Les planètes de Sir Adrian

La publication par Warner d’un coffret de 79 CD de ses enregistrements stéréo ne fera pas de lui la célébrité qu’il n’a jamais été sur le continent : Adrian Boult (1889-1983). Le grand chef britannique, à qui j’ai déjà consacré plusieurs articles (Les inattendus), n’aura jamais bénéficié, hors du Royaume-Uni, de la notoriété, certes toute relative, d’un Barbirolli ou d’un Beecham pour ne citer que ses contemporains, ni de la célébrité d’un Simon Rattle.

J’invite à relire ces articles (notamment Plans B) lorsqu’on veut échapper aux clichés qui s’attachent aux musiciens britanniques qui devraient se cantonner à la musique britannique. Adrian Boult dans Elgar, Holst, Vaughan-Williams c’est presque normal, et c’est une large part du nouveau coffret, mais il y a beaucoup plus dans son héritage discographique. C’est sur les originalités de cette grosse boîte que je m’arrête ici. Il y a beaucoup de surprises, et de bonnes surprises.

Avec Ernő Dohnányi

Je connaissais bien sûr le légendaire enregistrement de Julius Katchen des très libres variations d’Ernő Dohnányi sur « Ah vous dirai-je maman », dirigé par Adrian Boult. Mais j’ignorais ce disque enregistré avec le compositeur lui-même au piano.

Avec Shura Cherkassky

L’un des pianistes les plus originaux du XXe siècle – Shura Cherkassky – est aussi l’un des plus difficiles à identifier dans une discographie aussi profuse que désordonnée. Ce coffret Boult comporte plusieurs pépites : les concertos de Grieg, Schumann, Tchaikovski et comme une gâterie le scherzo du concerto symphonique n°4 de Litolff.

Avec Yehudi Menuhin

Le problème avec Yehudi Menuhin c’est l’irrégularité d’un jeu, des problèmes d’archet, qui sont perceptibles dans la plupart de ses enregistrements de maturité, que ce soit avec Boult ou n’importe quel autre chef. Il.y en a ici quelques-uns d’évitables et puis une vraie curiosité, deux concertos « contemporains », deux absolues raretés, les concertos de Malcolm Williamson et Lennox Berkeley, deux oeuvres dont j’ignorais l’existence avan de les découvrir dans ce coffret.

Dans le répertoire romantique, on est conquis par une intégrale symphonique Brahms (le natif de Hambourg est mort lorsque le jeune Adrian avait déjà 14 ans !), de belles percées du côté de Tchaikovski. Boult avance toujours, indifférent aux alanguissements.

Boult est l’auteur d’au moins quatre enregistrements du tube de Gustav Holst, les Planètes. Deux figurent dans ce coffret.

Adrian Boult, comme la plupart de ses confrères d’outre-Manche, n’était pas dépourvu d’humour et ne dédaignait pas la musique « légère »

Et toujours mes humeurs et bonheurs du moment dans mes brèves de blog : Les mondanités de Capuçon, les délices de Lipp, la vie de famille et une Missa pas solennelle pour deux sous…

L’illumination Britten (I)

Faut-il prendre prétexte du cinquantenaire de sa mort, le 4 décembre 1976, pour célébrer Benjamin Britten ? Une fois qu’on a répété que c’est « le plus grand compositeur anglais » du XXe siècle, qu’on a cité les deux opéras qu’on représente régulièrement (Billy Budd, Peter Grimes), que sait-on vraiment, en France, de celui qui fut aussi un formidable pianiste, chef d’orchestre, et même altiste ?

C’est pourquoi j’ouvre une série d’articles consacrée à une personnalité, qui me rappelle une conversation d’il y a quelques années avec ma mère. J’essayais de lui faire raconter ses années à Londres, ses études à l’école d’infirmières du Kensington Hospital, et en même temps son rôle de nurse pour les enfants d’une famille aisée. C’est là qu’elle me dit que les B. recevaient régulièrement des amis le dimanche, et que parmi eux il y avait un couple d’hommes musiciens ou « quelque chose comme ça ». Je lui citai les noms de Benjamin Britten et Peter Pears, elle me confirma que ces visiteurs étaient bien le compositeur et son partenaire. Je n’en saurai pas plus et n’aurai jamais moi-même l’occasion de les approcher.

Le concert de jeudi dernier à Radio France (compte-rendu à lire sur Bachtrack) mettait à l’honneur deux des oeuvres les mieux connues de Britten.

Les Illuminations

Contrairement aux autres cycles vocaux de Britten expressément dédiés à Peter Pears, les Illuminations sont dédiées à la cantatrice suisse Sophie Wyss et créées par elle en 1940 à Londres. Ce qui nous vaut au disque des versions avec soprano… et avec ténor. Comme celles qui figurent dans ma discothèque :

Felicity Lott / Bryden Thomson / Chandos

Pour moi la référence, surtout depuis que j’ai eu la chance d’inviter Felicity Lott et de l’entendre en concert chanter l’oeuvre en Suisse sous la direction d’Armin Jordan

Dame Felicity a aussi enregistré l’oeuvre avec le chef anglais Steuart Bedford (1939-2021) qui fut un proche du compositeur et qui reprit la direction du festival d’Aldeburgh de 1974 à 1998.

Heather Harper / Neville Marriner /EMI Warner

Comme la version de Heather Harper, j’ai découvert celle de Sylvia McNair dans un gros coffret des enregistrements de Seiji Ozawa pour Philips (voir Ozawa #80)

Quatre versions pour ténor aussi dans ma discothèque, avec évidemment l’incontournable Peter Pears

Peter Pears / Benjamin Britten / Decca

John Mark Ainsley / Nicholas Cleobury / EMI

Robert Tear / Carlo Maria Giulini / DG

Un classique indémodable surtout pour la Sérénade pour cor, ténor et orchestre (on y reviendra plus tard)

On ne m’en voudra pas d’évoquer ici à nouveau la figure de Dudley Moore (1935-2002) qui, outre qu’il était lui-même un merveilleux musicien, imite comme personne et la musique de Britten et le chanteur Peter Pears !

Variations et fugue sur un thème de Purcell (The Young Persans Guide to the Orchestra).

Le tube des oeuvres prétendument destinées aux enfants (avec Pierre et le Loup et Le Carnaval des animaux) n’a pas en Europe continentale la notoriété incroyable qu’il a au Royaume-Uni. On est donc heureux de l’entendre dans le cadre d’un programme « normal », où il apparaît pour ce qu’il est, une sorte de mini-concerto pour orchestre.

On aurait pu, jeudi soir, faire entendre au moins le rondeau de la suite Abdelazer ou la vengeance du Maure qui a fourni à Britten matière à variations

Sachant que Britten était un chef d’orchestre hors pair et que, dans pratiquement toute son oeuvre, il est le meilleur interprète de lui-même, c’est sa version qu’on recommande avant toute autre.

Pas moins de 21 versions différentes dans ma discothèque, rappelées ici dans l’ordre alphabétique : Bernstein, Boult, Britten, Andrew Davis, Dorati, Fiedler, Groves Haitink, Jansons, Paavo Järvi, Karajan, Maazel, Markevitch, Marriner, Ormandy Ozawa, Rattle, Sargent, Felix Slatkin, Stokowski, Temirkanov !

Et toujours humeurs et réactions dans mes brèves de blog

Les mots et les notes

Du pipeau et du sérieux

C’est en furetant chez Gibert que j’ai découvert – et acheté – une somme dont le titre accrocheur ne traduit qu’imparfaitement le contenu.

300 pages que je vais déguster comme il se doit, et qui sont, à ma connaissance, une première en ce qu’elles peuvent intéresser aussi bien les mélomanes – et les musiciens – que les amateurs de langue française. Où l’on prend conscience de l’influence de la musique dans notre langue de tous les jours…

Trop de Chosta ?

On a frisé l’indigestion mardi soir à la Philharmonie lors du concert de l’orchestre philharmonique d’Oslo dirigé par son chef, Klaus Mäkelä : deux symphonies de Chostakovitch dans la même soirée, c’était une performance autant pour les musiciens que pour l’auditeur. Ma critique à lire sur Bachtrack !

Le jeune Maazel : cherchez l’erreur ?

Finalement j’ai commandé ce coffret – même si je continue de trouver prohibitifs les prix de cette collection, dont le travail éditorial est admirable et souvent loué ici –

On connaissait déjà une grande partie des enregistrements du tout jeune Lorin Maazel – 27 ans – (lire L’Américain de Paris), mais il manquait ceux qui avaient été publiés par Philips au début des années 60, dans des répertoires où l’on n’attend vraiment pas le chef, et qu’il n’a plus jamais touchés dans la suite de sa longue carrière

CD 1
J.S. BACH Orchestral Suites Nos. 1–3

CD 2
J.S. BACH Orchestral Suite No. 4
Brandenburg Concertos Nos. 1–3

CD 3
J.S. BACH Brandenburg Concertos Nos. 4–6

CD 4
J.S. BACH Oster-Oratorium
Helen Donath ∙ Anna Reynolds
Ernst Haefliger ∙ Martti Talvela
RIAS-Kammerchor 

CDs 5-6
J.S. BACH Mass in B minor
Teresa Stich-Randall ∙ Anna Reynolds
Ernst Haefliger ∙ John Shirley-Quirk
RIAS-Kammerchor

CD 7
HANDEL Music for the Royal Fireworks
Water Music

CD 8
PERGOLESI Stabat Mater
Evelyn Lear ∙ Christa Ludwig
RIAS-Kammerchor

CD 9
MOZART Symphonies Nos. 38 & 39

CD 10
MOZART Symphonies Nos. 40 & 41

 CD 11
DVOŘÁK Symphony No. 9 ‘From the New World’

 CD 12
FRANCK Symphony in D minor

 CD 13
STRAVINSKY The Firebird: Suite
Le Chant du rossignol

 CD 14
FALLA El amor brujo
El sombrero de tres picos
Grace Bumbry

Amateurs de baroque « historiquement informé » passez votre chemin ! Mais il y a déjà ici un péché mignon de l’Américain : l’étirement des tempos lents et la vitesse parfois mécanique pour les rapides, comme cette Water Music

On ne va se priver du bonheur d’entendre Teresa Stich-Randall dans une Messe en si qui, pour n’être pas philologique, se laisse écouter.

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Découvertes et redécouvertes

Cette dernière quinzaine a été l’occasion, pour moi, de découvertes et de redécouvertes, dont j’ai envie de faire part ici, sans ordre précis autre que résultant des vagabondages de ma mémoire.

Markus Poschner

Comme je l’écrivais sur Bachtrack dans ma critique sur La Chauve-Souris donnée le 31 décembre à l’opéra de Vienne, « on ne connaît le chef Markus Poschner que par une récente intégrale au disque des symphonies de Bruckner « . Je l’avoue, je n’avais jamais entendu ce chef « en vrai ». Ce n’est pourtant pas un perdreau de l’année, mais c’est une fois de plus la preuve que les frontières existent toujours et encore dans le monde de la musique, comme je le dénonçais déjà il y a plus de dix ans (Frontières). Le chef allemand est certes venu diriger à deux reprises l’Orchestre philharmonique de Radio France (lire l’article de Pierre Michel sur Bachtrack), mais voilà, je ne l’avais pas repéré !

Dans cette récente captation réalisée à Stuttgart, on a un bel aperçu de l’art de Markus Poschner. D’abord une gestique, une attitude au pupitre qu’on ne peut s’empêcher de penser inspirées du grand Carlos Kleiber (comme on l’avait relevé avec Manfred Honeck dirigeant l’Orchestre national en octobre dernier), ensuite et surtout une conception anti-monumentale de Brahms, qui me séduit beaucoup.

On va donc suivre plus attentivement la carrière de ce chef !

Cornelius Meister

Quant au chef qui dirigeait Hänsel und Gretel à l’opéra de Vienne le 29 décembre (Vienne sur son 31), Cornelius Meister, c’était aussi une première pour moi de le voir et l’entendre « en vrai ». Je connaissais sa réputation de wagnérien (il a dirigé récemment à Bayreuth, à Lille), je n’ai donc pas été surpris qu’il réussisse particulièrement la partition d’Humperdinck.

Au disque, Cornelius Meister a signé deux références pour des oeuvres que j’aime particulièrement :

Humperdinck à l’orchestre

Pour la cérémonie d’adieu à ma mère le 6 janvier dernier, j’avais choisi parmi quelques autres pièces musicales, le duo du 2e acte de Hänsel und Gretel, la prière des enfants dans la version de Georg Solti.

Le même passage – la pantomime -existe en version purement orchestrale. J’ai l’embarras du choix dans ma discothèque, mais je relève que la pièce n’est plus à la mode, si j’en juge par l’âge vénérable des enregistrements.

Bruckner à Chicago

Sauf erreur de ma part, deux chefs seulement ont enregistré une intégrale des symphonies de Bruckner à Chicago : Georg Solti et son successeur Daniel Barenboïm

Je n’ai jamais été convaincu par la sorte de perfection formelle de Solti, qui était beaucoup plus intéressant dans ses premières versions gravées à Vienne (5,7,8) à la fin des années 50.

En revanche, c’est par un disque de la 4e symphonie de Barenboim/Chicago que j’ai fait mon apprentissage de Bruckner

J’ai entrepris de réécouter cette première intégrale tout juste rééditée, que la critique a l’air de redécouvrir.

Inoubliable Moffo

J’ai le sentiment que cette artiste – Anna Moffo (1932-2006) – est aujourd’hui un peu oubliée. Je reprends, les uns après les autres, les enregistrements que j’ai d’elles, et je me délecte d’une voix toujours somptueuse, d’une sensualité, d’une chaleur qui reposent sur une technique infaillible. Et je fais régulièrement comme de bons camarades, je me balade dans ma discothèque avec des envies soudaines de réécouter de plus ou moins vieilles cires…

Et dans le cas de Traviata, c’est un fameux chef de théâtre que je redécouvre, Fernando Previtali (1907-1985)

Bychkov à Paris

La surprise étant passée (la nomination surprise à l’Opéra de Paris) je revisite le legs discographique de Semyon Bychkov qui mérite plus et mieux qu’un intérêt distrait. J’avais oublié une très belle 2e symphonie de Rachmaninov, enregistrée avec l’Orchestre de Paris. Je suis d’autant plus impatient d’assister bientôt à son prochain concert à la tête de son ancienne phalange.

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Le français bien-aimé ou malmené

Dans l’actualité, deux faits d’inégale importance qui disent le traitement qu’on réserve à la langue française.: la disparition d’une immense artiste, qui fut longtemps la doyenne de la Comédie-Française, Catherine Samie d’une part, un récent arrêt du Conseil d’Etat à propos de l’usage par la Mairie de Paris de l’écriture dite inclusive que conteste vivement l’Académie française, d’autre part;

La grande Catherine

Pourquoi ai-je immédiatement aimé Catherine Samie ? c’était ma première fois à la Comédie-Française en 1966, j’avais dix ans, et sa personne, sa personnalité, son personnage m’ont marqué à jamais. Parce qu’elle était unique, parfaite quelque soit le rôle qu’elle endossait, le registre dans lequel elle brillait. Je vais la regarder à nouveau dans les trésors rassemblés par la Comédie-Française dans ces deux coffrets :

On a l’embarras du choix : Musset (On ne badine pas avec l’amour), Feydeau (La dame de chez Maxim’s, Un fil à la patte) Molière (George Dandin, L’école des femmes, Les précieuses ridicules) pour ne citer que quelques-unes de ses « apparitions » (ah l’affreux anglicisme !) de ses cinquante ans de carrière au Français.

Au cinéma, quel chic, quel charme, quelle gouaille … !

Comment oublier ce qu’on n’appelait pas encore « série » mais feuilleton, Les Folies Offenbach,, où Catherine Samie côtoyait l’inoubliable Michel Serrault ?

Inclusif excluant

Je m’auto-cite. Extrait d’un article de mon blog Les nouveaux ridicules (24 juillet 2020)

« On n’ose même pas relever le ridicule de la décision du nouveau maire de Lyon, décision illégale (mais c’est vraiment secondaire !), d’adopter désormais l’écriture inclusive dans les actes et textes de la nouvelle municipalité. Peut-on recommander à ces nouveaux moralistes de lire cet excellent article de Wikipedia sur le langage épicène ? Peut-on rappeler à ces nouveaux élus que l’apprentissage du français si difficile pour beaucoup d’écoliers, et particulièrement pour des enfants (ou des adultes) handicapés, devient un authentique chemin de croix avec cette écriture prétendument inclusi.v.e, totalement incompréhensible et complètement… excluante ?«  »

A propos d’une décision du Conseil d’Etat que conteste l’Académie française,

je me régale (comme souvent) de lire les commentaires que Jean-Yves Masson (lire Le chaos et la beauté) publie, sur le sujet, sur sa page Facebook. D’un éditeur, critique, écrivain, poète comme lui, qui est tout sauf un vieux ronchon, on goûte à leur juste mesure ces mots :

« Pour l’instant je constate que l’écriture inclusive ne concerne que le jargon bureaucratique et de très rares médias : il s’agit uniquement d’un signe de reconnaissance, d’un code qui manifeste l’adhésion à une idéologie. Dans ce que vous dites, je ne vois pas en quoi vous ne pouvez pas faire un effort et distinguer votre unique participant masculin de l’ensemble de ses collègues femmes. Le recours aux signes inclusifs n’est absolument pas nécessaire. On peut très bien écrire : « Chers étudiants et chères étudiantes » si on veut éviter de regrouper tout le monde sous la même appellation. Ça demande juste de dépenser un petit peu d’énergie pour écrire quelques caractères de plus. Le point médian, lui, on ne sait absolument pas comment le lire. Et il y a dans votre propos une ambiguïté bien révélatrice : vos tutoriels sont-ils écrits ou oraux? Quand on s’exprime correctement comme une personne instruite, on sait très bien trouver des moyens naturels de s’adresser aux gens oralement sans blesser qui que ce soit. L’écriture inclusive n’est pas du tout un métissage ou une évolution naturelle. Elle se rapproche au contraire des lubies des incroyables et des merveilleuses du Directoire qui avaient décidé de ne plus prononcer les R, jugés intolérablement agressifs. Ça n’a duré que quelques saisons. On a déjà du mal à apprendre à écrire et à lire aux enfants, les former à l’écriture inclusive serait une complète perturbation pour eux. C’est un luxe de petits bourgeois intellectuels qui se donnent des émotions. » (Jean-Yves Masson, Facebook, 12 janvier 2026).

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Le pouvoir du chef

Il est temps de regarder attentivement le numéro de janvier de Diapason qui remet en lumière le sujet pouvoir du chef d’orchestre.

Le regretté Georges Liébert (1943-2025) avait jadis consacré au sujet un ouvrage devenu un classique :

On ne sera pas surpris que ce soit l’excellent Christian Merlin, auteur d’un ouvrage de référence Au coeur de l’orchestre et d’émissions et podcasts sur France Musique, qui ait conçu ce dossier pour Diapason.

J’ai, sur ce blog, et même avant, souvent abordé le sujet du rôle, de la fonction, et finalement de l’image du chef d’orchestre (Suivez le chef).

Est-il encore ce personnage tout-puissant, ce dictateur en puissance, seul maître après Dieu des destinées de son orchestre ? Le titre de Diapason pourrait le laisser accroire : « Comment il a pris le pouvoir« . 

Depuis cinquante ans, la donne a complètement changé. Les dernières stars de la baguette ont presque toutes disparu : Karajan, Solti, Bernstein, Svetlanov, Abbado, Haitink. Ceux qui restent de ces générations glorieuses, Blomstedt, Dutoit, Mehta, Muti, offrent encore le témoignage précieux de leur art.

Mais il faut se résoudre à ce que l’équation un chef-un orchestre qui a si longtemps prévalu, n’existe plus, que les identités fortes qui ont caractérisé les grands orchestres durant près d’un siècle sont, sinon en passe de disparaître, du moins considérablement réduites par le turn over qui prévaut désormais dans la très grande majorité des phalanges symphoniques. Et que penser de ces chefs qui font le grand écart entre des formations qui n’ont rien en commun (Andris Nelsons à Leipzig et Boston, bientôt Klaus Mäkelä à Chicago et Amsterdam), que dire de ces orchestres même prestigieux, dont on serait en peine de faire la liste des derniers directeurs musicaux ? Dans la seule ville de Munich, qui pourrait, de but en blanc, citer sans se tromper les chefs qui se sont succédé à la tête de l’orchestre de la radio bavaroise d’une part, de l’orchestre philharmonique de Munich (Münchner Philharmoniker) d’autre part ?

Pour le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, après les mandats du fondateur Eugen Jochum (1949-1960) et surtout Rafael Kubelik (1961-1979), leurs successeurs n’ont jamais duré plus de dix ans en poste : Colin Davis (1983-1992), Lorin Maazel (1993-2002), à l’exception de Mariss Jansons (2003-2019) qui cumulait – déjà – avec le Concertgebouw d’Amsterdam. C’est aujourd’hui Simon Rattle qui est aux commandes, après un long mandat à Berlin et un passage plus bref par Londres.

Quand aux voisins – les Münchner Philharmoniker – le turn over est plus visible, et parfois étonnant puisque Lorin Maazel, après un décennat à la Radio bavaroise, revient en 2012 chez l’autre orchestre, pour un mandat qui sera interrompu par le décès du chef le 13 juillet 2014. Depuis Sergiu Celibidache (1979-1996), ce ne sont pas pas moins de cinq chefs certes prestigieux qui se sont succédé sans qu’on comprenne bien la logique de ces nominations et qu’on mesure leur apport artistique : James Levine (1999-2004), Christian Thielemann (2004-2011), Lorin Maazel (2012-2014), Valery Gergiev (2015-2022, mandat interrompu par le limogeage du chef, à la suite de l’intervention de la Russie en Ukraine), Lahav Shani nommé en 2023 pour prendre ses fonctions à l’automne 2026.

Je ne reviens pas sur les processus de nomination des chefs (Le choix d’un chef) qui varient d’un orchestre à l’autre. Je n’évoque pas non plus – parce que je suis tenu au secret professionnel en raison de mes fonctions passées) la question qui ne devrait plus être passée sous silence, dans les pays où existe encore un service public de la culture, une politique culturelle publique : la rémunération des chefs d’orchestre. Aux Etats-Unis, la transparence est de mise, puisque ce sont des fondations de droit privé qui gèrent les grandes phalanges. En France, c’est secret d’Etat, et c’est souvent au petit bonheur la chance, en fonction de la pression des agents, des influences réelles ou supposées sur les décideurs.

A propos du « pouvoir » du chef, la réalité se niche souvent, presque toujours, dans les détails du contrat qui le lie à son orchestre, et c’est bien de là que naissent les problèmes en cours de mandat. J’ai déjà raconté ici les raisons de la brièveté du mandat de l’un des directeurs musicaux que j’avais engagés à Liège.

Quant à la nomination annoncée tout récemment par le directeur de l’Opéra de Paris, Alexander Neef, celle de Semyon Bychkov, elle ne manque pas d’interroger, quand on sait que celui qui occupa la même fonction à l’Orchestre de Paris de 1989 à 1998, aura 75 ans en 2028 ! Contraste avec le « coup » qu’avait frappé Alexander Neef en annonçant l’arrivée de Gustavo Dudamel en 2021, qui démissionnera moins de deux ans plus tard !

Le Nouvel an de Yannick Nézet-Séguin

Dans l’avion de retour de Vienne le 1er janvier, je n’avais pas pu suivre le concert de Nouvel an dirigé par Yannick Nézet-Séguin (Dudamel, lui, c’était en 2017, et il n’a pas été réinvité depuis…). J’avais lu quelques critiques assez méchantes, pas très tendres en tout cas. Alors j’ai commencé par écouter le concert, en m’attardant sur des oeuvres qui sont mes points de repère lorsque je veux juger d’un chef dans ce répertoire (ainsi les valses Roses du Sud et bien sûr Le beau Danube bleu) j’ai été plus qu’agréablement surpris. Il y a bien ici et là quelques coquetteries, mais stylistiquement c’est un sans faute.

Je peux comprendre que notre Québécois irrite, voire dérange, par l’exubérance de sa gestique, sa tenue, ses mimiques, et que certains en soient restés à cela pour critiquer sa prestation, mais le résultat est là. Et avec le recul 2026 me semble être un bon cru.

Et toujours humeurs et faits du jour dans mes brèves de blog

Vienne, Klimt, Schiele et la musique

J’aurais pu donner à ce billet le même titre qu’à celui que j’ai écrit en février 2017 : Wien, nur du allein. Ce nouveau séjour (Vienne sur son 31), presque neuf ans plus tard, a été l’occasion de voir et revoir ces lieux où vivent si fort les témoignages de l’histoire culturelle de Vienne.

Musée Leopold

Je n’avais pas eu le temps, lors de mes précédentes visites, de prendre mon temps pour visiter l’un des plus intéressants musées de Vienne, le musée Leopold, qui se targue – à juste titre – de posséder la plus grande collection d’oeuvres d’ Egon Schiele, et de montrer dans toutes ses dimensions l’impressionnante vitalité culturelle de la Vienne du tournant du siècle.

On trouvera dans mon album photoVienne Leopold Museum – une petite partie des trésors du musée.

Evidemment, l’émotion vous saisit devant certains chefs-d’oeuvre comme ce Tod und Leben de Klimt ou cette audacieuse Caresse (Le cardinal et la nonne) de Schiele

La musique est partout dans ce musée, comme dans les rues de Vienne.

Liaison fatale

On reste pas très convaincu des talents de peintre de Schoenberg : ici sa femme Mathilde et son autoportrait (1910)

En revanche, j’avoue avoir découvert au musée Leopold, et le peintre Richard Gerstl (1883-1908) et l’aventure fatale qui l’a lié au couple Schoenberg, et à Mathilde en particulier. Une aventure qui a conduit le jeune peintre au suicide et aurait été à l’origine de changements radicaux dans l’inspiration du compositeur si l’on en croit cet article (Mathilde Schoenberg and Richard Gerstl 
Muse and Femme Fatale
)

Richard Gerstl, Portrait de Mathilde Schoenberg, 1908

À ceux qui l’ignoreraient, l’une des salles du musée Leopold rappelle que Schoenberg, comme ses amis Berg et Webern ont gagné quelque argent en transcrivant des valses de Johann Strauss.

L’inspiration Wagner

On n’est pas surpris, au musée Leopold, de voir évoquée la figure d’Otto Wagner (1841-1918), le célèbre architecte qui est, avec Klimt, Moser, Josef Hoffmann entre autres, l’initiateur du mouvement Secession.

La maison aux médaillons (1898) sur la Wiener Linkzeile (à quelques mètres du Theater an der Wien)

mais l’autre Wagner, Richard, occupe aussi une place de choix avec des compositions inattendues.

J’ai une tendresse particulière pour ce Schubert au piano de Klimt (1898) qui devait faire partie du décor de la salle de musique du palais du riche industriel Nikolaus Dumba

Comme je l’ai déjà relevé (voir Vienne sur son 31) les références à la musique sont innombrables au musée Leopold.

Menaces

Pas de visite à Vienne sans passer par la Dorotheengasse, et ses deux adresses incontournables, le café Hawelka, inatteignable cette fois-ici mais où l’on se souvient jadis avoir été accueilli par Leopold Hawelka en personne, et le magasin de musique Doblinger.

J’avais lu que cette vénérable et indispensable institution viennoise (lire l’article Doblinger menacée) risquait de devoir fermer avant la fin de l’année 2025. Mercredi dernier au matin, les portes étaient closes…

On ne parle même pas de la disparition des magasins de disques…Ne subsiste plus que celui qui est installé au rez-de-chaussée de la Haus der Musik, mais les rayons dégarnis et les bacs de CD soldés ne laissent rien présager de bon…

Pour les humeurs et bonheurs du moment, suivre mes brèves de blog !

Vienne sur son 31

Retour à Vienne pour cette fin d’année 2025 (voir ma brève de blog). Je n’ai pas fait le compte des occurrences Vienne sur ce blog, mais elles sont nombreuses. En revanche, je n’étais jamais venu à cette période de l’année, et je constate depuis trois jours que je ne suis pas le seul à avoir eu l’idée. Les hôtels sont pleins, les restaurants aussi, sans parler des cafés et autres adresses un peu connues de Vienne : Le froid vif ne dissuade pas des centaines de touristes de faire la queue pour tenter d’obtenir une place.

Devant la célèbre pâtisserie Demel
Devant la Hofburg.

Deux soirs à l’opéra

Pour et grâce à Bachtrack, j’ai pu et pourrai voir deux spectacles à l’opéra de Vienne. Lundi soir c’était Hänsel und Gretel d’Humperdinck, un classique des fêtes de fin d’année surtout en pays germaniques (lire ma critique sur Bachtrack : L’enchantement des contes de l’enfance à Vienne)

Ce soir, une Chauve-Souris doublement exceptionnelle, puisqu’elle marque la clôture de l’année Strauss (voir Sang viennois) et parce que Jonas Kaufmann y chante pour la première fois Eisenstein…

Compte-rendu à lire sur Bachtrack : Une inaltérable Chauve-Souris à l’opéra de Vienne

La musique est partout

Même après avoir parcouru la ville – qui n’est pas très grande – de long en large, on découvre toujours une maison, un palais, un jardin où la musique est présente.

En visitant le Musée Leopold – on y consacrera tout un article – on tombe sur des documents exceptionnels, comme ce programme de concert de 1905.

C’est ce document qui est à l’origine du formidable travail d’Olivier Lalane, que j’avais salué il y a quelques mois (Les défricheurs) et que, depuis, la presse internationale honore et récompense à juste titre, puisqu’il s’agit rien moins que la redécouverte d’un compositeur Oskar Posa, qui comme on le voit, créait ses propres oeuvres entre la Seejungfrau de Zemlinsky et Pelléas et Melissande de Schoenberg !

D’autres nouvelles de Vienne à suivre… l’année prochaine et/ou dans mes brèves de blog

Ravel #150 : apothéose

Cette année de célébration du sesquicentenaire de la naissance de Ravel – le 8 mars 1875, s’est achevée à Paris par deux concerts d’exception, comme je le relate pour Bachtrack : L’accomplissement ravélien d’Alain Altinoglu

Le Choeur et l’Orchestre de Paris dirigés par Alain Altinoglu à la Philharmonie le 17 décembre 2025 (Photo JPR)

Il y avait d’abord… une création, la première audition publique de Semiramis, les esquisses d’une cantate que Ravel avait prévu de présenter pour le Prix de Rome en 1902. Lire la note très complète que publie le site raveledition.com.

Ici la création à New York, de la première partie – Prélude et danse

Mais le clou de cette soirée parisienne, ce fut l’intégrale de Daphnis et Chloé, une partition magistrale, essentielle, qu’on entend trop peu souvent en concert. Je lui avais consacré un billet en mars dernier (Ravel #150 : Daphnis et Chloé) en y confiant mes références, qui n’ont guère changé. Mais j’ai un peu revisité ma discothèque, où j’ai trouvé 24 versions différentes, qui ont toutes leurs mérites – il est rare qu’on se lance dans l’enregistrement d’une telle oeuvre si l’on n’a pas au moins quelques affinités avec elle ! Je ne vais pas les passer toutes en revue, mais m’arrêter seulement à celles qui, en plus des versions déjà citées comme mes références, attirent l’oreille.

  • Claudio Abbado, London Symphony Orchestra (1994)
  • Ernest Ansermet, Orchestre de la Suisse romande (1958)
  • Leonard Bernstein, New York Philharmonic (1961)
  • Pierre Boulez, Berliner Philharmoniker
  • Pierre Boulez, New York Philharmonic
  • André Cluytens, Société des Concerts du Conservatoire
  • Stéphane Denève, Südwestrundfunk Orchester
  • Charles Dutoit, Orchestre symphonique de Montréal
  • Michael Gielen, Südwestrundfunk Orchester
  • Bernard Haitink, Boston Symphony Orchestra
  • Armin Jordan, Orchestre de la Suisse romande
  • Philippe Jordan, Orchestre de l’Opéra de Paris
  • Vladimir Jurowski, London Philharmonic Orchestra
  • Kirill Kondrachine, Concertgebouw Amsterdam

Après maintes écoutes et réécoutes, c’est bien ce prodigieux « live » à Amsterdam qui tient le haut du pavé

  • Lorin Maazel, Cleveland Orchestra
  • Jean Martinon, Orchestre de Paris
  • Pierre Monteux, London Symphony Orchestra (1962)
  • Pierre Monteux, Concertgebouw Amsterdam (1955)
  • Charles Munch, Boston Symphony Orchestra
  • Seiji Ozawa, Boston Symphony Orchestra
  • André Previn, London Symphony Orchestra
  • Simon Rattle, City of Birmingham Symphony Orchestra
  • François-Xavier Roth, Les Siècles
  • Donald Runnicles, BBC Scottish Symphony Orchestra

Quelques autres recommandations en cette fin d’année.

Pour le piano de Ravel, je ne suis pas sûr d’avoir déjà mentionné la belle intégrale qu’en a réalisée un pianiste trop discret, François Dumont

Je n’ai pas encore évoqué non plus le dernier disque de Nelson Goerner, impérial dans les deux concertos pour piano.

Humeurs et bonheurs du jour à suivre sur mes brèves de blog

La musique pour rire (XI) : Victor encore

On n’oublie ni les tragédies du monde, ni les turpitudes de l’actualité, mais il faut – en tout cas moi j’en ai besoin ! – s’en délester à intervalles réguliers en riant de bon coeur aux saillies de talents aussi exceptionnels dans le sérieux que dans l’humour. J’ai déjà évoqué ici la figure de Børge Rosenbaum, plus connu sous le nom de Victor Borge (1909-2000). Depuis mon précédent billet il y a plus de cinq ans, on a vu apparaître nombre d’extraits de concerts, de « performances » d’un artiste qui semblait doté de tous les dons.

Cette interview nous en apprend beaucoup sur un destin hors norme.

Cette compilation en donne une large idée, mais comme toutes les vidéos présentes sur le Net, elles peuvent avoir une durée de vie variable…

Pure virtuosité

Une chanson de circonstance

Il faudra qu’un jour j’évoque plus longuement la figure de Robert Merrill (1917-2004), le baryton star du Met.

L’opéra pour les nuls

La star des Boston Pops

J’aurais pu ajouter à mes articles sur Fiedler et les Boston Pops cet extrait d’une soirée de 1986, mais c’était alors John Williams qui la dirigeait.

Je n’ai malheureusement pas trouvé beaucoup d’extraits qui témoignent de l’art du pianiste qu’était Victor Borge, en dehors de quelques séquences… acrobatiques !

Au lendemain de la tuerie de Sydney, ces pièces jouées par un artiste qui n’a jamais oublié ses origines ni les raisons de son exil aux Etats-Unis en 1940, m’emplissent d’une émotion immense

J’ai en vain cherché la trace d’un biopic annoncé en 2017 sur Victor Borge. Je serais reconnaissant à ceux qui pourraient m’en dire plus sur ce projet.

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog