert, il remplace le petit ensemble instrumental par l’orchestre, mais ne change rien à la structure de sa musique de scène. La première de cette suite est donnée le 6 avril 1889 à la Société nationale de musique. 

Dans la pièce, la musique apparaît à la fin du prologue, les Fanfares annoncent l’arrivée de César, la Marche accompagne le cortège en l’honneur de Caligula, avant le Choeur des Heures, martial pour les « heures guerrières » et lyrique pour les « heures heureuses ». Le Quasi adagio est une marche qui annonce la mort de Lepidus. Mais ce sont surtout les morceaux du 5e acte qui, du vivant de Fauré, sont déjà des succès. L’Hiver s’enfuit est un choeur charmant tandis que l’Air de danse (orchestré avec Vincent d’Indy), cherche à « donner l’impression d’une danse de caractère antique » (une lettre de Fauré à son fils Philippe mentionne l’usage par le compositeur du mode lydien). Après le mélodrame avec violon et violoncelle solos, introduisant le choeur De roses vermeilles un mélodrame mystérieux annonce le choeur César a fermé la paupière (Source : Palazzetto Bru Zane).

On reconnaît immédiatement la patte de Fauré, dans des pages joliment descriptives, où n’affleure qu’allusivement le drame qui se joue sur scène. D’autant que la suite de concert ne fait que juxtaposer des éléments composites. La direction trop placide du chef, malgré le bel engagement de la Maitrise de Radio France, renforce ce sentiment d’une musique décorative sans grand relief. On réécoutera au retour le seul disque que nous connaissons de cette musique de scène – Michel Plasson et le Capitole de Toulouse – qui, par contraste, frôle presque l’agitation ! Mais c’était l’occasion ou jamais de ressusciter cette part méconnue de Fauré, à l’orée d’une édition 2022 d’un Festival qui promet encore bien des découvertes sous le signe des « Mots à la clef  ! »

(@Forumopera/JPR)

Cadeau

Ce « duetto » d’une imperturbable joie fait mon bonheur quand je sors de ma discothèque l’antique mais si vivante version de Felix Prohaska enregistrée à Vienne avec Teresa Stich Randall et Dagmar Hermann en 1954 puis « stéréophonique ». Une pure merveille !

Et toujours humeurs et rumeurs du moment dans mes brèves de blog (Céline et la Callas)

Une boucle de vie

En pénétrant en ce début d’après-midi du 13 juillet dans le cimetière de Poitiers, une évidence m’a sauté aux yeux, et un peu à la gorge que j’avais serrée. La boucle se bouclait, et désormais j’allais vivre le reste de ma vie sans plus personne qui me précède.

Nous étions réunis, avec quelques membres de ma famille, pour, au sens littéral du terme, inhumer ma mère, l’urne contenant ses cendres, dans le caveau où mon père repose depuis le 9 décembre 1972. C’est ce qu’elle avait souhaité quand elle pouvait encore faire part de ses dernieres volontés. La crémation d’abord – qui eut lieu le 6 janvier dernier à Nîmes où elle résidait depuis 1982 – puis le dépôt de ses cendres auprès du seul amour de sa vie, mon père, auquel elle a survécu 53 ans…

Ce ne fut pas triste, chacun dissimulant sans doute le sentiment, l’émotion qui l’étreignaient à ce moment-là. Mais désormais j’ai conscience d’être ce qu’en d’autres pays, d’autres civilisations, on nomme « chef de famille », comme la figure tutélaire des générations montantes.

Ce matin, avec mon second fils tout juste arrivé en gare de Poitiers, j’ai refait une sorte de parcours dans le passé. Il n’était pas revenu à Poitiers depuis l’enterrement de mon oncle en 1995 et ne se rappelait plus guère ni les lieux, ni la ville.

La célèbre façade de Notre Dame la Grande fermée pour travaux jusqu’en 2027

Avec lui j’ai pu visiter le baptistère Saint-Jean, l’un des plus anciens bâtiments chrétiens d’Europe : voir mes photos sur Facebook!

D’autres humeurs, d’autres impressions à suivre dans mes brèves de blog

Mémorables

Mémorable

Je l’annonçais dans mon précédent billet (Les mots de nos maux) : j’ai assisté jeudi dernier au concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël dirigé par Lahav Shani à la Philharmonie de Paris. J’ai relaté ce que j’ai vu de mes propres yeux (La haine, la honte et finalement la musique), j’ai écrit pour Bachtrack un article qui relate un magnifique concert, avec de grands interprètes qui nous ont offert, malgré tout, le meilleur de la musique : Le triomphe de la musique avec l’Orchestre philharmonique d’Israel.

Je m’en tiens là. 

Je consacre une partie de ce week-end à une sorte de retour aux sources de mon enfance et de mon adolescence, et à revoir ou même découvrir des lieux de mon Poitou natal.

L’ombre de Richter

Il m’est même arrivé de me trouver pour la première fois devant un lieu mythique : eh oui, je n’ai jamais assisté à un concert à la Grange de Meslay et j’ai évidemment trouvé porte close lorsque je suis passé devant l’autre jour en voiture.

La grange de Meslay est à jamais liée à la figure de Sviatoslav Richter (lire Richter centenaire).

C’est ici, ou près d’ici, que le pianiste russe enregistra en 1979 les quelques suites de Haendel jadis éditées par EMI

L’orgue de la cathédrale

J’ai raconté ici (La découverte de la musique : l’orgue) l’un des bonheurs de ma jeunesse, lorsque je découvris tout à la fois l’orgue comme instrument, et singulièrement le somptueux orgue Clicquot de la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers. Souvenir de récitals exceptionnels dans une nef souvent glaciale. Mais plus jamais entendu sonner l’instrument depuis plus de cinquante ans, et ce matin, à l’occasion d’un office, de nouveau. On peut imaginer l’émotion qui m’envahit

Voir sur Facebook mon album photos sur Poitiers.

Le grégorien de Ligugé

Au sud de Poitiers, il y a deux superbes abbayes, celle de Nouaillé-Maupertuis, où j’assistai jadis à quelques concerts.

Presque cachée, cette pieta de 1652, oeuvre du frère convers Faron Croulière, est exposée dans la nef.

Quant à l’abbaye de Ligugé, elle est notable à plus d’un titre : c’est le premier couvent formé en Europe sous l’égide de Martin de Tours. Des moines y perpétuent encore aujourd’hui l’esprit du fondateur, comme la tradition du chant grégorien.

Voir sur Facebook mon album photos sur L’automne en Poitou

Frère et soeur

Les années 70 n’étaient pas loin d’être un désert musical dans ma bonne ville de Poitiers, comme je l’ai raconté ici : La découverte de la musique.

Mais le souvenir reste très vif de deux ou trois concerts dans l’immense salle des Pas Perdus de l’ancien Palais de justice, autrefois Palais des ducs d’Aquitaine, que j’ai pu traverser de nouveau vendredi soir

C’est ici que j’entendis jouer Yehudi et Hephzibah Menuhin.

Et toujours pour les humeurs et les bonheurs du moment, mes brèves de blog

Notre Dame : orgues et organistes

Je l’ai promis hier : puisque France Télévisions a soigneusement évité de citer les oeuvres jouées durant les cérémonies et messes de réouverture de Notre Dame, et surtout d’ignorer les organistes qui ont « réveillé » le grand orgue, je vais tenter de combler ces lacunes (lire Demandez le programme !)

Pour ce faire, je vais emprunter sans vergogne à Renaud Machart la suite de « twitts » qu’il a publiés sur le réseau X.com, non sans avoir rappelé l’ouvrage de base qu’il a signé il y a quelques années avec l’organiste Vincent Warnier

« J’ai lu des propos assez peu informés sur les interventions des quatre organistes de #NotreDameDeParis, regrettant et moquant le style de leurs improvisations.

1. L’improvisation est la partie la plus essentielle de la liturgie. Ce n’est pas pour rien que nous sont parvenues des messes d’orgue et des hymnes qui alternaient avec le chant. Si Rameau n’avait pas tant improvisé à l’église, on aurait un livre d’orgue de lui probablement… Fantasme suprême.

2. Le style harmonique « moderne » pratiqué samedi soir, qu’on peut ne pas aimer, est absolument le même que celui de Pierre Cochereau (1924-1984) dans les mêmes lieux voici plus d’un demi-siècle.

3. De toute évidence le langage dissonant/consonant utilisé reflète la situation de la cathédrale #NotreDameDeParis, passée du chaos à la lumière. On fait cela depuis la nuit des temps

Les organistes n’ont bien sûr pas été nommés. On a de la chance : les commentateurs de France TV n’ont pas osé parler pendant la musique, d’ordinaire leur grande spécialité. Par ordre d’apparition :

1. Olivier Latry, nommé en 1985 au poste d’organiste titulaire du grand-orgue : Réveil sur accord final solaire de Sol M.

2. Vincent Dubois, nommé organiste titulaire du grand-orgue en 2016, a improvisé une Tierce en taille (qui rappelle la partie ancienne de l’orgue) à la manière de Grigny ou de Marchand.

3. Thierry Escaich, ancien organiste. titulaire de Saint-Étienne-du-Mont à Paris de 1996 à 2024 au côté de Vincent Warnier. Nommé le 24 avril Organiste titulaire du grand-orgue de #NotreDameDeParis. Reconnu comme un des plus grands improvisateurs du temps.

4. Thibault Fajoles, Organiste titulaire adjoint du grand-orgue et de l’orgue de chœur, nommé le 24 avril. Il n’a que 21 ans, est encore étudiant (élève de Latry et Eschaich). Mais très pro: il a improvisé un fond d’orgue dans le style ancien Grigny/Marchand des XVIIe et XVIIIe. siècles et il a eu le privilège d’improviser la sortie dans un style de Toccata festive très traditionnel, lui aussi. Yves Castagnet, en poste depuis 1988, demeure titulaire de l’orgue de chœur de la Cathédrale. » (Renaud Machart sur X.com)

Ceci étant dit et clairement dit, on peut comprendre la frustration, l’incompréhension de nombreux téléspectateurs qui ont été privés de pièces connues, comme celles que grava l’illustre Pierre Cochereau – ce fut mon tout premier disque d’orgue.

Pour ce qui est de mes amis Thierry Escaich et Olivier Latry, compagnons d’aventures musicales depuis de longues années, je renvoie aux articles que je leur ai déjà consacrés.

Je suis très attaché à ce disque, le premier consacré à des oeuvres symphoniques de Thierry Escaich (Diapason d’Or 2003) : l’orgue de la Salle Philharmonique de Liège n’était pas encore restauré, et la partie d’orgue du concerto a été ensuite enregistrée… à Notre Dame de Paris.

En 2005, nous avions consacré toute une semaine de fête au « réveil » de l’orgue Schyven de Liège et c’était bien entendu avec Thierry Escaich, qui quelques années plus tard tiendrait la partie d’orgue de la 3e symphonie de Saint-Saëns magnifiquement captée sous la direction de Jean-Jacques Kantorow

Quant à Olivier Latry, c’était l’un des invités de choix de « mon » dernier festival Radio France en juillet 2022. Personne ne se rappelait avoir vu une telle foule pour un récital d’orgue à Montpellier…

Pour en revenir à Notre Dame, il faut réécouter cette formidable improvisation d’Olivier Latry qui se mêle aux cloches de la cathédrale à l’issue de la première messe célébrée dimanche.

Inutile de comparer les talents d’improvisateur des titulaires de Notre Dame : mais Thierry Escaich est toujours surprenant quand il s’empare d’un thème connu et qu’il nous emmène en terre inconnue.

Chez Tante Léonie et les favorites

J’ai mis à profit le week-end du 11 novembre pour visiter une région pourtant proche de la mienne, où je n’ai longtemps fait que passer sans m’arrêter. Quatre étapes : le château de Diane de Poitiers à Anet, malheureusement non visitable, puis la « Maison de Tante Léonie » autrement dit le Musée Marcel Proust à Illiers-Combray , le château de Maintenon, sur les traces de l’épouse morganatique de Louis XIV, et bien sûr Chartres.

Le château de Diane

Je m’étais toujours demandé pourquoi la favorite du roi Henri II était nommée Diane de Poitiers, alors qu’elle est originaire du Dauphiné. J’ai eu la réponse en lisant l’excellente notice Wikipedia qui lui est consacrée : la Maison de Poitiers-Valentinois tire son nom non de la capitale du Poitou, mais d’une déformation du lieudit Peytieux à Châteauneuf-de-Bordette dans l’actuel département de la Drôme.

C’est donc pour cette Diane dauphinoise qu’Henri II fait construire le château d’Anet, un magnifique ensemble Renaissance (voir l’album photos complet ici

L’enfance de Marcel Proust

Je ne suis un lecteur intermittent de Proust, je me fais régulièrement la promesse de reprendre La Recherche. Après cette visite, je vais peut-être finir par l’honorer ! J’ai en fait suivi les aventures du très actif président de la Société des Amis de Marcel Proust, Jérôme Bastianelli, dont je connais surtout les casquettes musicales, qui ne s’est pas ménagé pour faire rénover et rouvrir cette fameuse « Maison de Tante Léonie« , que le jeune Marcel visitait enfant, à Illiers-Combray.

Il ne faut pas s’arrêter à Illiers-Combray, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Chartres, pour ses bonnes tables. Il n’y en a que de médiocres. En revanche, tout est fait pour qu’on se passionne pour ce musée qui n’est pas réservé, loin s’en faut, aux seuls lecteurs de Proust. Voir l’album complet ici

Comme la musique n’est jamais loin de Proust, j’ai trouvé ce roman que j’ai hâte de lire :

Jérome Bastianelli invente une biographie de l’auteur de cette fameuse sonate, si souvent évoquée par Proust. On veut bien croire l’éditeur qui la présente comme un premier roman brillant et surprenant, qui, si on n’a pas lu Proust, peut se lire comme la biographie imaginaire d’un grand musicien et qui, si on l’a lu, se révèle comme une délicieuse interprétation critique d’un des plus grands romans du XXe siècle,

La marquise et sa nièce

A quelques kilomètres à l’est de Chartres, c’est une autre résidence d’une autre célèbre favorite, qui se visite, et qui vaut vraiment le détour. C’est le château qu’acquiert en 1674 Françoise d’Aubigné, plus connue comme marquise de Maintenon, d’abord gouvernante des enfants illégitimes de Louis XIV et de Madame de Montespan, puis épouse morganatique du monarque après la mort de la reine Marie-Thérèse. Le château porte surtout la marque de la famille de Noailles, descendante de la nièce de Madame de Maintenon, Françoise.

La marquise de Maintenon et sa nièce Françoise, devenue duchesse de Noailles

Il faut absolument visiter le château et ses nombreuses pièces meublées avec goût (pour l’essentiel au XIXe siècle à l’initiative du maréchal Paul de Noailles), et de somptueux jardIns. Voir l’album photos complet ici.

On a évidemment repéré ce superbe clavecin Albert Dellin (Tournai 1768) laissé en dépôt par le grand claveciniste canadien Kenneth Gilbert (1931-2020)

Un millénaire à Chartres

Le chef-lieu du département d’Eure-et-Loir célèbre cette année le millénaire des fondations de sa célèbre cathédrale.

La restauration/rénovation dont a bénéficié la cathédrale depuis vingt ans laisse imaginer ce que nous découvrirons à Paris dans l’autre Notre-Dame. Très impressionnant ! Voir les photos ici.

Le centre ville n’est pas grand et malgré les bombardements de 1944 conserve quelques beaux témoignages de la ville ancienne, notamment dans sa partie basse.

Une fête de la jeunesse

Retour sur un festival (voir Pépites portugaises) qui a véritablement célébré la jeunesse : Au Festival international de Marvão, le triomphe de la jeunesse.

C’était d’ailleurs assez amusant d’être au Portugal, et même dans les lieux les plus reculés de l’Alentejo, et d’y voir des centaines, des milliers de jeunes déjà présents sur place pour les Journées mondiales de la jeunesse. C’est ainsi que visitant la cathédrale de Portalegre dimanche dernier, on y a surpris un groupe de jeunes Français répétant pour la messe qui allait suivre…

La jeunesse, elle irriguait tout le festival de Marvão, comme on a pu le constater durant tout le week-end dernier.

J’aimerais m’arrêter sur trois des artistes qui m’ont particulièrement intéressé, et qui méritent vraiment d’être mieux connus, en particulier en France où ils semblent ignorés.

L’Orquestra XXI et Dinis Sousa

Créé en 2013, Orquestra XXI est un projet qui rassemble de jeunes musiciens portugais vivant à l’étranger – souvent membres de grandes phalanges – avec le double objectif de maintenir un lien fort entre ces jeunes et leur pays d’origine.

Ce que j’ai entendu samedi dernier je l’ai écrit ici : Un grand Mahler. Mon seul regret est de n’avoir pas connu plus tôt cet excellent orchestre et de n’avoir donc pu l’inviter au Festival Radio France, où pendant huit ans, j’avais instauré la tradition d’inviter à Montpellier chaque été un orchestre de jeunes .

J’ espère que les grandes salles européennes, en dehors du Portugal, inviteront ces musiciens dans leurs saisons Ils le valent bien !

L’archet de Leia

C’était la plus jeune soliste du concert de clôture du festival de Marvao. A 16 ans, la jeune Britannique Leia Zhu (prononcer « joue ») – ses parents, tous deux d’origine chinoise se sont rencontrés en Angleterre où ils se sont établis – a déjà tout d’une grande, reconnue comme telle au Royaume-Uni – débuts à 12 ans aux Prom’s -, et rien d’un phénomène de foire. Elle-même comme sa mère, avec qui j’ai pu converser à l’issue du concert, sont extrêmement sereines et réalistes quant aux perspectives de carrière, aux risques d’une célébrité trop vite acquise. Leia continue ses études en pension à Oxford. Mais elle comme sa mère sont surprises que la France ne lui ait encore rien proposé (sauf m’ont-elles dit une invitation à… Reims pendant les Jeux olympiques de 2024 !);

Simon Rattle n’avait pas hésité, lui, à l’inviter avec le London Symphony il y a deux ans !

Tout comme Paavo Järvi en avril dernier à la Tonhalle de Zurich :

Ceux qui me suivent savent que je me laisse difficilement séduire par les sirènes de la pub (ou de la com c’est pareil) lorsqu’il s’agit de « vendre » un nouveau talent. Mais je crois savoir reconnaître quelqu’un d’authentiquement musicien. Cette jeune violoniste ne se la joue pas, son attitude sur et hors scène, son sourire disent la tête bien faite, la belle personnalité.

Gabriel Pidoux le hautbois chantant

Même si ce ne fut pas dans les meilleures conditions acoustiques – le plein air peut parfois s’avérer impitoyable – j’ai été heureux d’entendre le hautboïste français Gabriel Pidoux (26 ans) jouer le concerto de Richard Strauss (lire Le triomphe de la jeunesse). Tiens encore un artiste qu’on avait invité au Festival Radio France il y a deux ans après qu’il eut été désigné « Révélation soliste instrumental » par les Victoires de la musique classique en 2020. Le jeune homme a de la branche : père Raphaël (le trio Wanderer) et grand-père Roland violoncellistes renommés.

Gothique

Ce blog prend du retard… Dès lors que j’ai accepté d’écrire des chroniques pour Forumopera.com sur des disques (De la nuit à la lumière, De si de Sa) et maintenant sur des concerts (Ainsi chantait Caligula, Douceur de la douleur), je leur consacre le temps et l’attention que l’exercice requiert. Et je n’entends pas, a priori, mélanger les deux disciplines.

Précision

Un ami musicien à qui je racontais mes nouvelles aventures de critique musical me disait mi-sérieux mi-moqueur : « Tu vas pouvoir balancer ! »… Comme si j’avais des comptes à régler, des vengeances à assouvir. C’est mal me connaître. Il n’y a que les aigris, les jaloux, les envieux (et il y en a quelques-uns – euphémisme -dans le milieu artistique) qui puissent nourrir de tels sentiments. J’ai eu la chance d’approcher, parfois de faire jouer, de très grands artistes, qui étaient aussi, pour l’immense majorité, de magnifiques êtres humains. De quoi et pourquoi devrais-je me « venger » ? Sans doute me priverai-je moins de dire ce que je pense, de dégonfler certaines baudruches, mais c’est tellement mieux, plus rassurant, de dire du bien…

Retour à Laon

Mais je peux raconter mes visites du week-end. Gothiques à plein. Grâce à de beaux concerts : Laon, Royaumont.

Pas des inconnues. Mais Laon ça faisait un sacré bail: un concert à la mi-octobre il y a une vingtaine d’années avec l’Orchestre philharmonique de Liège, George Pehlivanian à la baguette et Pierre Amoyal au violon. Il avait failli jouer avec des mitaines tant il faisait cru dans la haute nef de la cathédrale Notre Dame. Quant à l’orchestre ils n’étaient pas loin de faire jouer la clause du règlement de travail interdisant de jouer à moins de 18 degrés de température ambiante. Plus lointain encore, 1997 je crois, un Requiem allemand de Brahms avec lOrchestre philharmonique de Radio France, un chef que je n’aimais vraiment pas – Marek Janowski – mais ce soir-là je baissai la garde. Il avait invité le choeur du Singverein de Vienne (on avait encore les moyens à Radio France !). J’en ressens encore l’émotion.

Ci-dessus Les Siècles et l’ensemble Aedes dirigés par Mathieu Romano vendredi soir dans la cathédrale Notre-Dame.

Mon « papier » paru ce mardi sur Forumopera.com : Douceur de la douleur

En bis, une chanson de Clément Janequin chantée par les musiciens debout et le choeur. Beau.

Royaumont en majesté

L’abbaye de Royaumont, ce que c’est devenu depuis bientôt quarante ans, grâce à la volonté, l’énergie inlassable de Francis Maréchal, un centre de formation, de création voué à l’art vocal et à la danse. Dans un site exceptionnel. Deux concerts ce week-end, beaucoup de bonheur avec quatre jeunes duos (lire La relève à Royaumont) et une chanteuse qui me bouleverse toujours, Véronique Gens.

Festival d’inconnus

#FestivalRF22 #SoBritish

De Notre-Dame à Montpellier

Les Montpelliérains rencontrés aux abords de la cathédrale Saint-Pierre n’en croyaient pas leurs yeux : de longues files à l’extérieur, des bancs remplis à l’intérieur : ils n’avaient jamais vu autant de monde pour un récital d’orgue. Il faut dire que l’invité du festival Radio France ce mercredi soir n’était pas n’importe qui. Le talentueux et médiatique titulaire de Notre-Dame-de-Paris, l’organiste Olivier Latry

Tant de souvenirs avec lui ! Indspensable réécoute de son récital sur francemusique.fr en particulier de son improvisation flamboyante sur « A la claire fontaine » !

Tempête en mer

La soirée du 21 juillet était très attendue (lire RVW(1) : A Sea Symphony) : l’Orchestre national de France, le Choeur de Radio France, en grand équipage, sous la baguette inspirée de Cristian Macelaru.

D’abord Marianne Crebassa dans les Sea Pictures d’Elgar : une révélation, une voix de contralto qui a encore gagné en densité excessive et en puissance. Rendez-vous mardi prochain pour retrouver la chanteuse agathoise en récital (lefestival.eu).

En seconde partie, une longue croisière en mer grâce à Ralph Vaughan Williams et Walt Whitman, la première symphonie, vaste fresque chorale et vocale, du grand symphoniste britannique du XXème siècle. Les très nombreux spectateurs présents à l’Opéra Berlioz, comme les auditeurs de France Musique, ont pu constater que les voyages en mer ne sont pas toujours sans surprise. Quelques minutes après le début de l’oeuvre, la jeune soprano Jodie Devos – fabuleuse Ophélie de l’Hamlet donné en ouverture de festival le 15 juillet – qui avait accepté de remplacer l’interprète prévue, Lucy Crowe, faisait un malaise, heureusement sans gravité, obligeant à interrompre quelques minutes le concert. Impossible de donner le 1er mouvement en entier. Mais après du repos, après que Cristian Macelaru a dirigé les 2ème et 3ème mouvements avec la seule présence requise du baryton – formidable – Gerald Finley, la soprano rayonne de nouveau dans le tableau final de la Sea Symphony. Et c’est une longue ovation qui salue tous les interprètes d’une oeuvre dont tous, musiciens et public, se demandent pourquoi elle n’est quasiment jamais donnée en France (quelques exceptions, à Strasbourg et à Besançon il y a une trentaine d’années !). Malheureusement, en raison de l’incident survenu, ce concert n’est pas disponible à la réécoute sur France Musique. On peut qu’espérer qu’après montage entre la générale et le concert, il sera à nouveau proposé.

De gauche à droite : Sibyle Veil, PDG de Radio France, JPR, Jodie Devos, Gerald Finley, Cristian Macelaru

Eurovision des jeunes musiciens

Ce soir, en direct sur France Musique et sur CultureBox (France Télévisions), une première pour la France et le Festival Radio France, la finale du concours Eurovision des Jeunes Musiciens. Je disais malicieusement à un journaliste de France Inter qu’à la différence de l’Eurovision de la chanson, la France avait peut-être une chance de l’emporter. Ils seront neuf très jeunes artistes à confronter leurs talents sur le vaste plateau de l’Opéra Berlioz de Montpellier, aux côtés de l’Orchestre national de Montpellier conduit par Pierre Dumoussaud. Mais je ne peux rien dire de plus, je suis membre du jury (en bonne compagnie, Müza Rubackyte, Nora Cismondi, Tedi Papavrami et Christian-Pierre La Marca) et donc tenu à un strict devoir de réserve.

(Photo Midi Libre)

Ascension

Je ne suis pas sûr qu’à part son fameux « pont », synonyme de long week-end et d’éventuels congés, l’on sache encore ce qu’est l’Ascension et le pourquoi d’un jour férié un jeudi !

Le calendrier chrétien

Rappelons donc que l’Ascension est une fête chrétienne célébrée le quarantième jour à partir de Pâques. Elle marque la dernière rencontre de Jésus avec ses disciples après sa résurrection et son élévation au ciel. Elle exprime un nouveau mode de présence du Christ, qui n’est plus visible dans le monde terrestre, mais demeure présent dans les sacrements. Elle annonce également la venue du Saint-Esprit dix jours plus tard et la formation de l’Église à l’occasion de la fête de la Pentecôte. Elle préfigure enfin pour les chrétiens la vie éternelle.

L’Ascension est un élément essentiel de la foi chrétienne : elle est mentionnée explicitement, tant dans le Symbole des apôtres que dans le Symbole de Nicée-Constantinople et donc partagée par les catholiques, les orthodoxes (l’Ascension du Seigneur est une des Douze grandes fêtes), les protestants et les fidèles des Églises antéchalcédoniennes.

Le jeudi de l’Ascension est jour férié dans plusieurs pays et célébré chaque année entre le 30 avril et le 3 juin pour le calendrier grégorien. Pour les catholiques et les protestants, en 2022, l’Ascension est le jeudi 26 mai et en 2023 elle aura lieu le 18 mai. Pour les orthodoxes, c’est respectivement le 2 juin et le 25 mai. (Source Wikipedia).

L’Ascension en musique

De manière certes moins abondante ou spectaculaire que Noël ou la période pascale, l’Ascension a inspiré les compositeurs.

On pense en premier lieu à Jean-Sébastien Bach et à sa cantate BWV 11 Lobet Gott in seinen Reichen, souvent nommée Oratorio de l’Ascension (17 mai 1735)

L’un des fils Bach, Carl Philip Emanuel (1714-1788), écrit un oratorio qui réunit deux épisodes : la Résurrection (à Pâques) et l’Ascension du Christ (1774)

Le prolifique Telemann (1681-1767) avait fait de même en 1770, quelques années avant C.P.E.Bach, sur le même livret de Karl Wilhelm Ramler.

et écrit plusieurs cantates pour ces fêtes religieuses du printemps.

Incontournable Messiaen

Au XXème siècle, le plus religieux des compositeurs français, Olivier Messiaen (1908-1992) consacre à l’Ascension deux recueils, en 1932 pour orchestre symphonique, puis en 1933 pour orgue, composés de quatre mouvements :

  1. Majesté du Christ demandant sa gloire à son Père
  2. Alleluias sereins d’une âme qui désire le Ciel
  3. Transports de joie d’une âme devant la gloire du Christ qui est la sienne
  4. Prière du Christ montant vers son Père
Deutsche Grammophon a eu la bonne idée de réunir en un coffret anniversaire (Olivier Latry vient de fêter ses 60 ans) les enregistrements de l’organiste à la tribune de Notre Dame de Paris, en particulier une intégrale de l’oeuvre d’orgue de Messiaen qui fait référence.

J’en profite pour rappeler qu’Olivier Latry est l’un des invités prestigieux de l’édition 2022 du Festival Radio France pour un récital sur les orgues de la Cathédrale Saint-Pierre de Montpellier le 20 juillet prochain, qui rendra, entre autres, hommage à César Franck à l’occasion de son bicentenaire : lefestival.eu.

Une renaissance

J’ai quitté Liège il y a sept ans, et depuis j’y suis revenu régulièrement, deux fois par an. Parce qu’on n’oublie pas quinze ans de sa vie, quinze ans de compagnonnage avec un bel orchestre et bien des amis. La pandémie a rompu le rythme de ces visites. Ma dernière venue remonte à février 2020, juste avant le premier confinement.

(La rue Léopold)

Les amis m’avaient prévenu : « Tu vas voir, le centre ville est en travaux » La galère pour circuler et se garer. À quoi j’avais répondu – c’est fou ce que la mémoire est oublieuse ! – que c’est exactement la ville que j’avais découverte, au moment de mon recrutement comme directeur général de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, en septembre 1999 (Liège à l’unanimité). Toutes les rues du centre éventrées, l’actuelle place Saint-Lambert encore à l’état…d’inachèvement. Bref rien qui pût m’affoler !

(La place Saint-Lambert aujourd’hui et le Palais des Princes-Evêques)

En revanche, j’ai trouvé une ville en pleine transformation – pas seulement les travaux du tram – Des rues, des bâtiments, des monuments, si longtemps laissés à l’abandon, noircis, salis par les ans, sans que cela parût préoccuper qui que ce soit ! Je me rappelle des conversations avec les élus, dont l’actuel bourgmestre (maire), moi le Français qui m’étais mis à aimer cette ville et qui râlais des occasions manquées de la mettre en valeur. J’avais participé à des comités, associations, qui se remuaient pour qu’au moins le fabuleux patrimoine historique soit restauré, rendu à sa splendeur initiale.

Ainsi de la cathédrale et de sa place au coeur de la cité. Si longtemps, cette superbe nef gothique ne montra que saleté et grisaille extérieures aux touristes et visiteurs et la « place Cathédrale » – comme l’appellent les Liégeois – était ceinte de bâtiments d’une laideur assez exceptionnelle, et servait tantôt de patinoire l’hiver, tantôt de lieu de rendez-vous pour les clochards! La métamorphose est impressionnante.

L’ancienne poste, édifiée en 1905, était une coquille vide depuis des années. Après l’échec de plusieurs projets, le retrait de plusieurs investisseurs, c’est aujourd’hui un bâtiment superbement restauré, constitué de bureaux, d’espaces de réception, d’une brasserie (je n’ai pas goûté à la bière qu’on y produit) et d’un « food court ».

Mais ce changement est visible partout en coeur de ville. Il témoigne à tout le moins de la constance d’une politique dont il y a vingt ans et plus bénéficièrent les deux écrins de la musique à Liège, la Salle Philharmonique – siège de l’Orchestre philharmonique royal de Liège – et l’Opéra royal de Wallonie. C’est lent, ça prend du temps – la ligne de tram qui est en cours d’installation devait initialement être prête pour l’exposition internationale que Liège prétendait organiser… en 2017 ! -. Mais tout finit par arriver !