L’éloquence des Hongrois

On sait l’admiration que j’ai pour l’infatigable Cyrus Meher-Homji qui a l’art de dénicher les trésors des archives des labels Philips, Decca, Deutsche Grammophon et associés et de les rééditer dans sa collection Eloquence

J’ai parfois des doutes quant à la pertinence voire l’utilité de ces rééditions (lire Dispensables), mais le coffret qui vient de paraitre (que j’ai acheté beaucoup moins cher que le prix français sur un site danois) est une formidable surprise :

Qui, dans la jeune génération de mélomanes, connait encore ne serait-ce que les noms de János Ferencsik et de György Lehel ?

Je me souviens de la fièvre qui me gagnait quand il y avait encore des magasins de disques à Budapest où l’on pouvait rafler les pépites du label national Hungaroton, je me rappelle aussi quelques rares vinyles ou CD où les noms de ces deux chefs étaient moins rares qu’aujourd’hui.

Mais là, c’est le bonheur intégral, et le plaisir de retrouver ces prises de son du début ou du milieu des années 60 si caractéristiques des pays de l’Est, qui restituent l’acoustique des salles où les orchestres (et choeurs) ont été enregistrés, sans traficotage inutile, et surtout un son d’orchestre si reconnaissable !

Le chef en son pays

János Ferencsik a été le chef hongrois le plus éminent de la seconde partie du XXe siècle, en tout cas de ceux qui sont restés en Europe. Au-delà des répertoires « locaux » qui sont regroupés dans ce coffret, il a imposé sa marque dans le répertoire classique et romantique et connu une carrière internationale remarquée.

C’est par sa version qui n’a jamais quitté le catalogue que j’ai découvert les Gurre-Lieder de Schoenberg

C’est aussi mon premier disque Kodály avec les Danses de Galánta et les Danses de Marozzsék

György Lehel à redécouvrir

Quant à György Lehel, la relative brièveté de sa carrière – il est mort à 63 ans – l’a sans doute empêché d’avoir une carrière plus internationale et les quelques disques de lui distribués en Occident l’ont cantonné au répertoire hongrois. Alors que, de nouveau, en cherchant bien chez les disquaires, on pouvait trouver un éventail beaucoup plus large de son art.

C’est avec lui que le jeune Zoltan Kocsis grave les concertos 1 et 2 de Bartók !

Kodály par Kodály

Quelle joie de retrouver dans ce coffret cet incunable de Zoltán Kodály dirigeant lui-même en 1961 son bien peu connu Concerto pour orchestre et cet admirable Soir d’été !

Un indispensable, vraiment indispensable de toute discothèque !

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog : les suites d’élections, un nouveau rôle, la mort de Jospin

Inconnus à connaître

Un bel inconnu qui a vieilli

S’il y a bien un lieu à Paris où l’on n’est jamais déçu, un gracieux écrin dans le quartier de l’Opéra, c’est bien le théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet. Jusqu’à ce dimanche 16 avril, on y donne la comédie musicale Ô mon bel inconnu de Sacha Guitry pour le livret et Reynaldo Hahn pour la musique, une production du Palazzetto Bru Zane qui avait déjà publié le disque il y a deux ans.

Je suis d’ordinaire très bon public pour ces « vieilleries » d’un répertoire si longtemps oublié ou négligé. Nombre de mes articles ici en témoignent (lire par exemple Le mois de l’opérette). Mercredi soir j’ai été plutôt déçu non pas par la mise en scène (bravo Emeline Bayart !) ou les interprètes, mais par la faiblesse du texte comme de la musique, comme je l’ai écrit dans Bachtrack : Le bel inconnu a pris un coup de vieux

Quand Luisada fait son cinéma

Comme tous ceux qui connaissent un peu le pianiste français, je savais de longue date la passion de Jean-Marc Luisada pour le cinéma, sa connaissance encyclopédique du 7ème art. On n’est donc pas surpris qu’enfin il ose en faire l’aveu par un disque magnifique (enregistré, de surcroît, dans un lieu qui m’est cher, la Salle philharmonique de Liège !).

J’imagine, même s’il ne m’en a rien dit, la difficulté pour Jean-Marc Luisada, de choisir ce programme, qui ressemble à tout sauf à un « best of ». Dans le beau livret qui nourrit ce disque, le pianiste cinéphile donne quelques clés. On appréciera le clin d’oeil de l’interprète au label qui le publie (Dolce Volta) puisqu’il ouvre son programme avec le thème de La dolce Vita !

Un bon conseil : précipitez-vous sur cet album, et si vous êtes à Paris mercredi prochain, allez écouter Luisada à la Salle Gaveau.

Méconnues mélodies

Ce n’est pas la première fois que je parle ici des bonnes affaires que propose le site allemand jpc.de (cf. mon dernier billet Inspirations).

Ne pas se fier à la photo de couverture de ce double album, mais constater la qualité de cette compilation : pour moi quelques découvertes (Bloch, Wellesz) et non des moindres.

Magnifique Sophie Koch dans les Poèmes d’automne d’Ernest Bloch :

Somptueux cycle des Symphonische Gesänge de Zemlinsky :

Il est libre Max (la suite)

En ce jour de rentrée scolaire, on a vu, un peu partout, musiciens et choristes se joindre aux enfants et à leurs professeurs, le ministre de l’Education nationale ayant réitéré hier sur France Musique sa conviction sur les bienfaits du chant choral. Je plaide depuis si longtemps pour cette mesure simple, universelle, que je ne peux que me réjouir des premiers pas d’une politique nécessaire : Tous en choeursIl faut persévérer, aller plus loin comme le précise cet excellent papier : La musique prend ses quartiers à l’école.

François-Xavier Rothque j’avais laissé jeudi dernier à La Côté Saint-André à la tête de son ensemble Les Sièclesannonce fièrement le concert d’ouverture de sa quatrième saison à la tête de l’orchestre du Gürzenich de Cologne, avec une oeuvre si rare au concert dans nos contrées francophones, qu’on est plutôt surpris – agréablement – d’un tel choix : les Variations et fugue sur un thème joyeux de Hillerl’imposant opus 100 de 1907 de Max Reger (1873-1916).

Voilà un compositeur admiré par Schoenberg, dont on a à peine commémoré le centenaire de la mort en 2016. Extraits de l’article que je lui consacrais il y a deux ans :

Le centenaire de sa mort a été inégalement célébré. Et n’a pas contribué à une meilleure connaissance de son oeuvre de ce côté-ci du Rhin. La France n’a jamais eu beaucoup de considération pour celui qui passe, au mieux, pour un épigone de BrahmsMax Reger.

Né en 1873, mort d’une crise cardiaque à 43 ans le 11 mai 1916, le compositeur allemand reste largement méconnu, voire méprisé, et quasiment jamais au programme d’un concert en France. Je me rappelle l’étonnement du public (et de la critique) lorsque j’avais programmé à Liège les quatre Poèmes symphoniques d’après Böcklinune première fois en 2004, puis en 2011 (pour la saison des 50 ans de l’Orchestre). Lire L’île mystérieuse.

Les clichés sont tenaces, concernant Max Reger. Contrapuntiste sévère, tourné vers le passé (Bach), hors de son temps (voir la liste de ses oeuvres). Contemporaines du Sacre du printemps et de Daphnis et Chloé, ses grandes oeuvres symphoniques, si elles n’épousent la modernité radicale d’un Stravinsky ou les audaces françaises de Debussy ou Ravel, évitent la surcharge post-romantique d’un Richard Strauss ou du Schoenberg de Pelléas et Mélisande.

Les oeuvres concertantes souffrent, au contraire, de redondances que même d’illustres interprètes comme Rudolf Serkin– qui a étudié avec Reger – ne parviennent pas à gommer.

L’autre problème de Reger, c’est sa profusion. Son corpus d’oeuvres instrumentales est tel que l’amateur qui voudrait s’y aventurer s’épuisera vite : le violon, l’alto, le violoncelle, la clarinette et l’orgue. Des sommes un peu indigestes.

Mais pour le mélomane qui ne voudrait pas passer à côté d’un compositeur original, singulier même dans son époque, deux coffrets complémentaires sont de nature à satisfaire sa curiosité. L’un comprend la totalité de son oeuvre symphonique et concertante, dans des versions de premier ordre, l’autre – qui vient de paraître – est plus ouvert à tous les genres abordés par Max Reger et bénéficie aussi d’interprètes remarquables.

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Puisse ce coffret contribuer à faire aimer et connaître un corpus musical somptueux, qui reste scandaleusement méconnu, voire méprisé, injustement oublié des programmateurs hors la sphère germanique.