Les morts oubliés

Jean-Bernard Pommier (1944-2026)

Dans un article publié il y a un an – Le piano oublié – j’écrivais : « C’est la triste loi des carrières fulgurantes et des jeunesses trop vite enfuies. On les adule, on les encense et on les oublie. Tout surpris de découvrir que ces artistes sont toujours vivants et en activité, même si les studios se sont depuis longtemps détournés d’eux. »

Il y a une douzaine d’années, à un dîner d’après-concert chez Annick B.G., j’avais été surpris et ému de retrouver Jean-Bernard Pommier. L’interrogeant sur ses projets, sa carrière, je compris vite que celle-ci était très ralentie, sinon au point mort, et ces derniers mois le microcosme musical s’inquiétait du sort du pianiste biterrois.

Je n’ai jamais entendu Jean-Bernard Pommier pianiste en concert, en revanche je l’avais apprécié comme chef d’orchestre en quelques occasions en Suisse et à Paris dans les années 80/90.

Il mentionnait dans ses « bios » (ah que j’aime ces bios d’artistes !) qu’il avait été l’un des solistes préférés de Karajan, et je dois bien reconnaître que j’en avais douté… à tort. Les témoignages de cette dilection existent, même s’ils sont rares.

Dans Karajan Live, je relève ce concert :

CD 6 25/09/74

>Mozart concerto piano 23 – Jean-Bernard Pommier / SchoenbergPelleas und Melisande. *

De la même époque cette captation du 3e concerto de Bartok

En juillet 1973, à Salzbourg probablement, cette fois Karajan dirigeait l’orchestre philharmonique de Vienne et Jean Bernard Pommier jouait le concerto en ré mineur de Bach, dans une version dont on dira aimablement qu’elle n’est pas la plus « historiquement informée’ qui soit…

Dans un article (Retour aux sources, suite inattendue) dont la lecture me procure ce matin une forte émotion, j’écrivais ceci :

« J’avais naguère évoqué brièvement mes études au modeste Conservatoire de région de Poitiers (lire Les jeunes Français sont musiciens. Je me rappelle en particulier les épreuves de fin d’études de piano- et le Diplôme à la clé ! et un jury composé de brillantes jeunes stars du piano – Michel Béroff, Jean-Bernard Pommier et André Gorog !

J’ai retrouvé hier un 33 tours que j’avais complètement oublié, l’un des premiers pourtant que j’aie achetés à petit prix, dans la collection Musidisc, le concerto n°5 L’Empereur de Beethoven, sous les doigts précisément de Jean-Bernard Pommier, un enregistrement probablement réalisé, en 1962, dans la foulée du concours Tchaikovski de Moscou dont le pianiste français fut le plus jeune lauréat (il avait 17 ans !). C’est le chef d’origine grecque Dimitri Chorafas (1918-2004) qui dirige l’orchestre de la Société du Conservatoire.« 

Jean-Bernard Pommier semblait avoir jeté ses derniers feux dans cette intégrale des sonates de Beethoven qu’il avait jouée à Gaveau en 2015. Une aventure bien solitaire loin d’un « milieu musical » qui l’avait oublié.

On espère que Warner va rééditer un legs discographique devenu totalement introuvable depuis des années et qui illustre l’art d’un musicien si tristement oublié ces dernières années. Ce serait bien le moindre des hommages à rendre à Jean-Bernard Pommier

Les morts d’avril

Pour revenir aux décès évoqués dans ma récente brève de blog (23.04.2026), d’abord ce magnifique hommage de Sylvain Fort à Michael Tilson Thomas (Le chef sans âge) dans Forumopera (De vive voix), à lire absolument.

Je vais me replonger dans un coffret qu’à vrai dire je n’ai écouté que distraitement, parce que je ne partage pas l’admiration béate de certains pour la pianiste américaine Ruth Slenczynska, disparue à l’âge respectable de 101 ans.

Le décès d’Oleg Maisenberg m’a quant à lui rappelé au souvenir de ma chère Brigitte Engerer :

Humeurs et bonheurs du temps sur mes brèves de blog !

L’éloquence des Hongrois

On sait l’admiration que j’ai pour l’infatigable Cyrus Meher-Homji qui a l’art de dénicher les trésors des archives des labels Philips, Decca, Deutsche Grammophon et associés et de les rééditer dans sa collection Eloquence

J’ai parfois des doutes quant à la pertinence voire l’utilité de ces rééditions (lire Dispensables), mais le coffret qui vient de paraitre (que j’ai acheté beaucoup moins cher que le prix français sur un site danois) est une formidable surprise :

Qui, dans la jeune génération de mélomanes, connait encore ne serait-ce que les noms de János Ferencsik et de György Lehel ?

Je me souviens de la fièvre qui me gagnait quand il y avait encore des magasins de disques à Budapest où l’on pouvait rafler les pépites du label national Hungaroton, je me rappelle aussi quelques rares vinyles ou CD où les noms de ces deux chefs étaient moins rares qu’aujourd’hui.

Mais là, c’est le bonheur intégral, et le plaisir de retrouver ces prises de son du début ou du milieu des années 60 si caractéristiques des pays de l’Est, qui restituent l’acoustique des salles où les orchestres (et choeurs) ont été enregistrés, sans traficotage inutile, et surtout un son d’orchestre si reconnaissable !

Le chef en son pays

János Ferencsik a été le chef hongrois le plus éminent de la seconde partie du XXe siècle, en tout cas de ceux qui sont restés en Europe. Au-delà des répertoires « locaux » qui sont regroupés dans ce coffret, il a imposé sa marque dans le répertoire classique et romantique et connu une carrière internationale remarquée.

C’est par sa version qui n’a jamais quitté le catalogue que j’ai découvert les Gurre-Lieder de Schoenberg

C’est aussi mon premier disque Kodály avec les Danses de Galánta et les Danses de Marozzsék

György Lehel à redécouvrir

Quant à György Lehel, la relative brièveté de sa carrière – il est mort à 63 ans – l’a sans doute empêché d’avoir une carrière plus internationale et les quelques disques de lui distribués en Occident l’ont cantonné au répertoire hongrois. Alors que, de nouveau, en cherchant bien chez les disquaires, on pouvait trouver un éventail beaucoup plus large de son art.

C’est avec lui que le jeune Zoltan Kocsis grave les concertos 1 et 2 de Bartók !

Kodály par Kodály

Quelle joie de retrouver dans ce coffret cet incunable de Zoltán Kodály dirigeant lui-même en 1961 son bien peu connu Concerto pour orchestre et cet admirable Soir d’été !

Un indispensable, vraiment indispensable de toute discothèque !

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog : les suites d’élections, un nouveau rôle, la mort de Jospin

Britten l’illumination (II) : the Performer

On commémore les 50 ans de la mort du plus grand compositeur britannique du XXe siècle, Benjamin Britten (1913-1976). Suite du premier épisode Britten l’illumination quant à une discographie raisonnée du compositeur autant que de l’interprète.

Britten chef

Comme beaucoup de compositeurs, Benjamin Britten a souvent été le meilleur interprète de lui-même, mais comme chef il est loin de s’être limité à sa seule oeuvre. Il est souvent passionnant quand il dirige Bach, Mozart, voire des compositeurs plus tardifs.

Dans le répertoire baroque et classique, il est clairement du côté des « modernes » si le mot a un sens.

Benjamin Britten dirige la version de référence des rares Scènes de Faust de Schumann

Britten pianiste

Tout mélomane a depuis longtemps ces précieux documents captés à Aldeburgh. La musique à l’état pur entre Benjamin Britten et Sviatoslav Richter

Il y a aussi l’amitié féconde entre Britten et Mstislav Rostropovitch – dont le fruit le plus spectaculaire est cet ensemble de trois suites pour violoncelle seul.

On garde pour d’autres épisodes le Benjamin Britten accompagnateur de son chanteur de prédilection, son compagnon Peter Pears, et interprète de ses compatriotes (Elgar, Grainger, Holst…)

Mais pour terminer ce billet, ce bijou immortel : Kathleen Ferrier et Benjamin Britten en 1952

Kathleen Ferrier a fait ses débuts à la scène en créant le Viol de Lucrèce de Britten en 1946. On y reviendra bien sûr quand on abordera les grandes oeuvres lyriques du compositeur !

Et toujours bonheurs et humeurs du moment dans mes brèves de blog

Retours sur arrivages

J’aime bien cette expression – Arrivages – dont use un ami critique dès qu’il reçoit des coffrets, et que je m’approprie à mon tour pour intituler quelques articles récents (Arrivages de printemps).

J’ai commandé et reçu ces dernières semaines pas mal de ces coffrets, et j’aimerais y revenir pour les curiosités, les raretés, qu’ils contiennent.

Karajan et Ligeti

Ainsi les deux – chers – coffrets édités par l’orchestre philharmonique de Berlin m’ont confirmé ce que je pense depuis longtemps, que Karajan n’est jamais aussi exceptionnel qu’en concert. Il suffit, quand on le peut, de comparer les versions dites « de studio » et les versions « live » des mêmes oeuvres, la comparaison tourne toujours à l’avantage des secondes.

Parmi les absolues raretés des deux coffrets mentionnés, on trouve par exemple ces Atmosphères de György Ligeti (1923-2006), dont j’ignorais que Karajan les eût jamais inscrites au programme d’un concert

Sir Adrian s’amuse

Dans les multiples merveilles que contient ce coffret (Les planètes de Sir Adrian) il y a toutes ces petites choses sans importance – comme ces pièces de Rossini arrangées par Benjamin Britten, les Matinées et les Soirées musicales – où Boult s’amuse et nous amuse.

Les marches d’Elgar, d’Eric Coates, c’est dans son arbre généalogique, mais les Boston Pops auraient aisément pu inviter Adrian Boult, qui met un enthousiasme d’enfer dans ces marches de parade de Sousa !

Tchaikovski la suite passée de mode

Toujours dans le même coffret Boult, on remarque un enregistrement de la Suite n°3 de Tchaikovski. Les quatre suites de Tchaikovski sont aujourd’hui complètement ignorées des programmateurs de concerts – je n’en ai personnellement jamais entendu aucune !. Pourtant la deuxième est assez exotique puisqu’elle requiert normalement quatre accordéons russes – des bayans – Quant à la Troisième suite, elle eut les faveurs des plus grands chefs dans les années 60 avec notamment la suite de variations qui forme le dernier mouvement.

Je dénombre pas moins de onze versions différentes de cette suite n°3 dans ma discothèque ! Est-ce bien raisonnable Docteur ? Depuis lors plus aucune version récente…

Lollipops

C’est un CD isolé que j’avais gardé précieusement parce que, dans les rééditions successives des enregistrements de Thomas Beecham, il avait été oublié.

Lors de la réédition tant attendue du legs discographique du chef britannique le plus francophile du XXe siècle, ces Lollipops ont retrouvé leur place.

Comme chez Boult, on retrouve cette tradition de « bonbons » symphoniques, de pièces de genre plus ou moins célèbres, sans cohérence particulière, mais juste gracieuses, élégantes, chic.

Dans mes brèves de blog, à lire ces nouvelles bien tristes du chef espagnol Juanjo Mena

Doráti : l’aventure Haydn

C’est sans doute l’aventure discographique la plus extraordinaire du XXe siècle. Nul autre grand chef n’a voué une telle part de sa vie et de son activité à un seul compositeur comme ce fut le cas pour Antal Doráti avec Haydn.

Aujourd’hui reparaît un somptueux coffret, auquel on aurait pu/du ajouter – et c’eût été vraiment complet – les opéras de Haydn enregistrés à l’époque pour Philips à Lausanne. L’intégrale des symphonies a toujours été disponible, sous différentes présentations, les Menuets d’une part, les trois oratorios – La Création, Les Saisons, et Le retour de Tobie d’autre part, étaient plus ou moins disponibles séparément.

J’ai toujours partagé avec le chef américain d’origine hongroise une passion pour « papa Haydn » et, en particulier son corpus symphonique unique dans l’histoire de la musique.

Outre l’intégrale Dorati, j’ai, dans ma discothèque, celles d’Adam Fischer, d’Ernst Märzendorfer (dont j’ignorais l’existence jusqu’à une reparution récente), de Thomas Fey complétée par Johannes Klumpp, celle chez Decca qui réunit et mêle les gravures de Christopher Hogwood, Frans Brüggen et Ottavio Dantone (pour les symphonies 78 à 81)

Le finale fugué de cette 13e symphonie de Haydn (1763) en rappelle irrésistiblement un autre qui lui est postérieur de quinze ans, celui de l’ultime symphonie de Mozart, la Jupiter (1788) ! (lire mes brèves de blog)

Mais aucun de ces chefs n’a jamais égalé Antal Dorati qui a véritablement posé les jalons modernes de l’interprétation de ce corpus unique dans l’histoire de la musique. Il suffit de se promener dans ce coffret, voire de procéder à une écoute comparative à l’aveugle, c’est presque toujours Dorati qui l’emporte.

L’autre attraction de ce coffret, c’est la réunion des trois oratorios, jusqu’alors dispersés et parfois indisponibles séparément.

Les planètes de Sir Adrian

La publication par Warner d’un coffret de 79 CD de ses enregistrements stéréo ne fera pas de lui la célébrité qu’il n’a jamais été sur le continent : Adrian Boult (1889-1983). Le grand chef britannique, à qui j’ai déjà consacré plusieurs articles (Les inattendus), n’aura jamais bénéficié, hors du Royaume-Uni, de la notoriété, certes toute relative, d’un Barbirolli ou d’un Beecham pour ne citer que ses contemporains, ni de la célébrité d’un Simon Rattle.

J’invite à relire ces articles (notamment Plans B) lorsqu’on veut échapper aux clichés qui s’attachent aux musiciens britanniques qui devraient se cantonner à la musique britannique. Adrian Boult dans Elgar, Holst, Vaughan-Williams c’est presque normal, et c’est une large part du nouveau coffret, mais il y a beaucoup plus dans son héritage discographique. C’est sur les originalités de cette grosse boîte que je m’arrête ici. Il y a beaucoup de surprises, et de bonnes surprises.

Avec Ernő Dohnányi

Je connaissais bien sûr le légendaire enregistrement de Julius Katchen des très libres variations d’Ernő Dohnányi sur « Ah vous dirai-je maman », dirigé par Adrian Boult. Mais j’ignorais ce disque enregistré avec le compositeur lui-même au piano.

Avec Shura Cherkassky

L’un des pianistes les plus originaux du XXe siècle – Shura Cherkassky – est aussi l’un des plus difficiles à identifier dans une discographie aussi profuse que désordonnée. Ce coffret Boult comporte plusieurs pépites : les concertos de Grieg, Schumann, Tchaikovski et comme une gâterie le scherzo du concerto symphonique n°4 de Litolff.

Avec Yehudi Menuhin

Le problème avec Yehudi Menuhin c’est l’irrégularité d’un jeu, des problèmes d’archet, qui sont perceptibles dans la plupart de ses enregistrements de maturité, que ce soit avec Boult ou n’importe quel autre chef. Il.y en a ici quelques-uns d’évitables et puis une vraie curiosité, deux concertos « contemporains », deux absolues raretés, les concertos de Malcolm Williamson et Lennox Berkeley, deux oeuvres dont j’ignorais l’existence avan de les découvrir dans ce coffret.

Dans le répertoire romantique, on est conquis par une intégrale symphonique Brahms (le natif de Hambourg est mort lorsque le jeune Adrian avait déjà 14 ans !), de belles percées du côté de Tchaikovski. Boult avance toujours, indifférent aux alanguissements.

Boult est l’auteur d’au moins quatre enregistrements du tube de Gustav Holst, les Planètes. Deux figurent dans ce coffret.

Adrian Boult, comme la plupart de ses confrères d’outre-Manche, n’était pas dépourvu d’humour et ne dédaignait pas la musique « légère »

Et toujours mes humeurs et bonheurs du moment dans mes brèves de blog : Les mondanités de Capuçon, les délices de Lipp, la vie de famille et une Missa pas solennelle pour deux sous…

Winter comes slowly

En ce dimanche gris et brumeux de début de l’hiver, c’est à Purcell et sa merveilleuse Fairy Queen que je pense aussitôt : Now winter comes slowly

C’est une des nombreuses musiques que l’hiver a inspirées à des compositeurs de tous horizons. A peu près chaque année, j’ai consacré un billet à cette saison (Rêves d’hiver) qui n’est pas toujours synonyme de réjouissances et de fête.

J’ai piqué au hasard dans ma discothèque quelques tubes et quelques raretés.

  • L’inverno (L’hiver) de Vivaldi, et une version – la première que j’ai acquise – celle de Felix Ayo avec I Musici qui n’a pas pris une ride

De ce cycle de douze pièces pour piano (une par mois) de Tchaikovski, que j’aime jouer (uniquement pour moi !) et qui était longtemps resté l’apanage de quelques pianistes russes, comme Sviatoslav Richter, il y a depuis quelques mois une épidémie de parutions…

Je laisse aux critiques spécialisés le soin de les départager. Je livre ici une version qui m’est chère, celle de Brigitte Engerer

C’est à Paris qu’en 1929, le compositeur et chef d’orchestre originaire de Saint-Pétersbourg, réalise le premier enregistrement de son ballet Les Saisons, une des rares oeuvres qui émerge encore d’un corpus symphonique abondant, mais pas toujours inspiré. C’est à Neuilly qu’il décèdera le 21 mars 1936.

Les Russes n’ont pas le monopole de l’évocation de l’hiver. J’aime beaucoup la première symphonie de Roussel, qui reste dans une veine « impressionniste » qui disparaîtra dans les symphonies n°3 et 4.

Deux versions très réussies, qu’on n’a pas envie de départager :

  • Schubert, Der Winterabend

Quand on évoque Schubert, on pense évidemment à son cycle de mélodies Winterreise / Le Voyage d’hiver (1827). Le Lied Der Winterabend lui est postérieur d’un an.

  • Wagner, Die Walküre / La Walkyrie acte I, air de Siegmund « Winterstürme wichen den Wonnemond »

Dans le 1er acte de la Walkyrie, Siegmund chasse le souvenir des « tempêtes hivernales ».

  • Josef Strauss, Winterlust

Et puisqu’on y sera bientôt, anticipons les joies de l’hiver à Vienne avec le frère cadet de Johann Strauss

  • Richard Strauss, Winterweihe (1900)

Cette mélodie de Richard Strauss sur un poème de Carl Friedrich Henckell est une promesse autant qu’une invitation, et résonne presque comme un chant de Noël.

In diesen Wintertagen,
Nun sich das Licht verhüllt,
Laß uns im Herzen tragen, 
Einander traulich sagen,
Was uns mit innerm Licht erfüllt.

Was milde Glut entzündet,
Soll brennen fort und fort, 
Was Seelen zart verbündet
Und Geisterbrücken gründet,
Sei unser leises Losungswort.

Das Rad der Zeit mag rollen,
Wir greifen kaum hinein,
Dem Schein der Welt verschollen, 
Auf unserm Eiland wollen
Wir Tag und Nacht der sel’gen Liebe weih’n
.

En ces jours d’hiver, Maintenant que la lumière est voilée, Portons dans nos cœurs, Confions-nous intimement, Que ce qui nous emplit de lumière intérieure. ce qui allume une douce braise brûlera sans fin, ce qui unit tendrement les âmes et bâtit des ponts spirituels, soit notre mot d’ordre silencieux. La roue du temps peut tourner, Nous la touchons à peine, Perdus dans l’illusion du monde, Sur notre île, nous voulons consacrer jour et nuit à l’amour béni (Libre traduction JPR)

Et toujours humeurs et bonheurs à lire dans mes brèves de blog

Encore du piano

Mes billets se suivent et se ressemblent : après Latino et Les amis de Martha, je vais encore parler piano.

D’abord pour signaler un coffret d’hommage à Radu Lupu, ce bon géant du piano disparu la veille de la mort de son cadet Nicholas Angelich (lire Le piano était en noir) en avril 2022 !

« Ce coffret de 6 CD, autorisé par ses ayants droit, constitue une découverte fascinante, d’autant plus que le répertoire lui-même n’avait jamais été publié officiellement par Lupu, sous quelque forme que ce soit.

Le coffret est divisé en deux parties thématiques : des enregistrements studio Decca (deux CD) et des enregistrements radiophoniques en direct réalisés par la BBC, la radio néerlandaise et la SWR. Les deux disques studio Decca sont superbes, et l’on s’étonne encore de leur parution tardive. Les deux Quatuors pour piano de Mozart, interprétés avec le Quatuor à cordes de Tel Aviv en 1976, figurent parmi les plus belles interprétations actuellement disponibles. Elles s’inscrivent dans la lignée stylistique de Curzon, Rubinstein et (un peu plus tard) Ax, sans recourir aux approches plus récentes de l’interprétation sur période. Écoutez par exemple le jeu remarquable de Lupu dans les développements des premiers mouvements (CD 1, piste 1 à 6’34” et piste 4 à 6’06”), ou encore le phrasé chaleureux de l’ensemble dans les deux mouvements lents.

Le second enregistrement studio Decca appartient à la série des Sonates pour piano de Schubert dirigées par Lupu. L’enregistrement numérique paru précédemment (1991) contenait des interprétations mémorables des D. 664 et D. 960 ; celui-ci propose les D. 840 (« Reliquie ») et D. 850 (« Gasteiner »). Les mouvements lents révèlent Lupu à son apogée : une profondeur discrète, une expressivité intense et une apparente simplicité.

La découverte majeure est le CD 3, qui comprend un récital Haydn donné en 1988 au Wigmore Hall de Londres. On y perçoit une prudence légèrement supérieure à celle de ses enregistrements en studio, et quelques fausses notes, mais le jeu et la profondeur d’interprétation sont remarquables. La maîtrise technique de Lupu est manifeste dans le dernier mouvement de la Sonate en do mineur (CD 3, piste 7), interprété à un tempo plus rapide que d’habitude.

Ce même disque contient également un enregistrement de la Sonate « facile » de Mozart, K. 545, capté à Aldeburgh en 1970, peu après la victoire de Lupu au Concours de Leeds. Il y apparaît déjà comme un musicien accompli, malgré un bref trou de mémoire dans le deuxième mouvement, qu’il surmonte avec brio. Les Études symphoniques de Schumann, enregistrées en public en 1991, témoignent de la virtuosité de Lupu, qui relève avec brio les défis techniques de l’œuvre tout en en restituant le caractère romantique et sombre.

Le CD 5 réunit des enregistrements en direct du Concertgebouw du Carnaval de Vienne de Schumann (1983) et des Tableaux d’une exposition de Moussorgski (1984). Ces deux œuvres confirment le charisme de Lupu et son talent exceptionnel pour la mise en valeur de son jeu. On notera la fantaisie des Tuileries et la majesté de la Grande Porte de Kiev. Il interprète ces œuvres en respectant scrupuleusement la partition originale et, hormis l’ajout d’octaves plus graves dans les passages les plus forts, évite les réinterprétations parfois hasardeuses d’autres pianistes.

Un autre point d’intérêt réside dans les premiers enregistrements d’œuvres du XXe siècle que Lupu a par la suite abandonnées à son répertoire. En plein air de Bartók révèle une fougue absente de ses interprétations ultérieures, et la Sonate pour piano de Copland est fascinante à écouter avec le timbre si caractéristique de Lupu, même s’il ne semble pas toujours totalement à l’aise avec cette pièce. Le dernier disque propose une interprétation captivante du Concerto pour piano n° 18 de Mozart, avec un deuxième mouvement particulièrement émouvant. Les enregistrements de 1970 à Leeds de trois œuvres de Chopin — le premier Scherzo et les deux Nocturnes op. 27 — souffrent d’une prise de son médiocre, et Lupu fait de son mieux avec un instrument manifestement problématique (Extraits de The Classical Review)

Indispensable évidemment !

Claviers inconnus

Mercredi soir j’ai été invité à la Seine Musicale au premier volet d’une série de concerts/enregistrements qui vont y prendre place durant trois saisons. Je connaissais le nom du chef et de son orchestre – Mathieu Herzog et Appassionato – mais pas celui du soliste, le pianiste d’origine russe Nikita Mndoyants.

Mathieu Herzog et son ensemble Appassionato m’avaient soufflé avec leur version exceptionnelle de la Nuit transfigurée de Schoenberg, captée « live » ici même il y a trois ans. C’est dire si leur projet d’intégrale Rachmaninov – symphonique et concertante – me met en appétit. Mercredi, c’était la 1e symphonie et le 3e concerto pour piano. Je redoutais un peu ce tube de tous les concours sous les doigts d’un inconnu (de moi) : j’ai été d’un bout à l’autre scotché par un piano d’une densité et d’une palette de couleurs exceptionnelles, par la tenue presque aristocratique du soliste et sa technique superlative, qui ne montre jamais ni les muscles ni les coutures. Hâte d’entendre les autres concertos sous ses doigts.

Quant à Mathieu Herzog, il empoigne cette 1e symphonie avec une énergie tranquille qu’il diffuse à ses jeunes troupes au risque parfois de quelques sorties de route, mais quel feu, quelle flamme, qui pourraient encore être plus majestueux notamment dans le dernier mouvement qui paie un large tribut à l’éternelle grande Russie.

L’autre découverte, c’est toujours chez Rachmaninov un pianiste français dont je connaissais le nom – Jean-Baptiste Fonlupt – mais que je n’avais encore jamais entendu en concert ou au disque. Et voici que son dernier disque – les Préludes de Rachmaninov – glane éloges et récompenses de la part de critiques qui ne sont pas toujours d’accord – un Diapason d’Or dans le numéro de décembre (Bertrand Boissard) et Jean-Charles Hoffelé sur Artamag.

Humeurs et bonheurs du jour à lire sur mes brèves de blog

Les amis de Martha

Ça me fait le coup à chaque fois que j’entends Martha Argerich en concert, j’ai besoin de me replonger dans sa discographie, d’y redécouvrir des pépites.

C’était dimanche soir à la Philharmonie, à un horaire inhabituel (19h30 au lieu de 20h), un concert de l’orchestre philharmonique de Rotterdam dirigé par Lahav Shani, un concert que de bien tristes sires entendaient interdire (lire Le piano de la haine), comme ils avaient tenté de le faire le 6 novembre dernier.

Interdire Martha Argerich ? Il faut oser..

Martha et Schumann

Heureusement aucun incident n’a perturbé un concert, certes un peu écourté. Lire mon papier sur Bachtrack : Argerich et Rotterdam brefs mais intenses à la Philharmonie

Qui se serait plaint – pas moi en tout cas – d’entendre la pianiste – 84 ans ! – à nouveau dans le concerto de Schumann, où on l’avait entendue ici même il y a 18 mois (Martha Argerich réinvente le concerto de Schumann) ? Qui n’aurait pas fondu de bonheur à l’écoute de ce bis extrait des Scènes d’enfants ?

Von fremden Ländern und Menschen (extrait des Kinderszenen) de Schumann / 30.11.2025 @JPR

Le miracle Argerich, c’est, dans cette oeuvre dont elle détient tous les secrets depuis des années, de renouveler toujours notre écoute, notre voyage chez Schumann. Je note au passage que le concerto a été créé il y a 180 ans, le 4 décembre 1845 à Dresde !

Entre les disques de studio et les « live » il ne doit pas y avoir moins d’une dizaine de versions dues à Martha Argerich, la moins recommandable de mon point de vue étant celle que dirige Harnoncourt, coincée, guindée, raide, là où tout doit être souplesse et atmosphères changeantes.

Sur YouTube j’ai trouvé plusieurs versions, dont celle récente captée à Vienne avec Zubin Mehta

et une autre qui date de 1976 avec un chef qu’aimait beaucoup Martha Argerich, Bernhard Klee disparu le 10 octobre dernier.

La comparaison entre les diverses versions n’a guère de sens, tant la pianiste réinvente l’oeuvre et se réinvente à chaque concert.

Les amis de Martha

Entre les coffrets Deutsche Grammophon, Warner, Sony « officiels » et les éditions des « live » de Lugano et Hambourg, on mesure d’une part les permanences d’autre part les audaces du répertoire de la pianiste argentine, mais surtout les amitiés qu’elle a tissées au fil des ans et des rendez-vous festivaliers. On a toujours vu tourner autour d’elle quantité de gens, souvent jeunes, qui entendaient profiter de son aura : il y a eu beaucoup d’appelés et peu d’élus, mais ceux qui sont restés dans le premier cercle, et dont on retrouve d’éloquents témoignages dans ces coffrets, sont aussi admirables que talentueux.

Je retrouve d’abord avec une particulière émotion les quelques enregistrements de notre cher Nicholas Angelich

Avec mon très cher Tedi Papavrami, c’est une complicité plus récente, mais d’autant plus ardente qui se manifeste depuis quelques années avec Martha A.

Juillet 2022 : Tedi Papavrami faisait partie du jury du concours Eurovision des Jeunes Musiciens

En 2019 à Hambourg, le violoniste et la pianiste avaient donné la sonate « à Kreutzer » de Beethoven, en 2023 ils la redonnaient dans le cadre du festival suisse des Variations musicales de Tannay dont Tedi Papavrami est l’inspirateur autant que le héraut.

En 2018, nouveauté dans le répertoire d’Argerich, elle donnait avec Tedi Papavrami et son complice de toujours, le violoncelliste Misha Maisky, le Triple concerto de Beethoven à Hambourg

On n’évoque pas ici les amis de toujours de Martha, les GIdon Kremer, Misha Maisky, Stephen Kovacevich (qui fut son mari), pour n’évoquer que les vivants. Il est une autre pianiste dont on sait l’amitié de très longue date avec elle, mais qui n’avait pas été documentée jusqu’à une période récente, c’est Maria Joao Pires. Et plus rare encore la présence d’Anne Sophie Mutter pour un trio de Mendelssohn d’anthologie.

Et toujours mes brèves de blog

Producteurs

Je suis allé voir hier un spectacle très réjouissant : Les Producteurs au Théâtre de Paris (l’un des plus beaux théâtres privés de Paris).

L’accueil dans la salle laisse déjà augurer de la belle qualité des deux heures qui vont suivre.

Je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais d’expliquer, expliciter cette notion de « Producteur » dans le champ de la culture et de la communication.

Radio-actifs

Commençons par la radio et les chaînes publiques (France Musique, France Culture par exemple), où le producteur/la productrice occupe une position éminente, mais dont le titre, la dénomination n’ont rien à voir avec la définition communément admise du producteur (dont on verra les variantes ci-après.

En l’occurrence le producteur de radio n’investit aucun argent personnel, n’encourt aucun risque… et ne perçoit a fortiori aucun retour sur investissement. Tout au plus anime-t-il une toute petite équipe qui prépare les émissions dont il est chargé. Et il est soumis à une hiérarchie, la direction du service, de la chaîne ou de l’entreprise qui l’emploie. Disant cela, je me remémore, avec un petit sourire, les réactions de certains producteurs de France Musique, lorsque j’arrivai à la direction des programmes de la chaîne en 1993 (Lire L’aventure France Musique). Nombre d’entre eux se considéraient comme propriétaires de leur case, et seuls maîtres du contenu de leurs émissions, et n’entendaient pas qu’un autre, fût-il le patron de la chaîne, s’en mêle. Ce n’est plus le cas depuis longtemps, en tout cas sur France Musique. Mais le titre est resté, plus noble sans doute qu' »animateur » ou « présentateur »…

Boîtes de prod

En télévision, en dehors des journaux télévisés, toutes les émissions, dans le public et a fortiori plus encore dans le privé, dépendent de producteurs, de « boîtes de prod » privées. Toutes les figures du petit écran ont leurs boîtes de prod, qui emploient parfois des dizaines de collaborateurs. Ces boîtes vendent donc des prestations all inclusive, animateurs compris, aux télévisions. Il suffit de regarder le générique des émissions pour voir apparaître la mention de ces « producteurs ». On peut trouver cela étrange s’agissant par exemple des chaînes publiques, mais le calcul est vite fait : entre toutes les obligations d’un employeur pour chaque catégorie de personnel, et un « package » tout compris même plus cher, on sait vers où penche la préférence.

On.a oublié les affaires du passé qui ont, pour certaines, coûté leur poste à des dirigeants de l’audiovisuel public : Jean-Pierre Elkabbach blanchi

« il n’y a  PAS lieu à poursuivre » : ainsi a conclu le ministère public de la cour de discipline budgétaire et financière de la Cour des comptes, à propos de l’affaire des animateurs-producteurs de France 2 dans laquelle Jean-Pierre Elkabbach, alors président de France Télévision, avait été mis en cause. Président des chaînes publiques entre 1993 et 1996, Jean-Pierre Elkabbach avait été contraint de démissionner à la suite de la campagne menée contre les contrats passés en 1994 et 1995 entre France 2 et les animateurs-producteurs (Arthur, Jean-Luc Delarue, Nagui, Mireille Dumas ou Jacques Martin). Révélés par un rapport du député (UDF) Alain Griotteray, qui avait estimé que « la redevance payée par les usagers de la télévision a assuré à quelques vedettes des rémunérations individuelles parmi les plus élevées de France », ces contrats avaient aussi été critiqués par la Cour des comptes.

Dans son rapport de 1997, celle-ci avait estimé qu’il y avait des irrégularités dans ces contrats, notamment en matière d’avances de trésorerie. Alors que celle de France 2 était déficitaire, la trésorerie de la société de Jacques Martin s’élevait en 1995 à 62,3 millions de francs, celle de Jean-Luc Delarue à 51,5 millions, celle de Michel Drucker à 50,1 millions et celle d’Arthur à 21,8 millions de francs. Les magistrats avaient transmis l’affaire à la cour de discipline budgétaire et financière, qui décide s’il y a lieu de sanctionner les fautes personnelles des dirigeants. Jean-Pierre Elkabbach avait toujours affirmé que ces contrats « n’étaient pas des cadeaux et n’avaient rien d’illégal ». (Le Monde, 12 juillet 2001).

Producteur de musique

Evidemment le sujet que je connais le mieux est celui des producteurs de musique classique. C’est une espèce rare, de plus en plus rare. On les trouve dans des organisations, des festivals, qui ont dépassé les quarante ans d’âge : Janine Roze, André Furno, Pascal Escande, pour ne citer que quelques exemples de passionnés qui ont révélé au public des générations de musiciens. On doit ajouter à la liste l’incontournable René Martin qui, pour être dans les affres de procédures accusatoires, ne doit pas être oublié comme le fondateur et/ou l’âme de la Folle journée de Nantes, du festival de La Roque d’Anthéron ou de Fontevraud. Les uns et les autres ont bénéficié de subventions directes ou indirectes, mais sans leur ardeur, leur envie initiales, leurs entreprises eussent été vaines ou très brèves.

Comme responsable durant quinze ans d’un orchestre et d’une salle de concert, j’ai aussi été un « producteur » de centaines d’événements, de concerts (lire Merci Liège). Certes je bénéficiais de subventions publiques mais, comme je ne cessai de l’expliquer aux ministres et politiques que je rencontrais, les subsides perçus par l’Orchestre philharmonique royal de Liège couvraient tout juste les salaires de l’orchestre, mais jamais l’activité, les concerts, les festivals qu’il fallait financer par des recettes propres, essentiellement la billetterie. De ce point de vue, on était sur le même plan qu’un producteur privé. Un mauvais choix de programme et/ou d’artistes et c’était une billetterie médiocre, un programme et des interprètes qui attiraient l’attention, et c’était une recette appréciable. Je suis bien placé pour savoir que c’était la condition nécessaire mais jamais suffisante du soutien des pouvoirs publics.

Mais j’ajoute surtout la fierté, le bonheur qui furent les miens de pouvoir révéler des répertoires et des interprètes aux publics de Liège, Paris, Montpellier.

je suis toujours bouleversé de revoir, réentendre Nicholas Angelich, que j’ai si souvent entendu, et invité à Liège, ici à la grange de Meslay (lire L’ombre de Richter) un an avant que la maladie de lui interdise la scène avant de l’emporter…

Au cinéma comme au théâtre ou dans la comédie musicale, les producteurs, à l’instar de ceux que décrit Mel Brooks revu et corrigé par Alexis Michalik, sont bien sûr les financiers qui prennent les risques, misent sur tel ou tel talent, se plantent parfois, gagnent le gros lot – rarement – mais sont surtout des détecteurs et des promoteurs de talents.

Et toujours mes brèves de blog où je parlerai bientôt des 30 ans d’un festival, du courage d’un directeur, et de quelques autres sujets d’actualité