« Banalité que de rappeler que nous, les gens de plus de 30 ans, nous souvenons exactement de ce que nous faisions, le 11 septembre 2001, lorsque les tours jumelles du World Trade Center de New York ont été attaquées« . Rien à ajouter (ou retrancher) à cet article posté il y a cinq ans : 11 Septembre, vingt ans après
Louis Langrée m’avait rapporté que le soir même des attentats à New York, je ne sais plus si c’est le New York Philharmonic ou le Met, en tout cas des musiciens new yorkais avaient joué le dernier mouvement de la Troisième symphonie de Mahler.
Bucarest et Chicago
Il y a trois ans, à Bucarest, l’émotion m’avait submergé lorsque Klaus Mäkelä avait entamé l’adagio final de la 3e symphonie de Mahler, à la tête de l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam (lire sur Bachtrack : Le Concertgebouw en majesté). Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu une interprétation aussi aboutie, passionnante de bout en bout, de cette oeuvre-monde.
Je vois sur YouTube cet extrait d’un concert donné cette fois à Chicago, dont le chef finlandais va aussi prendre la direction musicale dans un an.
L’osmose
C’est peu dire que le concert de ce mercredi à la Philharmonie m’a laissé dans le même état de bouleversement que celui de Bucarest, mais avec une dimension supplémentaire. C’était à Paris, le premier concert de la dernière saison de Klaus Mäkelä à l’Orchestre de Paris. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack (Mäkelä et l’Orchestre de Paris en état de grâce), on n’a pas fini de regretter la brièveté – un quinquennat – du mandat du jeune chef à Paris.
Une très longue ovation pour l’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä après une prodigieuse 3e symphonie de Mahler
C’est un bonheur très rare pour le mélomane que d’entendre d’abord une telle osmose entre un orchestre et un chef, ensuite et surtout une si parfaite adéquation entre une oeuvre et son interprète. J’espère que cette 3e de Mahler a été captée et nous sera restituée très vite en audio et/ou vidéo.
Cadeau
Les larmes me montent aux yeux chaque fois que je revois ce moment fabuleux entre deux monstres sacrés ou que j’entends cette chanson éternelle
Le grand chef hollandais Bernard Haitink, disparu il y a cinq ans, a déjà bénéficié de magnifiques rééditions de sa discographie, d’abord avec le Concertgebouw d’Amsterdam, puis au printemps dernier avec l’orchestre philharmonique de Londres. Restait à rassembler les enregistrements réalisés à Berlin, Vienne ou Boston, où le chef était régulièrement invité.
31 CD
Mahler Symphonies Nos. 1-7; Symphony No. 9; Symphony No. 10; Lieder eines fahrenden Gesellen (BPO) Poulenc Organ Concerto (Thomas Hurford) Mark-Anthony Turnage Some Days (orch.jeunes Communauté européenne) Schumann Cello Concerto, Op. 129; Adagio & Allegro, Op. 70; Fantasiestücke, Op. 73; 5 Stücke im Volkston, Op. 102 (Heinrich Schiff) Stravinsky The Firebird; Scherzo à la russe; Petrushka; Scènes de ballet; Le Sacre du Printemps; Pulcinella (BPO) Violin Concerto (David Oistrakh, orch. Lamoureux) Beethoven Fidelio (Norman, Dresde) Berlioz Symphonie fantastique (VPO) Brahms Symphonies Nos. 1-4; Tragic Overture, Op. 81 (Butry sur Oise) Piano Concerto No. 2 (Ashkenazy VPO) Ein deutsches Requiem, Op. 45; Schicksalslied, Op. 54, Nänie; Alt-Rhapsodie; Haydn Variations (VPO) Bruckner Symphony No. 3; Symphony No. 4; Symphony No. 5; Symphony No. 8; Te Deum (VPO) Ravel Daphnis et Chloé; La Valse; Rapsodie espagnole; Menuet antique; Ma mère l’oye; Boléro; Alborada del gracioso; Le Tombeau de Couperin; Valses nobles et sentimentales (BSO)
BPO : orchestre philharmonique de Berlin / VPO : orchestre philharmonique de Vienne / Butry sur Oise : orchestre symphonique de Boston)
Très peu de redécouvertes, mais quelques surprises, comme une symphonie fantastique plus poétique que frénétique, tout un ensemble Ravel qui bénéficie de la tradition bostonienne forgée par Munch et Ozawa.
Pour Mahler et Bruckner, la comparaison entre les captations réalisées à Amsterdam, puis plus récemment à Munich avec l’orchestre de la radio bavaroise, n’est pas sans intérêt, même si les permanences de l’art du chef – lisibilité, fluidité, plus que monumentalité – se coulent dans les spécificités sonores des Berlinois ou des Viennois.
Le piano d’Aline van Barentzen
J’avais jadis un ou deux disques de la collection économique Trianon chez EMI, des sonates de Beethoven entre autres, d’Aline van Barentzen (1897-1981) dont ma professeure de piano au conservatoire de Poitiers avait été l’élève au conservatoire de Paris. Je désespèrais de jamais retrouver cela en CD, jusqu’à ce que je découvre au début de l’été un coffret publié par Meloclassic, 9 CD remplis de pépites
Comment se fait-il que cette artiste ait une discographie aussi mince, en dehors de ces heureuses captations de concert ?
On ne m’en voudra pas d’aller rechercher – de retour du Brésil – ces précieux témoignages de la collaboration entre le plus grand compositeur brésilien du XXe siècle, Heitor Villa-Lobos, et la pianiste franco-américaine.
Warner serait bien inspiré de rééditer au moins les quelques enregistrements réalisés pour La Voix de son Maître, ses Beethoven en particulier !
Jörg Demus chez Schumann
Lorsqu’il est mort en 2019, j’avais fait un portrait très personnel de Jörg Demus : Le piano poète. Encore un artiste dont la discographie est dispersée ô combien! Dans la même collection Meloclassic, j’ai repéré un double album pour l’essentiel consacré à Schumann et à des prises de concert réalisées à Dresde.
Et toujours dans mes brèves de blog, les grands bonheurs et les petits malheurs de ces derniers jours.
Je l’annonçais dans mon billet du 3 avril dernier (Pavés de printemps). Dix ans après sa disparition, Warner poursuit la réédition des enregistrements réalisés jadis pour Teldec par Nikolaus Harnoncourt, avec cette fois la série souvent étonnante des captations amstellodamoises avec l’orchestre Royal du Concertgebouw
NIKOLAUS HARNONCOURT
ROYAL CONCERTGEBOUW ORCHESTRA
The Complete Teldec Recordings
42 CD
CD 1-7 MOZART / Symphonies 25 à 41
CD 8MOZART / Concerto 2 pianos (Gulda, Corea) / COREA Fantasy for 2 pianos / GULDA Ping Pong for 2 pianos
CD 9MOZART / Concertos 23 et 26 (Gulda)
CD 10-12 MOZART / Cost fan tutte (Margiono, Ziegler, Van der Walt, Cachemaille, Hampson)
CD 13-15 MOZART / Don Giovanni (Hampson, Gruberova, Alexander, Bonney, Blochwitz, Holl)
CD 16-18 MOZART / Les noces de Figaro (Hampson, Margiono, Bonney, Scharinger, Lang, Murray, Holl, Langridge)
CD 19 MOZART / Thamos roi d’Egypte (Thomaschke, Perry, Mühle)
CD 20 SALIERI / Prima la Musica, MOZART / Der Schauspieldirektor
CD 21-26 HAYDN / Symphonies 93-104 « Londoniennes »
CD 27-30 SCHUBERT / Symphonies + Ouvertures dans le style italien
CD 31 Johann STRAUSS / Valses et polkas
CD 32-33 Johann STRAUSS / La Chauve-Souris (Gruberova, Bonney, Hollweg, Protschka, Scharinger, Lipovsek, Kmentt)
CD 34-35 BRUCKNER / Symphonies 3 et 4
CD 36-37 BRAHMS / Concertos pour piano (Buchbinder)
CD 39-42 DVORAK / Symphonies 7,8,9, Concerto piano (Aimard), poèmes symphoniques (Le rouet d’or, l’Ondin, la sorcière de midi, la Colombe des bois)
Comme je l’avais remarqué pour la réédition précédente (avec l’Orchestre de chambre d’Europe), il est intéressant de réévaluer le legs de Nikolaus Harnoncourt. Surtout ici avec un orchestre solidement ancré dans ses traditions, cette sonorité si spécifique (et si bien enregistrée pendant des décennies par les micros de Philips.
Au fil du coffret, je me suis amusé à réécouter des éléments que je n’avais plus écoutés depuis longtemps, comme par exemple cette rencontre qu’on imaginait fébrile avec Friedrich Gulda… avec la surprise d’entendre un Mozart certes creusé, mais d’une sagesse inattendue.
De même, pour les deux symphonies de Bruckner gravées à Amsterdam, où domine l’impression que le souci du détail l’emporte sur l’élan, la plasticité du discours.
Quant aux deux concertos de Brahms avec Rudolf Buchbinder, qui n’avaient déjà pas été bien accueillis par la critique, ils sont, à distance, moins écoutables que jamais : le début et tout le premier mouvement du 1er concerto est une caricature. Plus lent, plus lourd, tu meurs !
En revanche, il vaut le coup de redécouvrir les symphonies et poèmes symphoniques de Dvořák qu’on n’attend pas sous la baguette d’Harnoncourt. Ne surtout pas s’aventurer à comparer aux traditionnelles références tchèques, mais écouter le traitement en profondeur de partitions dont le chef autrichien révèle des couleurs et des saveurs souvent cachées.
Le plus important en volume de ce coffret ce sont ces Mozart, symphonies et opéras, qu’Harnoncourt a souvent remis sur le métier. Et c’est probablement là qu’on retrouve ce qui a pu séduire en même temps qu’agacer dans l’art du chef. J’ai été alors plus souvent agacé que séduit (en raison de mauvaises expériences au concert). En réécoutant ce corpus, je suis assez bluffé par les trouvailles d’articulation, de phrasé, des tempi qui naguère surprenaient.
Mais dans Johann Strauss, il manque vraiment le charme et l’élan, le sourire, l’humour, le sens du théâtre, qui sont bien absents dans cette bien sérieuse Chauve-Souris
Un mot encore des symphonies de Schubert, où se concentrent tous les « excès » du chef, comme dans ce finale de la 6e symphonie déjà évoqué dans cet article : Une affaire de tempo
Et vraiment juste pour s’amuser: le même finale par Lorin Maazel dans une intégrale super speedy
Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog
Quand on pense que c’est fini, il y en a encore. Il y a une vague de printemps pour les rééditions en coffrets, on ne s’en plaint pas, même s’il faut régulièrement faire de la place dans sa discothèque… et faire la chasse à quelques doublons.
Dans notre mémoire collective de mélomanes chef et orchestre amstelldamois sont liés à jamais. Bernard Haitink a été le chef de l’orchestre du Concertgebouw de 1961 à 1988. Mais cette position éminente a un peu occulté les autres fonctions du chef, comme celle de Principal Guest conductot de l’Orchestre philharmonique de Londres de 1967 à 1979.
Ce sont les enregistrements réalisés à Londres durant cette période que Decca ressort aujourd’hui :
CD 1-6 Beethoven / Symphonies, ouv.Egmont, Coriolan, Les créatures de Prométhée, Leonore III, Triple concerto (Beaux-Arts Trio-
CD 7-9 Beethoven / Concertos piano (Alfred Brendel), Fantaisie chorale
CD 10Dvorak / Concerto violoncelle, Le silence des bois, Rondo (Maurice Gendron)
CD 11Holst / Les Planètes, Elgar / Variations Enigma
CD 12-15Liszt / Poèmes symmphoniques (14)
CD 16 Liszt / Concertos piano + Totentanz (Alfred Brendel)
CD 17-18 Mendelssohn / Symphonies 1-5, Mer calme et heureux voyage, Les Hébrides, Méphisto valse 1
CD 19 Mozart / Ouvertures
CD 20Rimski-Korsakov / Shéhérazade, Rachmaninov / Rhapsodie Paganini (Vladimir Ashenazy)
CD 27-28Stravinsky / Le Sacre du printemps, L’Oiseau de feu, Petrouchka
CD 29-31 Verdi / Don Carlo (Margison, Scanduzzi, Hvorostovsky, Lloyd, D’Arcangelo, Gorchakova, Borodina
Un beau coffret certes, mais de nouveau vendu trop cher, même si on n’a jamais fini de redécouvrir l’art d’un grand chef, longtemps considéré comme un bon faiseur sans grandes inspirations.
Je ne connaissais pas toutes les symphonies de Beethoven de cette première intégrale. Clarté, éloquence, équilibre en sont les caractéristiques et, preuve que le chef hollandais ne s’est jamais cantonné à des certitudes initiales, la comparaison avec les « live » réalisés avec l’autre orchestre londonien dans les années 2000, le London Symphony, est passionnante. Entre les deux séries londoniennes, il y a l’intégrale avec le Concertgebouw la plus classique, la moins mobile aussi.
On retrouve évidemment avec bonheur l’intégrale des poèmes symphoniques de Liszt, même si on préférer tel autre chef plus dramatique et flamboyant (Karajan dans Mazeppa ou Tasso)
J’avais déjà en disque séparé les symphonies 3 et 4 de Mendelssohn. Je redécouvre littéralement la splendeur et l’énergie de la vision de Bernard Haitink dans les cinq symphonies (je n’ai pas encore eu le temps de comparer avec la récente parution d’Andris Nelsons (Mendelssohn chez lui).
Et pour couronner le tout une version que je ne connaissais pas de Don Carlo, avec le si regretté Dmitri Hvorostovsky
On peut supposer qu’il y aura un dernier coffret avec les enregistrements réalisés avec Vienne, Berlin, Boston (pour Decca)
Harnoncourt revival
Pour ce qui est de Nikolas Harnoncourt, disparu il y a dix ans, il y a aussi une salve de rééditions – on est d’ailleurs étonné qu’elle ne soit pas apparue plus tôt. Une première il y a quelques semaines avec l’Orchestre de chambre d’Europe, une seconde qui arrive bientôt avec l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam.
Je n’ai jamais été un admirateur inconditionnel du comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt – puisque c’est le nom complet du chef d’orchestre ! – Les quelques concerts auxquels j’ai pu assister – les trois dernières symphonies de Mozart par exemple, au Victoria Hall de Genève – m’ont plus souvent agacé que conquis, tant les maniérismes du chef pouvaient être dérangeants. J’ai déjà commencé par réécouter le coffret avec le COE, notamment les symphonies de Beethoven… et de Mozart.
Je ne suis pas sûr que tout cet héritage ait bien vieilli et que l’effet de nouveauté, de surprise, que suscitaient les enregistrements d’Harnoncourt, dans un répertoire classique et romantique qu’il « revisitait » parfois avec un aplomb qui dépendait plus de sa fantaisie que d’une recherche d’une prétendue « authenticité, que cet effet donc se soit émoussé au fil des ans.
Quoi qu’il en soit, pour le mélomane, ces pavés de printemps sont un trésor précieux.
C’est peu dire que l’émotion nous a submergés tous, musiciens et public.
Modernités
Juste avant ce concert, j’ai visité l’exposition ouverte depuis mercredi au rez-de-chaussée de la Philharmonie : Kandinsky, la musique des couleurs.
Ceux qui fréquentaient le Centre Pompidou connaissaient déjà les oeuvres exposées ici et la relation de Vassily Kandinsky (1866-1944) avec la musique, Schoenberg en particulier. Mais ici on vous confie à l’entrée un casque audio, malheureusement difficilement réglable – qui permet d’entendre autant que voir les oeuvres et leur contexte.
Quitte à heurter certains de mes lecteurs, je n’ai toujours pas été convaincu – après la visite de cette exposition – par les tentatives de Kandinsky de s’adonner à un « art total » notamment à la musique, pas plus que je n’ai jamais été convaincu des talents de peintre de Schoenberg. Non pas qu’il faille qu’un artiste reste enfermé dans son domaine de prédilection, mais je crains qu’à de très rares exceptions près, le génie ne se partage pas. Admiration donc intacte pour Kandinksy peintre, maître de l’abstraction et de la couleur.
Je garde ma liberté d’accoler à ces toiles les musiques qui me viennent…et je comprends la fascination qu’ont pu exercer les trois pièces pour piano op.11 de Schoenberg sur Kandinsky
Roberta Alexander (1949-2025)
On a appris hier le décès, à 76 ans, de la soprano américaine, installée depuis 1975 à Amsterdam, Roberta Alexander.
Je dois à cette artiste certaines de mes plus belles curiosités, certains de mes plus grands bonheurs musicaux.
Avec elle, j’ai trouvé la version idéale des oeuvres vocales du compositeur néerlandais Henrik Andriessen (lire Vendredi saint)
Roberta Alexander a contribué à faire connaître en dehors de ses Pays-Bas natals, l’oeuvre superbe d’Alphons Diepenbrock (Le Hollandais oublié). Mais elle a évidemment aussi et surtout chanté Mozart, Mahler et ce qu’on appelle le grand répertoire. Avec ce quelque chose, ce vibrato serré, dans la voix, qui la rendait unique.
PS À propos de Schoenberg, cité à propos de Kandinsky, s’est développée sur Facebook l’une de ces discussions qu’affectionnent certains sur l’orthographe des noms allemands et russes de musiciens. Il faudra que j’y revienne dans une prochaine brève de blog !
Mercredi dernier, j’étais à la Philharmonie de Paris pour le concert d’ouverture de la saison de l’Orchestre de Paris et de son chef Klaus Mäkelä (cf. Paris passé présent avenir). Programme avantageux dont le clou était assurément An American in Paris, le célébrissime chef-d’oeuvre de Gershwin. Mais, comme je l’ai écrit pour Bachtrack (L’Amérique pressée et bruyante de Klaus Mäkelä et l’Orchestre de Paris) j’ai été déçu, non pas par la prestation de l’orchestre, virtuose, éblouissant, mais précisément par l’excès de brillant, voire de clinquant, de la vision du chef. Je ne peux pas être taxé d’anti-« mäkelisme » primaire, il n’est que de lire plusieurs de mes papiers enthousiastes dans Bachtrack ! Mais il arrive à tout le monde, même aux meilleurs, de faire sinon fausse route, du moins de se méprendre sur une oeuvre.
Gershwin à Paris
George Gershwin vient à Paris au printemps 1928. Il reviendra au pays avec ce qui restera son oeuvre la plus célèbre (avec Rhapsody in blue) : An American in Paris / Un Américain à Paris. Dont le descriptif est précis comme un scénario: une balade sur les Champs-Elysées au milieu des taxis qui klaxonnent, puis dans le quartier des music-halls avant un café à une terrasse du Quartier latin. Au Jardin du Luxembourg, notre Américain a la nostalgie du pays (le superbe blues chanté à la trompette bouchée). Rencontrant un compatriote, ils échangent leurs impressions – Gershwin récapitule les épisodes de cette promenade heureuse.
Dans une oeuvre aussi descriptive, aussi imagée, le chef doit se laisser porter par les atmosphères successives, et laisser jouer ses musiciens avec une certaine liberté.
Quelques exemples de versions récentes, qui répondent à ces critères. Trois chefs français, Louis Langrée (avec l’orchestre de Cincinnati qu’il a dirigé de 2013 à 2024), Alain Altinoglu et son orchestre de la radio de Franfort, et Stéphane Denève, actuel chef du St Louis Symphony, ici à la tête de l’Orchestre national de France. Aucun d’eux ne joue la virtuosité, le super-contrôle, bien au contraire.
Dans ma discothèque personnelle, j’ai dénombré 27 versions différentes, dont pas mal qu’on peut qualifier d’exotiques, et qui sont loin d’être les moins intéressantes.
Kurt Masur / Gewandhaus de Leipzig
Je me rappelle très bien la surprise qui avait été celle des participants à la défunte émission Disques en Lice de la Radio suisse romande, lorsque nous avions élu – après écoute à l’aveugle – la meilleure version de Rhapsody in blue – Siegfried Stöckigt au piano, Kurt Masur dirigeant l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig !
Voir le long article que j’avais consacré à celui qui fut l’un des plus grands chefs du XXe siècle, Kirill Kondrachine (1914-1981) : le Russe oublié
On ne trouve malheureusement plus les disques de cette fabuleuse collection de « live »…
André Cluytens / Société des Concerts du Conservatoire (1949)
Eh oui André Cluytens, en 1949, s’encanaille avec un orchestre un peu brouillon mais plus « jazzy » si possible que des collègues américains
Felix Slatkin / Hollywood Bowl Orchestra (1960)
J’ai déjà dit ici mon admiration pour le grand Felix Slatkin (1915-1963) – on évitera par charité de comparer le père, Felix, et le fils, Leonard ! – Pas loin de mettre sa version au sommet :
Neville Marriner / orchestre de la radio de Stuttgart (SWR)
On n’associe pas spontanément Gershwin à Neville Marriner (1924-2016), et on se trompe parce que sa version captée à Stuttgart n’est pas la moins réussie de la discographie
Les Américains à Paris
Gershwin a fait une visite plutôt furtive à Paris et en a rapporté un chef-d’oeuvre. Mais bien d’autres Américains ont été captivés par la ville lumière. Cole Porter (1891-1964) y passe une dizaine d’années après la Première Guerre mondiale. Il étudie avec Vincent d’Indy, rencontre celle qui deviendra sa femme, la riche héritière Linda Lee Thomas, qu’il épouse à la mairie du 18e arrondissement le 18 décembre 1919. Le Châtelet avait donné fin 2021 un spectacle intitulé Cole Porter in Paris : ma déception avait été à la mesure de l’attente d’un spectacle bien maigre.
Autre hôte d’importance de Paris, le compositeur Aaron Copland (1900-1990), qui sera durablement marqué par sa rencontre avec Nadia Boulanger au conservatoire de Fontainebleau qu’il fréquente de 1921 à 1924. Conséquence de ce séjour parisien, la Symphonie pour orgue et orchestre de 1924 sera créée à New York le 11 janvier 1925 avec Nadia Boulanger.
À intervalles réguliers je me replonge dans un merveilleux coffret, qui récapitule la discographie d’un formidable artiste, malheureusement disparu à 42 ans des suites d’un cancer, le pianiste américain Julius Katchen. Encore un Américain devenu Parisien, de la fin des années 50 à sa mort en 1969.
Depuis longtemps, les Brahms virtuoses autant que poétiques de Julius Katchen sont une référence. Sa version du 1er concerto avec Pierre Monteux (85 ans au moment de l’enregistrement !) reste l’une des plus fameuses qui soient.
Mais l’art de Katchen ne se réduit pas à Brahms.
En 1958, il signe avec Georg Solti l’une des versions les plus électrisantes du 2e concerto de Rachmaninov.
Et toujours impressions et humeurs du jour sur mes brèves de blog
Les symphonies de Mozart ne sont quasiment plus au répertoire des orchestres symphoniques traditionnels. C’est dire si, comme je l’ai écrit pour Bachtrack, la présence de la 41e symphonie dite « Jupiter » de Mozart au programme de l’Orchestre national de France dirigé par Simone Young le 19 juin dernier faisait figure d’événement.
Je crois me souvenir que la dernière fois que j’ai entendu la Jupiter en concert, c’était à Liège avec Louis Langrée en janvier 2006 ! Je me rappelle surtout une séance pédagogique où il avait réparti le public de la Salle Philharmonique en cinq groupes suivant chacun l’une des cinq « phrases » fuguées par Mozart dans le dernier mouvement. On peut voir quelques extraits du grand festival Mozart dans ce film à 26′
L’ultime chef-d’oeuvre symphonique de Mozart a évidemment bénéficié d’un grand nombre d’enregistrements. J’en ai distingué quelques-uns dans ma discothèque, parfois surprenants ou inattendus
Les grands classiques
Josef Krips, Amsterdam (1971)
Souvent réédité le bloc des symphonies 21 à 41 enregistrées par le chef viennois Josef Krips à Amsterdam au début des années 70, garde son statut de référence, même si les réussites y sont très inégales. Mais la 41e symphonie a fière allure
L’autre inévitable est Karl Böhm, auteur de la première intégrale des symphonies de Mozart, très inégale elle aussi, mais on retrouve bien dans la 41e symphonie ce mélange d’apparente rigueur et d’élan qui a souvent caractérisé l’art de ce chef
Karl Böhm, Berlin (1962)
Pour des raisons commerciales probablement, on a confié peu de Mozart à Eugen Jochum, qui pourtant dans Haydn, Mozart, Beethoven, était en terrain de connaissance et de liberté
Eugen Jochum à Boston (1973)
James Levine a gravé une autre intégrale des symphonies de Mozart à Vienne.
La 41e commence à 28′
Autre intégrale remarquable, globalement la plus réussie, celle de Charles Mackerras avec l’orchestre de chambre de Prague (il a réengistré les six dernières symphonies avec le Scottish chamber orchestra). C’est pour moi la plus recommandable globalement.
Les inattendus
On n’attend pas vraiment Zubin Mehta dans ce répertoire. Pourtant, formé à Vienne auprès des meilleurs, le chef indien se coule sans peine dans la peau du chef mozartien…
Zubin Mehta à Vienne
Autre chef inattendu dans ce répertoire, et surtout le seul à avoir officiellement enregistré la 41e symphonie, alors âgé de 28 ans, avec l’Orchestre national de l’époque. Et ça sonne vraiment bien…
Lorin Maazel avec l’ONF (1958)
Quelques mois avant sa mort, le chef américain se retrouve invité (à grands frais certainement) en Galice en 2012.
Lorin Maazel en Galice (2012)
Sur YouTube, on trouve dette étonnante captation d’un concert où le vieux chef soviétique Evgueny Svetlanov épouse la grandeur du compositeur, donnant une version fascinante.
Evgueni Svetlanov à Moscou (1992)
Yehudi Menuhin, Sinfonia Varsovia
Pour rappel, Yehudi Menuhin était aussi un excellent chef d’orchestre (lire Le chef oublié) et Hugues Mousseau dans Diapason avait justement distingué sa version de la Jupiter de Mozart
La nouvelle génération
Maxim Emelyanychev, Il Pomo d’Oro
J’écrivais, il y a trois ans, après les deux concerts finaux du Festival Radio France : « Maxim Emelyanychev réinvente tout ce qu’il dirige, sans céder aux excès de certains de ses contemporains plus médiatisés« . Je me réjouis infiniment de retrouver le jeune chef russe, actuel chef principal du Scottish Chamber Orchestra, à la tête de l’Orchestre national de France ce jeudi au Théâtre des Champs-Elysées.
PS Je précise, une fois de plus, à l’intention de certains lecteurs – qui ne manquent jamais une occasion de me reprocher mes choix, mes oublis, voire mon ignorance – que, dans ce type d’articles, je n’ai, d’abord, aucune prétention ni volonté d’exhaustivité, et que je fais un choix tout à fait subjectif. En plus de celles déjà citées, je n’ignore pas les versions d’Abbado, Barbirolli, Barenboim, Beecham, Bernstein, Blech, Blomstedt, Boult, Brüggen, Davis, Dorati, Adam Fischer, Fricsay, Gardiner, Giulini, Glover, Harnoncourt, Hogwood, Jacobs, Jordan, Karajan, Keilberth, Klemperer, Koopman, Krivine, Kubelik, Leibowitz, Leinsdorf, Manacorda, Marriner, Monteux, Munch, Muti, Oistrakh, Pinnock, Reiner, Rhorer, Sawallisch, Schmidt-Isserstedt, Schuricht, Solti, Suitner, Tate,Tennstedt, Vegh, Walter… pour ne citer que celles que j’ai dans ma discothèque !!
Mes dernières acquisitions discographiques – oui j’aime bien avoir sous la main des coffrets de CD, même si je suis abonné à Idagio qui reste pour moi le meilleur site de téléchargement classique – révèlent des proximités pas si étranges que cela entre deux grandes capitales musicales : Amsterdam et Munich.
Work in progress… ou comment ranger, arranger les rayons d’une discothèque volontairement restreinte en surface !
Mahler Live
L‘Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam recèle des trésors d’archives de concert, qui sont depuis une vingtaine d »années soigneusement éditées par l’orchestre lui-même à partir des captations réalisées par l’une ou l’autre radio publique néerlandaise (voir Un orchestre royal et pour le détail des coffrets Concertgebouw 125)
C’est au tour de Mahler d’être « mis en coffret ».
Certes, dans ce coffret, il y a des enregistrements bien connus et plusieurs fois réédités, mais il y a surtout, pour les années récentes, de nouvelles archives « live ».
Das Lied von der Erde : Haitink 2006
Symphonie 1 : Chailly 1999
Symphonie 2 : Gatti 2016
Symphonie 3 : Van Beinum 1957
Symphonie 4 : Mengelberg 1939
Symphonie 5 : Chailly 1997
Symphonie 6 : Haitink 2001
Symphonie 7 : Jansons 2016
Symphonie 8 : Jansons 2011
Symphonie 9 : Haitink 2011
Symphonie 10 : Chailly 2000
Les Bavarois
Le lien le plus évident entre Amsterdam et Munich est la communauté de direction musicale entre le Concertgebouw et l’orchestre de la Radio bavaroise : Mariss Jansons (1943-2019) a été le chef du premier de 2004 à 2016, et du second de 2003 à 2019. Tout cela a été amplement documenté, on ne compte plus les doublons, voire les triplons, entre les captations réalisées aux Pays Bas ou en Bavière.
Mais il y eut bien d’autres relations musicales entre les deux villes. Bernard Haitink (1929-2021) , le légendaire patron du Concertgebouw de 1961 à 1988 fut l’un des invités les plus réguliers de l’orchestre de la radio bavaroise fondé après la guerre par Eugen Jochum. Cette relation est documentée, entre autres, par deux coffrets passionnants :
Les mélomanes les plus avertis peuvent s’amuser à comparer les différentes versions des mêmes oeuvres telles que Bernard Haitink les a données au fil des décennies, dans Mahler ou Bruckner bien sûr. Mais aussi dans cette 7e symphonie de Dvorak, que le chef hollandais avait enregistrée au tout début de sa carrière pour Philips, avant même de prendre la direction du Concertgebouw
Nous y sommes : Maurice Ravel est né le 7 mars 1875, il y a très exactement 150 ans. Poursuivons la mini-série autour du compositeur basque et de ses oeuvres les plus connues.
Avec le Boléro et la Valse (on y reviendra), la 2e suite de Daphnis et Chloé est sans doute sa pièce symphonique la plus jouée en concert. Je préfère évoquer ici la partition intégrale de cette « symphonie chorégraphique pour orchestre et choeur sans paroles », comme est intitulée cette musique du ballet composé pour les Ballets russes et créé sur une chorégraphie de Michel Fokine, le 8 juin 1912, au théâtre du Châtelet sous la direction de Pierre Monteux. Pierre Monteux décidément abonné à toutes les créations importantes de l’époque (Petrouchka, Le Sacre du printemps…).
Les versions intégrales sont nettement moins nombreuses au disque que la seule 2e suite.
Je me rappelle encore une émission de « Disques en lice » – la défunte tribune de critiques de disques de la Radio Suisse romande – où, au terme d’une écoute à l’aveugle, la version qui dominait la confrontation était celle de… Pierre Monteux, magnifiquement enregistrée à Londres.
Charles Munch à Boston n’était pas loin…
Ernest Ansermet n’est pas à son meilleur dans cet ouvrage, mais ses héritiers – revendiqués ou non – les deux Suisses, Charles Dutoit et Armin Jordan, y sont admirables
Intéressant de confronter les versions de Jordan père (Armin) et fils (Philippe) :
La version la plus inattendue de la discographie, et peut-être la plus extraordinaire à mes oreilles, est celle du grand Kirill Kondrachine*, captée à Amsterdam en 1972, jadis rééditée dans une série devenue collector
*décédé le 7 mars 1981 à Amsterdam au lendemain d’un concert où il dirigeait la 1e symphonie de Mahler à la tête de l’orchestre de la radio de Hambourg (NDR)
« A “coda” is a musical element at the end of a composition that brings the whole piece to a conclusion. A coda can vary greatly in length. My life’s coda is generous and rich. Life is precious ». / En musique, la coda est l’élément qui marque la fin d’une composition, la conclusion de la pièce. La longueur d’une coda peut varier considérablement. La « coda » de ma vie est généreuse et riche. La vie est précieuse » (Michael Tilson Thomas, 24 février 2025)
Hier Michael Tilson Thomas postait un message bouleversant sur sa page Facebook, où il annonce que la tumeur qui le touche depuis trois ans a repris de la vigueur et que ses chances de s’en sortir sont incertaines (« the odds are uncertain« ).
Nous sommes tous confrontés, un jour ou l’autre, avec la fin de vie, la fin d »une vie. Nos sociétés contemporaines refusent la mort, ou sans aller si loin, la retraite, le retrait, la mise à l’écart de l’activité sociale, quelles qu’en soient les raisons.
Je disais, dans un précédent billet (Complexité, perplexité), que l’obstination que mettent certains musiciens, les chefs surtout, à durer au-delà du raisonnable, était souvent incompréhensible. Pourquoi, par exemple, publier (ou laisser publier) cet enregistrement récent de la Symphonie de Franck par un Daniel Barenboim qui n’est plus que l’ombre de lui-même (le 6 février dernier il reconnaissait lui-même être atteint de la maladie de Parkinson depuis plus de trois ans), alors qu’il a livré avec l’Orchestre de Paris il y a quarante ans une version qui avait fait date.
Il y a, heureusement, des contre-exemples, des miracles parfois : les pianistes Horszowski, Pressler… ou Rubinstein !
Et comme on le relevait dans un précédent article (Nelson et Martha), la pianiste argentine, 84 ans dans trois mois, semble être atteinte, elle, du syndrome de l’éternelle jeunesse
Témoin ce document étonnant et récent (capté au Japon ?) où Martha Argerich fait d’un mauvais piano droit l’instrument d’une ineffable poésie dans les Jeux d’eau de Ravel…
et ce merveilleux trio de Mendelssohn capté le 20 décembre dernier à Toulouse !