Des souvenirs et des hommes

Je viens de mettre la dernière main au communiqué de presse qui relate le bilan de la 35ème édition du Festival Radio France Occitanie Montpellier : 101.400 spectateurs pour 153 événements, soit une augmentation de près de 9% par rapport à 2018.

Des chiffres, il faut des chiffres, on donne des chiffres !

Mais aucun chiffre ne restituera jamais la densité des souvenirs, des émotions, des rencontres, des découvertes qu’a permis le festival. Ni le bonheur d’auditeurs/spectateurs qui, cette année plus que lors d’éditions précédentes, m’ont dit leur surprise, leur enthousiasme, d’avoir pu entendre des oeuvres, des artistes qui leur étaient complètement inconnus, de pénétrer des univers musicaux qui leur étaient étrangers.

Le 19 juillet, j’avais une excellente raison de demander à Emmanuel Krivine de diriger Die Seejungfrau (La petite sirène) de Zemlinsky : c’est très exactement dix-neuf ans plus tôt (en juillet 2000) que j’avais découvert le capiteux triptyque symphonique du beau-frère de Schoenberg, à Montpellier… sous la baguette d’Emmanuel Krivine qui prenait alors congé de l’Orchestre National de Lyon qu’il avait victorieusement conduit depuis 1987. J’avais scellé les prémices de la relation à venir entre le chef français et l’Orchestre national de France avec cette même oeuvre en octobre 2015 (Capiteux)Je voulais raviver ces deux souvenirs. Le résultat fut au-delà de mes espérances.

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Emmanuel Krivine passe pour être d’un abord difficile, compliqué dans  ses relations de  travail.  Je n’ai jamais directement travaillé avec lui, bien qu’il m’eût proposé de le faire dès 1987 (j’avais refusé sa proposition, j’étais arrivé depuis peu à la Radio Suisse romande et ne m’en voyais pas partir aussi vite), mais je n’ai jamais éprouvé de difficulté avec lui, au contraire !

IMG_4475Santtu-Matias Rouvali, Jean-Luc Votano et Magnus Lindberg après un fabuleux concert le 25 juillet

IMG_4436Magnus Lindberg attentif et bienveillant

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Les spectateurs de l’Opéra Berlioz, les auditeurs de France Musique, et la presse internationale venue en nombre, ne s’y sont pas trompés : Fervaal de Vincent d’Indy constituait, ce 24 juillet, l’événement lyrique de l’été : Le Figaro : Fervaal ressuscité à Montpellier et le héros de la soirée était l’époustouflant Michael Spyres.  Un concert à réécouter sur France Musique !

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Extraordinaire ambiance mardi 23 juillet avec l’Australian Youth Orchestra (AYO), dont c’était l’unique étape en France d’une belle tournée européenne : le pianiste Jan Liesecki (qui était déjà venu, quasiment en culottes courtes, jouer au Festival en récital !)   jouait le 2ème concerto de Rachmaninov et Krzysztof Urbanski donnait l’une des plus belles 10ème symphonie de Chostakovitch qu’il m’ait été donné d’entendre.

En présence du très médiatique ambassadeur d’Australie en France, Brenden Berne (à qui je trouve une étonnante ressemblance avec Philippe Jordan !)

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Le festival ce sont aussi des dizaines de concerts dans des dizaines de lieux magnifiques de la région, et des publics toujours plus nombreux et curieux.

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Comme je l’ai déjà raconté souvent ici (L’air du Nord : Magnus Lindbergtout est affaire d’amitié, d’enthousiasme, d’envie, de désir, de curiosité. J’ajoute un élément, pour moi, déterminant : la simplicité, qui est la marque des plus grands. Rien d’affecté, d’artificiel, dans le comportement de ces fantastiques artistes. Presque timides sous les félicitations, mais intensément chaleureux lors des retrouvailles (L’arrivée de l’orchestre de Tampere)

Lorsque viendra le temps de se rappeler les moments-clé de cette aventure, les rencontres humaines seront au moins aussi fortes que les émotions musicales.

Eloquence

Il paraît que les concours d’éloquence qui étaient naguère l’apanage des jeunes avocats, ou des apprentis comédiens, rencontrent aujourd’hui un succès aussi considérable qu’inattendu. Comme en Seine Saint-Denis : Faire entendre sa voix.

Tant mieux ! C’est bien la preuve que la culture, la langue commune, sont partageables par tous et sont les meilleurs moteurs du dépassement de soi, du refus de ce qu’Emmanuel Macron appelle justement « l’assignation à résidence« . Dans la logique de mon billet d’hier (Une idée folle).

Mais l’Eloquence que je veux évoquer ici n’a rien à voir avec cette belle actualité culturelle. Il s’agit d’une collection de disques, dont tous les mélomanes guettent les nouvelles publications avec gourmandise, une collection à double branche si on peut dire.

D’abord très répandue en Allemagne et d’une distribution limitée auxpays germaniques, Eloquence propose, à prix « super budget », de magnifiques rééditions issues des fonds Deutsche Grammophon, Decca et Philips. 

Et puis il y a une autre branche… australienne d’Eloquence que les amateurs – comme moi- trouvaient au hasard de leurs voyages en pays anglo-saxons ou en les commandant à un prestataire australien. Aujourd’hui heureusement cette collection est disponible couramment en Europe.

Australian Eloquence is one of the most critically-acclaimed classical reissue series in the world today. Drawing on the vast catalogues of Decca, Philips, Deutsche Grammophon and ABC Classics, the series presents music for the casual buyer as well as for the connoisseur. The series has received the highest international critical praise for its imagination and inventiveness and is noted for resurrecting several analogue recordings hitherto unreleased on CD 

C’est peu dire que c’est une malle aux trésors, d’abord par le soin apporté à ces rééditions, ensuite par la qualité et l’originalité des interprétations qui nous sont restituées, pour beaucoup jamais publiées en CD. Jean-Charles Hoffelé, qui, à mon grand regret, ne chronique plus de disques dans Diapason, ne manque aucune des belles sorties de cette collection sur son blog Artalinna.com

Je viens, pour ma part, de reconstituer, grâce à trois doubles CD, ce qui pourrait bien être mon intégrale idéale des symphonies de Tchaikovski

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Les premières explorations tchaikovskiennes du tout jeune Michael Tilson Thomas en 1970 à Boston – la 1ère symphonie la plus poétique, la plus juvénile de la discographie, magnifiquement captée – du tout jeune Claudio Abbado en 1967 à Londres – une 2ème symphonie toute gorgée de mélodies populaires ukrainiennes (à entendre cet été à Montpellier !), le même Abbado jamais aussi imaginatif que dans cette 4ème symphonie viennoise, et un chef aujourd’hui bien oublié, Ferdinand Leitnerqui nous offre une version idiomatique de la suite de Casse-Noisette.

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La 3ème symphonie de Tchaikovski est un peu la mal-aimée des six, elle est rare au concert, encore plus au disque hors intégrales. Je ne connaissais pas cette version du chef israëlien, lui aussi bien oublié, Moshe Atzmon : une splendeur très bien enregistrée avec l’autre orchestre viennois, les Wiener Symphoniker

On retrouve Claudio Abbado dans une lumineuse 5ème londonienne, et deux formidables témoignages d’un chef polonais bien trop négligé Witold Rowicki, des versions vraiment idéales des deux suites du Lac des cygnes et de La belle au bois dormant.

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Last but not least, encore le jeune Abbado dans deux réussites, sa première « Pathétique »la plus réussie avec le grain inimitable des Viennois, et son premier Roméo et Juliette à Boston. Et une version haute en couleurs, qu’on avait complètement oubliée, de Manfred, cette symphonie qui ne dit pas son nom, due à un chef inspiré, Youri Ahronovitch.

Un Tchaikovski… vraiment éloquent sous ces belles baguettes, qu’on redécouvre avec infiniment de bonheur.