Hauts et bas

Indifférence

L’écrivain Christian Bobin est mort, et je ne sais qu’en penser. Si ses livres ont fait du bien, ils auront rempli leur office. Comme ceux de Paolo Coelho… Et puis j’ai lu sur Facebook ce portrait qu’en fait Augustin Trapenard, le ci-devant animateur de Boomerang sur France Inter, aujourd’hui aux manettes de La Grande Librairie sur France 5 : « Je me souviens de ses éclats de rire qui faisaient trembler le studio tellement ils étaient forts. Ce rire si contagieux, si communicatif, qui semblait surgir de nulle part et qui prenait tout le monde de court, jusqu’à ma réalisatrice de l’autre côté de la vitre du studio. Je me souviens que dans ce rire, il y avait de la bonté, de la générosité, mais aussi une bonne dose d’autodérision. Il s’amusait surtout de lui : d’une repartie, d’un bon mot ou de son incapacité à répondre dans le temps imparti. Ce rire était si sonore qu’il rendait plus intenses, étrangement, les moments d’émotion. Il y en avait eu à foison. Quand sa voix s’était brisée en parlant de ces tableaux qui nous regardent autant qu’on les observe. Quand elle s’était mise à trembler en évoquant la ville de son enfance qu’il n’a jamais vraiment quittée et qui a changée plus vite que lui. Quand elle avait carrément trébuché en commentant une variation de Bach interprétée par Glenn Gould. Je me souviens qu’il disait que notre mission sur terre était peut-être de devenir des anges. J’avais trouvé ça d’autant plus beau qu’on avait commencé et terminé en parlant de résistance.« 

Je vais peut-être réessayer Bobin.

Dérives

J’avais, il y a un an ou deux, écrit ici même un article, que j’ai finalement supprimé, parce qu’il avait été surabondamment relayé par des gens qui ne l’avaient pas lu, et que j’étais alors « en responsabilité ». J’y défendais plutôt deux frères savoyards, Renaud et Gautier Capuçon, que j’ai connus et invités l’un et l’autre à leurs débuts. Aujourd’hui, ils ne jouent plus ensemble, ils font carrière chacun de leur côté, mais en usant et abusant de toutes les armes du marketing, quitte à dévier de l’idéal artistique qu’ils ont toujours brandi comme étendard.

Gautier sort un nouveau CD – à grand renfort de passages télé et d’articles de complaisance (une page entière dans Le Monde : Violoncelliste populaire), enfonçant toujours les mêmes portes ouvertes : lui rend la musique accessible au plus grand nombre. Blabla habituel. On se demande si, avec les titres de ses « albums » – Emotions, Sensations, bientôt Vertiges ?, il ne se place pas dans la filiation d’un André Rieu plutôt que d’un Rostropovitch ?

Renaud, quant à lui, semble saisi du syndrome de Karajan, qu’on appelait dans les années 60 le Generalmusikdirektor de l’Europe, tant il cumulait de fonctions et d’honneurs (Vienne, Berlin, la Scala, Salzbourg). Musicien quasi-officiel – il est de toutes les cérémonies, hommages, réceptions à l’Elysée – créateur/animateur du festival de Pâques d’Aix-en-Provence, professeur à Lausanne et depuis peu chef de l’Orchestre de chambre de Lausanne, il s’occupe aussi du festival de Gstaad, et annonce maintenant s’occuper des Rencontres Musicales d’Evian. Le violoniste français, dans ce langage bienséant et formaté qui fait son charme, déclare à Sylvie Bonier, dans le journal Le Temps : «Plus j’en fais, moins je suis stressé, déclare le violoniste entrepreneur. C’est le grand paradoxe de ma vie. Je suis de plus en plus zen au fil des nouvelles aventures. La scène et l’organisation figurent dans mon ADN depuis toujours. Cela me donne un plaisir fou et je pense avoir acquis une certaine expérience, en plus de 25 ans de pratique. Pourquoi, alors, me priver d’élargir encore les partages avec les immenses musiciens qui jalonnent ma vie professionnelle et amicale, les jeunes qui vont faire la leur, dans ce métier exigeant, et le public qui les suit tous?»

Sauf que non, cher Renaud, on ne la fait pas à ceux qui ont connu les Rencontres d’Evian à leurs débuts, puis sous la houlette de Rostropovitch. Les découvertes, l’audace étaient de tous les programmes. Je n’aurai pas la cruauté de rappeler ceux des concerts auxquels j’ai assisté dans les années 80 et 90. Quand je vois ce qui est proposé l’été prochain et qui est présenté comme une « mutation », j’hallucine : Mozart et Beethoven pour les soirées les plus audacieuses ! Le Philharmonique de Berlin annoncé avec ce pauvre Zubin Mehta, 87 ans, qui ne tient plus debout, certes avec le soutien d’une mécène d’autant plus généreuse qu’elle dépense l’héritage de son mari mort l’an dernier. Et toujours les mêmes invités… Les petits jeunes ont droit aux concerts de 11h du matin.

S’ił fallait en rajouter, que penser d’un artiste qui, depuis le début de sa carrière, a été soutenu, supporté – dans tous les sens du terme – par Warner et son patron Alain Lanceron, et qui, en pleine « promo » d’un nouveau CD des Quatre saisons de Vivaldi, passe avec armes et bagages chez Deutsche Grammophon, sans même un mot à son mentor ?

Il ne faut pas oublier de lire le papier très argumenté d’Alain Lompech dans le numéro de décembre de CLASSICA

L’avenir du côté d’Alexandre

On oublie vite ces combines pas très glorieuses, quand on écoute, comme ce fut le cas jeudi soir à la Philharmonie de Paris, des musiciens à qui la – récente – célébrité n’a pas encore fait perdre le sens des réalités : le pianiste Alexandre Kantorow, le violoncelliste Aurélien Pascal – entendu trois fois dans trois formations différentes lors du Festival Radio France 2021 – et la violoniste Liya Petrova. Aujourd’hui musicienne reconnue et confirmée, la jeune Bulgare avait participé à l’un des derniers projets discographiques que j’avais conduits à Liège ; l’intégrale des oeuvres concertantes pour violon et violoncelle de Saint-Saëns

C’était dans le triple concerto de Beethoven, avec l’Orchestre de Paris, dirigé par Stanislav Kochanovsky. Et c’était magnifique !

La révélation Marie-Ange

La dictature du marketing

Il y a trois ans, je relatais une interview plutôt cash de celui qui allait quitter la direction du Conservatoire de Paris (le CNSMD !), Bruno Mantovani (Soft porn au Conservatoire), et je prenais comme exemple – qu’elle ne m’en veuille pas plus aujourd’hui qu’hier ! – une artiste magnifique qui se soucie bien peu de ressembler à des consoeurs qui bénéficient d’une exposition médiatique qui ne dépend pas uniquement de leur talent pianistique, euphémisme !

J’évoquais alors Marie-Ange Nguci, 24 ans aujourd’hui, que j’ai invitée en 2019 et en 2021 au Festival Radio France. La jeune pianiste née en Albanie m’avait raconté un souvenir très fort, que je m’autorise à reproduire ici. Ce 16 juillet 2019, pour son premier récital à Montpellier, elle paraissait très émue, bouleversée même, tandis qu’elle achevait de répéter sur la scène de la salle Pasteur du Corum. Elle finit par nous expliquer les raisons de son émotion : lorsque sa famille avait débarqué d’Albanie, elle s’était établie quelque part entre Nîmes et Montpellier, et le tout premier concert de la petite fille qui avait commencé l’étude du piano à 4 ans, fut un concert du Festival !

(Photo Caroline Dourthe)

La révélation

J’ai revu et entendu Marie-Ange jeudi dernier au Théâtre des Champs-Elysées, en soliste de l’Orchestre de chambre de Paris et dans le compte-rendu que j’ai fait pour Bachtrack (Deux solistes, une révélation), j’ai parlé à son propos de « révélation ». Révélation pour ceux qui comme moi ne l’avaient jamais entendue dans Mozart. Parce que, pour le grand répertoire romantique, et même plus contemporain – la jeune pianiste semble n’avoir aucune limite à sa curiosité – on savait déjà qu’elle joue dans la cour des grands.

On le sait d’autant plus qu’elle fut l’une des élèves emblématiques du très cher et regretté Nicholas Angelich. Elle fut de ceux et celles qui rendirent l’été dernier un bel hommage au pianiste disparu, dans le cadre du festival de La Roque d’Anthéron.

Mais, comme je l’écris dans mon papier pour Bachtrack, tous les vrais musiciens le savent, rien n’est plus difficile que Mozart. Même les plus grands s’y aventurent avec précaution.

En préparant ce billet, j’ai trouvé cette belle captation d’un autre concerto, le 20ème en ré mineur, réalisée à Lille, il y a quelques mois. Marie-Ange Nguci y démontre ses affinités avec Wolfgang.

On ne boudera pas son plaisir d’entendre ou réentendre la jeune pianiste dans Saint-Saëns ou Rachmaninov, tant elle y est éloquente, souveraine.

Un seul disque en forme de carte de visite pour le moment ! Les responsables de labels seraient bien inspirés de ne pas s’en tenir à ce premier opus…

Intéressant d’entendre ce qu’en disait Marie-Ange Nguci à l’époque, il y a quatre ans déjà !

Des morts vivants, Chéreau, Rorem etc.

Les Amandiers

Il y a un mois j’avais beaucoup aimé son film L’Innocent. Louis Garrel est de retour, et pas dans n’importe quel rôle, dans le film de Valeria Bruni-Tedeschi, Les Amandiers, il y incarne Patrice Chéreau, qui fut le directeur de ce théâtre, devenu mythique, de Nanterre.

J’ai beaucoup aimé, l’histoire, la réalisation, les acteurs et actrices. Comme le journaliste qui interroge ici Valeria Bruni-Tedeschi :

« Patrice Chéreau est le plus vivant de tous les morts« 

Ce film montre avec tant de justesse les élans, les espoirs, les douleurs de cette bande de jeunes apprentis acteurs, n’évite aucun des chocs de l’époque, la drogue, le SIDA. On a plus d’une fois été ému, sinon bouleversé. Les interprètes sont tous formidables, y compris les filles et fils de…Mention particulière pour celle qui est censée représenter VBT, Nadia Tereszkiewicz, et peut-être surtout Sofiane Bennacer, dans sa descente aux enfers. Je n’ai pas arrêté de penser à Patrick Dewaere… Evidemment Louis Garrel est plus Chéreau que nature jusque dans les attitudes, les tics, le langage ! Ne pas oublier celui qui fut son adjoint comme directeur de l’école de théâtre des Amandiers, Pierre Romans, ici incarné par Micha Lescot, emporté par le SIDA à 39 ans.

Allez voir ce film, vraiment !

Presque centenaire

Il y a fort à parier que, si Renaud Machart n’avait pas contribué à le faire connaître en France, notamment en traduisant l’un de ses Diaries, le nom de Ned Rorem (1923-2022) serait resté quasi inconnu.

« Un matin de mai 1949, un jeune Américain à la beauté ravageuse débarque au Havre. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération venus d’outre-Atlantique, le compositeur et écrivain Ned Rorem ne compte passer en France que quelques mois. Il y restera jusqu’en 1955. Ce sont ces années que retracent ce Journal parisien, un texte fameux aux Etats-Unis, qui, depuis sa parution, en 1966, n’avait jamais été encore traduit en français. Le Journal parisien fit scandale par la liberté de ton de son auteur, son insolence et sa cruauté, et par des indiscrétions qui ne furent pas appréciées de tous. Ned Rorem fait très vite la connaissance de Marie Laure de Noailles, qui deviendra sa plus sure alliée et sa plus chère amie à Paris. Elle le prendra sous son aile et le présentera au Tout-Paris artistique. Eberlué et crâne, séduit mais méfiant, le jeune compositeur fréquente Francis Poulenc, Salvador Dali, Georges Auric, Henri Sauguet, Jean Cocteau, Julien Green, Pablo Picasso, Julius Katchen, Paul Eluard, Pierre Boulez, Alice Toklas et la colonie américaine de Paris. Des années partagées entre le travail, la boisson, la rencontre de jeunes hommes ; la France, le Maroc (mais aussi l’Angleterre et l’Allemagne d’après guerre) ; l’amour, le désespoir. Le tout noté au fil d’une plume d’une redoutable précision de trait » (Présentation de l’éditeur)

Le compositeur américain est mort à New York ce samedi à l’âge respectable de 99 ans.

Quelques repères discographiques pour se faire au moins une petite idée de ce que Ned Rorem a représenté dans la musique du XXème siècle.

Les larmes de Leila K.

Il serait sans doute resté inconnu du grand public, si l’excellente Leila Kaddour – qui présente le journal télévisé de France 2 le samedi et le dimanche midi – n’avait pu retenir son émotion en annonçant sa mort.

Je ne connaissais pas personnellement, je n’ai jamais eu l’occasion de travailler avec lui, mais la brutale disparition de Pascal Josèphe, à 68 ans, a rappelé l’importance de celles et ceux qui, dans l’ombre, font vivre la télévision, et c’est tout aussi vrai pour la radio, les médias en général, les structures culturelles. Il y a ceux qui sont dans la lumière – Pascal Josèphe l’avait tenté, en se présentant à la présidence de France Télévisions en 2015 – et ceux, il en était, qui créent, donnent leur chance, promeuvent, innovent. C’est pour cela que sa mort bouleverse autant de monde…

Bios

Les anniversaires, on sait faire, les institutions culturelles, les médias, les maisons de disques, il n’y a plus que ça. Quand ce n’est pas le 80ème anniversaire de Daniel Barenboim (lire Barenboim #80), c’est le centenaire de la mort de Proust aujourd’hui (qu’on se rassure, je n’ai rien d’original à en écrire, sauf à conseiller l’excellent essai de l’ami Jérôme Bastianelli, président de la Société des Amis de Marcel Proust)

Sans parler de certains qui préfèrent s’auto-célébrer – livre, disque, concerts, émissions de radio, articles de presse – de crainte peut-être que ledit anniversaire passe inaperçu ! Ou de faire état des hochets à eux généreusement distribués par telle ex-ministre de la Culture ! Vanitas vanitatum et omnia vanitas…

Bios dégradées

En revanche, fournir une information de qualité sur les artistes, en l’occurrence les musiciens, qu’on va écouter en concert ou sur un enregistrement audio ou vidéo. c’est normalement le job des organisateurs, des impresarios – pardon c’est un mot désuet, ringard, on dit maintenant « agent », c »est tellement plus poétique ! c’est une autre paire de manches. Dans notre jargon, on appelle ça une « bio ».

En général, ces « bios » d’artistes censées nous conter par le menu leur enfance, leur formation, les éléments importants de leur carrière, sont à peu près toutes faites sur le même modèle, avec les mêmes mots-valises, les mêmes superlatifs : « Anton von der Schmoll est généralement considéré comme l’un des talents les plus prometteurs de sa génération » – ça pour les débutants – Pour les plus confirmés, on monte d’un cran dans la formule creuse : « Est internationalement reconnu comme le chef le plus charismatique de son époque »… etc..

Mais au lieu de donner envie à l’auditeur ou au spectateur d’en connaître plus sur l’artiste en question, d’en révéler les traits marquants, ces « bios », en général fournies en anglais – parce que les plus grandes agences sont à Londres ou en Allemagne – ressemblent aux menus des restaurants de l’époque soviétique : une liste d’autant plus impressionnante et longue qu’inexistante.

Ainsi d’un soliste, dont vous n’avez jamais entendu parler, on vous dira qu’il a joué avec les plus grands chefs, et les plus grands orchestres, oubliant juste de mentionner que c’était pour des remplacements au sein des dits orchestres. Ou alors l’énumération des lieux est en soi irrésistible de drôlerie.

Dans tous les cas c’est ridicule et souvent contre-productif.

Je m’explique : si un « agent » a besoin de placer ses artistes auprès d’organisateurs, de directeurs, il s’adresse à des professionnels à qui on ne la raconte pas, il apporte un éclairage, une information sur l’évolution de la carrière de son protégé, sur ses projets, ses souhaits. Donc la liste et les superlatifs interminables… aucun intérêt !

Quant au public qui vient écouter et/ou voir un artiste, croit-on vraiment qu’il va se taper des pages de lecture indigestes ?

J’ajouterai une catégorie de « bios » entourloupes : celles où, ridicule coquetterie, on cache soigneusement l’origine, l’âge (surtout !) des gens. Pas plus tard qu’hier soir impossible d’avoir des informations… réellement biographiques sur un chef d’orchestre dont je sais seulement qu’il est anglais et qu’il va succéder à Santtu-Matias Rouvali à la direction musicale de l’orchestre philharmonique de Tampere (Finlande).

Tout Roger

J’ai à plusieurs reprises évoqué ici mes quelques rencontres avec le chef anglais Roger Norrington (88 ans !). Extraits choisis :

Avec l’Orchestre de chambre de Paris (28 mai 2015)

Ce n’était pas la foule des grands soirs mais le programme autant que les interprètes justifiaient qu’on soit présent au Théâtre des Champs Elysées ce mardi soir. Très british indeed !

Roger Norrington, Ian Bostridge, Purcell (la suite Abdelazer or the Moor’s Revenge, dont le rondeau a servi de thème à Britten pour son fameux Young person’s guide to the orchestra), Britten justement et son Nocturne, pour ténor et orchestre, d’un accès moins aisé que la Sérénade antérieure, la sublime Fantaisiede Vaughan Williams sur un thème de Thomas Tallis, et last but non least la 103eme symphonie de Haydn qui s’ouvre par un spectaculaire « roulement de timbales »

Beethoven, Haydn et Disques en Lice

L’autre souvenir est lié à l’émission Disques en lice, fondée en décembre 1987 sur Espace 2, la chaîne musicale et culturelle de la Radio suisse romande, par François Hudry, à laquelle j’ai participé sans interruption jusqu’à mon départ de la Suisse pour France Musique (à l’été 1993).

La grande affaire de ces années-là avait été l’intégrale très admirée et très controversée des symphonies de Beethoven que Roger Norrington avait réalisée pour EMI avec les London Classical Players. Norrington avait devancé Harnoncourt et Gardiner dans cette entreprise, il prétendait se fier strictement aux indications métronomiques de Beethoven lui-même. Quel décrassage, quel dégraissage pour nos oreilles ! Et voici qu’un jour (pour la centième de l’émission ?) François Hudry avait invité Norrington à venir lui-même parler de ses interprétations, en l’occurrence de la 6e symphonie « Pastorale » de Beethoven

Et l’émission et le repas qui suivit furent bien trop courts… Sir Roger étant un formidable personnage, savant, gourmand, jouissant de la musique comme des farces qu’il fait aux musiciens et au public.

Je me rappelle alors lui avoir demandé s’il comptait graver Haydn. Il se tâtait encore, connaissant la difficulté de l’entreprise. La réponse vint quelques années plus tard, pour ce qui est des symphonies « londoniennes » et tout récemment pour le cycle des « parisiennes« . Evidemment indispensable !

Roger Norrington et François Hudry (Photo F.H.)

Sans attendre son 90ème anniversaire, et parce que le chef a lui-même annoncé mettre un terme à sa carrière, Erato (Warner) réédite tout ce que Norrington a enregistré avant qu’il ne prenne la direction de l’orchestre de la radio de Stuttgart (et qu’il regrave une grande partie de son répertoire pour Hänssler avec des bonheurs plus fluctuants !)

Rien d’inconnu dans ce coffret, mais des versions qu’on avait parfois oubliées. La presque totalité enregistré avec l’ensemble London Classical Players, fondé par Roger Norrington en 1978 et dissous en 1997, regroupant des musiciens participant à d’autres formations, comme The Orchestra of the Age of Enlightenment.

Contenu du coffret Warner/Erato :

Beethoven : Symphonies + concertos clavier (Melvyn Tan)

Berlioz : Symphonie fantastique + Ouverture Les Francs-juges

Brahms : Symphonies + Variations Haydn + Ouverture tragique + Requiem allemand

Bruckner : Symphonie 3

Haendel : airs d’opéras (David Daniels) + Water Music, Royal Fireworks

Haydn : Symphonies 99-104

Mendelssohn : Symphonies 3 et 4

Mozart : Symphonies 38-41 + concertos 20/23/24/25 (Melvyn Tan), concerto 16 (Knauer) + Requiem

Mozart : Don Giovanni

Mozart : la Flûte enchantée

Purcell : The fairy queen

Gala Rossini + ouvertures

Schubert : Symphonies 4,5,6,8,9, ouverture Die Zauberharfe

Schumann : Symphonies 3,4, ouverture Genoveva

Smetana : Ma Patrie

Wagner : ouvertures

Weber : Symphonies 1 et 2, Konzertstück (Melvyn Tan)

Mascarades

Un bon Bedos

Déjà je n’avais pas suivi, ni même compris, certaines des critiques de son film La Belle époque, sorti il y a trois ans. J’en ai fait autant pour le quatrième long-métrage de Nicolas Bedos Mascarade, que je sors de voir dans la même salle adamoise*.

D’accord, c’est trop long, c’est trop touffu, trop de répliques, de vacheries, de bons mots, trop de références, mais c’est du Nicolas Bedos ! Oui aucun personnage n’est sympathique, oui c’est cynique, et alors ? C’est un film, pas un reportage sur la Côte d’Azur ! Et quand même une sacrée bande de comédiens, sacrément bien servis par le réalisateur, à commencer par les femmes, Isabelle Adjani qu’on craint d’abord de voir comme une caricature d’elle même, et qui ferait oublier Gloria Swanson dans Sunset Boulevard, Marine Vacth, tout simplement exceptionnelle. Et Pierre Niney qu’on aime, comme on l’aime dans tout ce qu’il fait. On n’arrive pas à croire qu’il soit un parfait salaud. Donc ne lisez pas les critiques, profitez de ce week-end bien automnal pour aller au cinéma (les salles sont tristement vides)

Lermontov et Khatchaturian

En musique, le titre que Bedos a donné à son film évoque pour moi deux oeuvres, deux compositeurs.

Aram Khatchaturian (1903-1978) d’abord et la musique de scène qu’il compose en 1941 – à l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain Mikhail Lermontov, pour la pièce Mascarade. De cette musique de scène est restée une valse à flonflons qui a beaucoup fait pour la célébrité du compositeur arménien.

Une seule référence pour cette suite, Kirill Kondrachine.

L’opéra de Nielsen

Maskarade, c’est aussi un opéra du Danois Carl Nielsen (1865-1931). La langue limite évidemment la diffusion de l’oeuvre, mais la musique y est dense. Et la version récente et native de Michael Schønwandt en est la référence.

L’ouverture en est brillante et festive :

* adamois : relatif à la ville de L’Isle-Adam, charmante commune du Val d’Oise qui présente la particularité d’être administrée sans discontinuer depuis 1971 par la même famille princière, les Poniatowski, d’abord Michel, compagnon de route et ministre de Giscard, puis son fils Axel, et le petit-fils Sébastien, réélu sans difficulté en 2020.

Les inattendus (XII) : Maazel et Dvořák

L’écoute aléatoire, un trajet un peu long, et me voici littéralement captivé par le mouvement lent – archiconnu- de l’archiconnue symphonie « du Nouveau monde » de Dvořák, une version transférée sur mon smartphone à partir d’un coffret paru en 2018 pour célébrer l’orchestre de la Tonhalle de Zurich. : Lorin Maazel dirigeait l’orchestre suisse en 2002.

A vrai dire, je n’avais guère prêté attention à cette version quand j’ai reçu ce coffret. Comme je n’avais prêté attention aux rares enregistrements de Dvořák par Lorin Maazel. A tort !

Je comprends maintenant pourquoi ceux qui ont choisi les « live » qui forment ce beau coffret ont retenu la « Nouveau monde » de Lorin Maazel. Souvent on avait l’impression, s’agissant du grand chef américain, disparu le 13 juillet 2004, que sa technique infaillible masquait un manque d’inspiration ou une routine bien huilée, surtout dans les dernières années. Et puis au concert, il pouvait soudain donner toute la mesure d’un talent qui avait particulièrement brillé au début de sa carrière.

(extrait audio : Dvořák Symphonie n°9, largo – Tonhalle Orchester Zürich, dir. Lorin Maazel (live 2002)

La manière dont Maazel conduit ce célèbre Largo, variant sans cesse les accents, les attaques, modifiant imperceptiblement le tempo, obtenant de l’orchestre et de chaque soliste – le cor anglais – des sonorités plus bohémiennes que nature, c’est tout simplement prodigieux, et la marque du très grand chef qu’il pouvait être quand il le voulait.

Du coup, j’ai ressorti de ma discothèque les trois dernières symphonies de Dvořák, que Maazel a gravées à Vienne au tout début des années 80 – ce sont ses seuls enregistrements des 7ème et 8ème symphonies.

On n’a pas ici la spontanéité, l’élan du « live » de 2002, mais quelle maîtrise supérieure des rythmes, des couleurs de l’orchestre (et quel orchestre !), quel respect scrupuleux aussi de la partition, quelle jubilation jamais clinquante ! A réécouter vraiment.

Trouvé sur YouTube un « live » de la Nouveau monde contemporain de l’enregistrement studio, le 29 juillet 1981 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg :

Le finale de la 7ème symphonie n’est pas le plus facile à réussir, de l’aveu même d’illustres baguettes.

Ferveurs

Juste à la veille de ce « pont » de Toussaint, reçu deux coffrets commandés dès leur publication annoncée. Le collectionneur que je suis ne pouvait y résister, le mélomane et discophile que je suis aussi se demandait s’il n’allait pas être déçu, parce qu’on a toujours tendance à embellir le souvenir de ce qui a accompagné vos premiers pas, vos premières découvertes, ou tout simplement d’artistes qui vous ont marqué.

Michel Corboz ou la ferveur intacte

Michel Corboz est mort l’an dernier. Je n’ai pas un mot à retirer à l’hommage ému que je lui avais rendu : Michel Corboz (1934-2021)

Bien au contraire, le premier coffret qu’Erato (Warner) lui consacre – un autre est annoncé pour janvier avec le répertoire classique, romantique et XXe siècle – ne fait qu’aviver les souvenirs, et démontrer, au-delà des querelles d’écoles ou de chapelles, des comparaisons avec d’autres « inventeurs » du répertoire baroque, Michel Corboz c’est d’abord une ferveur rayonnante, une joie communicative de faire découvrir ou redécouvrir des chefs-d’oeuvre (Monteverdi, Ingegneri, Carissimi), de faire entendre un Bach si profondément humain (trois versions de la Messe en si, et ses Saint-Jean et Saint-Matthieu, compagnes de tant d’écoutes en concert ou au disque.

I Musici ou toutes les saisons de la musique

Ma première version des Quatre saisons de Vivaldi ce fut la leur, enfin l’une des leurs, la première en stéréophonie, en 1959, avec le prodigieux violon de Felix Ayo.

Oh bien sûr, tous les baroqueux ont bousculé parfois jusqu’à l’absurde ces tempi apaisés, cette lumière si puissante et douce, lorsque le soir tombe sur Venise. I Musici n’ont jamais oublié de chanter éperdument dans tous les répertoires qu’ils ont abordés. La perfection instrumentale de l’ensemble n’allait jamais sans cette élégance qui n’est qu’aux Italiens.

On reviendra bien sûr sur le contenu de ces deux malles aux trésors si précieux !

Bon cinéma et mauvais théâtre

Pour Bertrand T.

Sa mort, il y a plus d’un an, m’avait touché (Coup de torchon). Thierry Frémaux évoquait Bertrand Tavernier sans discrétion excessive dans son journal (Sélection officielle) paru en 2017, l’annonce d’un cancer, l’hospitalisation et ses suites qui avaient frappé Tavernier en 2015. Le patron du Festival de Cannes rend à son aîné et ami disparu un bel exercice d’admiration. Pas indispensable, mais bienfaisant.

Des Innocents à L’Innocent

En 2003, il jouait dans un pas très bon film signé Bernardo Bertolucci – Innocents : The Dreamers – prétexte pour le cinéaste à montrer complaisamment la nudité de ses jeunes acteurs. En 2022, Louis Garrel signe un film L’Innocent, qu’on a adoré voir ce week-end, « un film comme on n’en avait pas vu depuis un certain temps : divertissant, drôle, intelligent, touchant, doté en un mot de toutes les qualités requises pour passer un moment qui nous soustrait l’espace d’une heure trente à la fin du monde en cours. L’auteur de ce cadeau royal se nomme Louis Garrel qui, avec son quatrième long-métrage, L’Innocent, s’en va puiser dans ses souvenirs d’adolescent afin d’en proposer une version singulièrement burlesque et attachante » (Jacques Mandelbaum, Le Monde, 12 octobre 2022).

Rarement constaté pareille unanimité des avis de la presse comme des spectateurs. D’ailleurs celui qui en parle le mieux c’est Louis Garrel lui-même ! Et on l’aime encore plus…

Triste Salomé

Pas envie de m’appesantir sur une nouvelle production de l’Opéra de Paris, dont toute la presse a déjà parlé : la Salomé de Richard Strauss, mise en scène par la nouvelle coqueluche de la scène lyrique, l’Américaine Lydia Steier, « entre Rocky Horror Picture Show et esthétique post-punk » (Bachtrack.com). Vulgaire, scabreux, surtout ridicule. Cette dame semble d’ailleurs appliquer les mêmes ingrédients à tous les spectacles qu’elle a mis en scène ces dernières années (Semele à la Komische Opera à Berlin, La fête enchantée au Festival de Salzbourg).

Si au moins la musique avait été sauve, on se serait consolé des bêtises de la scène. S’il y a un ouvrage de Richard Strauss, où le chef est au moins aussi important que le rôle-titre, c’est bien Salomé. Un orchestre vénéneux, sensuel, érotique même (écouter ou réécouter ce qu’en ont fait Karajan ou Solti au disque !). Désolé de dire qu’avec Simone Young on n’y est pas, et même l’orchestre de l’Opéra de Paris, pourtant formé à ce répertoire par Philippe Jordan, ne sort pas d’une honnête routine. Reste Elza van den Heever qui impressionne vocalement à défaut de séduire scéniquement, dans un accoutrement qui la prive de toute féminité et dans des postures humiliantes (la jeune cantatrice a avoué qu’elle aurait rêvé d’autre chose pour sa première Salomé ! Pourquoi n’a-t-elle pas refusé de se plier aux fantasmes éculés de la metteuse en scène ?).

Le noir sublime

Au moment de boucler ce billet, j’apprends la mort de Pierre Soulages.

Rien à dire d’original, si ce n’est la permanence de longue date d’une fascination pour une oeuvre qu’on a traquée dans tous les musées visités dans le monde. Ne pas manquer les salles qui lui sont consacrées au Musée Fabre à Montpellier.

Ave César

Ce n’est pas la première fois – loin s’en faut – que j’évoque la figure de César Franck sur ce blog. D’avoir travaillé quinze ans dans sa ville natale, ça vous marque à vie ! Et je ne m’en plains pas, même si j’ai parfois fait une allergie à l’oeuvre la plus célèbre du compositeur né à Liège le 18 décembre 1822, son unique symphonie en ré mineur. Même si j’ai eu la responsabilité de la faire enregistrer deux fois par l’Orchestre philharmonique royal de Liège, par deux de ses directeurs musicaux. Deux versions l’une et l’autre multi-récompensées (un Diapason d’Or pour la plus récente – Christian Arming – une « référence » pour les guides Penguin et Gramophone, pour La Tribune des critiques de disques de France Musique – Louis Langrée)

Nouveautés et redites

Le bicentenaire de la naissance de Franck allait-il être l’occasion de découvertes ou redécouvertes, pour enrichir notre connaissance – et la discographie – d’un compositeur qui ne peut être réduit à une dizaine d’oeuvres ? La réponse, pour le moment, est plutôt négative. Même s’il y a eu quelques belles initiatives du côté de Musique en Wallonie et du Palazzetto Bru Zane (lire De César à Hulda).

Warner (ex-EMI) livre un coffret de 16 CD qui n’est pas à la hauteur de précédentes compilations (on pense au coffret Saint-Saëns) et qui déçoit même dans le choix des versions à quelques exceptions près. Aucun enregistrement récent, les fonds de tiroir (l’oeuvre d’orgue sous les doigts si ennuyeux de Marie-Claire Alain !).

De la symphonie justement, Warner aurait profiter de ce coffret pour proposer plusieurs versions à son catalogue – Karajan, Plasson, Cluytens, Beecham, Muti, Jordan, Klemperer, Martinon, on en passe et des meilleures – au lieu de quoi juste Giulini avec le Philharmonia et l’ancêtre Philippe Gaubert.

Seul véritable intérêt la réédition d’un « live », les Béatitudes, données aux Invalides, comme aboutissement d’un projet des quatre radios publiques francophones (Radio France, Radio Canada, RTBF, Radio suisse romande), avec un chef suisse, Armin Jordan, un orchestre et un choeur français, l’Orchestre philharmonique et le choeur de Radio France, et des solistes belges et canadiens.

Et surtout la version remasterisée de l’intégrale de Psyché, poème symphonique pour choeur et orchestre, dans la vision insurpassée de Paul Strauss et de l’Orchestre de Liège, captée en 1976 pour EMI.

La nouveauté est à chercher du côté de la Belgique et de l’éditeur Fuga Libera qui publie deux coffrets – l’un pour la musique de chambre, on y reviendra – l’autre pour les oeuvres symphoniques.

C’est un projet co-produit avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Il a au moins le mérite de comporter plusieurs nouveautés, et plusieurs inédits, comme des oeuvres concertantes pour piano (sous les doigts exceptionnels de Florian Noack.

C’est à l’actuel chef de l’orchestre, le sympathique Gergely Madaras, qu’a été confié un nouvel enregistrement intégral de Psyché, avec le choeur de Radio France (!) La comparaison entre Paul Strauss (ci-dessus) et son lointain successeur, dans le même extrait, le début de Psyché, n’est pas toujours à l’avantage du jeune chef hongrois,

Autres interrogations : alors que l’OPRL a enregistré, certes sous le label Musique en Wallonie, une intégrale de Rédemption, pourquoi n’en proposer dans ce coffret que l’interlude symphonique ?

Alors que l’Orchestre a enregistré trois versions de la Symphonie (cf. supra), outre Langrée et Arming, celle de Pierre Bartholomée parue en 1977, qui est aussi longtemps restée une référence, pourquoi n’en avoir inclus qu’une seule – Arming – dans ce coffret ? Belle occasion manquée !