C’est le privilège et l’avantage de l’âge que de pouvoir suivre, souvent avec admiration, le parcours de celles et ceux qu’on a connus, côtoyés, employés parfois, plus jeunes à l’orée de leur carrière. Certains semblent fixés à vie dans leur entreprise, preuve sans doute qu’ils s’y sentent heureux, épanouis dans leurs fonctions (je pense notamment à mes amis de Liège – Merci ! – Sabine qui était là à mon arrivée en octobre 1999, Silvia, Sophie, Séverine, Valérie, Elise, Robert, Laurent, Erwan, Eric, Pierre, Christophe que j’ai recrutés au début des années 2000), d’autres aiment, à moins qu’ils y soient obligés, emprunter des chemins plus sinueux. Je suis moi-même l’exemple d’une « carrière » professionnelle qui n’a rien de rectiligne, loin s’en faut, où les hasards combinés aux opportunités, et peut-être à un peu de chance, m’ont permis d’accéder à des responsabilités que je n’aurais jamais imaginées.
Dans le seul domaine culturel, a fortiori dans l’étroit microcosme de la musique dite classique, les postes sont rares et les nominations ne découlent pas toujours – doux euphémisme ! – de la qualité des prétendants. Mais tout récemment je me suis réjoui de l’arrivée de Frédéric Morando à la direction de l’Orchestre de chambre de Paris, ou de celle de Jean-Baptiste Henriat à celle de l’Orchestre national de Lille. Ce sont de vrais « pros », mordus de musique. J’ai connu Frédéric en travaillant avec l’orchestre de Pau, notamment pour le spectacle que j’avais commandé à Isabelle Georges, Frederik Steenbrink, Jeff Cohen, Roland Romanelli et Fayçal Karoui pour le festival Radio France 2018.
Février 1995
Deuxième épisode de mes « carnets secrets« , je notais le 6 février 1995 :
« La semaine écoulée fut parisienne, mondaine et musicale. Tautologie !
Lundi le luxe absolu dans un écrin trop âpre. La Philharmonie de Vienne, 8ème de Bruckner, Haitink, au TCE. J’avais le souvenir de Dohnanyi au Châtelet au printemps dernier, et d’un ennui profond, ce qui est le comble pour pareil chef-d’oeuvre, mais enfin on vit ce que certains savaient, que ce M. Dohnanyi est un piètre musicien. Tandis que Haitink ! Notre bonne critique musicale a longtemps accoutumé de le traiter par dessous la jambe. Eh bien on a vu, on a entendu. Un grand. Ce n’était pas un hasard si Pierre Boulez, rencontré à l’entrée, était venu voir son confrère, à peine plus jeune, diriger cette 8ème qu’il m’a dit vouloir enregistrer bientôt aussi avec Vienne. On se régale par avance.
Boulez d’ailleurs, c’était son tour le lendemain mardi. Bien sûr le Tout-Paris dans la salle, la chère et branlante Claude Pompidou. Sourires en tous sens, comment allez-vous ? Programme austère. Boulez s’amuse à déconcerter tous ces bons bourgeois qui lui mangent dans la main après l’avoir mis sur le saint siège de pape de la vie musicale française. Un splendide et acéré Chant du rossignol, ses Notations I-IV, extraordinaire feu d’artifice orchestral.
Mes voisins Dominique Fernandez et Ferrante Ferranti convaincus. Françoise Giroud, devant moi, bien vieille mais vaillante, applaudissant de coeur (son Journal d’une Parisienne la révèle mélomane),
En deuxième partie, l’opus 6 de Webern, somptueuse épure, et le 1er de Bartok, Barenboim très bien quoique pas très puissant, mais une systématique agaçante.
Escapade à Cannes le mercredi pour le MIDEM. Quelques belles minutes au soleil à Nice, le temps d’une balade près du marché aux fleurs. Le MIDEM est conforme à sa réputation, business, peu de show. Le soir concert d’hommage à Maurice André. J’enrage d’avoir donné à Hervé Corre l’idée d’inviter les meilleurs « vents » actuels et de constater ce qu’il en a fait. Un défilé de patronage, quelques notes de concertos, à peine le temps d’apprécier la chance d’avoir dans la même soirée Emmanuel Pahud, Paul Meyer, Jean-Louis Capezzali,Michel Becquet, Justaffré, Audin, etc.
Jeudi, l’éblouissante Natalie Dessay donne quelque intérêt à Lakmé à l’Opéra-Comique, spectacle kitsch en diable, mais elle est fabuleuse.
Anderson et Alagna dans Lucia dimanche dernier à Bastille n’étaient pas mal non plus. Donizetti est vraiment planplan, Serban a surpris mais sa mise en scène n’a rien d’idiot, au contraire !
Je redoute la soirée de mardi des Victoires de la musique classique au Palais des Congrès. Il a fallu batailler avec France 3 pour imposer à Claude Fléouter une soirée pas trop déshonorante. Avec Jacques Chancel cela devrait aller. Mais on risque un mauvais remake de tristes 7 d’Or. » (@Jean-Pierre Rousseau, 6 février 1995)
Je reprends tels quels mes écrits d’il y a trente et un ans, jamais publiés ni montrés à qui que ce soit. J’en ai retiré quelques phrases à caractère personnel, mais je dois assumer ce que j’ai dit à propos de certains – « Dohnanyi est un piètre musicien » Diantre ! –
C’est l’un de ces mots à la mode pour évoquer une réaction, une colère, un énervement.. L’actualité ne manque pas d’irritants.
En finir avec Jack L.
La démission forcée de Jack Lang de la présidence de l’institut du Monde Arabe (lire La honte) nous vaut dans pratiquement tous les médias l’habituelle litanie sur le grand Ministre de la Culture, le seul après Malraux, qu’il fut et serait resté dans la mémoire collective. Sans qu’évidemment personne ne s’avise de creuser le sujet, de sortir des formules faciles et fallacieuses. Et surtout sans que personne ne s’étonne que ce monsieur n’ait jamais cessé d’être considéré comme un dignitaire d’Etat, attaché à tous les privilèges d’une réputation largement surfaite. A-t-il jamais payé un centime de sa poche pour assister à un spectacle, pour acquérir une oeuvre d’art (ses « amis » s’en occupaient pour lui).ou même pour payer ses notes d’hôtel (si l’on en croit Pierre Lescure) Tout Paris bruissait de ses interventions ou de celles de sa femme pour être de toutes les réceptions qui comptent. La manière dont il s’est accroché à son poste – rémunéré – de président de l’IMA, obtenant d’Emmanuel Macron d’être renommé en 2023 (alors que le poste avait été promis à Jean-Yves Le Drian, qui, lui, s’y connaissait en matière de relations avec les pays arabes et de diversité des cultures de cette région du monde). L’homme était mielleux avec les puissants, détestable avec les petits.
Je ne peux pas ne pas regretter que l’un des festivals les plus originaux de France, et même d’Europe, soit tombé à un niveau de banalité qui efface quarante années d’audace et de succès public. Dommage ! Déjà l’an passé Christian Merlin le déplorait dans Le Figaro…
Qu’il est loin le temps où l’on invitait le jeune Jonas Kaufmann dans un chef-d’oeuvre méconnu…
J’ai été surpris de voir que, chez les jeunes chefs, c’est devenu un tube. Rien qu’à l’Orchestre de Paris, Andris Nelsons, Daniel Harding, et Klaus Mäkelä l’ont dirigée en moins de dix ans !
Belle réussite que celle de Semyon Bychkov, qui a réussi le petit exploit de me rendre cette Alpensinfonie moins indigeste !
Et toujours mes humeurs et bonheurs dans mes brèves de blog (ma « campagne », Lang et Santini, Radio France)
*saucisson : C’est un terme que j’entendais souvent en Suisse pour désigner une pièce musicale longue et indigeste. Ce n’est pas la définition qu’en donne Stéphane Gendron dans son ouvrage C’est du pipeau ! (lire Les mots et les notes)
Je reviens de quelques jours sur une île dont le nom même m’a toujours fait rêver : Zanzibar. C’est souvent une escale, ou un complément de séjour pour ceux qui font des safaris en Tanzanie, en Ouganda ou au Kenya. Pour moi ce fut une vraie découverte.
Oscars, Césars et autres
L’avantage des longs trajets en avion c’est de pouvoir rattraper son retard en matière de cinéma. J’en ai bien profité !
Anatomie d’une chute
J’avoue que j’avais été d’abord indisposé par la déclaration ridicule et inopportune de Justine Triet à Cannes, puis par tout le foin fait dans les médias français avant les Oscars. Mais je dois reconnaître que l’Oscar du meilleur scénario est amplement justifié, et que cette Anatomie d’une chute est un film captivant. Très « hitchcockien » dans sa construction, sa narration, son absence d’effets. Et sans rien dévoiler – pour ceux qui n’auraient pas vu le film – on aime que le spectateur soit finalement laissé face à une énigme, ou plus exactement à plusieurs possibilités. Mention toute spéciale pour le jeune acteur, Milo Machado-Graner, qui est époustouflant de justesse, et pour celle qui est sa mère dans le film, l’actrice allemande Sandra Hüller – que je connaissais mal, je l’avoue -.
C’est vraiment un film à voir, et même à revoir.
Oppenheimer
Autre grand oscarisé, et attendu comme tel, le film de Christopher NolanOppenheimer. Trois heures bluffantes, exaltantes, angoissantes, qui évitent tout manichéisme, et restituent au contraire la complexité du personnage, resté dans l’imaginaire collectif comme « le père de la bombe atomique », et surtout le cynisme des hommes de pouvoir américains.
Lors d’un voyage aux Etats-Unis, il y a une quinzaine d’années, j’étais passé par Los Alamos, Zone toujours interdite, dans un paysage désertique. Circulez, y a rien à voir.
Second tour
Je ne suis pas systématiquement fan d’Albert Dupontel, et ce film sorti en octobre dernier m’avait échappé. Ce Second tour est d’une drôlerie déjantée, toujours aux limites de l’absurde, qui fait appel notamment à une Cécile de France hilarante en journaliste d’une télé privée sur la piste d’un scoop.
En revanche, j’ai vite abandonné Le règne animal, gagné peut-être par la fatigue.
L’île aux esclaves
Le nom même de Zanzibar serait d’origine perse : Zanğibar signifiant « la terre des Noirs ». L’île principale de l’archipel, Unguja, est comme un concentré d’histoire de l’humanité, tant les influences, les invasions, y ont été nombreuses : Arabes, Perses, Allemands, Anglais, Français, Portugais, Indiens, etc…
La ville principale de l’île,Stone Town, conserve et préserve la richesse et la diversité de cette histoire, y compris dans ses aspects les plus sombres, comme cet immense marché aux esclaves qu’elle fut jusque dans les années 20, malgré l’abolition officielle de l’esclavage décrétée au tout début du XXe siècle.
Deux églises, l’une catholique (construite par les Français en 1889), l’autre anglicane, rappellent les présences successives et la multuculturalité d’une ville et d’une île, où la population est aujourd’hui très majoritairement musulmane. Un mémorial rappelle le terrible passé esclavagiste de Zanzibar.
Stone Town, c’est bien sûr l’économie de la mer, de la pêche et quelques célébrités.
L’ancien fort a été préservé et sert à de nombreuses manifestations culturelles.
et Farrokh Bulsara, beaucoup plus connu sous son nom de scène Freddie Mercury, auquel est consacré un petit musée au centre de Stone Town.
Colobes et corail
On peut circuler en voiture sans trop d’encombres dans toute l’île – le réseau routier est en très bon état -. Il faut juste éviter la tombée de la nuit, la plupart des autos et des motos « oubliant » d’allumer leurs feux et ne pas oublier qu’on roule à gauche !
On peut ainsi visiter les quelques sites naturels ou historiques de l’île, traverser une nature très changeante, et constater la vitalité d’une population très jeune – les sorties des écoles, avec des centaines de filles et de garçons en uniformes, sont impressionnantes.
Le parc national de Jozani
A l’est de Zanzibar, ce n’est sans doute pas le parc, ni la forêt la plus spectaculaire qu’on ait visités en Afrique de l’Est, mais c’est le seul de l’île, et il attire évidemment beaucoup de monde (une fois de plus mention spéciale pour les groupes de Français qui se distinguent par leur discrétion, leur tenue… la honte quoi !)
La forêt est moins dense que certaines réserves qu’on avait visitées en Ouganda (voir Gare aux gorilles), et la faune y est plutôt rare. La mangrove est parfaitement préservée.
L’attraction de ce parc ce sont les singes, les colobes roux de Zanzibar, une espèce endémique. Bien qu’il soit explicitement demandé de ne pas s’approcher des animaux, les touristes agglutinés autour d’eux leur balancent leur smartphone sous la gueule et, mieux, prennent des selfies (ne dit-on pas que « qui se ressemble s’assemble » ?) :
En remontant vers le nord de l’île, on passe par un site qui n’a guère d’intérêt (Fukuchani), sauf à présenter une ruine d’une maison construite par les Portugais au XVIe siècle et une piscine souterraine.
Lagon et corail
Mais si on va à Zanzibar c’est bien finalement pour la beauté de ses plages et la douceur des mers qui la bordent. Excursion obligée en face de Matemwe vers l’îlot de Mnemba – propriété de Bill Gates – et son merveilleux lagon qui ressemble à un aquarium géant, ses centaines de poissons multicolores, ses étoiles de mer et ses quelques récifs de corail encore vivants.
Addendum : Zanzibar et Poulenc
Un fidèle lecteur me rappelle l’inénarrable air des Mamelles de Tiresias de Poulenc et Apollinaire, où il est question de Connecticut et de… Zanzibar, et me signale ce document exceptionnel de Denise Duval accompagnée au piano par le compositeur qui ne se prive pas de rajouter quelques répliques bien senties …
Depuis 1990, le festival de Cannes est identifié par ce générique musical :
Il s’agit d’un extrait – Aquarium – d’une oeuvre, la plus célèbre de son auteur, qui a failli ne jamais voir le jour…
En effet, lorsque Saint-Saëns écrit son Carnaval des animaux, c’est pour une circonstance particulière, et dans son esprit c’est une pochade qui n’a surtout pas vocation à la postérité. L’oeuvre est créée en auditions privées le 9 mars 1886 à l’occasion du Mardi gras par et chez le violoncelliste Charles Lebouc, puis redonnée le 2 avril 1886 chez Pauline Viardot en présence de Franz Liszt. Puis Saint-Saëns en interdit l’exécution de son vivant (à l’exception du Cygne ) craignant sans doute d’abîmer l’image de sérieux qui s’attache à sa personne et à son oeuvre, C’est d’ailleurs la même année, 1886, le 19 mai, qu’est créée à Londres l’autre « tube » de Saint-Saëns, sa symphonie n° 3 avec orgue ! Il faudra donc attendre 1921 et la mort du compositeur pour que Le Carnaval des animaux soit donné en public dans son intégralité, les 25 et 26 février 1922 sous la direction de Gabriel Pierné.
Des trilles de piano et des montées de violons et de violoncelles. Marche très majestueuse, en do majeur pour les premiers accords, en la pour la suite, sur un rythme très strict. Quelques montées chromatiques de piano, puis d’autres aux instruments à cordes qui imitent les rugissements du lion, d’une manière qui n’est guère terrifiante, mais qui jouent un peu sur le tableau de l’inquiétude. Le mouvement finit sur une gamme chromatique ascendante puis descendante de la mineur. L’ambiance générale est celle d’un ballet.
II – Poules et Coqs
Exemple de musique purement imitative, ce caquetage concertant, auquel vient s’ajouter la clarinette, est un morceau de bravoure. Très ironique, avec des notes dont la venue est quasiment incohérente aux cordes, imitant les caquètements ; ce passage amuse toujours les plus petits par son caractère imitatif. Inspiré de La Poule de Jean-Philippe Rameau.
III – Hémiones (ou Animaux véloces)
Uniquement au piano, très rapide, à base de gammes exécutées tambour battant, cela rend la course véloce de ces ânes sauvages du Tibet.
IV – Tortues
Le thème, bien évidemment lent, est interprété par les violoncelles et les altos. Saint-Saëns met en place une opposition rythmique entre le piano en triolets et le thème binaire en croches. Ce passage s’inspire du célèbre galop d’Orphée aux Enfers, dont Saint-Saëns n’a retenu que le thème. Le ralentissement extrême du rythme (échevelé chez Offenbach) produit un effet des plus savoureux.
V – L’Éléphant
Ce mouvement est lui aussi comique de manière très directe. Le thème, lent, est tenu par la contrebasse, soutenue par des accords de piano. On note un nombre important de modulations à partir de mi bémol majeur. Ce morceau est une citation de la Danse des sylphes de La Damnation de Faust de Berlioz ; très aérien dans sa version originale, il devient pachydermique chez Saint-Saëns. Il s’est aussi inspiré du Songe d’une nuit d’été de Felix Mendelssohn.
VI – Kangourous
Le piano alterne joyeusement des accords avec appoggiatures, ascendants puis descendants, et des passages plus lents, où sans doute l’animal est au sol…
VII – Aquarium
Célèbre thème, tournoyant et scintillant, évoquant le monde des contes de fées et pays imaginaires, avec des notes de l’harmonica de verre ― souvent jouées au glockenspiel ou au célesta ― et des arpèges descendants de piano.
VIII – Personnages à longues oreilles
Très évocateur, cet épisode, joué au violon, utilise les harmoniques aiguës et des tenues basses. Dans certaines interprétations, on jurerait entendre les braiements de l’âne.
IX – Le Coucou au fond des bois
C’est un mouvement très satirique, où la clarinette a le privilège de répéter vingt-et-une fois le même motif, sur les mêmes deux notes, alors que le piano mène la mélodie seul par des accords lents…
X – Volière
Mouvement très gracieux, où le thème est tenu presque exclusivement par la flûte, soutenue par des tremolos discrets des cordes et des pizzicatos.
XI – Pianistes
Autre passage, très humoristique, qui donne lui aussi dans la caricature. Les pianistes ne font que des gammes, ascendantes et descendantes, dans les tonalités majeures à partir de do, entrecoupées par des accords des cordes. Ce morceau peut être exécuté de différentes façons, selon la manière dont les musiciens interprètent la mention portée par Saint-Saëns sur la partition : « Dans le style hésitant d’un débutant ». Ils peuvent ainsi se permettre de se décaler l’un par rapport à l’autre et de jouer des fausses notes.
Il faut rappeler que Saint-Saëns était l’un des plus grands virtuoses de son temps !
XII – Fossiles
Passage parodique évoquant, outre les animaux disparus, les vieux airs d’époque. La clarinette reprend l’air célèbre du Barbier de Séville de RossiniUna voce poco fa. Le compositeur plaisante même avec sa propre Danse macabre, rendue gaie pour l’occasion ! Le thème est joué au début par le xylophone et le piano, avec des pizzicati des cordes. On entend aussi très clairement un fragment de Au clair de la Lune, joué par la clarinette, ainsi que les notes gaies de Ah vous dirais-je maman, deux chansons enfantines, puis, enchaîné à l’air du Barbier, un passage de Partant pour la Syrie, chanson populaire d’époque napoléonienne, dont la mélodie est attribuée à la reine Hortense.Saint-Saëns parodie particulièrement les artistes sans talent, en mettant bout à bout ces airs anciens, ajoutant même un passage fugué, du « remplissage » utilisé par les compositeurs en manque d’imagination.
Peut-être le mouvement le plus connu de toute la pièce, en tout cas le seul qui a l’honneur d’être parfois joué seul, c’est un magnifique solo de violoncelle soutenu par le piano, très poétique et sans doute sans humour ni caricature d’un quelconque excès de lyrisme propre aux cordes.
XIV – Final
Ce dernier morceau équivaut à la parade des fins de revue. Entamé par la reprise des trilles des pianos du 1er mouvement, il développe lui aussi un thème maintes fois repris plus tard sur d’autres supports. Ledit thème s’appuie sur une descente de basse par figure de marche. On y voit réapparaître plus ou moins brièvement les animaux dans l’ordre suivant : les hémiones (avec des accords scandés par les cordes), les fossiles (notamment par l’utilisation plus importante du xylophone), les poules et coqs, les kangourous, les ânes et, implicitement par la tonalité, le lion.
Et comme pour prouver que ce Carnaval des animaux n’est pas 1. réservé aux enfants 2. l’apanage des musiciens français, je veux citer ici des versions dirigées par des chefs étrangers- tirées de ma discothèque – parfois surprenantes, qui toutes attestent du génie universel de son auteur.
Quand je parle de chefs, j’évoque bien sûr seulement la version pour orchestre d’une oeuvre écrite au départ pour un ensemble de 11 instrumentistes (2 violons, 1 alto, 1 violoncelle, 1 contrebasse, 1 flûte, 1 clarinette, 2 pianos, 1 xylophone, 1 harmonica de verre ou, le plus souvent, 1 célesta) et qui, dans cette formation, bénéficie de quantité de versions discographiques éminentes.
C’est évidemment Bernstein lui-même, fabuleux pédagogue, qui présente le Carnaval des Animaux
Karl Böhm, Orchestre philharmonique de Vienne (1975)
S’il y a un nom qu’on ne s’attend pas à trouver dans cette oeuvre, c’est bien celui de Karl Böhm, et c’est pourtant l’une des plus grandes versions de l’oeuvre, que je place en toute première place dans mes références (tout comme son Pierre et le Loup qui y est couplé)
Dans la version allemande, c’est le fils du chef, l’acteur Karlheinz Böhm qui fait le récitant, dans la version française devenue très difficile à trouver, c’est le comédien Jean Richard.
Le chef suisse qui fut longtemps le seul à avoir gravé les poèmes symphoniques de Saint-Saëns, donne ici une version très poétique du Carnaval
Carl Eliasberg, Orchestre philharmonique de Leningrad (1951)
Sans doute la version la plus inattendue de ma discothèque, celle conduite par le chef russe Carl Eliasberg (1907-1978), avec, excusez du peu, comme pianistes Emile Guilels et Yakov Zak, qui s’en donnent à coeur joie dans ces Hémiones. Je sais que cette version est disponible en numérique, la mienne figure dans le magnifique coffret édité par Melodia pour le centenaire de Guilels (voir tous les détails ici)
Assez étrangement, cette version est l’une des plus « sérieuses », même si les solistes de l’orchestre de Boston sont superlatifs.
Skitch Henderson, London Symphony Orchestra (1960)
Skitch Henderson (1918-2005) a un peu le même profil qu’Arthur Fiedler. Né en Angleterre de formation classique, il a fait l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis comme chef de « musique légère ». Ici, il a un duo de pianistes de première catégorie, rien moins que Julius Katchen et Gary Graffman !
Ion Marin, Orchestre symphonique de Hambourg (2019)
De nouveau, ici, ce n’est pas tant la personnalité du chef que celle des deux pianistes – Martha Argerich et Lilya Zilberstein – qui fait l’intérêt de cette toute récente version captée à Hambourg, où la pianiste argentine a déménagé ses pénates depuis la fin de ses années Lugano.
Aux côtés de l’épouse du chef russe, Victoria Postnikova, le pianiste français Jean-François Heisser, dans un Aquarium bien languide
Felix Slatkin, Concerts Arts Orchestra (1953)
On a déjà dit ici tout le bien qu’on pense du légendaire animateur des concerts d’été du Hollywood Bowl à Los Angeles, Felix Slatkin (1915-1963) père du chef Leonard Slatkin (lire Felix à Hollywood)
Martin Turnovsky, Orchestre symphonique de Prague (1961)
J’aime infiniment cette version pragoise qui respecte autant l’esprit que la lettre de cette « fantaisie zoologique »
Une version due à l’un des grands chefs tchèques du XXème siècle, Martin Turnovsky (1928-2021), auquel j’avais consacré un portrait – voir ici – lorsque Supraphon a eu la bonne idée de nous restituer plusieurs de ses grands enregistrements, dont ce Carnaval des animaux
Maïwenn et la Dubarry
Et puisque le film Jeanne du Barry ouvre le festival de Cannes 2023 ce mardi soir
un souvenir et une recommandation musicale.
Le souvenir, je l’ai raconté ici (lire Inattendus) : en mai 2016, je me suis retrouvé assis à côté de Maiwenn à l’occasion d’un « stage de sensibilisation routière ». Moment délicieux, vraiment inattendu.
La recommandation musicale, c’est l’opérette de Carl Millöcker, Gräfin Dubarry (La comtesse Dubarry), créée le 31 octobre 1879 à Vienne au Theater an der Wien, revue, « actualisée » par Theo Mackeben en 1931, et depuis lors plus souvent jouée sous le titre « Die Dubarry (La Dubarry)«
J’ai su, dès les premières images, que j’allais plonger sans réserve dans le flot somptueux de ce film : La Femme de Tchaikovski est un grand, très grand film de Kirill Serebrennikov.
Le réalisateur russe, aujourd’hui temporairement réfugié à Berlin, s’exprime dans Le Monde d’aujourd’hui :
A la question « Pourquoi un projet envisagé dès 2013 n’a-t-il pas abouti plus tôt? » K.S. répond
« Parce que le projet endommageait le monument du musicien tel que le désire aujourd’hui le gouvernement russe. On préfère les monuments aux êtres humains dans mon pays. En vérité, le personnage – et le statut – de Tchaïkovski en Russie est tellement complexe, il a tellement évolué avec le temps, qu’il peut nourrir non pas un mais dix films. Le mien n’offre qu’un angle de vision, celui de ses rapports tourmentés avec sa femme en raison de son homosexualité. Mais il faut comprendre qu’à l’époque sa musique, alors même qu’il était le premier musicien russe à devenir célèbre à l’Ouest, n’était pas considérée comme russe en Russie/…/honnêtement, je n’ai jamais pensé, en écrivant le film, à la femme de Tchaïkovski comme à une incarnation du peuple russe. Je l’ai plutôt vue, alors qu’elle était jusqu’à présent considérée comme une petite-bourgeoise idiote, comme une sorte de personnage tragique. La faute en incombe au musicien, qui aura estimé utile pour l’avancement de sa carrière de se marier, et l’affaire a tout simplement tourné au cauchemar.«
Tout sauf un biopic
Ce n’est pas un film sur Tchaikovski, ni un biopic romancé comme l’était le film de Ken Russell, La Symphonie pathétique/Music Lovers (1971). Mais bien un portrait de femme, devenue littéralement folle d’amour pour un homme qui n’aimait pas les femmes, mais qui, en 1877, donne le change en épousant Antonina.
Ce sont deux heures et demie de grand cinéma, qui a fait à peu près l’unanimité de la critique, et qui, pour moi, revêtait une dimension particulière, parce qu’elle me renvoyait à mes années universitaires à Poitiers, dans le département des langues slaves, dirigé alors par l’incroyable personnalité qu’était Jacqueline de Proyart, l’amie et la traductrice de Boris Pasternak (désolé, cette grande dame bien française n’a qu’une fiche Wikipedia en allemand ! on va essayer de corriger le tir…). En février je crois, se déroulait dans un cinéma du centre de Poitiers une sorte de semaine du cinéma consacrée, chaque année, à un pays différent. En 1973 ou 1974, l’Union soviétique était à ‘(honneur. J’avais demandé si notre groupe – peu nombreux – d’étudiants en russe pouvait assister à ces séances, en lieu et place des cours académiques, demande acceptée! Et je fis alors le plein de films, d’images, de paysages, de sensibilités. Comme ce Premier maître d’ Andrei Kontchalovski, le frère de Nikita Mikhalkov-Kontchalovski qui m’a durablement marqué.
Pendant huit jours, nous étions baignés de langue russe.
J’ai revécu cela hier, m’efforçant de ne pas suivre le sous-titrage en français. Constatant, une nouvelle fois, qu’une langue apprise, qu’on croit avoir oubliée parce qu’on n’a pas l’occasion de la pratiquer, revient presque instantanément…
Certains de mes amis qui sont allés voir La Femme de Tchaikovski ont regretté qu’on y entende peu de musique, et pas beaucoup de Tchaikovski. On pourrait ajouter à cela qu’on voit finalement assez peu le compositeur, pourtant remarquablement incarné par Odin Lund Biron, alors que Alyona Mikhailova est quasiment de tous les plans.
Pourtant il y a de la musique dans ce film. Elle est du pianiste russe Daniil Orlov, elle épouse discrètement la dévastation intérieure d’Antonina (tapis de cordes graves), et parfois cite le Tchaikovski du cycle pour piano Les Saisons, comme la première pièce Janvier
Vers la fin du film, on entend quelques extraits du poème symphonique Francesca da Rimini, qu’on imagine dirigé par le compositeur lui-même, même si on ne voit rien d’une salle de concert, a fortiori d’un orchestre.
Je n’ai pas bien compris ni la nécessité ni le sens des scènes finales, où pour illustrer l’inexorable descente vers la folie d’Antonina, on la voit danser à se perdre, sur une musique devenue sauvage et très moderne, entourée d’hommes nus…
Allez voir cette Femme de Tchaikovski !
Le Louxor
Un mot encore de la salle où je suis allé voir le film, le mythique Louxor, près de Barbès à Paris. Une découverte pour moi. Le cinéma comme on peut encore le rêver, même s’il n’y a plus d’entracte ni de chocolats glacés…
Francis Poulenc disparaissait il y a soixante ans le 30 janvier 1963. Ce n’est ni le moment ni le lieu de récapituler sa vie ni son oeuvre. Juste de rappeler une mélodie à jamais gravée dans ma mémoire :
Les chemins de l’amour est une mélodie composée par Francis Poulenc sur des paroles de Jean Anouilh en 1940, d’après une valse chantée tirée de la musique de scène de la pièce Léocadia. La mélodie est composée en octobre 1940, elle est dédiée à la comédienne et chanteuse Yvonne Printemps, qui la chante à la création de la pièce Léocadia le 1er décembre 1940. La chanson connaît un certain succès, et Yvonne Printemps l’enregistre.
Rien n’est moins évident que de réussir la fausse nonchalance, ce « je ne sais quoi » qui n’est pas donné à toutes les interprètes de cette mélodie.
C’est par Jessye Norman, dans un Grand échiquier je crois, que j’appris à connaître et aimer Les chemins de l’amour. Totalement excessif et pourtant si aimable !
Dans les interprétations récentes, Patricia Petibon donne dans la vénéneuse subtilité, aidée en cela par Susan Manoff et Christian-Pierre La Marca.
Fatma Said n’est pas mal du tout. Elle sait ce qu’elle chante !
Trois morts
Tandis que j’achève ce billet, j’apprends trois disparitions : l’une qui me touche parce que c’était un musicien que j’avais recruté tout jeune à l’orchestre philharmonique royal de Liège en 2009, devenu délégué syndical estimé de tous, le contrebassiste François Haag, mort à 40 ans « des suites d’une longue maladie ». Injuste !
Une autre, plus prévisible, a un lien direct avec Poulenc : le pianiste Gabriel Tacchino est mort à 88 ans. Il laisse un beau legs discographique.
Sans doute moins connu en France qu’en Belgique où, depuis une victoire au concours Reine Elisabeth, il comptait amis et fidèles, le pianiste ukrainien Evgueni Mogilevski, né à Odessa en 1945, est mort hier. J’ai précieusement acheté les quelques disques qu’on trouve de lui. Un immense musicien, révéré par ses pairs, admiré par ceux qui l’aimaient.
J’avais un peu de temps mercredi dernier avant – non pas la demi-finale ! – la Lakmé proposée en version de concert au Théâtre des Champs-Elysées (compte-rendu à lire sur Bachtrack : Sabine Devieilhe à son acmé) et je me suis rappelé que l’ancien siège de la maison Saint Laurent devenu musée Yves Saint Laurent était situé tout près, au 5 avenue Marceau.
Saint Laurent en or
Emotion certaine quand on pénètre dans l’hôtel particulier, somme toute de taille plutôt modeste, où le couturier s’installa dès 1974.
L’exposition Gold – à voir jusqu’au 14 mai 2023 – explore « les touches d’or qui ont traversé la création du couturier ».
Musée Yves Saint Laurent Paris / Exposition « Gold »
Outre les nombreux modèles exposés, les photos, documents, lettres, dessins, on a la chance de pénétrer dans ce qui fut le mythique « studio » du couturier, reconstitué en l’état.
On n’apprend rien de neuf sur Yves Saint Laurent et Pierre Bergé avec le livre que vient de publier Christophe Girard, longtemps adjoint à la Culture à la Mairie de Paris, auprès de Bertrand Delanoé puis dAnne Hidalgo.
L’intérêt de l’ouvrage réside dans le témoignage de celui qui fut d’abord le secrétaire général puis le directeur général adjoint de la maison Saint-Laurent et les nombreux documents – photos, écrits, lettres – qui donnent une idée plus précise du génie créatif du couturier, du rôle de Pierre Bergé… et des relations chaotiques du « couple ». Pas indispensable mais recommandable !
Belle époque ?
La nostalgie est toujours ce qu’elle était : c’était il y a un siècle et on l’appelle la « belle époque ». Sans doute a-t-on idéalisé l’entre-deux-guerres et son foisonnement créatif.
Deux bons guides – et deux idées de cadeaux ! – pour mieux connaître cette période :
» Ma passion pour le début du XXe siècle s’est éveillée très jeune en écoutant Debussy et Duke Ellington, en regardant Claude Monet et Raoul Dufy, en lisant Alphonse Allais et Maurice Leblanc, puis Apollinaire et les surréalistes… C’est donc tout naturellement que je me suis plongé dans ce dictionnaire où j’ai voulu souligner la continuité entre Belle Époque et Années folles, telles deux » mi-temps » séparées par le gouffre terrible de la grande guerre. Malgré tout ce qui les oppose, les années 1920 seront, par maints aspects, l’accomplissement de cet esprit moderne qui germait en 1900. On y retrouve souvent les mêmes protagonistes à deux âges de leur vie, tels Guitry, Colette, Ravel, Stravinski, Picasso… Face à un sujet immense, j’ai privilégié la France comme théâtre emblématique de ce temps où Paris fut le cœur battant du monde artistique. Sans négliger pour autant les riches échanges qui se développèrent avec New York, Vienne, Londres, où se produisaient des évolutions comparables, j’ai tenu à remettre à l’honneur une certaine légèreté française. Enfin, même si la civilisation toute entière est présente avec ses hommes politiques, ses scientifiques, ses expositions universelles ou ses villégiatures, ce sont d’abord les arts qui figurent au cœur de ce panorama : poésie, théâtre, peinture, une place privilégiée revenant par goût personnel à la musique. Portraits, bons mots, petite et grande histoire se mêlent dans ces pages consacrées à des personnages, mais aussi à des lieux comme le Moulin Rouge et le Chat Noir, à des genres oubliés comme le café-concert, sans oublier les décors des brasseries, gares et jardins publics… Tout ce qui fait que la Belle Époque et les Années Folles sont toujours parmi nous et continuent à faire rêver aux quatre coins du monde. » (Benoit Duteurtre)
Félicitons Benjamin Levy et sa belle équipe de jeunes – ou moins jeunes – chanteurs de réhabiliter un répertoire qui n’était plus guère fréquenté
Déjà je n’avais pas suivi, ni même compris, certaines des critiques de son film La Belle époque, sorti il y a trois ans. J’en ai fait autant pour le quatrième long-métrage de Nicolas BedosMascarade, que je sors de voir dans la même salle adamoise*.
D’accord, c’est trop long, c’est trop touffu, trop de répliques, de vacheries, de bons mots, trop de références, mais c’est du Nicolas Bedos ! Oui aucun personnage n’est sympathique, oui c’est cynique, et alors ? C’est un film, pas un reportage sur la Côte d’Azur ! Et quand même une sacrée bande de comédiens, sacrément bien servis par le réalisateur, à commencer par les femmes, Isabelle Adjani qu’on craint d’abord de voir comme une caricature d’elle même, et qui ferait oublier Gloria Swanson dans Sunset Boulevard, Marine Vacth, tout simplement exceptionnelle. Et Pierre Niney qu’on aime, comme on l’aime dans tout ce qu’il fait. On n’arrive pas à croire qu’il soit un parfait salaud. Donc ne lisez pas les critiques, profitez de ce week-end bien automnal pour aller au cinéma (les salles sont tristement vides)
Lermontov et Khatchaturian
En musique, le titre que Bedos a donné à son film évoque pour moi deux oeuvres, deux compositeurs.
Aram Khatchaturian (1903-1978) d’abord et la musique de scène qu’il compose en 1941 – à l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain Mikhail Lermontov, pour la pièce Mascarade. De cette musique de scène est restée une valse à flonflons qui a beaucoup fait pour la célébrité du compositeur arménien.
Une seule référence pour cette suite, Kirill Kondrachine.
L’opéra de Nielsen
Maskarade, c’est aussi un opéra du Danois Carl Nielsen (1865-1931). La langue limite évidemment la diffusion de l’oeuvre, mais la musique y est dense. Et la version récente et native de Michael Schønwandt en est la référence.
L’ouverture en est brillante et festive :
* adamois : relatif à la ville de L’Isle-Adam, charmante commune du Val d’Oise qui présente la particularité d’être administrée sans discontinuer depuis 1971 par la même famille princière, les Poniatowski, d’abord Michel, compagnon de route et ministre de Giscard, puis son fils Axel, et le petit-fils Sébastien, réélu sans difficulté en 2020.
Sa mort, il y a plus d’un an, m’avait touché (Coup de torchon). Thierry Frémaux évoquait Bertrand Tavernier sans discrétion excessive dans son journal (Sélection officielle) paru en 2017, l’annonce d’un cancer, l’hospitalisation et ses suites qui avaient frappé Tavernier en 2015. Le patron du Festival de Cannes rend à son aîné et ami disparu un bel exercice d’admiration. Pas indispensable, mais bienfaisant.
Des Innocents à L’Innocent
En 2003, il jouait dans un pas très bon film signé Bernardo Bertolucci – Innocents : The Dreamers – prétexte pour le cinéaste à montrer complaisamment la nudité de ses jeunes acteurs. En 2022, Louis Garrel signe un film L’Innocent, qu’on a adoré voir ce week-end, « un film comme on n’en avait pas vu depuis un certain temps : divertissant, drôle, intelligent, touchant, doté en un mot de toutes les qualités requises pour passer un moment qui nous soustrait l’espace d’une heure trente à la fin du monde en cours. L’auteur de ce cadeau royal se nomme Louis Garrel qui, avec son quatrième long-métrage, L’Innocent, s’en va puiser dans ses souvenirs d’adolescent afin d’en proposer une version singulièrement burlesque et attachante » (Jacques Mandelbaum, Le Monde, 12 octobre 2022).
Rarement constaté pareille unanimité des avis de la presse comme des spectateurs. D’ailleurs celui qui en parle le mieux c’est Louis Garrel lui-même ! Et on l’aime encore plus…
Triste Salomé
Pas envie de m’appesantir sur une nouvelle production de l’Opéra de Paris, dont toute la presse a déjà parlé : la Salomé de Richard Strauss, mise en scène par la nouvelle coqueluche de la scène lyrique, l’Américaine Lydia Steier, « entre Rocky Horror Picture Show et esthétique post-punk » (Bachtrack.com). Vulgaire, scabreux, surtout ridicule. Cette dame semble d’ailleurs appliquer les mêmes ingrédients à tous les spectacles qu’elle a mis en scène ces dernières années (Semele à la Komische Opera à Berlin, La fête enchantée au Festival de Salzbourg).
Si au moins la musique avait été sauve, on se serait consolé des bêtises de la scène. S’il y a un ouvrage de Richard Strauss, où le chef est au moins aussi important que le rôle-titre, c’est bien Salomé. Un orchestre vénéneux, sensuel, érotique même (écouter ou réécouter ce qu’en ont fait Karajan ou Solti au disque !). Désolé de dire qu’avec Simone Young on n’y est pas, et même l’orchestre de l’Opéra de Paris, pourtant formé à ce répertoire par Philippe Jordan, ne sort pas d’une honnête routine. Reste Elza van den Heever qui impressionne vocalement à défaut de séduire scéniquement, dans un accoutrement qui la prive de toute féminité et dans des postures humiliantes (la jeune cantatrice a avoué qu’elle aurait rêvé d’autre chose pour sa première Salomé ! Pourquoi n’a-t-elle pas refusé de se plier aux fantasmes éculés de la metteuse en scène ?).
Le noir sublime
Au moment de boucler ce billet, j’apprends la mort de Pierre Soulages.
Rien à dire d’original, si ce n’est la permanence de longue date d’une fascination pour une oeuvre qu’on a traquée dans tous les musées visités dans le monde. Ne pas manquer les salles qui lui sont consacrées au Musée Fabre à Montpellier.
Je ne sais plus quand j’étais entré la dernière fois dans une salle de cinéma… Une opportunité hier et une séance choisie au débotté.
Je viens de lire les critiques parues sur ce film d’Alice Winocour. Rarement vu pareille unanimité.
La performance n’est pas mince : réussir à traiter des suites d’un attentat (l’allusion au 13 novembre 2015 – Le chagrin et la raison – est transparente) avec une telle pudeur, une telle délicatesse, chapeau à la réalisatrice. Mais le film tient beaucoup à ses interprètes, et en tout premier lieu à Virginie Efira présente à chaque plan.
Je ne dirai absolument rien d’original en avouant mon admiration pour cette actrice, qui, film après film, ne cesse de me surprendre. Plus d’une fois en la regardant je pense à Romy Schneider, beauté formelle d’un visage où se lisent toutes les variations de l’âme.
Un mot encore sur le film sans en dévoiler les détours : pudique et juste.
Carnet de deuil : Alain Tanner, Jean-Luc Godard, Irène Pappas
Ils avaient le même âge, mais la mort de l’un – Godard – a éclipsé celle de l’autre, le Suisse Alain Tanner, disparu le 11 septembre. L’oeuvre de ce dernier n’est pourtant pas moindre, mais sans doute seuls les cinéphiles se rappellent-ils La Salamandre (1971) avec la lumineuse Bulle Ogier
ou Les années lumière (1981) Grand Prix du Festival de Cannes
Le monument Godard
Ce n’est pas surprenant, mais ça reste agaçant : Jean-Luc Godard meurt et tous les médias, sans exception, balancent les mêmes titres, les mêmes clichés, que tout le monde reprend sur les réseaux sociaux. Pour ne pas être pris au dépourvu, on cite les trois ou quatre films qu’on se doit d’avoir vus : A bout de souffle, Pierrot le fou, Le Mépris (ah les fesses de Bardot !), Détective (pour et parce ce que Johnny). On évoque sa personnalité, ses écrits, bref un monument qu’on est prié d’admirer.
L’ami Joseph Macé-Scaron avouait sur Facebook : « Je ne suis jamais parvenu à voir un film de Godard jusqu’au bout. Ceci n’est pas un jugement de valeur mais un constat personnel. Son univers m’ennuie terriblement, profondément… » J’ai fait l’effort, quant à moi, pour les quatre films cités plus haut, et même quelques autres (La Chinoise, Prénom Carmen…). Vaines tentatives.
Irène la Grecque
J’ai d’abord cru à une erreur, je pensais qu’elle était morte depuis longtemps. Irène Papas avait le même âge que la reine Elizabeth et s’est éteinte une semaine après elle. Peut-on imaginer plus lumineuse incarnation de la beauté grecque ?
Inoubliable présence dans Zorba le Grec et les tragédies grecques Antigone, Electre, Iphigénie, Les Troyennes…
Une voix aussi unique pour interpréter Theodorakis ou Vangelis et tant d’autres…