Strauss au diapason

#JohannStrauss200

Le lecteur pensera sans doute que ma Straussmania tourne à l’obsession. Non content des trois articles consacrés au roi de la valse il y a un mois, pour célébrer le bicentenaire de sa naissance (lire Un bouquet de Strauss I, II et III), sans compter ceux qui les ont précédés sur ce blog, je reviens à Johann Strauss parce que Diapason lui consacre sa une et un dossier très complet dans son numéro de décembre.

On sait mes réserves sur la plupart des ouvrages jusqu’alors consacrés en français à celui que Diapason nomme justement « L’empereur de la valse« . Aucune réserve à faire, et bien au contraire de vives félicitations à décerner à l’auteure du dossier, Christine Mondon, qui est aussi celle d’un ouvrage qui m’avait complètement échappé, lors de sa parution en 2011, sur Johann Strauss ; la musique et l’esprit viennois,

Des félicitations aussi – mais il n’en a que faire venant d’un ami de longue date ! – à Ivan Alexandre, dont je connais la culture encyclopédique, mais dont j’ignorais les affinités électives avec la musique viennoise et singulièrement avec la discographie de la dynastie Strauss. Son « menu en quinze services » sur « les enregistrements qui ont fait de Johann Straus un roi du disque »‘ est une manière de perfection. J’y découvre même des choses, en CD ou en DVD, que je ne connaissais pas, je ne suis pas toujours d’accord avec certains jugements, qui laissent accroire ce qu’une partie de la critique française a toujours pensé de Willi Boskovsky (« Il ne fait aucun effort. On ne sait même s’il entraîne ou s’il suit. Confiance, nonchalance, c’était donc cela l’orchestre, une fratrie gaillarde qui parle si distinctement sa langue qu’il n’y prend plus garde« ). Sur la totalité des enregistrements laissés par l’ex-Konzertmeister devenu le chef du Nouvel an des Wiener Philharmoniker (lire Wiener Blut) il y a forcément du bon et du moins bon. Mais pour l’avoir beaucoup écouté et beaucoup comparé à beaucoup d’autres, je tiens que Boskovsky reste une référence, et parfois un modèle, dans l’exécution des oeuvres de Johann Strauss (lire Aimer, boire et chanter)

On pourra être surpris de trouver parmi les quinze « services » sélectionnés par Ivan Alexandre un paragraphe intitulé Plébiscite et consacré à… André Rieu ! Longtemps voisin (à Liège) du violoniste originaire de Maastricht – où il offre chaque année une grande soirée sur la grande place du Vrijthof – je n’ai jamais éprouvé pour lui le « mépris de la profession et de la critique » (I.A.A.). Il joue pour un public qui ne vient pas et ne viendra jamais au concert classique. C’est un médiocre violoniste mais un formidable businessman, comme l’étaient Johann Strauss père et fils, à la considérable différence près que les Viennois étaient de grands musiciens et d’excellents compositeurs.

Pour le plaisir

Pour compléter autant le dossier de Diapason que mes précédents articles, et juste pour le plaisir, quelques transcriptions parfois inattendues de valses et polkas de Strauss, tirées de ma disocthèque

Edith Farnadi dans une transcription de la Schatz Walzer due au pianiste et compositeur Ernö Dohnanyi, grand père du chef récemment disparu Christoph von Dohnányi.

L’incontournable Shura Cherkassky est comme chez lui dans les arabesques de Godowsky sur Wein, Weib und Gesang

Georges Cziffra n’était pas en reste avec ses propres broderies

On sait que Chostakovitch, dans sa jeunesse, s’est beaucoup amusé à transcrire et arranger (son Tahiti Trot est presque devenu plus célèbre que la mélodie originale – Tea for Two – de Vincent Youmans). A ma connaissance le Russe n’a fait qu’une seule incursion dans l’oeuvre du roi de la Valse.

Et bien sûr, il y a ces chefs-d’oeuvre que sont les transcriptions de Schoenberg, Webern et Berg des grandes valses de leurs aînés.

On se réjouit de retrouver très bientôt la totalité des enregistrements des Boston Chamber Players.

Et toujours mes brèves de blog !

Hauts et bas

Indifférence

L’écrivain Christian Bobin est mort, et je ne sais qu’en penser. Si ses livres ont fait du bien, ils auront rempli leur office. Comme ceux de Paolo Coelho… Et puis j’ai lu sur Facebook ce portrait qu’en fait Augustin Trapenard, le ci-devant animateur de Boomerang sur France Inter, aujourd’hui aux manettes de La Grande Librairie sur France 5 : « Je me souviens de ses éclats de rire qui faisaient trembler le studio tellement ils étaient forts. Ce rire si contagieux, si communicatif, qui semblait surgir de nulle part et qui prenait tout le monde de court, jusqu’à ma réalisatrice de l’autre côté de la vitre du studio. Je me souviens que dans ce rire, il y avait de la bonté, de la générosité, mais aussi une bonne dose d’autodérision. Il s’amusait surtout de lui : d’une repartie, d’un bon mot ou de son incapacité à répondre dans le temps imparti. Ce rire était si sonore qu’il rendait plus intenses, étrangement, les moments d’émotion. Il y en avait eu à foison. Quand sa voix s’était brisée en parlant de ces tableaux qui nous regardent autant qu’on les observe. Quand elle s’était mise à trembler en évoquant la ville de son enfance qu’il n’a jamais vraiment quittée et qui a changée plus vite que lui. Quand elle avait carrément trébuché en commentant une variation de Bach interprétée par Glenn Gould. Je me souviens qu’il disait que notre mission sur terre était peut-être de devenir des anges. J’avais trouvé ça d’autant plus beau qu’on avait commencé et terminé en parlant de résistance.« 

Je vais peut-être réessayer Bobin.

Dérives

J’avais, il y a un an ou deux, écrit ici même un article, que j’ai finalement supprimé, parce qu’il avait été surabondamment relayé par des gens qui ne l’avaient pas lu, et que j’étais alors « en responsabilité ». J’y défendais plutôt deux frères savoyards, Renaud et Gautier Capuçon, que j’ai connus et invités l’un et l’autre à leurs débuts. Aujourd’hui, ils ne jouent plus ensemble, ils font carrière chacun de leur côté, mais en usant et abusant de toutes les armes du marketing, quitte à dévier de l’idéal artistique qu’ils ont toujours brandi comme étendard.

Gautier sort un nouveau CD – à grand renfort de passages télé et d’articles de complaisance (une page entière dans Le Monde : Violoncelliste populaire), enfonçant toujours les mêmes portes ouvertes : lui rend la musique accessible au plus grand nombre. Blabla habituel. On se demande si, avec les titres de ses « albums » – Emotions, Sensations, bientôt Vertiges ?, il ne se place pas dans la filiation d’un André Rieu plutôt que d’un Rostropovitch ?

Renaud, quant à lui, semble saisi du syndrome de Karajan, qu’on appelait dans les années 60 le Generalmusikdirektor de l’Europe, tant il cumulait de fonctions et d’honneurs (Vienne, Berlin, la Scala, Salzbourg). Musicien quasi-officiel – il est de toutes les cérémonies, hommages, réceptions à l’Elysée – créateur/animateur du festival de Pâques d’Aix-en-Provence, professeur à Lausanne et depuis peu chef de l’Orchestre de chambre de Lausanne, il s’occupe aussi du festival de Gstaad, et annonce maintenant s’occuper des Rencontres Musicales d’Evian. Le violoniste français, dans ce langage bienséant et formaté qui fait son charme, déclare à Sylvie Bonier, dans le journal Le Temps : «Plus j’en fais, moins je suis stressé, déclare le violoniste entrepreneur. C’est le grand paradoxe de ma vie. Je suis de plus en plus zen au fil des nouvelles aventures. La scène et l’organisation figurent dans mon ADN depuis toujours. Cela me donne un plaisir fou et je pense avoir acquis une certaine expérience, en plus de 25 ans de pratique. Pourquoi, alors, me priver d’élargir encore les partages avec les immenses musiciens qui jalonnent ma vie professionnelle et amicale, les jeunes qui vont faire la leur, dans ce métier exigeant, et le public qui les suit tous?»

Sauf que non, cher Renaud, on ne la fait pas à ceux qui ont connu les Rencontres d’Evian à leurs débuts, puis sous la houlette de Rostropovitch. Les découvertes, l’audace étaient de tous les programmes. Je n’aurai pas la cruauté de rappeler ceux des concerts auxquels j’ai assisté dans les années 80 et 90. Quand je vois ce qui est proposé l’été prochain et qui est présenté comme une « mutation », j’hallucine : Mozart et Beethoven pour les soirées les plus audacieuses ! Le Philharmonique de Berlin annoncé avec ce pauvre Zubin Mehta, 87 ans, qui ne tient plus debout, certes avec le soutien d’une mécène d’autant plus généreuse qu’elle dépense l’héritage de son mari mort l’an dernier. Et toujours les mêmes invités… Les petits jeunes ont droit aux concerts de 11h du matin.

S’ił fallait en rajouter, que penser d’un artiste qui, depuis le début de sa carrière, a été soutenu, supporté – dans tous les sens du terme – par Warner et son patron Alain Lanceron, et qui, en pleine « promo » d’un nouveau CD des Quatre saisons de Vivaldi, passe avec armes et bagages chez Deutsche Grammophon, sans même un mot à son mentor ?

Il ne faut pas oublier de lire le papier très argumenté d’Alain Lompech dans le numéro de décembre de CLASSICA

L’avenir du côté d’Alexandre

On oublie vite ces combines pas très glorieuses, quand on écoute, comme ce fut le cas jeudi soir à la Philharmonie de Paris, des musiciens à qui la – récente – célébrité n’a pas encore fait perdre le sens des réalités : le pianiste Alexandre Kantorow, le violoncelliste Aurélien Pascal – entendu trois fois dans trois formations différentes lors du Festival Radio France 2021 – et la violoniste Liya Petrova. Aujourd’hui musicienne reconnue et confirmée, la jeune Bulgare avait participé à l’un des derniers projets discographiques que j’avais conduits à Liège ; l’intégrale des oeuvres concertantes pour violon et violoncelle de Saint-Saëns

C’était dans le triple concerto de Beethoven, avec l’Orchestre de Paris, dirigé par Stanislav Kochanovsky. Et c’était magnifique !

Petits et grands arrangements (III) : le filon Strauss

La dynastie Strauss : Johann père et fils, Josef, Eduard – c’est peu de dire que c’était un sacré business, quelque chose comme André Rieu, le talent, le génie même, en plus ! Mais la célébrité des uns et des autres, surtout Johann « le fils », était telle que plusieurs formations se réclamant du « label » Strauss se produisaient simultanément dans les grandes cours d’Europe et, l’été, dans les stations thermales chic où les aristocraties locales avaient leurs habitudes.

En témoigne un grand nombre d’oeuvres écrites pour ces circonstances, ou évoquant le souvenir de ces concerts.

Mais on doit être très reconnaissant à la famille Strauss d’avoir inventé le « best of », la compilation ou le pot-pourri.

A lui seul, Johann Strauss a écrit plus de 80 quadrilles, une danse de salon et de cour très encadrée (voir Quadrille) où l’auteur d’Aimer, boire et chanter, recyclait, et contribuait à populariser et à diffuser, soit des chansons en vogue, soit – et c’est le plus impressionnant – les derniers opéras présentés à Vienne. Ses deux frères, Josef et surtout Eduard, n’y ont pas manqué non plus.

Avant de passer en revue certains de ces quadrilles, hommage doit être rendu au véritable inventeur de la « valse viennoise », concurrent direct de Johann Strauss le père, Joseph Lanner (1801-1846).

Le regretté Mariss Jansons avait dirigé, lors du concert de Nouvel an 2006, cette étonnante pièce de Lanner, dont le titre est explicite : Die Mozartisten

Viva Verdi !

C’est Claudio Abbado qui, le 1er janvier 1988, révèle ce quadrille sur des thèmes du Bal masqué de Verdi

C’est un autre Italien, au début de cette année, qui dirige un quadrille au titre anodin – Neue Melodien Quadrille – à nouveau complètement consacré à Verdi

Quelques années plus tôt, Johann Strauss célébrait déjà Verdi avec ce Melodien-Quadrille

On retrouve Mariss Jansons, en 2006, dirigeant ce Künstler-Quadrille (quadrille des Artistes) où se mêlent Mendelssohn, Beethoven, Weber, Mozart, Paganini

Faust, Carmen, Offenbach

Mais il n’y en a pas que pour Verdi, les « tubes » français de l’époque sont assaisonnés à la mode viennoise, comme ce quadrille peu connu – jamais joué lors d’un concert de Nouvel an – sur les thèmes du Faust de Gounod

Josef, le cadet, s’y colle aussi :

En revanche, Offenbach attire les foules à Vienne ! C’est d’ailleurs le succès du Français, natif de Cologne, qui va inciter Johann Strauss à se lancer à son tour dans le genre de l’opérette !

Johann Strauss écrit un premier quadrille sur les airs d’Orphée aux enfers et c »est logiquement le grand Georges Prêtre, qui le dirige lors de son premier concert de Nouvel an à Vienne en 2008

et qui récidive en 2010, en révélant ce quadrille sur des thèmes de La belle Hélène. Mais cette fois c’est la plume du plus jeune frère, Eduard Strauss (1835-1916) qui est à l’oeuvre.

C’est le frère cadet, Josef, « le plus doué » d’entre nous selon Johann, qui va composer le plus d’arrangements, de quadrilles sur les thèmes d’opérettes d’Offenbach, données à Vienne :

Comme Vert-Vert, Kakadu en allemand

sur Geneviève de Brabant

ou La Grande duchesse de Gérolstein…

C’est de nouveau Eduard qui fait un pot-pourri très réussi des thèmes de Carmen, et c’est de nouveau Mariss Jansons qui dirigeait ce quadrille

Témoins, parmi plusieurs autres, de la popularité à Vienne de certains ouvrages français, aujourd’hui oubliés, ces quadrilles sur L’Africaine ou Dinorah de Meyerbeer

Auto-promotion

Et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, Johann Strauss adoptera le même procédé pour ses propres opérettes à la fin de sa vie. On ne joue plus guère au disque ou au concert que les quadrilles sur La Chauve-Souris ou Le Baron Tzigane, mais il y en a une bonne douzaine sur des ouvrages aujourd’hui oubliés ou peu joués.

Seule pièce écrite à trois frères, ce Schützen-Quadrille de 1868 qui honore la garde impériale en reprenant des airs et des marches militaires.

L’arrangeur arrangé

Et puis, il fallait bien que cela arrive, la famille Strauss, essentiellement Johann le fils, a aussi fait l’objet d’arrangements. On a évoqué dans un autre billet – Petits et grands arrangements : les Français – le sort que Roger Désormière avait réservé à certain Beau Danube pour les besoins d’un ballet.

Il faut évoquer ici, pour finir, une très belle partition d’Antal Dorati, qui, à l’instar de Manuel Rosenthal pour Offenbach, revisite l’oeuvre de Johann Strauss, en faisant entendre du connu et du beaucoup moins connu dans son Kadettenball / Le bal des cadets publié en 1948.

Italie 2020 (X) : Gênes, Paganini et Piano

J’avoue, j’avais de Gênes une image assez floue – grande ville portuaire, la République de Gênes, Simon Boccanegra, la catastrophe du pont autoroutier en 2018 –

16904314lpw-16904961-article-viaduc-autoroute-a10-ecroule-genes-jpg_5566542

20598997lpw-20599009-article-genes-pont-ceremonie-jpg_7265258_1250x625(Le nouveau pont autoroutier inauguré au début de l’été, conçu par l’architecte Renzo Pianoné à Gênes en 1937, plus connu en France pour le Centre Pompidou  (en duo avec Richard Rodgers) et le nouveau Palais de justice de Paris)

rien qui, a priori, fasse rêver comme Naples, Venise, Florence ou Rome. Quelle erreur !

Une visite un dimanche matin du mois d’août, le rêve pour découvrir les secrets de l’autre « cité des doges » !

Le coeur de Gênes

On arrive à Gênes en longeant la côte à partir de Sestri Levante (on n’a donc aperçu le nouveau pont que de loin). Larges avenues majestueuses, bordées de hauts immeubles fin XIXème début XXème…

IMG_2904

IMG_2903

IMG_2906

IMG_2907

IMG_2910

IMG_3063(Le Théâtre Carlo Felice sur la Piazza de Ferrari)

IMG_2908

Mais le dédale des rues médiévales révèle la vraie nature de Gênes l’antique.

IMG_2928

IMG_2926

IMG_2916

IMG_2918

IMG_2944

IMG_2971

IMG_2930La basilique Santa Maria di Castello

IMG_2931

IMG_2942IMG_2972

IMG_2967

IMG_2970

IMG_2969

La Cathédrale Saint-Laurent

IMG_2946

IMG_2950

IMG_2951Les deux lions qui encadrent le parvis de la cathédrale sont étonnamment expressifs !

IMG_2940

IMG_2935

IMG_2936

IMG_2953

IMG_2954

IMG_2961

IMG_2962

IMG_2965

IMG_2963

Via Garibaldi

IMG_2980

IMG_2981Après le dédale de la vieille ville, il faut prendre de la hauteur pour admirer la cité et son port.

IMG_2983

À l’écart du coeur de la cité médiévale, la Strada Nuova, aujourd’hui Via Garibaldiest bordée de palais plus imposants les uns que les autres. Trois d’entre eux hébergent de fabuleux musées.

IMG_2978

IMG_2976

IMG_2988

IMG_2989

IMG_2990

Les plus belles pièces de ces musées sont à découvrir ici : l’album photo Les trésors de Gênes.

Paganini le Génois

Le grand musicien natif de Gênes est Niccolo Paganini (1782-1840). Inutile de chercher sa maison natale, elle a été détruite en 1970 !

IMG_2943Il y a bien (à gauche sur la photo) cette Casa Paganini qui n’est rien d’autre qu’un hôtel.

Pour trouver la trace du célèbre virtuose, violoniste, guitariste et compositeur, il faut la chercher au fond du Palazzo Doria-Tursi deux pièces où sont conservés guitares et violons, le portrait de Paganini par George Patten.

IMG_3047

IMG_3051

IMG_3053

IMG_3057Paganini avait légué ce violon à la ville de Gênes, à la condition que celle-ci s’engage à le conserver perpétuellement et à ne jamais le céder. Il s’agit du célèbre Cannone, fabriqué en 1743 par le luthier Giuseppe Antonio GuarneriPaganini lui avait donné ce surnom, en raison de l’éclat et de la projection de sa sonorité.

Dans la même pièce se trouve la copie qu’en avait réalisée en 1833 le luthier français Jean-Baptiste Vuillaume copie si parfaite que même Paganini eut d’abord du mal à distinguer l’original de la copie. Il finit par donner celle-ci à l’un de ses rares disciples, Camillo Sivori.

En 1997, Shlomo Mintz put jouer le violon de Paganini lors d’un concert à Maastricht. L’histoire ne dit pas si le violoniste star originaire de la ville méridionale des Pays-Bas (on veut parler d’André Rieu bien sûr !) assistait à cette soirée !

On conseille vivement ce coffret où s’expriment le feu et la sensibilité du violoniste israélien.

91bV9wPn5yL._SL1500_

 

 

 

 

 

L’esprit de fête

Ce mois d’avril annonce l’été, comme un prélude à la fête, aux festivals. En attendant, il faudra voter, ne pas se priver de cette liberté, si rare sur notre planète tourmentée, ne pas laisser le parti de l’abstention l’emporter. J’y reviendrai, notamment à la lumière d’une étude que Le Point publie demain.

La fête on sait la faire chaque début d’été à BerlinDans un lieu magique, dans le quartier de Charlottenburg, la Waldbühnelittéralement la « scène de la forêt », un immense amphithéâtre de plein air construit sur le modèle du théatre d’Epidaure à l’occasion des Jeux olympiques de 1936, de sinistre mémoire.

J’étais impatient d’acquérir – via amazon.de – un boîtier de 20 DVD récapitulant les très  courus Waldbühnen-Konzerte de l’Orchestre philharmonique de Berlinde 1992 à 2016.

717tmbOQ5yL._SL1058_

81NGVdWnKbL._SL1452_

Le coffret est classé par ordre chronologique inverse, du plus récent (2016 avec Yannick Nézet Séguin, à 1992 avec Georges Prêtre)

S’il fallait encore infliger un démenti – mais oui il le faut encore souvent ! – à ceux qui pensent qu’entre le concert classique traditionnel et André Rieu il n’y a pas d’espace pour des concerts populaires et festifs de haut niveau, cette série en serait la preuve éclatante.

Chaque programme est remarquablement constitué autour d’un thème, et combine astucieusement « tubes » et chefs-d’oeuvre moins connus, sans céder aux nécessités (?) du crossover. Et puis quel bonheur d’entendre – idéalement captée – l’une des plus belles phalanges orchestrales du monde, surtout quand elle se débride ! Et d’aussi prestigieux solistes…

Et puis il n’est de Walbdbühne qui ne se termine par la chanson fétiche de tous les Berlinois : Berliner Luft de Paul Lincke

À consommer sans aucune modération !

Frontières

J’en ai eu confirmation dimanche soir, lors de la cérémonie de remise des trophées Echo-Klassik à Berlin (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/10/19/les-echos-de-la-fete/) : Schengen n’y a rien fait, les frontières existent bel et bien dans les médias comme dans les carrières musicales.

Lorsque les animateurs de la soirée, Rolando Villazon et sa comparse Nina Eichinger – excellente et charmante au demeurant, mais de moi et des rares Français présents jusqu’alors inconnue – nous annonçaient avec force adjectifs la présence exceptionnelle de tel ou tel, une vedette populaire de la télé, un ancien sportif de haut niveau, un « fantaisiste » célèbre, nous nous regardions, perplexes. Le nom de ces personnalités, très applaudies (puis très photographiées hors scène), est totalement inconnu hors des frontières allemandes, ou de la zone de diffusion des chaînes TV allemandes.

J’en ai eu maintes fois la preuve, lorsque je travaillais et vivais en partie en Belgique. Si beaucoup de Belges francophones regardaient les chaînes françaises, avec parfois une pointe de snobisme – ce qui était de Paris était nécessairement mieux que de Bruxelles ou de Liège – et connaissaient donc les figures de la télévision, et la gent politique française, on ne peut pas dire que les Français se soient jamais intéressés aux stars belges du petit ou du grand écran, sauf quand une récompense internationale venait à les mettre en lumière (comme Luc et Jean-Pierre Dardenne) ou que Paris les adoptait, comme Philippe Geluck ou plus récemment Charline Vanhoenacker.

Dans le domaine musical, les frontières demeurent bel et bien. Parfois doublement.

Prenons le cas des musiciens récompensés dimanche soir : Jonas Kaufmann est hors catégorie, mais sa célébrité mondiale est relativement récente. Quand il venait chanter un opéra inconnu de Humperdinck à Montpellier en 2005, c’était déjà un magnifique ténor, mais il était loin d’être la star adulée qu’il est aujourd’hui.  Sonya Yoncheva a une notoriété plus récente, mais le public français l’a vite adoptée et les scènes de Londres, New York, Milan se l’arrachent.

David Garrett, quant à lui, est justement le type même de la star nationale, connu et reconnu dans une sphère géographique et culturelle déterminée, l’Allemagne et l’Autriche. Son homonyme féminine, Lesley Garrett a la même trajectoire au Royaume-Uni. L’un et l’autre vendent des disques et des DVD par centaines de milliers (http://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_noss_2?__mk_fr_FR=ÅMÅŽÕÑ&url=search-alias%3Daps&field-keywords=david+garrett) En France ? quasiment inconnus, loin derrière un autre violoniste André Rieu (qui est des seuls de sa « spécialité », comme naguère un Richard Clayderman, à faire les têtes de gondole de tous les disquaires et boutiques d’aéroport du monde !).

Si l’on s’en tient aux musiciens au parcours plus classique, on assiste au même phénomène. Souvent inexplicable. Les réseaux, les amitiés, dit-on, les habitudes plus souvent, le manque de curiosité parfois des organisateurs de concerts. J’ai nombre d’exemples en tête, du temps de mes années liégeoises. J’étais accusé par certains de favoriser mes amis français (forcément au détriment des talents belges), alors que ma seule préoccupation était de faire connaître au public de fantastiques musiciens, d’où qu’ils viennent, et quelle que soit leur nationalité (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/10/11/merci/)

Quand Pieter Wispelwey est venu à mon invitation pour la première fois à Liège, il m’a avoué ne s’être jamais produit dans le pays voisin de quelques kilomètres du sien, les Pays-Bas ! En 1987, Stephen Kovacevich donnait son premier concert à Genève, en 1990 Christian Zacharias idem, alors que l’un et l’autre faisaient déjà une carrière internationale et un nombre impressionnant de disques.

Que dire, à l’inverse, de carrières de musiciens français qui ont connu leur plein essor loin de l’Hexagone, Philippe Entremont, Robert Casadesus, Jean-Yves Thibaudet, pour s’en tenir aux pianistes. Rencontrant il y a quelques années Cécile Ousset, qui était l’une des solistes favorites de Simon Rattle au Royaume-Uni – leur discographie commune n’est pas mince – qui a enregistré avec Kurt Masur et pour Berlin Classics, je lui avais demandé dans quelle ville allemande ou anglaise elle vivait. Elle a souri et m’a répondu avec une délicieuse pointe d’accent méridional qu’elle n’avait jamais quitté sa maison du Midi. Mais elle n’expliquait pas non plus pourquoi elle a joué si rarement dans son pays natal.

41CRB2JP54L 51bEg6ORCLL 61nSwvuYErL._SX425_

Quand on fait son marché chez Dussmann, le seul disquaire digne de ce nom de Berlin, on découvre nombre de CD de jeunes artistes, non seulement inconnus en France, mais dont les disques ne sont même pas distribués (le principe du cercle vicieux, pas de disques, pas d’engagements, pas de carrière…). Exemples : Martin Stadtfeld et Nikolai Tokarev

51I1sCs29OL._SX425_PJautoripBadge,BottomRight,4,-40_OU11__ 51RftCjavxL 81CJJyCLmVL._SX425_

Je ne porte pas de jugement, je constate que leur jeune notoriété (et leur talent réel) restent circonscrits à une zone donnée.

Qui sait, en dehors de l’Italie, qu’une des intégrales les plus achevées, passionnantes – et aussi la mieux enregistrée – de l’oeuvre de Chopin vient de paraître sous le label Decca, branche italienne ? Qu’elle est due à un magnifique pianiste, qui n’est pas un perdreau de l’année – il a 48 ans – Pietro de Maria, ancien élève notamment de Maria Tipo à Genève (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pietro_De_Maria).

Je me rappelle très bien sa belle participation au Concours de Genève justement, en 1990 : j’étais membre du jury qui a décerné le premier prix à l’unanimité à un autre immense pianiste, devenu un ami très cher, Nelson Goerner (qui a aussi attendu longtemps avant d’atteindre à la grande carrière qui est aujourd’hui la sienne).

Pourquoi l’Italie et pas la France ? Question sans réponse. Un bon conseil : se procurer ce coffret Chopin. De la beauté pure.

71xPLOn5X+L._SL1220_

Le grand public

Ce n’est pas d’hier que je dénonce les clichés, les stupidités qu’on colporte sur le public en général, sur le public de la musique classique et de l’opéra en particulier. À commencer par l’expression toute faite de « grand public » : il y a le répertoire, les disques, les spectacles « grand public« , n’est-ce pas ? Ce que recouvre cette notion ? Nul ne le sait, ou plus exactement chacun a sa petite idée, qui ne repose sur aucun critère statistique ou artistique.

Je postule, de conviction et d’expérience, que le « grand public » n’existe pas !

Dans une semaine, l’Association française des orchestres organise une rencontre sur « Les publics de l’orchestre » : sans préjuger de ces travaux, on peut légitimement penser en termes optimistes que les clichés habituels seront battus en brèche.

Je lis coup sur coup ce matin deux interviews de deux professionnels éminents, l’un est le big boss du Metropolitan Opera de New York, Peter Gelb, l’autre est le directeur sortant du Capitole de Toulouse, Frédéric Chambert. L’un et l’autre disent en réalité la même chose sur le public, alors que leurs propos semblent se contredire.

Peter Gelb proclame : http://www.forumopera.com/actu/peter-gelb-a-lopera-cest-une-grave-erreur-de-sadresser-uniquement-aux-connaisseurs).

Tandis que Frédéric Chambert dit : On m’avait dit, avant mon arrivée effective dans cette ville, que le public toulousain était extraordinairement conservateur… je me suis rendu compte que c’était totalement le contraire. Ce public est non seulement cultivé mais aussi tout sauf sclérosé, dans ses goûts comme dans ses habitudes. Et je tiens à souligner que les spectateurs les moins conservateurs sont les plus âgés.  »

La contradiction n’est qu’apparente et aboutit au même constat.

Le public vraiment mélomane, très connaisseur, est très minoritaire au concert comme à l’opéra.. et il est plutôt curieux, ouvert, amateur de découverte et de rareté. Frileux sûrement pas.

L’essentiel d’une salle de concert ou d’opéra est constitué d’amateurs – étymologiquement « qui aiment » – plus ou moins éclairés, informés, formés, et qui ne demandent qu’à être agréablement surpris, émus, instruits. Ce public, majoritaire, n’a pas d’a priori, il n’est ni conservateur, ni particulièrement aventurier. Il doit être conquis, considéré, respecté (comme le disent Gelb et bien d’autres).

On doit toujours parier sur l’intelligence du public, jamais sur les habitudes d’une minorité.

Autre remarque d’évidence : la musique classique et son public sont encore souvent présentés comme un bloc immuable, donc voué à disparaître, puisque non régénéré.

Là encore, le conservatisme n’est pas du côté du public, mais chez les organisateurs, qui n’ont pas fait évoluer la forme, le rituel, l’apparat du concert classique, qui l’ont laissé se déconnecter de la vie, des usages, des pratiques du public. Au moins à l’opéra, le spectacle, ce qu’il y a à voir, a de quoi attirer, séduire. Au concert, c’est la notion même de spectacle qui est absente, éclairage uniforme et peu travaillé de la scène, musiciens oublieux du regard des auditeurs/spectateurs sur eux, composition et durée invariables du programme…

On se pince le nez, dans les milieux « autorisés », à la vue des spectacles d’un André Rieu, tout est contestable, le contenu musical, le violoniste lui-même, mais il a compris que le public, son public, qui n’est pas plus méprisable que le cercle des initiés du classique, veut voir autant qu’entendre, partager autant qu’écouter passivement.

Heureusement, les initiatives se sont multipliées partout dans le monde, pour enrayer ce déclin qui n’a rien d’inéluctable du concert classique. Avec de bonnes et de moins bonnes idées. Le « pédagogisme » qui tient lieu de politique à beaucoup d’acteurs de la sphère musicale est le type même de fausse bonne idée : ce n’est pas en remplissant les salles de répétition de milliers d’enfants non préparés, sortie scolaire obligatoire, qu’on forme « le public de demain », et d’ailleurs on le forme à quoi ? à être, adulte, un spectateur passif, ennuyé, d’un concert codé, guindé, coincé ? Ce n’est pas non plus en reproduisant à l’infini les Pierre et le loup et autres Carnaval des animaux qu’on donne aux enfants le goût, la curiosité de la musique.

En revanche, varier les approches, les formats, les horaires, guider l’écoute, faire pénétrer au coeur de la musique, parler à l’intelligence, répondre à la soif de savoir, tout cela renouvelle et régénère autant le public que le concert classique.

Je resterai longtemps reconnaissant au public et aux musiciens de Liège de nous avoir permis d’essayer, de tester, de rater parfois, de réussir souvent de nouvelles formules, de nouvelles approches. Je pense en particulier à la série lancée à l’automne 2013 Music Factory, qui a fait salle comble, de 7 à 97 ans, dès le début, grâce à un médiateur hors pair, Fayçal Karoui (qui fait des prodiges à Pau). Cette vidéo captée sans public ne donne qu’une idée partielle de cette formule : 

On pense aussi aux séances multimédia du samedi après-midi « en famille », aux concerts d’une heure du dimanche après-midi.

Le grand public il est là !

Un conseil de lecture pour finir (provisoirement), cette monographie de l’auteur de l’opéra français le plus célèbre, Carmen, par Jérôme Bastianelli. Bizet est mort plus jeune que Mozart (à 37 ans) et sans avoir profité du succès de son ultime ouvrage.

« Georges Bizet (1838-1875), malgré ses facilités artistiques, passa son existence à chercher la clé de la réussite, écartant plus ou moins inconsciemment celles que la vie lui tendait. Articulé en quatre chapitres, le portrait que l’on va lire reprend, avant d’analyser l’avènement des chefs-d’oeuvre que sont L’Arlésienne et Carmen, chacune de ces possibilités avortées, classées par genre musical : symphoniste de génie, pianiste virtuose, compositeur lyrique indécis. A chaque étape de ce parcours, on verra apparaître des signes semblant annoncer Carmen. Méfions-nous pourtant d’une lecture a posteriori, qui ne verrait dans la vie de Bizet qu’un tortueux cheminement vers le chef-d’oeuvre. Cherchons-y au contraire les traces de ce qu’auraient été les oeuvres géniales qui seraient venues après Carmen si Bizet n’était pas mort si tôt. »

41waebo1H9L