Les sans-grade (XIII) : les Roumains Georgescu, Conta, Andreescu

La célébrité d’un Sergiu Celibidache (prononcer Tché-li-bi-da-ké) a occulté tous les autres chefs roumains, comme Constantin Silvestri, à qui j’avais déjà consacré un article dans cette série (Les sans-grade: Constantin Silvestri)

Il en est de même pour le violoniste/compositeur Enesco ou le pianiste Lipatti. On ne connaît qu’eux, leur notoriété a éclipsé, dans la mémoire collective, tous les autres violonistes, compositeurs, pianistes roumains.

C’est une réflexion que je me fais à chaque fois que je visite la Roumanie, et que j’en rapporte des CD (lire Retour de Bucarest). Lors de mon voyage précédent, j’avais découvert le compositeur maudit Ciprian Porumbescu, que j’ai retrouvé sur cette compilation

où, à part Dinicu, Ivanovici et… Porumbescu, je ne connaissais aucun nom :

1. Porumbescu/Rogalski
Ballad for violin and orchestra
2. Scarlatescu/Rogalski
Bagatelle
3. Ivanovici/Bobescu
The Waves of the Danube
4. Dinicu/Vladigherov
Hora Staccato
5. Dimitrescu
Peasant Dance
6. Porumbescu
Romanian Rhapsody for orchestra
7. Constantinescu
Three Romanian Symphonic Dances
8. Capoianu
Five folk songs from Transylvania

Trois chefs roumains

Quarante ans après les mémorables prestations de Sergiu Celibidache à la tête de l’Orchestre national de France, c’est un autre grand chef roumain, Cristian Măcelaru, qui préside désormais aux destinées du vaisseau amiral de Radio France.

(En juillet dernier au Festival Radio France Occitanie Montpellier)

George Georgescu (1887-1964)

Contemporain d’un Ernest Ansermet, le légendaire fondateur de l’Orchestre de la Suisse romande, Georgescu a un peu joué le même rôle en Roumanie. Une carrière mouvementée, commencée sous les auspices d’Arthur Nikisch à Berlin, puis après la Première guerre mondiale, poursuivie comme chef. charismatique de l’orchestre philharmonique de Bucarest, compromise durant la Seconde guerre par des tournées dans l’Allemagne nazie, et finalement rétablie en 1947 à la tête du nouvel orchestre national de la Radio roumaine (lire l’excellente notice en anglais de Wikipedia)

Georgescu a notamment gravé une intégrale des symphonies de Beethoven. J’ai trouvé à Bucarest un CD – gravé en 1961 – de la Troisième symphonie.

Qualité médiocre de l’orchestre et de la prise de son (ici en mono), je n’ai pas été convaincu. Mais d’autres documents disponibles donnent une meilleure idée du chef.

Iosif Conta (1924-2006)

Iosif Conta c’est mon premier disque roumain, le premier 33 tours acheté en Roumanie au cours de l’été 1973 (lire La découverte de la musique : été 1973)

Cette première rhapsodie roumaine d’Enesco, écrite en 1901, est restée son oeuvre la plus populaire, sinon la seule jouée encore par les orchestres internationaux. Elle s’inspire de plusieurs mélodies populaires, dont cette Ciocarla / L’alouette, un des tubes du virtuose du nai, la flûte de Pan roumaine, Gheorghe Zamfir, que j’avais entendu par hasard sur la plage de Mamaia en 1973 !

Pour en revenir à Iosif Conta, cet élève de Georgescu, fera toute sa carrière à l’abri du régime communiste, comme chef et directeur adjoint de la Radio roumaine dès 1954. Il dirige la création roumaine en 1964 (neuf ans après sa mort !) de la cantate Vox Maris d’Enesco.

Horia Andreescu (1946-)

À 75 ans, Horia Andreescu fait partie de ces chefs dont la notoriété n’a jamais franchi les frontières du bloc de l’Est, où semble s’être déroulée toute sa carrière, même si la « bio » fournie par son agent indique des invitations régulières à Amsterdam, Paris ou Vienne. Il a le mérite d’avoir gravé l’intégrale de l’oeuvre d’orchestre de Georges Enesco, avec des bonheurs divers si j’en juge par ce que j’ai déjà entendu des CD rapportés de Bucarest

Mais on a aussi trouvé, à tout petit prix, ce Requiem de Verdi capté en public à Leipzig, avec des solistes tous roumains

Bucarest en fête

C’est ma cinquième venue à Bucarest (voir les images de ma précédente visite ici : Bucarest).

J’ai raconté les premiers voyages (dès 1973 !) dans Retour à Bucarest.

Mais c’est la première fois que j’assiste à ce qui est parfaitement exposé dans cette vidéo, le premier festival de musique classique d’Europe, le festival Enesco, du nom du plus célèbre compositeur/pianiste/violoniste roumain George Enescu (ou Georges Enesco comme on l’appelait à Paris)

C’est bien le directeur d’un festival qui rassemble, hors pandémie, plus de 100000 spectateurs chaque été, en plus de 150 concerts – l’auteur de ces lignes !- qui l’affirme : le Festival Enesco, qui fête ses 25 ans cette année sous la houlette de son infatigable directeur Mihai Constantinescu, n’a pas d’équivalent ni en Europe ni dans le monde. Les plus grands orchestres, solistes, chefs, s’y donnent rendez-vous en un tourbillon incessant de concerts.

En ce dimanche 12 septembre, pas moins de cinq propositions, trois à Bucarest, deux dans d’autres villes de Roumanie.

Les concerts du soir sont radiodiffusés, télévisés par la radio-télévision publique roumaine.. et disponibles gratuitement en streaming ! De ce point de vue là aussi, le Festival Enesco est unique !

Cela n’empêche pas le public de se presser en nombre au concert dans la gigantesque Sala Palatului, construite en 1960 et d’abord destinée aux grands congrès communistes. Un public de tous âges, qui s’habille encore, sans ostentation mais avec goût – pas de shorts, de baskets ou de sandales ici ! -, qui ne ménage pas ses applaudissements aux artistes qui le font vibrer.



Ce dimanche 12 septembre, c’était l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, son nouveau chef Lahav Shani (32 ans)- découvert il y a cinq ans déjà à la Maison de la Radio à Paris (lire Le classique c’est jeune) et un pianiste – Yefim Bronfman – que je n’avais encore jamais entendu en concert !

Programme peu aventureux : Troisième concerto de Rachmaninov et Les Tableaux d’une exposition de Moussorgski/Ravel.

Mais de là où j’étais placé, j’ai enfin pu comprendre, voir, entendre, la complexité du piano de Rachmaninov… et le talent qu’il faut à l’interprète pour maîtriser une matière aussi dense et en tirer la substance poétique au-delà de la performance virtuose. C’est peu dire que Yefim Bronfman – dont je connaissais les Rachmaninov qu’ils a gravés avec Esa-Pekka Salonen – y parvient, sans aucun sentimentalisme ni esbroufe tapageuse.

Ce n’est pas non plus un hasard si on entend aussi bien l’orchestre de Rachmaninov et l’osmose entre chef et soliste, Lahav Shani est aussi pianiste ! Les deux en feront la démonstration après que Bronfman, ovationné, nous aura donné un nocturne de Chopin en bis, d’une simplicité, d’une pureté de ligne (qui font penser à Rachmaninov jouant Chopin), en jouant à quatre mains une joyeuse Danse hongroise n°5 de Brahms.

Ce soir c’est l’enfant du pays qui joue à domicile : Cristian Măcelaru dirige l’Orchestre national de France, avec en soliste Maxime Vengerov (que je n’ai plus entendu depuis des lustres).

Retour à Bucarest

La première fois c’était l’été 1973, six mois après la mort de mon père. J’avais 17 ans, j’avais imaginé faire le périple en train – l’Orient-Express version routard –  un cousin plus âgé se proposa de le faire en voiture.

J’allais rencontrer Florin N. – mon « correspondant » depuis le lycée – à Blaj près d’Alba Iulia, puis Anca A. à Bucarest, les deux visages qui resteraient pour moi ceux de la Roumanie. Si j’ai perdu la seconde de vue, je suis encore ami, quarante-quatre ans après, avec le premier, installé depuis un quart de siècle comme chercheur et médecin réputé dans le Maryland

La moitié de Bucarest n’avait pas encore été rasée pour faire place à la monstrueuse folie architecturale décidée par le défunt génie des Carpathes, Nicolae Ceaușescu.  Les parents d’Anca A. habitaient une jolie maison dans ce quartier résidentiel, nous avions visité le centre historique de la capitale roumaine. J’ai encore ces photos prises avec un Instamatic Kodak 50. Ce matin j’ai revu quelques-uns de ces lieux chers… que j’avais manqués lors de mes voyages ultérieurs, en 1990 et en 2003.

IMG_0164IMG_0168Un célèbre restaurant, ancien caravansérail.

IMG_0187IMG_0204L’église et le monastère Stavropoleos.

D’autres images à découvrir dans Le monde en images.

En février 1990, deuxième voyage à Bucarest, cette fois dans un contexte très éloigné du tourisme. Deux mois à peine après la révolution de décembre, qui a chassé Ceausescu et sa femme, je suis revenu avec un collègue maire-adjoint de Thonon-les-Bains pour prendre la mesure des besoins de la population de la commune « jumelée » de Baia de Aries, que Ceausescu avait le dessein de raser comme des centaines d’autres. Le seul hôtel en fonctionnement à l’époque est l’Intercontinental. 

27 ans plus tard, j’y suis revenu. Et les souvenirs ont afflué. Il n’y a plus de restaurant réservé aux étrangers à l’avant-dernier étage, plus de bar fréquenté par des « hôtesses » aux formes généreuses qui insistaient pour raccompagner les dîneurs à leur chambre… Et en ce dimanche d’août, il fait nettement plus chaud qu’au coeur de l’hiver 1990.

20597199_10154927090362602_955350780919132603_nIMG_0136IMG_0138Vue imprenable sur le Palais du Parlement.

IMG_0289À côté de l’hôtel, une stèle aux « héros » de la révolution de décembre 1989.

 

 

Les sans-grade (II) : Constantin Silvestri

Voilà une figure bien oubliée de la direction d’orchestre. N’était un beau coffret publié par EMI dans la collection Icon, le centenaire de la naissance de Constantin Silvestri, le 31 mai 1913 à Bucarest, serait passé complètement inaperçu. Emporté à 55 ans par un cancer – il meurt à Londres en 1969 – ce personnage n’avait pourtant rien qui puisse laisser indifférent (http://en.wikipedia.org/wiki/Constantin_Silvestri). Malgré la brièveté, à peine dix ans, de sa carrière occidentale, essentiellement en Grande-Bretagne, il a laissé un legs discographique qui nous laisse frustré de tous les disques qu’il n’a pas faits !

Toujours dans la prise de risque, dans l’audace, le mouvement, comme s’il réinventait l’oeuvre qu’il dirige, Silvestri est à mille lieues de tous ses collègues formatés, propres et sages. Inutile de dire que j’adore…

Un coffret à acquérir d’urgence et à déguster sans modération (entre autres une bouleversante « Pathétique » de Tchaikovski où il fait sortir de leurs gonds les Wiener Philharmoniker !)

Image Image